ACTE CINQUIÈME ET LE PLUS DIFFICILE DE TOUS
i( La sentence n'est pas encore connue ; mais Charles ler, qui ne s'abuse pas, entretient la reine de ses dernières volontés. (Quelle scène ! ) Strafford sait la condamnation et vient l'annoncer à son maître afin qu'il y soit préparé avant d'entendre son arrêt. (Quelle scène! ] Ireton arrive chercher
te BALZAC
le roi pour le conduire devant ses juges. Charles [^^ dit à Slrafford qu'il lui réserve l'honneur de le conduire à l'écliafaud. Adieux du roi et de la reine. (Quelle scène !) Fairfax accourt, il prévient la reine de son danger, il faut qu'elle fuie sur-le-cliamp, on veut la retenir prisonnière et lui faire aussi son procès.
» La reine, tout à son désespoir, n'entend rien d'abord , puis elle éclate tout à coup en imprécations contre l'Angleterre : elle vivra pour la vengeance, elle lui soulèvera partout des ennemis, la France la combattra, la dominera, l'écrasera un jour.
» Ce sera le feu de joie, et je te réponds que ce sera tapé de main de maître !
» Puis le parterre, trompé de larmes, ira se coucher.
» Aurai-je assez de talent? Je veux que ma tragédie soit leljréviaire des peuples et des rois!
» Il faut débuter par un clief-d'œuvre ou me tordre le couî... Je te supplie , par notre amour fraternel, de ne jamais me dke-.Cest bien. Ne me découvre que les fautes ; quant aux beautés, je les connais de reste.
» Si quelques pensées t'arriventcliemin faisant, écris-les en marge ; laisse les jolies, il ne faut que les sublimes.
» 11 est impossible que lu ne trouves pas ce plan superbe! Quelle belle exposition ! Gomme l'intérêt grandit de scène en scène! L'incident des fils ce Gromwell est admiraljlement trouvé. J'ai aussi i'aventé fort heureusement le caractère du fils de Slrafford. La magnanimité de Charles pr rendant à Cromwell ses fils est plus belle que celle d'Auguste pardonnant à Cinna.
)) 11 y a bien encore c[uelques fautes , mais elles sont légères et je les ferai disparaître.
» J'ai tellement pris part à tout ce que tu m'écris, que je me sentais attendri comme s'il s'agiseait d'un vers de CromwelL
» Pourvu que le château n'aille pas défendre ma tragédie !
» Si je m'écoutais, je couvrirais une rame de papier en l'écrivant; mais CrornivelU Croimccll qui crie après moi !
» Ce qui me coûte le plus, c'est l'exposition. Il faut que ce luron de Strafford fasse le portrait du régicide, et Bossuet m'épouvante. Cependant j'ai déjà quelques vers qui ne sont pas mal tournés. Ahl sœur! sœur! que d'espérances et de déceptions!... peut-être... »
Des mois passent à ce travail dont il m'en-*
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tretient sans cesse avec de coiUiiiuelles alternatives crespérancc ou crinqiiiétude. Je les supprime comme redites.
De graves pensées se mêlent déjà dans ses lettres à sa juvénile aaieté :
(( J'ai abandonné le jardin des Plantes pour le PcTe-Lacbaise. Le jardin des Plantes est trop triste. Je trouve dans mes promenades au Père-Lacbaise de bonnes grosses réflexions inspiratrices , et j'y lais des études de douleur utiles pour Cromwell ; la douleur vraie est si difticile à peindre, il faut tant de simpbcité!
« Décidément, il n'y a de belles épitapbes que celles-ci : La Fontaine^ Masséna, Molière, Un seul nom qui dit tout et qui fait rêver I... »
Et il révc aux grands bommes, il s attendiit sur ceux qui furent victimes du vulgaire qui ne comprit ni leurs idées , ni leurs actions, ni leurs œuvres. Il conclut :
« Que la biograpbie des grands bommes sera en tout temps la consolation de la médiocrité. »
Il se plaît particulièrement sur la bauteur d'où l'on découvre tout Paris^ où son Ras-
tignac vient s'asseoir après avoir rendu les derniers devoiis au père Goriot; là même où Balzac repose aujourd'hui, il s'y demanda plus d'une fois, en songeant aux illustres morts qui dormaient autour de lui, si l'on viendrait aussi un jour saluer sa tombe !
Dans ses jours d'espérance, comme Rastignac, il s'écrie :
a A moi ce monde, que je comprends!... y>
Puis il rentre dans sa mansarde,
(( Où il fait noir comme dans un four, el où sans moi l'on ne verrait goutte, » ajoute-t-il plaisamment.
Comme son Desplein de la Messe de f athée, il se plaint que l'huile de sa lampe lui coûte plus cher que son pain ; mais il aime toujours sa mansarde.
« Le temps que j'y passerai sera pour moi une Source de doux souvenirs! Vivre à ma fantaisie, travailler selon mon goiit et à ma guise, ne rien faire si je veux, m'endormir sur l'avenir que je fais beau, pensera vous en vous sachant heu-
reux, avoir pour maîtresse la Julie de Rousseau, la Fontaine et Molière pour amis, Racine pour maître et le Père-Ladiaisepour promenade ! Ali! si cela pouvait durer toujours!... »
Le jugement de Tami qui voulait faire de lui un expéditionnaire lui revient souvent à la mémoire et l'inquiète parfois : puis il s'en indigne et s'écrie :
« Je donnerai un démenti à cet homme! »
Le démenti donné, il lui dédia, pour toute vengeance, l'une de ses plus belles œuvres.
Il n'oublie pas non plus le sourire des femmes qui accueillit sa chute au bal; il espère obtenir d'elles d'autres sourires.
Ces pensées redoublent son ardeur au travail; les plus petites circonstances mènent sou\cnt à de irrands résultais: elles ne font pas la vocation, mais elles l'aiguillonnent.
Dans une autre lettre, assez remarquable pour que je m'en souvienne, il commençait à entrevoir les divers horizons de la vie so-
ciale, les obstacles qu'il faut vaincre en toute carrière pour s'y frayer un chemin à travers la foule qui en encombre les abords ! Celte lettre, écrite évidemment pour ma mère, lui fut sans doute remise, car elle manque à la collection.
Il y analysait les soucis et les travaux qui attendent l'avocat, le médecin, l'homme de guerre, le négociant, les heureux hasards qu'il faut encore qu'ils rencontrent pour arriver à se mettre en lumière et pour réussir; il ne se dissimulait pas non plus les difficultés et les épines de la profession littéraire ; mais il y en avait partout; alors, pourquoi ne pas laisser la liberté à celui qui se sentait une vocation irrésistible ? C'était la morale de la lettre.
Je transcris un dernier fragment de cette correspondance datée de la mansarde; il est curieux pour l'époque où il fut écrit (avril 1820) et prouve la lucidité d'un esprit qui méditait déjà sur tous les sujets.
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« Jg suis plus engoué que jamais de ma carrière par une foule de raisons dont je ne déduirai que celles que tu n'aperçois peut-être pas. Nos révolutions sont loin d'être terminées; à la manière dont les choses s'agitent, je prévois encore bien des orages. Bon ou mauvais, le système représentatif exige d'immenses talents ; les grands écrivains seront nécessairement recherchés dans les crises politiques; ne réunissent-ils pas à la science, l'esprit d'observation et la profonde connaissance du cœur humain ?
» Si je suis un gaillard (c'est ce que nous ne savons pas encore, il est vrai), je puis avoir un jour autre chose (]ue l'illustration h ttéraire ; et ajouter au titre de grand écrivain celui de grand citoyen, est une ambition qui peut tenter aussi!... »
La scène va changer ; aux premières espérances d'Honoré, vont succéder ses premières déceptions.
A la lin d'avril 18i0, il arrive chez moii père avec sa tragédie achevée. 11 est bien joyeux, car il compte sur un triomphe ; aussi désire-t-il que quelques amis assistent à sa
lecture. Il n'oublie pas celui qui s'est si étrangement mépris sur son compte!
Les amis arrivent, l'épreuve solennelle commence. L'enthousiasme du lecteur va toujours se refroidissant en remarquant le peu d'impression qu'il produit et les visages glacés ou atterrés de ceux qui l'entourent. J'étais du nombre des atterrés. Ce que je souffris pendant cette lecture était un avantgoût des terreurs que les premières représentations de Vautrin et Quinola devaient me donner.
Cromicell n'était pas encore une vengeance contre M*'*; celui-ci, brusque comme à l'ordinaire, dit son opinion sur la tragédie sans aucun ménagement.
Honoré se récrie, décline le juge; mais les autres auditeurs, quoique plus doux, s'accordent aussi à trouver l'œuvre fort imparfaite.
Mon père réunit toutes les opinions en proposant de faire lire Cromirell à une autorité compétente et impartiale. M. Surville, ingé-
nieur cln canal de rOurcq, qui deviendra son beau-frère, propose son ancien professeur à l'École polytechnique.
Mon frère accepfe ce doyen littéiaire pour juge souverain.
Le bon vieillard, après une lecture consciencieuse, déclare que l'auteur doit foire quoi que ce soit, cra-pté de la littérature.
Honoré reçoit cet arrêt en pleine poitrine sans broncher ni se tordre le cou, parce qu'il ne se reconnaît pas vaincu.
— Les tragédies ne sont pas mon fait, voilà tout, dit-il: et il reprend la plume.
Mais quinze mois de mansarde Font tellement amaigri, que ma mère ne lui permet pas d'y retourner et le reprend au logis, où elle le soisne avec sollicitude.
C'est alors qu'il écrivit, dans l'espace de cinq années, plus de quarante volumes qu'il juge comme des essais fort imparfaits; aussi les publie -t-il sous des pseudonymes différents, par respect pour ce nom de Balzac déjà célèbre, quil veut illustrer une seconde fois.
La médiocrité n'a pas de si modestes allures !...
Je me garderai de citer un seul titre de ces premiers ouvrages, voulaPxt obéir à sa volonté expresse qui fut de ne jamais les avouer.
Matériellement fort heureux chez son père, il regrette cependant cette chère mansarde 011 il avait la tranquillité qui lui manque dans cette sphère d'activité oii (maîtres et serviteurs compris) dix personnes s'agitent autour de lui, où les petits comme les grands événements de la famille le dérangent sans cesse, où enfin, même au travail, il entend les rouages de la machine domestique que l'infatigable et vigilante maîtresse met en mouvement.
Dix-huit mois après sa réinstallation chez son père, j'habitais momentanément Baveux, et notre correspondance recommence. Mon frère, au milieu des siens, me parle beaucoup plus d'eux que de lui, et avec la liberté que lui donne la confiance. Il s'y trouve des scènes
d'intérieur et des conversations qu'on pourrait prendre pour des pages enlevées à la Comédie ikmaixe. Dans Tune de ces lettres, il compare son père à ces pyramides d'Egypte immuables au milieu des tourbillons de sable dudéseit.
Dans une autre, il m'annonce le mariage de notre sœur Laurence ; son portrait, celui de son fiancé, Tenthousiasme de la famille pour ce second gendre, tout est peint de main de maître, c'est déjà la plume de Balzac. 11 termine par ces deux lignes :
« Nous sommes tous de fiers originaux dans notre sainte famille. Quel dommage que je ne puisse nous mettre en romans !
Ces lettres n'auraient pas d'intérêt pour le public, je n'en extrairai donc que ce qui se rapporte à mon frère.
Voici son premier accès de découragement; il avance dans la vie et s'aperçoit que le chemin est difficile :
« Tu me demandes des détails de fètc et je n'ai
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aujourd'Ilui que des tristesses au cœur ! Je me trouve le plus malheureux des malheureux qui vivotent sous cette belle calotte céleste que l'Éternel a brillantée de ses mains puissantes !
w Des fêtes!... c'est une triste litanie que j'ai à t'envoyer.
» Mon père, en revenant du mariage de Laurence (il avait été célébré à Paris), a eu dans sa voiture l'œil gauche décliiré par le fouet de Louis, triste présage... le fouet de Louis toucher à cette belle vieillesse, notre joie et notre orgueil à tous ! Le cœur saigne ! On a cru d'abord le mal plus grand qu'il n'est heureusement! Le calme apparent de mon père me faisait peine, j'aurais préféré des plaintes, je me serais figuré que des plaintes l'auraient soulagé ! mais il est si fier, à bon droit, de sa force morale, que je n'osais même le consoler, et la douleur du vieillard fait autant souffrir que celle d'une femme !
» Je ne pouvais ni penser ni travailler, il faut pourtant écrire, écrire tous les jours pour conquérir l'indépendance qu'on me refuse ! Essayer de devenir libre à coups de romans, et quels romans! Ah! Laure, quelle chute de mes projets de gloire !
» Avec quinze cents francs de rente assurés, je pourrais travailler à ma célébrité , mais il faut le
temps pour de pareils travaux, et il faut vivre d'abord! Je n'ai donc que cet ignoble moyen pour m ' in dé peu du n t iser !
)) Fais donc gémir la presse, mauvais auteur (et le mot n'a jamais été si vrai !
» Si je ne gagne pas promptement de l'argent, le spectre de la place reparaîtra, je ne serai pas notaire toutefois, car M. ï... vient de mourir. Mais je crois que M. *** me clierclie sourdement une place, quel terril)le liomme! Comptez-moi pour mort si on me coiffe de cet éteignoir, je deviendrai un cheval de manège qui fait ses trente ou quarante tours à l'heure, mange, boit, dort à des instants réglés d'avance.
» Et l'on appelle vivre cette rotation machinale, ce perpétuel retour des mêmes choses!...
» Encore si quelqu'un jetait un charme quelconque sur ma froide existence ! Je n'ai pas les fleurs de la vie et je suis pourtant dans la saison oi^i elles s'épanouissent ! A quoi bon la fortune et les jouissances quand ma jeunesse sera passée? Qu'importe des habits d'acteur si l'on ne joue plus de rôle? Le vieillard est un homme qui a dîné et qui regarde les autres manger, et moi, jeune, mon assiette est vide et j'ai faim ! Laure, Laure, mes deux seuls et immenses désirs, être célèbre et être aimé, seront-ils jamais satisfaits?.,. »
Dans la lettre qui suit, mon frère m'annonce son troisième et son quatrième roman :
« Je t'envoie deux nouveaux ouvrages, ils sont encore fort mauvais et fort peu littéraires surtout! Tu trouveras dans l'un des deux quelques plaisanteries assez drôles et des espbces de caractères, mais un plan détestable.
» Le voile ne tombe, malheureusement, qu'après l'impression, et, quant aux corrections, il n'y faut pas songer, elles coûteraient plus que le livre. Le seul mérite de ces deux romans, ma chère, est le millier de francs qu'ils me rapportent, mais la somme n'a été réglée qu'en jjillets à longues échéances. Seront-ils payés ?
)) Je commence, toutefois, à tâter et reconnaître mes forces; sentir ce que je vaux et sacrifier la fleur de ses idées à de pareilles inepties ! Il y a de quoi pleurer!
» Ah! si j'avais ma pâtée, j'aurais bien vite ma niche et j'écrirais des livres qui resteraient peutêtre!
» Mes idées changent tellement que le faire changerait bientôt! Encore quelque temps, et il y aura entre le moi d'aujourd'hui et le moi de
demain la différence qui existe entre le jeune homme de \ingt ans et l'homme de trente! Je réllécliis, mes idées mûrissent, je reconnais que la nature m'a traité favora])lement et me donnant mon cœur et ma tête. Crois-moi, chère sœur, car j'ai besoin d'une croyante, je ne désespère pas d'être un jour quelque chose; car je vois aujourd'hui que CromweU n'avait pas même le mérite d'être un emi^ryon; quant à mes romans, ils ne valent pas le diable, mais ils ne sont pas si tentateurs. »
Il se jugeait certes trop sévèrement ; ces ouvrages ne contenaient encore, il est vrai, que les germes de son talent, mais il y disait de tels progrès d'un ouvrage à l'autre, qu'il eût pu signer les derniers, sans faire tort à sa réputation à venir.
Heureusement il passait vite de la peine à la joie, car les lettres qui suivent sont pleines d'entrain et de gaieté.
Ses romans lui sont payés plus cher et lui coûtent moins à faire.
ff Si tu savais comme le plan de ces ouvrages-là coûte peu à tracer, les titres des chapitres à écrire
el les pages à remplir! Tu eu jugeras d'ailleurs, car, puisque ton mari m'invite, j'irai bien certainement passer trois bons mois chez vous cette année. »
Il fait force projets, il a force espérances; il se voit déjà riclie et marié. Il commence à désirer la fortune, mais seulement comme moyen de réussite. Il décrit la femme cju'il veut et parle du bonheur conjugal en homme qui ne médite pas encore la Physiologie du mariage.
Pour me distraire du chagrin que me cause mon éloignement de ma famille, il me fait mille contes, me i^ronde de ma tristesse en citant du Rabelais et termine par l'éloge de Roger Bontemps.
Un autre jour, il raconte les nouvelles du village avec une verve pleine de folie. Chaque voisin se plaint de son voisin, il fait causer tout le monde. C'est déjà le chercheur de secrets, l'explorateur del'àme; de fines critiques , de fines remarques , de sages réflexions surgissent tout à coup au milieu de
sa gaieté. Ces spiiiluelles chroniques provoquent Je rire et trahissent déjà cette verve rabelaisienne qui le distingue des écrivains de son temps.
« Je l'écris aujourd'hui sur des sujets de la plus haute importance. 11 ne s'agit de rien moins que de savoir l'opinion qu'on aura de nous. Tu crois peut-être, d'après ce début, que je m'inquiète de ce que Bayeux, Caen et la Normandie tout entière pensent de mes belles œuvres? Ali bien oui! C'est bien autrement grave!
)) 11 est question, ma clière, du voyage de notre mère chez toi, et voici les problèmes que lu auras à résoudre dans ta réponse :
» Qu'est-ce que Bayeux? Faut-il y porter des nègres, des pages, des équipages, des diamants, des dentelles, des cacliemires, de la cavalerie ou de l'infanterie, c'est-à-dire des robes décolletées on colletées? La mise est-elle scria ou huffa?
» Sur quelle clef chante-t-on? Sur quel pied danse-l-on? Sur quel bord marche-t-on? Sur quel ton parle-t-on? Quelles personnes voit-on? mitaine ton ton!
» 11 ne m'appartient pas d'entrer dans les profondeurs de questions si graves, discute-les, ré-
sous-les; de lourdes responsabilités pès3nt sur toi dans un avenir très-prochain, je ne puis te le dissimuler, et me dis ton serviteur en toutes clioses, excepté en celle-ci. »
Il va à risle-Adam. Il y assiste au convoi d'un docteur tel c^ue celui qu'il a décrit dans son Médecin de campagne. Cet homme, cju'il a connu dans ses précédents séjours, bienfaiteur du pays, aimé et regretté de tous, lui donna l'idée de ce livre. Ce mort deviendra un jour le vivant M. Bénassis î Partout il étudie, villes, villages, campagnes, habitants, recueillant les "mots qui peignent un caractère ou résument une situation. Il appelait fort trivialement l'album oi^i il consignait tout ce qu'il entendait de remarquable, son (jarde-manger.
Mais, bercé et endormi un instant par Tesp^rance, il est bientôt réveillé par la triste léalité. Ses romans non -seulement ne le font pas riche, mais ne suffisent même pas au nécessaire.
Les doutes et les anxiétés de la famille
recommencent; on parle de prendre un parli. Réussir à faire imprimer ses livres était néanmoins déjà un grand succès, et révélait une habileté hors ligne et des talents de fascination peu communs, car l'éditeur est longtemps un mythe pour le pauvre débutant, ordinairement accueilli et éconduit par le libraire avec cette phrase décourageante: Vous êtes inconnu, et vous voulez que f édite vos livres j* Être célèbre avant d'avoir écrit est donc le premier problème à résoudre dans cette carrière, à moins d'entrer dans le champ de bataille littéraire à la façon du boulet de canon ; or, mon frère ne reconnaissait pas encore à ses œuvres cette force d'impulsion ; il n'avait d'ailleurs aucune protection dans les lettres, et sauf un ami de collège, entré depuis dans la magistrature et qui avait fait avec lui son premier roman, personne ne Faidait ni ne l'encourageait î Craignant d'être contraint d'accepter des chaînes, honteux d'ailleurs de la dépendance dans laquelle on le tenait toujours au logis
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il se résolut à tenter des spéculations qui seules pouvaient lui donner sa liberté. On était en 1823, mon frère avait alors près de vingt-cinq ans.
Ici commencèrent des désastres qui décidèrent des malheurs de sa vie. Beaucoup de gens ignorent que mon frère dépensa autant d'énergie et d'inlelligence à lutter contre l'infortune, qu'il lui en fallut pour écrire la Comédie humaiîse, celle œuvre qui, de quelque façon qu'on la juge, lui donna cette célébrité, la plus ardente passion de sa vie. Ceux qui furent dans le secret de son existence se demandent avec autant d'attendrissement que de respect comment un homme trouva assez de temps, de forces physiques et surtout de forces morales pour suffire à d'aussi grands labeurs î...
Si on lui eût assuré alors les modestes quinze cents francs qu'il demandait pour gagner son premier succès, quelles adversités sa famille ne lui eût-elle pas épargnées, ainsi qu'à elle-même? Quelle fortune Balzac
n'eùt-il pas faile avec celle plume dont il connaissail la valeur? Energique et patient comme tout génie, il eût retourné dans la solitude, où cette rente lui eût suffi. Extrême en ses désirs, il lui fallait ou le palais ou le grenier; amoureux du luxe, il savait s'en passer.
« Le grenier a sa poésie, » disait-il souvent. C'était partout où elle n'existait pas qu'il était mal à l'aise.
Mais, question qui restera toujours insoluble, n'est-ce pas le malheur qui développa son talent? Balzac, riche et heureux, seraitil devenu cet inquisiteur de l'humanité qui surprit tous ses secrets, mit à nu tous ses sentiments et jugea de si haut tous ses maux?
Cette lucidité de l'homme supérieur, qui lui fait saisir toutes les faces des idées, ne s'acquiert-elle pas au prix de bien des douleurs et de misères ressenties ?
Lucidité toutefois funeste en ce point, que ceux qui ne comprennent pas ces puissantes
fiiciiltés (et le nombre en est grand !) doutent quelquefois de la moralité de celui qui les possède.
Les détails arides qui suivent, et que j'abrégerai le plus possible, sont nécessaires pour expliquer les malheurs de l'existence de Balzac, malheurs si peu ou si mal connus, que ses amis mêmes les attribuèrent à des folies qu'il ne fit pas.
Quand Honoré venait à Paris, il descendait dans l'appartement que mon père y avait conservé; là, il s'était lié avec un voisin à qui il raconta le chagrin que lui causait sa situation précaire. Ce voisin, homme d'affaires, lui conseilla de chercher, pour se faire libre, une bonne spéculation, et lui fournit les moyens de l'entreprendre.
Balzac, transformé en spéculateur, devait commencer par éditer des livres ; ce fut effectivement ce qu'il tenta. Le premier, il eut l'idée des éditions compactes, qui enrichirent depuis la librairie, et publia en un volume les œuvres complètes de Molière et de
Ta BALZAC
la Fontaine. Il mena de front ces deux pn])lications, tant il craignait qu'on ne lui enlevât l'une pendant qu'il ferait l'autre. Si ces éditions ne réussirent pas, c'est parce que l'éditeur, inconnu en librairie, ne fut pas soutenu par ses confrères patentés, qui se refusèrent à vendre et à recevoir ces livres ; la somme prêtée ne put suffiie pour les nombreuses annonces qui auraient peut-être attiré les acbeteurs; ces éditions restèrent donc parfaitement inconnues : à une année de leur pujjlication, mon frère n'en avait pas vendu vingt exemplaires, et pour ne plus payer le loyer du magasin où elles étaient entassées et se perdaient, ils'en défit au prix du poids brut de ce beaupapierquiavaitcoiité si cherà noircir. Honoré, au lieu de gagner de l'argent dans cette première affaire , n'en retira qu'une dette ; ce fut le premier chevron de cette expérience qui devait un jour le rendre si savant sur les hommes et sur les choses! Quelques années plus tard, il n'eût pas édité des livres en de pareilles conditions, il eût com-
pris à l'avance l'insuccès d'une telle entreprise. Mais l'expérience ne se devine pas !
Le bailleur de fonds, qui avait ainsi perdu le gage de sa créance, intéressé à voir prendre à mon frère une profession qui lui donnât la chance de s'acquitter avec lui, le conduisit chez un de ses parents qui faisait une belle fortune dans l'imprimerie. Honoré questionne, s'informe, reçoit les meilleurs renseignements et s'enthousiasme tellement de cette industrie, qu'il veut devenir aussi imprimeur. Les livres l'attiraient toujours ! Ne renonçant pas à écrire, il songe à Richardson, devenu riche en imprimant et en écrivant tout à la fois, et voit déjà de nouvelles Clarisses sortant de ses presses !
Le créancier de mon frère, satisfait de cette résolution, l'encourage, se charge d'obtenir le consentement de nos parents et l'argent nécessaire à celte nouvelle entreprise; il réussit, mon père accorde à Honoré, à titre de dot, le capital de la rente qu'il avait désirée pour ne s'occuper que de littérature.
Honoré s'associa alors avec un prote habile qu'il avait remarqué dans les imprimeries lors de la publication de ses premiers romans ; ce jeune homme, marié et père de famille, lui inspirait de l'intérêt, mais il n'apportait malheureusement à l'association que ses connaissances en typographie ; elles manquaient à mon frère ; Honoré crut que l'activité et le zèle de son associé équivaudraient à une mise de fonds.
Les brevets d'inipriaieur étaient chers sous Charles X ; les quinze mille francs du brevet payés, le matériel acheté, il restait peu d'argent pour faire face aux frais d'exploitation. Mon frère ne s'effraya pas ; la jeunesse espère toujours les chances heureuses !
Les jeunes imprimeurs, installés joyeusement rue des Marais Saint-Germain, acceptent tous les clients qui se présentent ; les recettes rentrent difficilement etne s'équilibrent pas avec les dépenses; la gène se fait bientôt sentir !
Une magnifique occasion se présente de
BALZAC «l
réunir une fonderie à Timprimerie, elle assure de tels bénéfices que, les autorités compétentes consultées, Honoré n'hésite pas à s'en rendre acquéreur. Il espère, en réunissant ces deux entreprises, trouver soit un prêt, soit un troisième associé. Il s'épuise en démarches à cet effet ; toutes sont infructueuses, car les sûretés que son premier créancier a prises priment tout et font échouer les négociations entamées.
Mon frère, ayant la faillite en perspective, passa alors par des angoisses qu'il n'oublia jamais et qui le forcèrent à recourir de nouveau à sa famille.
Mon père et ma mère comprirent la gravité des circonstances et vinrent à son secours, mais après quelques mois de continuels sacrifices, craignant que leur ruine ne suivît celle de leur fils, ils se refusèrent à fournir de l'argent le jour oîi la prospérité arrivait peut-être !
Cette histoire est celle de presque tous les désastres commerciaux.
Honoré ne put convaincre ses parents de la terminaison heureuse qu'il entrevoyait. Il chercha alors à vendre ; mais sa mauvaise situation connue, il ne trouva que des offres si restreintes, qu'il fallait tout perdre en les acceptant, sauf l honneur de son nom. Néanmoins, pour éviter une faillite imminente, qui eût fait mourir de chagrin son vieux père et qui eût flétri sa jeune existence, il donna imprimerie et fonderie à un de ses amis, pour le prix qui lui en avait été offert. 11 assura ainsi l'avenir de cet ami, car ses prévisions étaient justes, il y eut une fortune dans la seule fonderie î
Le prix de cette vente étant insuffisant pour solder les dettes exigibles, notre mère fit le nécessaire. Honoré se retira de l'imprimerie chargé de nombreuses obligations, parmi lesquelles sa mère figurait comme principale créancière.
On était à la fin de 1827, nos parents avaient vendu leur campagne et vivaient près de nous à Versailles, où M. Surville était in-
génieur du département de Seine-et-Oise.
Honoré, âgé alors de près de vingt-neuf ans, n'avait plus que des dettes et sa plume seule pour les payer, cette plume à laquelle personne ne reconnaissait encore de valeur ; chacun le tenait en outre pour incapable, titre funeste qui prive de tout appui et achève si souvent le naufrage des infortunés. C'était nier ce jugement si sur et si rapide qu'il possédait sur les hommes et sur les choses. Cette négation l'exaspérait plus que celle qui portait sur son talent et qui résonnait autour de lui, même après les preuves brillantes qu'il avait faites. Quelques-uns de ses amis le tourmentèrent certainement plus que ses nombreux ennemis.
Les premiers lui demandaient, après la publication de Louis Lambert, du Médecin de campagne, etc.:
— Eh bien, Balzac, quand nous ferez-vous
quelque œuvre capitale ?
Balzac n'était à leurs yeux qu'un esprit léger, un mince auteur de romans, et non un
«i BALZAC
homme sérieux, titre qui impose tant à la foule! S'il eût écrit quelque gros livre, si savant que très - peu eussent pu le comprendre, tout le monde eût été plein de respect pour lui.
Ces gens, peu d'accord avec eux-mêmes, tout en déplorant la légèreté des œuvres de mon frère, le taxaient en même temps d'outrecuidance quand il se permettait de toucher à de graves sujets dans ses> petits lirres, et l'en avertissaient paternellement.
— Pourquoi aborder les hautes questions philosophiques ou gouvernementales? lui disaient-ils ; laissez cela aux métaphysiciens et aux économistes ; vous êtes un homme d'imagination, on vous l'accorde; ne sortez pas de \ otre spécialité. Un romancier n'est pas obligé d'être un savant ou un législateur.
Ces discours, répétés sous toutes les formes, lui causaient de grandes irritations; il s'indignait surtout de se sentir froissé par ceux qui ne comprenaient pas sa force, et sa colère en redoublait.
— 11 faudra que je meure, disait- il amèrement, pour qu'ils sachent ce que je vaux !
Et pourtant de pareils aveuglements n'étonneront personne ; ceux qui ont connu l'enfant le voient longtemps dans l'homme, et la supériorité coûte tant à accorder à celui qu'on a longtemps dominé et qui vousdomineà son tour, qu'à peine est-on forcé de lui reconnaître une qualité, on s'empresse de nier toutes les autres; une spécialité n'est-elle pas suffisante, d'ailleurs, pour un homme? il y en a tant qui n'en ont pas ! Balzac avait-il la prétention d'être universel? Une telle audace méritait répression , ses amis ne s'y épargnaient pas. Et comme il leur était facile de persuader à tous qu'avec son imagination, mon frère ne pouvait avoir de jugement! La réunion de ces deux qualités si contraires n'est-elle pas une exception fort rare, et les deux désastres commerciaux d'Honoré ne semblaient-ils pas leur donner gain de cause?
Si je parais attacher de l'importance à des opinions (jui n'en ont aucune aujourd'hui.
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c'est qu'elles composèrent les petites misères de celai dont je raconte la vie.
Mon frère, froissé sans cesse par ces injustices, ne s'abaissa plus à ex[)liquer ni à défendre ses idées et ses actions, qu'on prit l'habitude de blâmer sans les comprendre; il marcha seul vers son but, sans encouragements ni appui, dans une voie que ses deux désastres avaient remplie de ronces et d'écueils ! Quand il aura atteint ce but, c'està-dire conquis sa renommée, c'est à qui criera le plus haut :
— Quel talent ! je l'avais deviné ! . . .
Mais Balzac ne sera plus là pour rire de ces palinodies et pourjouir de ces réparations tardives î
Ces souvenirs m'ont entraînée; je reviens à l'année 1827, au moment où mon frère quittait l'imprimerie et louait une chambre lue de Tournon. M. de Latouche était son voisin; il s'é[)rit pour mon frère d'une amitié qui s'évanouit bientôt, il devint un de ses ennemis les plus acharnés.
Honoré composait alors les Chouans\ premier ouvrage qu'il signa de son nom ; accablé de travail, il ne paraissait plus à Versailles. Nos parents se plaignaient de son a])andon ; je l'avertis de ces plaintes. Ma lettre arriva sans doute dans un moment de grande fatigue, car lui, si patient et si doux, y répondit avec amertume :
« Ta lettre m'a donné deux détestables jours et deux détestables nuits. Je ruminais ma justification de point en point, comme le mémoire de Mirabeau à son père, et je m'enflammais déjà à ce travail ; mais je renonce à l'écrire, je n'ai pas le temps, ma sœur, et je ne me sens d'ailleurs aucun tort!...
» On me reproche l'arrangement de ma chambre; mais les meubles qui y sont m'appartenaient avant ma catastrophe! Je n'en ai pas acheté un seul ! Cette tenture de percale bleue qui fait tant crier était dans ma ch.ambre à l'imprimerie. C'est Latouche et moi qui l'avons clouée sur un affreux papier qu'il eût fallu changer! Mes livres sont mes ouiils, jene puis les vendre; le goût, qui met tout clioz moi en harmonie, ne s'achète pas (malheureusement pour les riches^; je tiens, au sur-
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plus, si peu à toutes ces choses, que si l'un de mes créanciers veut me faire mettre secrètement à Sainte-Pélagie, j'y serai [)lus heureux, ma vie ne me coûtera rien, et je ne serai pas plus prisonnier que le travail ne me tient captif chez moi.
)) Un port de lettre, un omnibus sont des dépenses que je ne puis me permettre, et je ne sors pas pour ne pas user d'habits! Ceci est-il clair?
» Ne me contraignez donc plus à des voyages, à des démarches, à des visites qui me sont impossijjles, n'oubliez pas que je n'ai plus que le temps et le travail pour richesse, et que je n'ai pas de quoi faire face aux dépenses les plus minimes.
» Si vous songiez aussi que je tiens toujours forcément la plume, vous n'auriez pas le courage d'exiger des correspondances ! Écrire quand on a le cerveau fatigué et l'àme remplie de tourments I Je ne pourrais que vous affliger; à quoi bon?... Vous ne comprenez donc pas qu'avant de me mettre au travail, j'ai quelquefois à répondre à sept ou huit lettres d'affaires ?
» J'ai encore une quinzaine de jours à passer •sur les Chouans; jusque-là, pas d'Honoré ; autant vaudrait déranger le fondeur pendant la coulée.
» Ne me crois aucun tort, chère sœur; si tu me donnais cette idée, j'en perdrais la cervelle. Si mon père était malade, tu m'avertirais, n'esl-ce pas?
Tu sais bien qu'alors aucune considération humaine ne m'empêcherait de me rendre près de lui.
» Il faut que je vive, ma sœur, sans jamais rien demander à personne; il faut que je vive pour travailler afin de m'acquilter envers tous! Mes Chouans terminés, je vous les porterai; mais je ne veux en entendre parler ni en bien ni en mal; une famille, des amis sont incapables de juger l'auteur.
» Merci, cher champion dont la voix généreuse défend mes intentions. Yivrai-je assez pour payer aussi mes dettes de cpur?... »
A quelques jours de cette lettre, j'en recevais une seconde, que je transcris, parce qu'elle peint son caractère. Deux écrans manquaient à l'arrangement de cette chambre qui lui avait valu des reproches! Il les désire comme il désirait jadis dans sa mansarde le Tacite de son père.
«Ah! Laureî si tu savais comme je raffole (mais motus) de deux écrans bleus brodés de noir (toujours motus) !
» C'est au milieu de mes tourments un point sur lequel revient toujours ma pensée! Alors j'ai dit : Je vais confier ce désir à sœur Laure. Quand
j'aurai ces écrans, je ne pourrai rien faire de mauvaisîN'aurais-je pas toujours sous les yeux le souvenir de cette sœur si indulgente.., pour sespensées, si sévère pour les miennes?
» Les dessins, comme tu voudras, ce serait je ne sais quoi, que je les trouverai toujours jolis» puisqu'ils me viendront de mon aima sororl... »
Il est interrompu par l'annonce de mauvaises nouvelles ; il me raconte ses nouveaux chagrins avec la plus chaleureuse éloquence . et termine par ces deux lignes :
« Toujours mes écrans ; j'ai plus l)esoin encore d'une petite joie au milieu de tels tourments!... »
Les Chouans parurent. Cet ouvrage, imparfait alors, et auquel il remit depuis ses touches magistrales, révélait néanmoins déjà tant de talent, qu'il attira l'attention du public et celle de la presse, ([ui fut d'abord bienveillante pour lai.
Encouragé par ce premier succès, il se remit avec ardeur au travail et écrivit Catherine de Médicis. Même retraite, mêmes plaintes de mes parents, même avertissement de ma
BALZAC or
part. Content poiit-élic do son travail quand ma leltre arrive, il me répond cette fois sur un ton enjoué :
«J'ai sous les yeux vos gronderies, madame, il vous faut encore, je le vois, quelques renseignements sur le pauvre délinquant.
» Honoré, chère sœur, est un étourdi criblé de dettes sans avoir fait une seule bamboche, prêt quelquefois à se frapper la tête contre le mur, quoiqu'on ne lui accorde pas de tête.'...
)) Il est en ce moment prisonnier dans sa cliambre avec un duel sur le corps; il faut qu'il tue une demi-rame de papier et la transperce d'une encre assez passable pour mettre sa bourse en joie et liesse.
» Cet étourdi a du bon; on le dit insouciant et froid, ne le croyez pas, sœur chérie, il a un cŒ'ur excellent et il est prêt encore à rendre service à chacun, si ce n'est que n'ayant pas crédit chez messer Chaussepied, il ne peut plus courir comm.e jadis pour les uns et pour les autres; on le lui impute à mal, comme on criait après Yorick pour avoir acheté le brevet de la sage-femme!...
» En fait de tendresses, il est en fonds et sûr de rendre au double tout ce qu'il recevra; mais il est
t)2 BALZAC
ainsi fait, qu'un mot sévère ou blessant efface tout •ce qu'il a de joie en l'àme, tant il est suceptihle pour tout ce qui est délicatesse de sentiment. Il lui faut des cœurs qui sachent vivre à la grande, qui 4:'omprennent l'affection et ne la fassent pas consister en visites, cérémonies, souhaits et autres fari- ])oles de ce genre ; il [)Ousse la bizarrerie jusqu'à recevoir un ami qu'il n'a pas vu depuis longtemps, €omme s'il était venu la veille.
» Cet étourdi peut oublier le mal qu'on lui a fait, jamais le bienî 11 le graverait sur l'airain si son cœur en contenait!
» Quant à ce que les indifférents peuvent penser et dire de lui, il s'en soucie comme du sable qui s'attache à ses pieds ! il tache d'être quelque chose, et quand on bâtit un monument, on s'inquiète peu de ce que les effrontés écrivent sur les l)arnères.
» Ce jeune homme, tel que je vous le dépeins, vous aime, chère sœur, et ces mots seront compris de celle à qui je les adresse. »
Mon frère passa les premières années de sa vie littéraire, au milieu d'angoisses plus grandes encore que celles qu'il avait éprouvées dans cette rue des Marais Saint-Ger-
main, devant laquelle il ne passait janiaissans soupirer, en songeant que là avaient commencé ses malheurs î Sans sa foi en lui et l'honneur ({ui lui commandait de vivre pour s'acquitter, il n'eût certainement pas écrit LA Comédie humaine !
Il m'avoua que, dans ce temps, il avait été saisi plusieurs fois de vertiges et de tentations semblables à celle qu'il a données au héros de cette œuvre si remplie de jeunesse et de talent qu'il appela la Peau de chagrin.
Quelles amertumes et quelles déceptions en tout genre ne dut pas connaître celui qui formulait les pensées suivantes dans ses dernières années :
« On passe la seconde moitié de la vie à faucher ce que l'on a laissé pousser en son cœur dans la première; c'est ce qu'on appelle acquérir l'expérience !...))
Et celle-ci plus amère encore :
« Les belles âmes arrivent difficilement à croire au\ mauvais senliments, à la traliison, àl'ingrati-
tilde, quand leur (''ducalion csl faile en ce genre; elles s'élèvent alors à une indulgence qui est peut-être le dernier degré de mépris pour l'humanité !...
S'il n'était pas retourné, après son désastic, dans quelque retraite semblable à celle de la lue Lesdiguières, c'est qu'il sa\ait qu'à Paris on spécule sur tout, même sur la misère !
— Dans un grenier, me disait-il, on ne me donnera rien de mes œuvres.
Ce luxe qu'il affecta, qu'on a tant blâmé et si fort exagéré surtout, fut donc un moyen d'obtenir un meilleur prix de ses livres.
Mon frère, enthousiasmé de Walter Scott, qu'il admirait autant pour son talent que pour rhabileté avec laquelle il sut obtenir et conserver le succès, voulut d'abord faire €omme lui l'histoire des mœurs de sa nation en la picnant à ses phases principales; les Chouans, Catherine de Médiris qui suivit ce premier ouvrage, témoignent de ce dessein, qu'il explique d'ailleurs dans le [)réambule
de Catherine (un de ses plus beaux livres, que peu de personnes connaissent et qui prouve à quelle hauteur Balzac se fût placé comme historien).
Il abandonna ensuite ce premier projet et se borna à peindre les mœurs de son époque dont il voulait plus tard écrire l'histoire. 11 intitula ses œuvres : Études de moeurs, et les divisa en séries : Scènes de la rie pricée — de la vie de campagne — de la rie de province — de la vie parisienne, etc., etc. Ce ne lut que vers l83o, lors de la publication de son Médecin de campagne, qu'il pensa à relier tous ses personnages pour en former une société complète. Le jour où il fut illuminé de cette idée fut un beau jour pour lui !
Il part de la rue Gassini, où il alla demeurer en quittant la rue de Tournon, et accourt au faubourg Poissonnière que j'habitais alors.
— Saluez-moi, nous dit-il joyeusemenl, car je suis tout bonnement en train de devenir un génie !
11 nous déroule alors son plan qui l'effrayait bien un peu ; quelque vaste que fût son cerveau, il fallait du temps pour y emménager ce plan-là !
— Que ce sera beau si je réussis! disait-il en se promenant par le salon ; il ne pouvait tenir en place, la joie resplendissait sur tous ses traits. — Comme je me laisserai tranquillement traiter de faiseur de nouvelles à présent, tout en taillant mes pierres! Je me réjouis d'avance de l'étonnement des myopes quand ils verront le grand édifice qu'elles formeront !
Ce tailleur de pierres s'assit alors pour parler de son œuvre tout à son aise; il jugeait avec impartialité les êtres imaginaires qui la composent, malgré la tendresse qu'il portait à tous.
— Un tel est un drôle et ne fera jamais rien de bon, disait-il. Tel autre, grand travailleur et brave garçon, deviendra riche et son caractère le rendra heureux. Ceux-ci ont fait bien des peccadilles, mais ils ont une
telle intelligence, une telle connaissance des hommes, qu'ils arriveront forcément aux régions élevées de la société.
— Peccadilles ! tu es bien indulgent.
— On ne les changera pas, ma chère ; ce sont des sondeurs d'abîmes , mais ils sauront conduire les autres. Les gens si sages ne sont pas toujours les meilleurs pilotes : ce n'est pas ma faute, à moi ; je n'invente pas la nature humaine, je l'observe dans le passé et le présent, et je tâche de la peindre telle qu'elle est. Les impostures en ce genre no persuadent personne.
11 nous contait les nouvelles du monde de LA Comédie humaine comme on raconte celles du monde véritable.
— Savez-vous qui Félix de Vandenesse épouse ? Une demoiselle de Grandville. C'est un excellent mariage qu'il fait là, les Grandville sont riches, malgré ce que M^'^ de Bellefeuille a coûté à cette famille.
Si quelquefois nous lui demandions grâce pour un jeune homme en train de se perdre
<3u pour une pauvre femme bien malheureuse dont le triste sort nous intéressait :
— Ne m'étourdissez pas avec vos sensibleries, la vérité avant tout ; ces gens- là sont faibles, inhabiles, il arrive ce qui doit arriver, tant pis pour eux. — Malgré sa jactance, leur désastre lui faisait bien aussi un peu de chagrin! Un des amis du docteur Minoret (le capitaine de Jordy), excitait notre curiosité. Mon frère n'a rien dit de sa vie, mais tout porte à croire qu'il a éprouvé de grandes infortunes; nous lui demandâmes des renseignements. — Je n'ai pas connu M. de Jordy avant son arrivée à Nemours, nous répondit-il.
Je brodai un jour un roman sur son passé, €tle contai à Honoré. (De telles préoccupations ne lui déplaisaient pas.) — Ce que tu dis est possible, et puisque M. de Jordy vous intéresse, je tirerai quelque jour cette histoire à clair.
Il chercha longtemps un parti pour M"^* Ca-
BALZAC Oa
mille de Grandlieii, et i-ejetail tous ceux, que nous lui proposions :
«Ces gens ne sont pas de la même société^ le hasard seul pourrait faire ce mariage et nous ne devons user que fort sobrement du hasard dans nos livres : la réalité seule justifie l'invraisemblance ; on ne nous permet que le possible, à nous autres! » Il choisit enfin le jeune comte de Restaud pour M"^ de Grandlieu, et recomposa à ce sujet la très-admirable histoire de Gobseck, oîi la plus haute moralité se trouve dans les faits et non dans les paroles.
Comme les mères s'attachent aux enfants malheureux, mon frère avait un faible pour ceux de ses ouvrages qui avaient eu le moins de succès. Il était jaloux pour eux de l'éclat des autres. Ainsi les louantes universelles^ données à Eugénie Grandet avaient fini par le refroidir pour cette œuvre.
Quand nous le grondions de cette injustice :;
— Laissez-moi donc ! Ceux qui m'appellent le père (V Eu génie Grandet veulent m'amoin-
drir; c'est certainement un chef-d'œuvre, mais un petit chef-d'œuvre ; ils se gardent bien de citer les grands !...
Arrivé à l'impression de son édition compacte, il l'intitula LA Comédie humaine, grande décision qui lui coûta bien des hésitations. Lui, toujours si résolu, tremblait qu'on ne le traitât d'audacieux ; cette crainte paraît, du reste, dans la belle préface dont il l'accompagna et dont je ne peux lire la lin sans attendrissement ; il y fut malheureusement prophète, il ne devait pas achever cette œuvre tant aimée. C'est alors qu'il y associa tous ses amis en dédiant à chacun, un des livres qui la composent. La liste de ces dédicaces prouve qu'il fut aimé d'un grand nombre de nos illustrations contemporaines.
De 1827 à 1848, mon frère publia quatrevingt-dix-sept ouvrages formant dix mille huit cent seize pages de cette édition compacte, qui triplent au moins celles des in-octavo ordinaires de la librairie. J'ajouterai qu'il écrivit cette énorme quantité de volu-
SABLE COLLECTION SABLE y
mes sans secrétaire ni correcleur d'épreuves. La liste de ces ouvrages, avec la date qu'il leur assigna après les avoir remaniés, peut seule faire comprendre la valeur de ses tra- Aaux, car peu de lecteurs ignorent l'importance de ces livres.
1827 (Fin de.) Les Chouans.
1828. Catherine de Médicis.
1829. La Physiologie du mariage, Gloire et mal-
heur, le Bal de Sceaux, il Vertugo, la Paix du ménage.
1830. Xa Vendetta, une Double Famille, Étude de
femme, GobsecJi, autre Étude de femme, la Grande Bretèche, Adieu, VÉlixir de longue-vie y Sarrazine, la Peau de chagrin.
1831. Madame Firmiani , le Réquisitionnaire,
r Auberge rouge. Maître Cornélius, les Proscrits, un Épisode sous la Terreur, Jésus-Christ en Flandre.
1832. La Bourse, la Femme abandonnée, la Gre-
nadière, le Message, les Marana, Louis Lambert, V Illustre Gaudissart, le colonel Chabert, une Passion dans le désert, le Chef-d'œuvre inconnu, le Curé de Tours.
1833. Séraphita, Eugénie Grandet, Ferragus, le
Médecin de campagne,
1834. Un Drame au bord de la mer, la Duchesse
de Langeais, la Fille aux yeux d'or, le Père Goriot y la liecherche de l'absolu.
1835. Le Contrat de mariage, la Femme de trente
ans, le Lys dans la vallée, Melmoth réconcilié^
1836. La Vieille Fille, l'Enfant maudit, Facino
Cane, la Messe de V Athée, V Interdiction.
1837. Le Cabinet des antiques, la maison Nucin-
gen, Gambara, César Birotteau.
1838. Vue Fille d'Eve, les Employés, ou la Femme
supérieure.
1839. Pierre Grassou, les Secrets de la princesse
de Cadignan, Massimila Doni, Pierrette, 1810. Z. MarcaSyla Revue parisienne.
1841. Mémoires de deux jeunes mariées, Ursule
Mirouët, une Ténébreuse Affaire.
18i*2. Lm Fausse Maîtresse, Albert Savarus, un
Début dans la vie, un Ménage de garçon y
ou les Deux Frères^ J843. Honorine, Splendeurs et Misères des ccur-
tisanes, Illusions perdues.
18 H. Béatrix, Modeste Mignon, Gaudissart II. 18i5. Un Prince de la bohème. Esquisse d'homme
d'affaires. Envers de l'histoire contemporaine, le Curé de village^
BALZAC lo:;
1846. Les Comédiens sans le savoir, les Parents
pauvres.
1847. Les Paysans.
Ses douze premiers romans, ses Contes drolatiques, ses travaux dans la Chronique de Paris, dsius la Presse parisienne, son TJiéâtre, la Monographie de la presse, les Petites Misères de la vie conjugale, la Théorie de la démarche, les articles publiés dans le Musée des Familles, dans les Français peints par eux-mêmes, tels que le Petit Uentier, F Epicier, ceux publiés dans les Animaux, édités par Hetzel, ne sont pas compris dans celte nomenclature , et j'en oublie sans doute encore. Quelques détails sur Torigine de quelques mots de ses œuvres offriront peutêtre de l'intérêt.
Le sujet de V Auberge rouge, histoire véritable, quoi qu'on en ait dit, lui fut donné par un ancien chirurgien des armées, ami de l'homme qui fut condamné injustement. Mon frère n'ajouta que le dénoùment.
Le roman de Quentin Durward, qu'on ad~
mire surtout dans ce qui est historique, causa une grosse colère à Honoré ; contrairement à la foule, il trouvait que Walter Scott avait étrangement défiguré Louis XI, roi encore mal compris, selon lui. Cette colère lui fit <?omposer Maître Cornélius, ouvrage où il met Louis XI en scène.
Les Deux Proscrits, qu'il écrivit après Tétude approfondie des œuvres deDante, comme un hommage rendu à ce puissant génie, sortent également du plan qu'il avait adopté.
l'u Épisode sous la Terreur (article qui parut d'abord dans un keepsake) lui fut ra- <?onté par le sombre héros de cette histoire.
Mon frère désirait voir Samson, l'exécuteur des hautes oeuvres. Savoir ce que pensait cet homme dont l'àme était si remplie fie sanglants souvenirs, apprendre comment il envisageait son terrible état et sa vie misérable, c'était une étude qui devait le tenter.
M. A..., directeur des prisons, avec qui mon frère était lié, lui ménage une entrevue. Honoré trouve un jour chez M. A... un
liomme pâle, à figure noble et triste ; sa mise, ses manières, son langage , son instruction le lui font prendre pour quelque savant attiré par la même curiosité que lui. Ce savant était Samsonl... Mon frère, averti par M. A..., réprime tout étonnement toute répulsion, et a mène l'entretien sur les sujets qui l'intéres sent. Il attire si bien la confiance de Samson, que celui-ci, entraîné, arri\e à peindre les souffrances de sa vie. La mort de Louis XVI lui avait laissé des terreurs et des remords de criminel (Samson était royaliste). Il fit dire pour le roi, le lendemain de l'exécution, la seule messe expiatoire qui fut peutêtre célébrée à Paris ce jour-là!...
Ce fut aussi la conversation que mon frère €ut avec Martin, le célèbre dompteur d'animaux, à l'issue d'une de ses représentations, qui lui fit composer l'article intitulé : une Passion dans le désert.
Séraphita, cette œuvre étrange qui semble la traduction d'un livre allemand, lui fut inspirée par une amie. Notre mère lui vint
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en aide pour les moyens crexécution. Ma mère, fort occupée cFidées religieuses, lisait alors les mystiques et les avait collectionnés. Honoré s'empare des œuvres de Saint-Martin, de Swedenborg, de M''^ Boiirignon, de ^I"^*^ Guyon, de Jacob Boelim, qui formaient plus de cent volumes, et les dévore. îl lisait comme d'autres feuillettent, et cependant s'assimilait tout ce qu^il y avait d'idées dans un livre!... Il se plonge dans fétude du somnambulisme et du magnétisme, qui se relient au mysticisme : et ma mère, ardente au merveilleux, lui fournit encore les occasions de ces études : elle connaissait tous les magnétiseurs et les somnambules célèbres de cette époque.
Honoré assiste à quelques séances, s'enthousiasme pour ces facultés inexplicables et les phénomènes qu'elles produisent, trouve à ces facultés plus d'extension qu'elles n'en ont, peut-être, et compose SérapliUa sous rimpressionde ces idées.
Mais emporté par les nécessités de sa vie.
BALZAC m
<\m ne lai permettaient d'écrire d'autics livres que ceux qui plaisaient au public et qui se vendaient, il revint heureusement au réel et fut arraché de ces méditations métaphysiques qui eussent peut-être égaré celte grande intelligence, car elles en ont perdu plus d\ine.
ïl aut abréger des détails qui paraîtront trop longs peut-être et qui me conduiraient à apprécier des œuvres que je ne puis juger.
Je me sens elFrayée au seul souvenir des travaux et des événements entassés dans les vingt dernières années de rexistence de mon frère.
Indépendamment de ses ouvrages, il avait i\ faire face à de nombreuses correspondances d'affaires, et à d'autres qui lui prenaient en- <*ore plus de temps. Jertrouve pendant ce laps de temps des voyages en Savoie, en Sardaigne, en Corse, en Allemagne, en Italie, à Saint-Pétersbourg, dans la Russie méridionale, où il séjourna deux fois, sans compter ceux qu'il faisait dans linlerieur de la France , partout où il plaçait ses person-
nages, pour décrire fidèlement les villes ou les campagnes où il les faisait vivre.
En venant prendre congé de nous, il nous disait : — Je pars pour Alençon, pour Grenoble, où demeurent J/"' Cormoni..., M. Bcnassis...
L'impossible n'existait pas pour lui ; il le prouva d'abord en trouvant le courage de vivre dans les premières années de sa vie littéraire, où il se priva plus d'une fois du nécessaire afin de se procurer le superflu, si utile, pour occuper une place dans cette société qu il voulait peindre ! Ces temps me rappellent de si grandes angoisses, que je ne puis y revenir sans tristesse.
De 1827 à 1836, mon frère ne put se soutenir qu'en faisant des billets dont les échéances l'inquiétaient perpétuellement, car il n'y pouvait faire honneur qu'avec le produit de ses œuvres, et l'époque où il les achevait était toujours incertaine.
Après avoir fait accepter et escompter ces billets aux usuriers, première alTiiire difli-
cile , il fallait souvent les leur faire renouveler, seconde affaire plus difficile encore, et dont lui seul pouvait se charger, car d'autres eussent échoué en de telles négociations, mais il fascinait tout le monde, même les usuriers.
— Quelle dépense d'intelligence perdue ! nous disait-il tristement en revenant accablé de fatigue de toutes ces démarches qui interrompaient son travail.
Il ne pouvait empêcher toutefois que les escomptes des usuriers et les intérêts cumulés de ses obligations principales, ne fissent ressembler sa dette /7o//«??/e (comme il l'appelait dans ses jours de gaieté) à la boule de neige qui va toujours grossissant en roulant ; cette dette augmentait tellement en passant sur les mois et les années, que mon frère désespérait par moments de s'acquitter jamais.
De temps à autre, pour apaiser les plus menaçants de ses créanciers, il faisait des prodiges de travail qui effrayaient les libraires et les imprimeurs; les dates les plus chargées de la liste que j'ai donnée,
no BALZAC
nous disent les années ou il souffrit le plus.
Ces travaux surhumains furent certainement une des causes qui abrégèrent sa vie. Une grande commotion morale détermina la maladie de cœur dont il mourut, mais elle n'eût pas marché si vite si elle ne se fût pas développée dans un sang enflammé.
Cet état d'anxiété dura jusqu'à Fheure des réimpressions, qui commencèrent à lui permettre de s'acquitter partiellement.
Avec quelle joie il supprimait quelques chiffres de ce terrible état de situation qu'il avait toujours sous les yeux afin de stimuler sans cesse son courage.
— Après tant de travaux, quand donc aurai-je un sou à moi? me disait-il souvent; je le ferai certainement encadrer, car il fera à lui seul rhistoire de ma vie.
Quelques lettres des années 183^, 1833,. 4 834 et 1835, pendant lesquelles il voyagea, feront mieux connaître la situation de son âme que tout ce que je pourrais dire. Elles sont écrites d'An^oulème, d'Aix, de Sache,
de Marseille, de Milan. Les ouvrages dont il y parle me guident pour en assigner la date, qui manque presque toujours à ses lettres.
Angoulême était la ville où vivait momentanément la famille C..., chez laquelle mon frère allait souvent (le commandant C... y dirigeait la poudrerie). Une vive amitié s'était établie entre mon frère et cette honorable famille en 1826, époque où j'habitais Versailles. M.C... était alors directeur des études à l'École militaire de Saint-Cyr... Je retrouvai avec joie sa femme, avec laquelle j'avais été élevée. Cette amitié fidèle et intelligente fut un des bonheurs de la vie de mon frère. Ses ouvrages signés d'iVnuoulême et de Frapesles (terre que M'"'' C... possédait en Berri), témoignent de cette profonde sympathie.
Sache est une belle propriété située à sept lieues de Tours; elle appartient à M. de M..., ami de notre famille. Honoré trouva aussi chez lui en tout temps la pins noble hospitalité unie à la plus constante affection. Il avait chez ces amis la tranquillité qui lai manquait
à Paris. Il écrivit là plusieurs ouvrages, notamment loi/ ?5 Lambert, le Lys dans la vallée, la Redterche de V absolu, et plusieurs autres qui ne me reviennent pas à la mémoire.
(( Angoulêuie..- (Je crois que c'était en 1832.)
» Merci, ma sœur; le dévouement des cœurs aimés nous fait tant de bien ! Tu m'as rendu cette énergie qui m'a fait surmonter jusqu'ici les difficultés de ma vie ! Oui, lu as raison, je ne m'arrêterai pas, j'avancerai, j'atteindrai le but, et tu me verras un jour compté parmi les grandes intelligences de mon pays!
» Mais quels efforts pour arriver là ! ils brisent le corps, et la fatigue venue, le découragement suit!
» Louis Lambert m'a coûté tant de travaux! que d'ouvrages il m'a fallu relire pour écrire ce livre. Il jettera peut-être un jour ou l'autre la science dans des voies nouvelles. Si j'en avais fait une •(puvre purement savante, il eût attiré l'attention des penseurs qui n'y jetteront pas les yeux. Mais si le liasard met, un jour ou l'autre, Louis Lambert entre leurs mai ns, ils en parleront peut-être ! . . .
Je crois Louis Lambert un beau livre! Nos amis l'ont admiré ici, et tu sais qu'ils ne me trompent pas!
» Pourquoi revenir sur sa terminaison? tu connais la raison qui me l'a fait choisir! Tu as toujours peur. Cette fin est probable, et de tristes exemi)les ne la justifient que trop: le docteur n'a-t-ilpas dit que la foUe est toujours à la porte des grandes intelligences qui fonctionnent trop?...
» Encore merci de ta lettre, et pardonne au pauvre artiste le découragement qui l'a rendue nécessaire. La partie engagée, je joue si gros jeu ! Il faut toujours progresser. Mes livres sont les seules réponses que je veuille jamais faire à ceux qui commencent à m'altaquer.
» Que leurs critiques ne te préoccupent pas trop; elles sont de bons pronostics: on ne discute pas la médiocrité!...
» Oui, tu as raison, mes progrès sont réels, et mon courage infernal sera récompensé. Persuailele aussi à ma mère, chère sœur, dis-lui de me faire l'aumône de sa patience; ses dévouements lui seront comptés ! Un jour, je l'espère, — un peu de gloire lui payera tout ! Pauvre mère ! cette imagination qu'elle m'a donnée la jette perpétuellement du nord au midi et du midi au nord : de tels voyages fatiguent; je le sais aussi, moi!
» Dis à ma mère que je l'aime comme lorsque j'étais enfant. Des larmes me gagnent en t'écrivant ces lignes, larmes de tendresse et de désespoir,
car je sens Tavenii, et il me faut celte mère dévouée au jour du Iriomplie ! Quand l'atteindrai-je ?
» Soigne bien notre mère, Laure, pour le présent et pour l'avenir.
» Quant à toi et à ton mari, ne doutez jamais de mon cœur ; si je ne puis vous écrire, que votre tendresse soit indulgente, n'incriminez jamais mon silence ; dites-vous : Il pense à nous, il nous parle; entendez-moi, mes bons amis, vous, mes plus vieillf^s et mes plus sûres affections î
» En sortant de mes longues méditations, de mes travaux, accablants, je me repose dans vos cœurs comme dans un lieu délicieux où rien ne me blesse!
» Quelque jour, quand mes œuvres seront développées, vous verrez qu'il a fallu bien des beures pour avoir pensé et écrit tant de clioses ; vous m'al:)$oudrez alors de tout ce qui vous aura déplu, et vous pardonnerez, non l'égoisme de l'homme Ibomme n'en a pas), mais l'égoisme du penseur et du travailleur.
» Je t'embrasse, chère consolatrice qui m'a[>portes l'espérance, baiser de tendre reconnaissance; ta lettre m'a ranimé; après sa lecture, j'ai poussé un hourra joyeux et crié :
» En avant, troupier! jette-loi en travers dans Ja bataille! »
On comprendra les émotions que me causaient de pareilles lettres!
Dans Louis Lambert^ mon frère, pour faire passer quelques idée^^ qui n'étaient pas encore acceptées, se crut obligé de les mettre sous la sauvegarde de la folie.
« Encore, me disait-il, n'ai-je pas osé leur donner toute l'extension que je leur vois!... )>
Louis Lambert se demande si Félectricité n'entre pas comme base dans le fluide particulier oii s'élaborent et d'où jaillissent nos pensées? Il voit dans les pensées un système complet, semblable à l'un des règnes de la nature, une sorte de floraison, une botanique céleste dont le développement passera peutêtre pour l'ouvrage d'un fou!...
« Oui, tout en nous et hors de nous, dit Louis Lambert, atteste la vie de ces créations ravissantes que je compare à des fleurs, pour ol>éir à je ne sais quelle révélation de leur nature. -»
Mon frère revient, dans plusieurs de ses ouvrages, sur ce sujet de méditations ; dans
la Peau de chagrin, entre autres, il analyse la naissance, Ja vie ou la mort de certaines pensées, une des plus ravissantes pages de cette œuvre.
Louis Lambert trouvait les idées et les sentiments doués de certaines propriétés de la nature physique, de mouvement, de pesanteur, etc., et le démontrait par quelques exemples.
» V attente, dit-il, n'est si douloureuse que parce que la souffrance passée s'additionne sans cesse à la souffrance présente et produit une pesanteur qui oppresse l'âme.
» La peur, ce foudroiement intérieur semblable aux accidents électriques [si bizarres et si capricieux dans leurs modes), la peur, qui presse si violemment la macliine humaine, que les facultés y sont soudainement portées soit au plus haut point de la puissance, soit au dernier degré de la désorganisation, ne trouvera-t-elle pas l'appUcation de ses effets quand les savants auront reconnu le rôle immense que joue l'électricité dans nos pensées?. . .
» La colère n'est-elle ])as aussi un courant de la force humaine qui agit électriquement?
» Sa commotion, quand elle se dégage, n'agit-
elle pas sur les personnes présentes, même sans qu'elles en soient le l)ut ou la cause?
» A quoi, si ce n'est à une puissance électrique, attribuer la magie avec laquelle la volonté s'intronise si majestueusement dans les regards, éclate dans la voix [courant de ce roi des tluides' pour foudroyer tous les obstacles au commandement du génie?...
» Les idées, les sentiments sont des forces vives, et ces forces chez certains êtres deviennent des fleuves de volonté qui entraînent touti »
D'autres exemples viennent encore à l'appui : il parle du fanatisme de la foi qui enfante les miracles.
Louis Lambert dit encore :
« Les événements qui attestent l'action de l'humanité ont des causes dans lesquelles ils sont préconçus, comme nos actions sont accomplies dans notre pensée avant de se produire au dehors!
» Les faits n'existent pas, il ne reste de nous que des idées. »
Je borne là mes citations ; je n'ai voulu que prouver ce que j'ai avancé : le livre seul peut faire apprécier la hauteur de cet esprit
It» BALZAC
si ardent à chercher ki solution des questions (]ui occupent le plus les penseurs !...
Mais revenons aux réalités de la vie, et voyons si celui-là savait juger les choses humaines qui, en 1840, faisait ainsi parler Z. Marcas, dans un numéro de la Renie parisienne :
« Je ne crois pas que la forme actuelle du gouvernement subsiste dans dix ans, dit Z. Marcas; la jeunesse qui a fait août 1830, et qu'on a oubliée, éclatera comme la chaudière d'une machine à vapeur. La jeunesse n'a ])as aujourd'hui d'issue en France, elle y amasse une avalanche de capacités .méconnues, d'ambitions légitimes et inquièies.
» Quel sera le bruit qui ébranlera ces masses? Je ne sais; mais elles se précipiteront sur l'état de clioses actuel et le bouleverseront.
» il est des lois de iluclualion qui régissent les populations. L'empire romain les avait méconnues quand les ))arbares arrivèreni.
^) Aujourd'hui les bari)ares sont les intelligences. Les lois de boji-plein agissent en ce moment lentement, sourdement autour de nous. Le gouvernement... méconnaît la puissance à qui il doit tout. Il s'est laissé lier les mains par les absurdités du
contrat ; il est tout inéparé comme une victime.
» Louis XiV, Napoléon, l'Angleterre, étaient et sont avides de jeunesse intelligente. En France, la jeunesse est condamnée à l'inaction par la légalité nouvelle, par les conditions mauvaises du ])rincipe électif, par les vices de la constitution ministérielle.
» En examinant la composition de laCliamlne élective, vous n'y trouvez pas de députés de trente ans. La jeunesse de Richelieu, celle de Mazarin, celle de Golbert, de Pitt, du prince de Metternich, de Napoléon, n'y trouveraient pas de place!.., Burke, Slieridan et Fox ne pourraient s'y asseoir!... On devine les motifs d'une circonstance à venir, mais on ne peut prévoir la circonstance elle-même. En ce moment on pousse la jeunesse entière à se faire républicaine, parce qu'elle voudra voir dans la république son émancipation. Elle se souviendra des jeunes représentants du peuple et des jeunes généraux!... La France en état d'infériorité vis-à-vis de la Russie et de l'Angleterre!... la France au troisième rang!... On nous donne la paix en escomptant l'avenir!... Les reculades de la peur passent pour manœuvres d'ijabiletéî Mais les dangers viendront, la jeunesse surgira comme en 1790 I... Et vous périrez pour n'avoir pas demandé à la jeunesse de la France ses forces et son énergie, son dévouement et son
ardeur; pour avoir pris en liaine les gens capables, pour ne les avoir pas triés avec amour dans cette belle génération ! »
Ces lignes, écrites au moment de la plus grande prospérité du règne de Louis-Philippe, prouvent combien Balzac voyait loin et jugeait de haut.
Mon frère, après Louis Lambert terminé, partit d'Angoulême pour la Savoie. Je trouve d'Aix deux lettres que je puis donner, une écrite à ma mère, une autre à moi.
« Aix, 1er septembre 1852.
» Je suis tombé dans l'attendrissement le plus profond à la lecture de ta lettre, ma mère, et je t'ai adorée ! Comment et quand te rendrai-je, et pourrai-je jamais te rendre en tendresse et en bonheur tout ce que tu fais pour moi? Je ne puis aujourd'hui que l'exprimer ma profonde reconnaissance. Ce voyage que tu m'as mis à même de faire m'était bien nécessaire, j'avais un besoin absolu de distraction ; j'étais accablé de la fatigue que m'a causée Louis Lambert ; j'avais passé beaucoup de nuits et fait un tel abus de café que j'éprouvais des douleurs d'estomac qui allaient jus-
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qu'aux crampes. Louis Lambert est peut-être un chef-d'œuvre, mais il m'a coûté cher : six semaines d'un travail obstiné à Saclié et dix jours à Angoulême. Pour le coup, certains amis me prendront peut-être pour un liomme de quelque valeur. Je te remercie du fond du cœur de toutes les peines que tu prends pour me sauver les ennuis de la vie matérielle ; ma tendresse toujours plus vive n'est pas de celles que les mots expriment. Des travaux si opiniâtres seront peut-être couronnés par la fortune ; je l'espère d'autant plus que je vois aujourd'hui peu de talents sans récompense. Quant à la gloire, je commence à n'en plus trop désespérer non plus.
)) Soigne ta santé, ma mère, il faut que tu vives pour que je puisse m'acquitter envers toi. Oh ! comme je t'embrasserais si tu étais là ! Quelle gratitude n'ai-je pas pour les bons cœurs qui arraciient quelques épines de ma vie et adoucissent le chemin par leur affection! Mais forcé de lutter sans cesse contre le sort, je n'ai pas toujours le temps pour exprimer mes sentiments. Je n'ai pas voulu toutefois qu'un jour se passât sans que tu saches quelle tendresse tes derniers dévouements excitent en moi ; on met plusieurs fois ses enfants au monde, n'est-ce pas ma mère ? Pauvres chéries ! vous aime-t-on assez? Ah! puissé-je te rendre un
jour en bonlieur et en orgueil, par mon génie, lout ce que je l'ai coûté d'angoisses!
» Je suis en grande veine d'inspiration et j'espère beaucoup travailler ici, où je suis tranquille.
« xMais procédons maintenant par ordre aux affaires; tu vas voir de quel fardeau lu te cliarges, pauvre mère !
« Je t'envoie le traité deM.Picliot, que tu signeras <iprès l'avoir fait lire ou à M. Durmont ou à M. Labois, car j'ai la tête si chargée de pensées que je pourrais avoir omis quelque chose.
)) Tu trouveras , jointe h ce traité, une lettre à Nodier, qui est pour la Revue de Paris Je voudrais que M. Pichot l'acceptât, parce qu'elle varierait nos articles ; comme elle est obligeante pour tous, je ne doute pas qu'il ne la prenne; dans ce cas, je n'aurais pas besoin d'épreuves, tu t'en ferais donner pour collalionner et retirer le manuscrit.
» Dans ma prochaine lettre, je te dirai par quelle voie il faut m'envcyer les épreuves de la Revue dès Deux- Mondes.
» Il faut appeler du procès de la Physiologie du mariage^ si les exemplaires ne sont pas retirés, en le faisant constater.
)) Une personne qui part pour Paris te remettra dés manuscrits à porter à Manie. Tu lui dirns qu'il
r.ALZAC 125
aura pour lévrier jirociiaiii les C/iouans corrigés, s'il les réimprime.
» Je fais par délassement des contes drùlali(iues. J'en ai déjà trois d'écrits; j'en suis content.
» Veille bien à tout chez moi, renvoie qui tu voudras , fais toutes les économies que tu jugeras possibles.
)) Je travaille pour approvisionner la Revue de Paris jusqu'en décembre , et j'ai en lête les articles de janvier et de février, ils sont donc à moitié faits.
)) Ne t'inquiète pas de ma jambe. J'ai pris des bains, l'escarre se forme. On m'avait retenu ici une jolie chambre qui me coûte deux francs par jour. Je fais venir mes repas d'un restaurant voisin. Le malin, un œuf et une tasse delait; ce déjfnner revient à quinze sous. Le dîner, à l'avciiaiil. Vous voyez , mère, que si vous avez un iils un peu rêveur, il est au moins économe !
» Je te serre dans mes bras et t'embrasse sur ces chers yeux qui veillent pour moi. »
« Aix, l."» sci'tcii:ljie.
« Un souvenir à toi, ma sœur bien-aimée; au milieu de mes voyages,j'ai vu des pays délicieux; j'en verrai de plus beaux encore peut-être; je veux que tu saches qu'ils ne peuvent te faire oublier.
» De ma cliamhre je découvre toute la vallée d'Aix ; à l'horizon, des collines, la haute montagne de la Dent-du-Chal et le délicieux lac du Bourget; mais il faut toujours travailler au milieu de ces encliantements : ma mère t'a dit que j'ai quarante pages à fournir par mois à la Revue de Paris.
» Me voilà enire trente et quarante, chère sœur, c'est-à-dire dans toute ma force; il faudrait maintenant écrire mes plus beaux sujets qui doivent faire le couronnement de mon œuvre; je verrai à mon retour si j'aurai la tranquillité qu'il me faut pour aborder ces grands ouvrages.
» Ma mère t'a dit aussi sans doute que j'ai manqué périr sous les roues d'une diligence; je m'en suis tiré avec un accroc à la jambe, mais des bains et le repos la guérissent. J'ai pu me faire conduire hier en voiture au lac.
» Je suis aux portes de l'Italie et je crains de succombera la tentation d'y entrer. Le voyage ne serait pas très-coûteux; je le ferais avec la famille Fitz- James, qui m'y donnerait tous les agréments possibles; ils sont tous ])arfaits pour moi; je voyagerais dans leur voiture, et toute dépense calculée, il en coûterait mille francs pour aller de Genève à Rome. Mon quart serait donc de deux cent cinquante francs ; à Rome il me faudrait cinq cents francs, puis je passerais l'hiver à Naples, mais pour
ne pas touclier aux recettes de Paris et les laisser pour les échéances, j'écrirais pour Marne le Médecin de campagne , et ce livre payerait tout.
û Je ne retrouverai jamais pareille occasion. Le duc connaît l'Italie et m'éviterait toute perle de temps; les ignorants en dépensent beaucoup à voir des choses inutiles. Je travaillerais partout; à Naples, j'aurais l'ambassade et les courriers de M. de Rothschild, dont j'ai fait ici la connaissance, et qui me donnera des recommandations pour son frère ; les épreuves iraient donc leur train et le travail aussi.
» Cause de ce projet avec ma mère, et écrismoi bùen en détail sur vous tous. »
Tous comptes faits, le voyage d'Italie coûtait trop cher, mon frère ne se le permit pas et revint à Angoulême, où il acheva /r/ Femme abandonnée, écrivit la Grenadière, le Message, et commença le Médecin de campagne^ qu'il termina rue Cassini, à son retour.
Les détails qui vont suivre intéresserontils?... L'affection me rend mauvais juge en cette cause ; je les crois propres à révéler ce caractère aux qualités multiples oh la jeu-
nesse résista si longtemps; et la conviction qu'ils ne peuvent amoindrir Balzac me fait écrire sans crainte mes souvenirs au moment où ils me reviennent, Il l'a dit lui-même: les illusions l'ont aidé à vivre !...
Mon frère, pour se forcer à l'exercice si nécessaire à sa santé au milieu de ses travaux sédentaires, corrigeait ses épreuves, soit aux imprimeries, soit chez moi.
Selon le temps, qui avait de grandes inllaences sur lui, ses embarras du moment, les difficultés de son travail ou l'extrême fatigue de ses veilles, il arrivait quelquefois se traînant à peine, morne, accablé, le teint jaune et bistré î...
A cet aspect désolant, je cherchais ce qu'il fallait trouver pour le tirer de sa tristesse ; lui qui vo\ait si bien les pensées, répondait aux miennes avant que j'eusse pailé, et me disait d'une voix éteinte, en tombant dans un fauteuil :
— Ne me console pas, c'est inutile, je suis un honnne mort.
Cet homme mort commençait d'abord d'un ton dolent le récit de ses nouveaux embarras, mais s'animait si vite qu'il atteignait bientôt aux cordes les plus vibrantes de sa voix, puis, ouvrant ses épreuves, il reprenait son ton dolent et ajoutait comme conclusion:
— Je sombrerai, ma sœur !
— Bah I on ne sombre pas avec les œuvres que tu corriges ! . . .
Il relevait la tête; sa figure se décrispait, les tons bistrés de son visage disparaissaient peu à peu.
— Tu as raison, de par Dieu !... ces livreslà font vivre!... D'ailleurs, l'axeugle hasard n'est-il pas là !... 11 peut protéger un Balzac aussi bien qu'un imbécile, et il n'est pas diflicile même d'inventer ce hasard !... Qu'un de mes amis millionnaires (et j'en ai) ou qu'un banquier ne sachant ([ue faire de son argent vienne me dire : « Je connais votre immense talent et vos soucis, il vous faut telle somme pour être libre, acceptez-la sans crainte,
VOUS VOUS acquitterez, votre plume vaut mes millions!...
a // ne faut jamais que cela, ma chère! »
Habituée aux illusions qui rappelaient son courage et sa gaieté, je ne montrais jamais aucun étonnemcnt.
Cette fable faite, il entassait raisons sur raisons pour y croire.
— Ces gens-là dépensent tant en fantaisies!... Une belle action est une fantaisie comme une autre, et qui donne de la joieà toute heure!... C'est quelque chose de se dire: fat sauvé un Balzac!... L'humanité a par-ci par-là de bons mouvements, et il y a des gens qui, sans être Anglais, sont capables de pareilles excentricités!... Moi, disait-il en frappant sur sa poitrine , moi , millionnaire ou banquier, je les aurais!...
La croyance faite, il se promenait joyeusement par la chambre en levant et agitant
ses bras :
— Ah! Balzac est libre!... Vous verrez.
mes chers amis et mes cliers ennemis, comme il marchera ! . . .
H allait droit à l'Institut.
De là à la Chambre des pairs, il n'y avait qu'un pas : il y entrait.
Pourquoi ne serait-il pas pair? Tels et tels l'étaient bien devenus... De pair, il devenait mmistre, qu'y avait-il encore là d'extraordinaire ? des précédents existaient. Est-ce que ce ne sont pas les gens qui ont fait le tour de toutes les idées qui sont les plus aptes à gouverner les hommes? Il voudrait bien voir que l'on s'étonnât de son portefeuille !
Le ministre s'asseyait pour gouverner la France; il signalait et réformait bien des abus. De belles idées, de sages paroles sortaient de ces rêves!... puis, comme tout marchait à souhait dans son ministère et dans le royaume, il revenait au banquier ou à l'ami qui l'avait conduit aux honneurs, pour le trouver aussi favorisé que lui.
— Sa part sera belle dans l'avenir, on dira : Cet homme comirrit Balzac, lui prêta de Var-
gent sur son talent, le mena aux honneurs qu'il méritait, ce sera sa gloire à lai, n'en a pas qui veut ! Cela vaut mieux que de brûler un temple pour laisser son nom à la postétérité.
Quand il avait vovaaé sur ces beaux nua2:es d'or, il retombait dans la réalité; mais il s'était distrait et partant consolé ; il corrigeait ses épreuves, nous les lisait avec enthousiasme, puis nous quittait en se moquant de lui-même.
— Adieu, je cours chez moi voir si mon banquier m'attend, disait-il en riant de son bon rire ; s'il n'y est pas, je trouverai toujours le travail, mou vrai bailleur de fonds.
Cet esprit ardent cherchait sans cesse les moyens d'arriver à la liberté, et ces recherches fatiguaient autant son esprit que ses travaux.
Un jour il croyait avoir découvert une substance propre à la composition d'un nouveau papier. Cette substance était partout, coûtait moins que le chillon ; c'était une joie, des
BALZAC ISÏ
projets et des espérances l)ientôt suivies de déceptions, car les expériences ne réussissaient pas.
On le croyait désolé, on le retrouvait radieux.
— Et ton papier?
— Il s'agit bien de papier!... Vous n'aviez pas songé, vous autres, que les Romains, peu expérimentés dans l'extraction des mines, ont laissé des richesses dans leurs scories. Des savants de l'Institut, que j'ai consultés, le pensent comme moi, et je pars pour la Sardaigne.
— Tu pars on Sardaigne, avec quoi?
— Avec quoi!... Je parcourrai ce pays à pied, le sac sur le dos, vêtu comme un mendiant, faisant peur aux brigands et aux moineaux ; j'ai tout calculé, six cents francs me suffiront.
Les six cents francs trouvés, il partait et nous écrivait de Marseille, le 20 mars 1833, je crois :
i32 BALZAC
a N'aie aucune inquiétude, ma mère, et dis à Laure de n'en point avoir. J'ai assez, et, n'en déplaise à la sagesse lauréenne, je n'aurai sans doute besoin de rien pour le retour. Je viens de passer cinq nuits et quatre jours sur l'impériale. J'ai les mains si gonflées, que je puis à peine écrire. Demain, mercredi, à Toulon; jeudi, je pars pour Ajaccio. J'y serai vendredi, et huit jours suffiront ensuite pour mon expédition. Je pouvais, d'ici, aller pour quinze francs en Sardaigne par les navires de commerce , mais ils peuvent être quinze jours en route; puis c'est l'équinoxe, tandis que pour le triple, il est vrai, je serai en Sardaigne en trois jours. Maintenant que m'y voilà presque, je commence à avoir des doutes; en tout cas, on ne peut risquer moins pour avoir plus! Je n'ai dépensé que dix francs sur la route. Je suis dans un hôtel qui fait frémir; enfin, avec des bains on s'en tire !... Si j'échoue, quelques nuits de travail auront bientôt rétabli l'équilibre ! En un mois, j'aurai ramassé bien de l'argent avec ma plume.
» Adieu, chère mère aimée ; pense qu'il y a beaucoup plus d'envie de faire cesser des souffrances chez des personnes clières que de désir de fortune personnelle dans ce que j'entreprends; quand on n'a pas de mise de fonds, on ne peut faire fortune que par des idées semblables à celle
BALZAC \:^ù
que je vais mettre à fin. Tout à loi, ton fils respectueux. ))
Il fallait lui entendre raconter, au retour, les péripéties de ce singulier voyage. Il avait eu la chance de rencontrer de vrais brigands.
« Ils sont assez bons diables en deliors de leur industrie, nous disait-il, ils m'ont renseigné sur tout ce que je voulais savoir. Ces gens-là toisent joliment le pays et les gens ; ils ont si bien vu que je n'étais pas pour eux un client, que je crois, Dieu me pardonne, qu'ils m'auraient plul(jt prêté de l'argent que de m'en demander. »
Arrivé à Bastia sans un sou, il avait fait émeute parmi la bonne jeunesse en se nommant ; tous connaissaient ses livres et étaient enthousiasmés de le voir ; grande joie pour lui. J'ai déjà de la réputation en Corse, nous disait-il ; la brave jeunesse ! le beau pays î Reçu et fêté chez M. B..., inspecteur des finances, qu'il connaissait, il avait gagné chez lui au jeu l'argent qu'il lui fallait pour son retour en France au moment oii il allait nous
loi BALZAC
écrire de lui en envoyer. Il aimait ces chances qui lui faisaient croire à son étoile. Mais ce n'était pas tout, en piétinant en Sardaigne, et étant ballotté sur la mer, il avait trouvé des sujets... mais des sujets!... Les derniers surpassaient toujours tous les autres, à moins qu'on n'en convînt, car alors il prouvait l'excellence des premiers. Il nous racontait ces nouveaux sujets avec feu ; plan, détails, il tenait tout. — C'est un peu joli à faire, ajoutait-il.
— Est-ce que tu contes ainsi tes idées à tout le monde, lui demandais-je avec quelque effroi, sachant que dans cette bonne république des lettres, où chacun veut être roi, on n'est pas toujours fort scrupuleux sur les titres de propriété.
— Pourquoi pas? répondait-il, le sujet n'est rien, c'est l'exécution qui est tout; qu'ils fassent donc du Balzac, je les en défie! Est-ce que les voleurs savent travailler? S'ils réussissent, tant mieux pour le public, je ne regretterai rien, et je retrouverai autre chose
donc ! ce inonde est grand, et la cervelle humaine est aussi vaste que le monde.
Les échantillons rapportés des mines étaient remis aux chimistes; il fallait du temps pour les analyser; Honoré n'était pas prêt d'ailleurs pour aller demander la concession en Piémont, il avait auparavant à satisfaire ses libraires et à saigner rar2:ent du vovase.
Il vécut une année sur cette fortune de Sardaigne, et les projets allèrent à Favenant; il \olait, ailes déployées, dans un Eden terrestre qu'il arrangeait à sa guise, il achetait en Tourainele petit château de Montcontour qui lui faisait envie; car, malgré l'indifférence de ses compatriotes pour lui, il aimait ce pays, où il voulait finir ses jours « Les douces et tranquilles pensées y poussent en l'àme comme la vigne en terre, » disait-il. Là, il se reposait e^ vivait comme l'huître en sa coquille, baillant au soleil couchant. Il dorait cette existence campagnarde de toutes les richesses de son esprit, et se transformait en docteur Minoret au milieu de son curé.
de son maire et de son juge de paix, lui enviant déjà l'heureuse vieillesse qu'il lui donna dans Ursule Mirouët. (Nul doute qu'il ne connût dès lors le docteur Minoret.)
11 avait d'ailleurs garde à carreau contre la rouille de l'intelligence ; il venait tous les hivers à Paris; il y avait un salon comme celui du baron Gérard, le modèle de tous les salons d'artistes passés, présents et futurs ; il meublait ce salon, y recevait, comme Gérard, toutes les célébrités nées ou à naître ; il saurait les honorer comme il convient, lui qui savait tous les respects qu'elles méritent. Bah ! il recevrait même les critiques. C'était une pacification générale, ce roi absolu était bonhomme et n'avait ni haine ni jalousie.
11 retournait chez lui aimé et béni de tous.
C'étaient là ses beaux rêves!...
Ges songes pesaient sur le cœur de ses amis tout autant que ses tristesses ; n'accusaient-ils pas également le poids de ses tourments? Ce n'était que dans les songes qu'it
pouvait s'en délivrer; aussitôt éveillé, il fallait recharger le fardeau.
Un an après son voyage en Sardaigne, mon frère, ayant achevé les ouvrages promis aux libraires, aux revues et aux journaux, se rendit en Piémont pour obtenir la concession des mines. Expansif comme toujours, il avait raconté le motif de son voyage au capitaine génois qui l'avait transporté en Sardaigne. La lettre qui suit explique comment le Génois profita de ces confidences au détriment de mon frère.
« Milan.
» Cil ère sœur,
>:> Il serait trop long de t'écrira tout ce que je te raconterai en détail quand je te verrai, ce qui sera bientôt, je l'espère. Je suis, après des voyages très-fatigants, retenu ici pour les intérêts de la famille de Y... La politique les embrouillait tellement, que le reste du bien qu'elle possède en ce pays eut été séquestré, sans toutes mes démarches, qui ont heureusement réussi.
» 3J. rl'Etchegoyen, qui retourne à Paris, a l'obligeance de se charger de celte lettre. Quant à
l'objet principal de mon voyage, tout était comme je le présumais, mais le retard de mon arrivée m'a été fatal ; le Génois a un contrat en bonne forme avec la cour de Sardaigne ; il y a un million d'argent dans les scories et dans les ploml)s; une maison de Marseille avec qui il s'est entendu les a fait essayer. 11 fallait, l'année dernière, ne pas lâcber prise sur l'idée et les devancer.
)) Enfin, j'ai trouvé aussi bien, et mieux même. Je causerai de tout ceci avec ton mari à mon retour. Nous aurons à revenir ici avec lui et un ingénieur des mines; tu seras peut-être du voyage, car, grâce à l'expérience que je viens de faire, nous ne dépenserons pas beaucoup plus qu'on ne dépense à Paris dans le même temps; et comme il n'y a pas de Génois dans l'affaire , nous pourrons attendre que nous soyons tranquilles; je suis donc d peu près consolé.
» J'ai beaucoup souffert dans mon voyage, surtout du climat; c'est une cbaleur qui relâche toutes les tilnes et qui rend incapable de quoi que ce soit. Je me surprends à désirer nos nuages et nos pluies françaises; la clialeur ne va qu'aux faibles.
» J'ai bien pensé à vous en marchant el souffrant ; mais je voyais notre bonheur à tous dans le lointain, et cela me ravivait.
)) Le fière mathématicien conviendra, j'es[)ère,
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qu'on ne peut trouver une afl'aire plus belle, et il sera aussi joyeux que moi.
» Communique cette lettre à ma mère; je suis obligé de la terminer un peu brusquement; j'ai une encre et des plumes avec lesquelles toute écriture est impossible. Je crois que le gouvernement autricbien s'arrange pour qu'on ne puisse écrire. A bientôt. »
C'est ainsi qu'une espérance remplaçait aussitôt une déception dans l'esprit de mon frère ; entraîné par le courant de sa vie, il ne put donner suite à la nouvelle alTaire dont il parle, et qui fut très-fructueuse pour ceux qui l'entreprirent.
Absente de Paris au mois d'octobre de la même année, je reçus de mon tVère la lettre suivante :
« Tu pars sans crier gare ; le pauvre travailleur court cbez toi pour te faire partager une petite Joie, et pas de sœur! Je te tourmente si souvent de mes ennuis, que c'est bien le moins que je t'écrive cette joie. Tu ne te moqueras pas de moi» tu me croiras, toi !...
0 Je vais bier cbez Gérard ; il me présente trois
familles allemandes. Je croisrêver, trois familles ! . . , rien que cela!... L'une de Vienne, l'autre de Francfort, la troisième prussienne, je ne sais d'où.
» Elles me confient qu'elles viennent fidèlement depuis un mois chez Gérard, dans l'espérance de m'y voir, et m'apprennent qu'à partir de la frontière de France ma réputation commence (cher ingrat pays!) « Persévérez dans vos travaux, » ajoutent- elles, et vous serez bientôt à la tête de » l'Europe littéraire ! » De l'Europe ! ma sœur, elles l'ont dit! Flatteuses familles!... Ferais-je pouffer de rire certains amis si je leur racontais ceci! Ma foi, c'était de bons Allemands, je me suis laissé aller à croire qu'ils pensaient ce qu'ils disaient , et, pour être vrai, je les aurais écoutés toute la nuit. La louange nous va si bien à nous autres artistes, que celle des bons Allemands m'a rendu le courage; je suis parti tout guilleret de chez Gérard, et je vais faire un triple feu sur le public et sur les envieux , à savoir : Eugénie Grandet, les Aventures d'une idée heureuse^ que tu connais, et mon Prêtre catholique , l'un de mes plus beaux sujets.
)) L'affaire des Études de woeuus est en bon train ; trente-trois mille francs de droit d'auteur pour des réimpressions boucheront de grands trous. Ce tronçon de dettes payé, j'irai chercher
BALZAC i4i
ma récompense à Genève. L'horizon commence donc à s'éclaircir.
» J'ai repris ma vie de travail. Je me couche à six heures, aussitôt duier. L'animal digère et dort jusqu'à minuit. Auguste me pousse une tasse de café avec lequell'esprit va toute d'une traite jusqu'à midi. Je cours à l'imprimerie porter ma copie et prendre mes épreuves pour donner de l'exercice à l'animal, qui rêvasse tout en marchant.
» On met bien du noir sur du blanc en douze lieures, petite sœur, et au bout d'un mois de cette existence, il y a pas mal de besogne de faite. Pauvre plume! il faut qu'elle soit de diamant pour ne pas s'usera tant de labeur! Faire grandir son maître en réputation, selon les prescriptions allemandes, l'acquitter envers tous, puis lui donner un jour le repos sur la montagne, voilà sa tâche!
» Que diable allez- vous faire si tard à M...? Conte-moi donc cela, et dis avec moi que les Allemands sont de bien braves gens. Poignée de main fraternelle à M. Canal ; dis-lui que les Aventures d'une idée heureuse sont sur le chantier.
» Je vous envoie à lire mes épreuves du Médecin de campagne.
Les Aventures dhine idée heureuse ne fu-
rent pas plus écrites que le P ici le catholique. Le sujet du premier de ces deux livres lui avait été inspiré par les mauvaises chances d'un grand travail dont son beau-frère s'était chargé. Honoré se proposait, dans cet ouvrage, de faire l'histoire d'une idée utile à tous, mise à néantpar les intérêts particuliers qu'elle froissait, et qui ruinait cohii qui. s'était dévoué à la mener à bien.
-Ce sujet eût été fécond en observations et en vérités sociales sous sa plume , et n'eût pas été le moins saisissant de tous les livres qui composent son œuvre.
Avant le voyage en Suisse et à Genève dont parle mon frère dans cette lettre, et qu'il fit en 1833, je retrouve encore celle autre lettre qu'il m'adressa pendant une de mes absences de Paris :
(f J'ai de bonnes nouvelles h l'annoncer, sœurette, les revues me payent plus cher mes feuilles. Hé! hé!
» Werdet m'annonce que mon Médecin de campagne a été vendu en huit jours. Ha! ha !
» J'ai de quoi faire face aux grosses échéances (le novembre et décembre qui l'inquiétaient. Ho! hoî
» Je vends la réimpression des ouvrages de ce mauvais drôle de X..., de Z..., et autres pseudonymes. La vente se fait par un tiers, avec faculté de nier ces œuvres, que je ne reconnaîtrai jamais l Mais comme on les réimprimerait sans moi dans cette damnée Belgique, qui fait tant de tort aux auteurs et aux libraires, je cède à la nécessité qui se traduit en bons écus, et de celte façon je circonscris le mal.
» Entin , S.... édite mes Contes drolatiques. — Ecco sorella.
» Tout va donc bien. Encore quelques efforts, et j'aurai triomphé d'une grande crise par un faible instrument : une plume î
» Si rien ne vient à la traverse, en 1836 je ne devrai plus qu'à ma mère, et quand je songe à mes désastres et aux tristes années que j'ai traversées, je ne puis me défendre de quelque fierté en pensant qu'à force de courage et de travail j'aurai conquis ma li'^erlé.
» Cette pensée m'a rendu si joyeux, que l'autre soir j'ai fait des projets avec. Surville où vous étiez comptés, mes amis. Je lui faisais bâtir une
maison près de la mienne, nos jardins se louchaient, nous mangions ensemble les fruits de nos arbres... J'allais bien!...
» Le bon frère a souri en levant les yeux au ciel -, il y avait bien de l'affection pour toi et pour moi dans ce sourire, mais j'y ai vu aussi que ni lui ni moi ne tenions encore nos maisons; n'importe, les projets soutiennent le courage, et que Dieu me conserve la santé, nous aurons nos maisons, ma bonne sœur î »
Ce projet amena plus tard l'acquisition d'un terrain à Yille-d'Avray, où mon frère fit bâtir les Jardies, Mais le terrain en pente fit crouler les murs. Cette propriété coûta plus qu'elle n'aurait du coûter; d'autres circonstances malheureuses obligèrent mon frère à la vendre. Aussi considéra-t-on cet achat comme une faute.
Honoré se proposait, dans les Contes drolatiques dont il est question dans sa lettre, de suivre toutes les transformations de la langue française depuis Rabelais jusqu'à nos jours, en imprégnant ses récits des idées de ces temps si différents.
— Il en sera pour cet ouvrage comme pour LA Comédie humaine , nous disait-il , on ne verra le but qu'après Tachèvement; jusquelà, ces contes feront seulement le délassement des artistes, qui y trouveront la gaieté dont ils ont si souvent besoin.
Il croyait qu'à défaut de ses autres œuvres, ces contes suffiraient pour le sauver de l'oubli.
Les études que mon frère fit alors sur les vieux prosateurs français, le portaient à regretter certains mots tombés en désuétude et qui n'avaient pas été remplacés. Il s'attendrissait sur leur sort comme eût pu le faire Vaugelas. . "
— Quels jolis mots ! expriment-ils bien ce qu'ils veulent dire! Quelle grâce naïve! On ne les trouve qu'à l'enfance des langues ; il faut aujourd'hui des phrases pour les remplacer ! Quand je travaillerai au dictionnaire de l'Académie!...
Ces paroles le jetaient dans des projets
par lesquels la langue française devenait millionnaire.
Il s'emportait un peu à ce sujet contre ceux qui le querellaient pour quelques expressions qu'il avait créées par-ci par-là dan^ ses livres.
— Qui a donc le droit de faire l'aumône à une langue, si ce n'est l'écrivain? La nôtre a très-bien accepté les mots de mes devanciers, elle acceptera les miens ; ces parvenus seront nobles avec le temps, qui fait toutes les noblesses. Mais laissons japper les criticpies après mes )téologisi)ies, comme ils disent, il faut bien que tout le monde vive.
Je passe des lettres qu'il m'écrivit pendant son voyage en Suisse, en 1833. Ces lettres, datées du Yal-de-Travers et de Genève, contiennent principalement des détails sur les amis qu'il y allait voir.
A son retour en France, il séjourna à Angoulême. Voici l'une des lettres qu'il m'adressa de cette ville:
a Deux lellres de ma sœur sans réponse! Heureusement que tu ne comptes pas avec moi; il y a longtemps que je le sais. Quelle chère et clonreaffection que celle qui ne vous donne aucune inquiétude! Tu es convaincue, n'est-ce pas, quejo ne puis oublier celle qui parlait pour moi quand j'étais enfant, qui me battait et me faisait ces bonnes niches qui amenaient de si joyeux rires!... Heureux temps, où es-tu?...
» Je corrige Eugénie Grandet. Je ne dors ni ne veiUe ; cet enfant me rêreille, et me laisse peu do loisirs
Si lu te doutais de ce que c'est que de pétrir des idées, de leur donner forme et couleur, tu ne serais pas si leste à la critique! Ah ! il y a trop dc^ millions dans Eugénie Grandet! Mais, bêle, puisque l'histoire est vraie, veux-tu que je fasse mieux que la vérité? Tu igaores comment l'argent pousse
dans les mains des avares
Enlin, sites criailleries sont justes, aux autres éditions, je justifierai encore mieux les chiffres, ou
je les réduirai
Toujours penser comme la Fontaine sous son ar- !)rc ! Si l'on faisait du la Fontaine encore ? Mais ce n'est que du Balzac, sera-ce quelque chose?... Gomme ce doute me tourmente dans mes mauvais
jours! plus encore que mon état d'oiseau sur la branche, je l'assure; et cependant, n'est-ce pas (riste, après tant de travaux, de n'avoir encore rien dans l'avenir que l'avenir lui-même! Quel sera-t-il, Laure? Oui peut résoudre cette question pleine d'anxiété? Mon seul bien aujourd'hui gît dans quelques affections vraies et dévouées ; mais les expressions n'étant pas les mêmes dans les sentiments, s'il y a des personnes avec qui je m'entends toujours, il y en a d'autres avec qui je suis moins heureux. Tu es l'une des premières, chère, bien chère sœur.
» J'ai rapporté de Suisse l'idée d'un beau hvre, par ma foi ! Nous en causerons à mon retour. »
Ce livre était Sera fait a. Je suis obligée, quoique à regret, de parler du procès que cet ouvrage suscita et que mon frère soutint contre la Reçue des Deux-Mondes, non que je veuille raviver des inimitiés, Dieu m'en L'arde ! Mais ce procès compta trop dans sa vie pour que je puisse le passer sous silence, car il lui rendit momentanément la détresse de ses premières années littéraires, quand il commençait à en triomidier, en lui retirant
BALZAC TiD
Tappui des revues et clés journaux et suscitant contre lui beaucoup de malveillances. Pendant que Séraphita paraissait dans celle Revue, des amis de Saint-Pétersbourg apprennent à mon frère qu'on y publie en entier cet ouvrage, qui n'était encore qu'à la moitié de sa publication à Paris. Mon frère croit que c'està l'insu dudirecteur qu'on fait ce tort à ses intérêts, et court le prévenir. C'était le directeur qui, se croyantsans doute dans son di'oit, faisait faire cette reproduction. Mon frère réclame, le directeur se fâche et ne veut entendre à aucun arrangement amiable. Honoré lui déclare alors qu'il va faire juger le différend par les tribunaux, pour faire constater juridiquement la propriété des auteurs. II ne veut pas laisser passer un pareil fait, sur lequel on pourrait s'appuyer à l'avenir au détriment de ses confrères comme au sien.
Intenter celte action était beaucoup oser; le procès, gagné ou perdu, devait toujours avoir de funestes conséquences pour Honoré ; indépendamment de la question d'argent.
foit importante pour lui. la Rcrne lui fermerait à l'avenir ses colonnes et lui deviendrait certainement hostile, on n'en pouvait douter.
Ces considérations prévues ne l'arrêtent l)as ; il entame le procès. Quel n'est pas son étonnement en voyant son adversaire, iirmé, devant les juges, d'attestations de bonne rie et mœurs littéraires signées par })resque tous ses confrères, qu'il avait voulu défendre à ses risques et périls î
Honoré fut très-ému de ce qu'il appelait iiu moins une défection; longtemps il partagea ses confrères en deux camps: ceux qui avaient signé ei ceux qui s'' étaient abstenus. Sa colère passée, le manque de logique des premiers le révoltait encore !
Son droit était évident, il gagna son procès, mais aussi beaucoup d'ennemis !
Ce procès, et le livre intitulé : flhisions perdues, dans lequel il peint les feuilletonistes, déchaîna la presse contre lui, et les haines littéraires sont si vivaces, que sa mort ne les a pas toutes désarmées. 11 se tourmen-
BALZAC loi
lait si [)ca de ces attaques, qu'il nous apportait souvent à lire les articles où on le maltraitait le plus.
— Voyez' un peu, nous disait-il, comme tous ces gens-là se démènent! Tirez, mes chers ennemis, l'armure est bonne, et vous évitez des réclames à meslibraires; vos éloges endormiraient le public, vos injures l'éveillent... Vont-ils bien! Si j'étais riche, on dirait que je les paye; mais ne soufflons mot, ils seraient capables de se taire s'ils savaient le bien qu'ils me font.
Nous pensions autrement que lui et nous nous affligions de ces attaques.
— Étes-vous simples de vous attrister ! reprenait-il; les critiques peuvent-ils rendre mes œuvres bonnes ou mauvaises? laissons faire le temps, ce grand justicier ; si ces gens se trompent, le public le verra un jour ou l'autre, et l'injustice profite alors à celui qu'elle a maltraité; d'ailleurs ces (/«er///^ro.ç de l'art touchent juste quelquefois, et en corrigeant les fautes qu'ils signalent, on rend
l'œuvre meilleure ; en fin de compte, je leur dois de la reconnaissance.
Il ne voulait donc ni protestations ni récriminations. Une seule fois il manqua à la loi qu'il s'était faite de n'opposer que le silence à ses détracteurs, en écrivant la Mojiographie de la presse: cette œuvre, où l'esprit scintille à chaque ligne, lui fut arrachée par ses amis; ils accusaient mon frère de faiblesse, presque de couardise ; il montra la griffe, mais regretta depuis cette œuvre qui faisait tort, selon lui, à son caractère, si ce n'était à son talent.'
Les conséquences funestes qu'eut pour lui le procès de la Revue sont exprimées dans la lettre suivante, écrite de la rue des Batailles, à Chaillot, où il alla demeurer en quittant la rue Cassini, avant d'habiter les Jardies :
« Ton mari et Sophie sont venus hier faire un détestable dîner dans ma garçonnière de Cliaillol; le procédé était d'autant plus malséant que le bon frère avait couru toute la journée pour moi.
» Je viens de conclure une bonne affaire avec VEstafctte, les autres grands journaux nie reviendront, ils ont besoin de moi. D'ailleurs, m'ont-ils enlevé mes champs cérébraux, vignes littéraires et bois intelligentiels? et ne me reste-t-il pas les libraires pour les exploiter? Ceux-ci, ne comprenant pas leur véritable intérêt (ceci te paraîtra incroyable), préfèrent les ouvrages qui n'ont paru dans aucune revue ; ce n'est pas le moment de les éclairer: il est certain néanmoins qu'une premicTO impression leur évite des annonces, et que plus une œuvre est connue, plus elle se vend.
» Ne te cliagrine donc pas, il n'y a pas encore péril en la demeure; je suis fatigué, il est vrai, malade même, mais j'accepte l'invitation de M. do M.... et vais passer deux mois à Sacbé, où je me reposerai et me soignerai. J'y essayerai du théâtre tout en finissant mon Père Goriot et corrigeant la Recherche de V absolu. Je commencerai par Marie Touchet, une lière pièce où je dresserai en pied de fiers personnages.
M Je veillerai moins, ne te tourmente donc pas trop de cette douleur au coté. Écoute donc, il faut être juste, si les cliagrins donnent la maladie de foie, je ne l'aurai pas volée! mais halte-là, madame la Mort, si vous venez, que ce soit pour recharger mon fardeau, je n'ai pas encore fini ma
ioA BALZAC
làclie !... Ne t'inquièle pas trop, le ciel deviendra J.louî...
)) On réimprime le Médecin de campagne, il manquait dans le commerce; c' est-il gentil, ça?...
» La veuve B a été sublime, elle a pris à sa
charge quatre mille francs de corrections qui •étaient à la mienne; c'est-il gentil encore cela?
» Va, si Dieu me prête vie, j'aurai une belle place et nous serons tous heureux ; rions donc encore, ma bonne sœur, la maison Balzac triomphera! crie-le bien fort avec moi pour que la fortune nous entende, et, pour Dieu! ne te tourmente pas!... »
Je ne puis malheureusemeat donner qu'un fragment et une lettre de sa coiTespondance pendant les trois mois qu'il passa à Saciié, dans cette année 1834 :
c( Ta lettre est la première félicitation ([ui m'arrive sur la Recherche de Fabsolu. Ton affection prend toujours les devants sur tout le monde!...
)) Tu as raison, les éloges sur la vérité desquels nous pouvons compter font du bien à l'àme et sont nos récompenses à nous, pauvres ouvriers littéraires! Je me suis senti tout bêtement ému à tes bonnes phrases.
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» Ta as lort, je crois, sur les longueurs que lu trouves, elles ont des ramilications avec le sujet qui te sont échappées; je défends aussi Marguerite: non, ce caractère n'est pas forcé, parce que Marguerite est Flamande; ces femmes-là ne suivent qu'une idée et vont avec flegme à leur but.
» Tes critiques sont douces, d'ailleurs, nous en causerons, et si on les répète, j'aviserai,
» Oui, la Recherche de /'a6so/w est un livre grandement fait, comme tu le dis, et j'en ai la conscience. »
La lettre c[ui suit le montre dans un de ces découragements auxquels les artistes, quel-, que énergiques c|u ils soient, ne peuvent échapper:
« Je suis si triste aujourd'lmi, qu'il doit y avoir quelque sympalliie sous cette tristesse. Quelqu'un de ceux que j'aime serait-il malheureux? ma mère est-elle souffrante? ouest mon bon Surville, est-il l)ien de corps et d'àme? Avez- vous des nouvelles de Henri, sont-elles bonnes? toi ou tes petites, seliez-vous malades? rassurez-moi vite sur tous ces rhers sujets.
->) Mes essais de théâtre vont mal, il faut y re-
noncer pour le moment. Le drame historique exige de grands effets de scène que je ne connais pas et qu'on ne trouve peut-être que sur place, avec des acteurs intelligents. Quant à la comédie, Molière, que je veux suivre, est un maître désespérant, il faut des jours sur des jours pour arriver à quelque chose de bien en ce genre, et c'est toujours le temps qui me manque. 11 y a d'ailleurs d'innombrables difticultés à vaincre pour aborder n'importe quelle scène, et je n'ai pas le loisir de jouer des jambes et des coudes; un chef-d'œuvre seul et mon nom m'en ouvriraient les portes, mais je n'en suis pas encore aux chefs-d'œuvre. Ne pouvant compromettre ma réputation , il faudrait trouver des prête-noms; c'est du temps à perdre, et le fâcheux, c'est que je n'ai pas le moyen d'en perdre! Je le regrette ; ces travaux, plus productifs que mes Uvres, m'auraient plus promptement tiré de peine. Mais il y a longtemps que les angoisses et moi nous nous sommes mesurés, je les ai domptées, je les dompterai encore. Si je succombe, c'est le ciel qui l'aura voulu et non pas moi.
» La vivacité d'impression que mes chagrins te causent devrait m'interdire de t'en parler, mais le moyen de ne pas épancher mon cœur trop plein près de toi? c'est mal, cependant ; il faut une organisation robuste qui vous manque, à vous autres
femmes, pour supporter les tourments de la vie de l'écrivain.
» Je travaille plus que je ne le voulais, que veux-tu? Quand je travaille, j'oublie mes peines, c'est ce qui me sauve ; mais toi, tu n'oublies rien l 11 y a des gens qui s'offensent de cette faculté, ils redoublent mes tourments en ne me comjH'enant pas!
» Je devrais faire assurer ma vie pour laisser, en cas de mort, une petite fortune à ma more; toutes dettes payées, pourrais-je supporter ces frais? je verrai cela à mon retour.
» Le temps que durait jadis l'inspiration produite par le café diminue; il ne donne plus maintenant que quinze jours d'excitation à mon cerveau, excitation fatale, car elle me cause d'horribles douleurs d'estomac. C'est au surplus le temps que Rossini lui assigne pour son compte.
» Laure, je fatiguerai tout le monde autour de moi et ne m'en étonnerai pas. Q^ielle existence d'auteur a été autrement? mais j'ai aujourd'hui la conscience de ce que je suis et de ce que je serai î
» Quelle énergie ne faut-il pas pour garder sa tête saine quand le cœur souffre autant! Travailler nuit et jour, se voir sans cesse attaqué quand il me faudrait la tranquillité du cloître pour mes travaux! Quand l'aurai-je? l'aurai-je un seul jour!
que dans la tombe peut-être!... on me rendra juslice alors, je veux l'espérer!... mes meilleures inspirations ont toujours brillé au surplus aux lieures d'extrêmes angoisses, elles vont donc luire encore !...
» Je m'arrête, je suis trop triste, le ciel devait un frère plus heureux à une sœur si affecti(mnée!... »
Mon frère était alors accablé par un grand chagrin de cœur ; je ne peux publier de sa volumineuse correspondance que ce qui a rapport à lui ou à ses œuvres, et le montrer que sous l'aspect de fils ou de frère ; ces restrictions privent le public de quelques pages intéressantes, notamment de celles qu'il m'adressa après la mort d'une personne bien chère. C'est ce que j'ai lu déplus éloquent dans l'expression de la douleur.
Je tiens de l'obligeance de quelques personnes intimes les lettres qui suivent et qui permettront de juger aussi mon frère comme ami :
« Janvier...
» Mon cher D...., voici le manuscrit corrigé et
les épreuves des Chouans; dès que j'ai mis un nom ami en tête de chacune de mes compositions, celle-ci vous était destinée, mais les hasards <[ui dominent les livres ont fait que depuis 1834les Chouans n'ont i)as été réimprimés, quoique plusieurs personnes aient trouvé ce livre meilleur que sa réputation.
' » Si j'étais de ceux qui marquent dans leur temps, ceci pourrait avoir une grande valeur un jour, mais ni vous ni moi ne saurons le mot de cette énigme ; aussi n'y voyez qu'une marque de cette amitié qui m'est restée au cceiir, (Quoique vous l'ayez peu cultivée depuis bien des années. » Tout à vous. ))
La dédicace des CJiouans est : Au premier ami, le premier ouvrage.
(( Mon cher D...., ma sœur m'a dit qu'une parole qui m'était échappée vous avait fait de la peine. Ce serait me bien mal connaître que de me croire ami à demi. Il y a bientôt dix-lmit ans qu'un jour de Pâques, passant à la place Vendôme entre vous et M. P. le H.... au pied de la Colonne, j'étais bien jeune alors, mais je sentais ce que je serais un jour; vous dites que les honneurs et la fortune changeaient les cœurs; je vous répondis
que rien ne me ferait changer en fait d'affection ; cela est vrai, je n'en ai trahi aucune ; aujourd'hui, tous ceux qui sont mes amis vrais sont sur le pied de la plus parfaite égalité. Si vous me pratiquiez un peu plus, vous le sauriez. Je suis resté bien enfant malgré la réputation que j'ai pu acquérir, seulement, j'ai l'égoïsme du grand travailleur; seize heures par jour données à un monument littéraire qui sera gigantesque, ne me laissent rien dont je puisse disposer. Cette privation des plaisirs du cœur est le plus fort impôt que je paye à l'avenir ; quant aux. plaisirs du monde et de la vie, l'art a tout tué sans regrets de ma pari.
» Je pense que l'intelligence et les sentiments égalisent tout. Ainsi, mon ami, ne mettez jamais au singulier ce que je dis pour les masses.
» J'ai été quatre fois chez vous pour vous voir, vous êtes je ne sais oii; si je ne rafraîchis pas moi-même votre cœur froissé, cette lettre vous dira que je crois avoir peu de chose à faire, car mon étonnement a été des plus grands quand ma sœur m'a dit que je vous avais fait de la peine.
» Adieu, une si longue lettre est un luxe pour moi.
» Mille choses de cœur et tout à vous. »
Mon frère allant quatre fois chez M. 1)...^ qui demeurait fort loin de lui, pour l'assurer qu'une expression brusque qui lui était échappée dans une discussion avait été dite sans aucune intention blessante, n'était pas certes un tiède ami !...
Les lettres qui suivent sont adressées à mon amie M™<^ C... La première, datée d'octobre 1 830, a été écrite de la rue de Tournon pendant que mon frère composait ses premiers ouvrages :
« Madame,
» J'ai encore le regret de vous annoncer que je ne pourrai aller demain à Saint-Cjr; les intérêts de ma mère me retiennent ici; il y aurait de l'ingratitude à ne pas m'employer pour elle, quand elle vient de faire tant de sacrifices pour me conserver un nom intact.
» Je suis obligé, pour vivre et pour aider un ami plus malheureux que moi encore (son ancien associé), de faire des efforts inouïs. Je travaille donc nuit et jour; j'ai à revoir samedi un long article pour la Revue de Paris et à faire la Mode,
iG2 BALZAC
civec laquelle je suis en retard. Pardonnez-moi donc, avec votre bonté habituelle, de remettre
ainsi le plaisir de vous voir
. . . Notre pays, madame, entre dans des circonstances jjien graves. Je suis effrayé des lattes qui se préparent. Je vois de la passion partout et de la raison nulle part... C'est alors que le courage et la science, dont nous avons porté si loin les ressources, pourront aider la France à en triompher. Quel sera le dénoimient de toutes ces luttes? saara-t-on se rendre maître de la révolte des intérêts froissés qui sont au dedans du corps politique ? Ali ! madame, le nombre de ceux, parmi les patriotes, pour lequel le mot patrie n'est rien, ^st bien grand! Personne ne veut s'unir aux principes mitoyens dont je vous ai tracé en quelques mots le plan constitutif! Nous sommes entre les exagérés du libéralisme et les gens de la légitimité <pii vont s'unir pour renverser.
)) Ne m'accusez pas de non-patriotisme, parce que mon intelligence me sert à faire le décompte exact des hommes et des choses; c'est s'irriter (l'une addition qui vous démontre le malheur d'une fortune.
» A chaque révolution, le génie gouvernemental consiste à opérer une fusion des hommes et des •ciioses; voilà ce qui a fait le grand talent de Na-
poléon et (Je Louis XVlll. Le premier n'a pas él(' compris, le second s'est compris tout seul. Tous deux ont maintenu en France tous les partis; l'un })ar la force, l'autre par la ruse, parce que l'un montait à cheval et l'autre en voiture. Aujourd'hui , nous avons un gouvernement scnis pJan^ et c'est
notre mallieur Si vous
étiez à Paris, au milieu des liommes et des affaires, votre politique de solitude changerait bientôt. .
» Adieu, madame, comptez en tout temps sur mon affection sincère et sur un cœur dont la plus douce élude est de vous comprendre. »
La lettre suivante est en réponse à celle de M'"" C... sur Ja Plnjsiologie du mariage, qui avait encouru sa réprobation :
« Le sentiment de répulsion que vous avez éj)rouvé à la lecture des premières pages du livre que je vous ai porté, est trop honorable et trop délicat pour ([u'un esprit, fut-ce môme celui de l'auteur, puisse s'en offenser; il prouve que vous n'appartenez pas à un monde de faussetés et do pertidies, que vous ne connaissez pas une société qui flétrit tout, et que vous êtes digne de la soli-
tude oîi l'iiomme devient toujours si grand, sr noble et si pur.
» H est peut-être malheureux pour l'auteur que vous n'ayez pas résisté à ce premier sentiment qui saisit tout être innocent à l'audition d'un crime, à la peinture de tout malheur, à la lecture de Juvénal, de Rabelais, de Perse et autres satiriques de même force, car je crois que vous vous seriez réconciliée avec lui en lisant quelques leçons fortes, quelques plaidoyers vigoureux en faveur de la vertu de la femme.
» Mais comment vous reprocher une répugnance qui fait votre éloge? Comment vous en vouloir d'être de votre sexe?
» Je vous demande donc bien humblement pardon de cet outrage involontaire contre lequel je m'étais prémuni, s'il vous en souvient! Et je vous supplie de croire que le jugement le plus rigoureux que vous avez porté sur cette œuvre uq peut altérer la sincérité de l'amitié que vous m'avez permis de vous porter. Daignez en agréer les nouveaux témoignages, etc. »
La lettre qui suit est adressée d'Aix à Angoulême. Mon frère était parti de chez M. C... pour la Savoie:
« Merci du fond du cœur de voire lellre si amie et si tendre, malgré toutes vos duretés
» Soyez tranquille, le Médecin de campagne (un livre selon votre cœur) paraîtra ])ientôt
» Je vous aime, parce que vous me dites
tout ce que vous pensez; cependant, je ne saurais accepter vos observations sur mes opinions politiques. Mes convictions sont venues à l'Age où un homme peut juger de son pays, de ses lois et de ses mœurs. Mon parti n'a pas été pris aveuglément ; je n'ai été mû par aucune considération personnelle, je vous le jure... Mes idées sont saines et justes (du moins, je le crois'^ ; elles comportent beaucoup plus des vôtres que vous ne le pensez ; seulement, je prends une route que je crois plus sûre pour arriver à un bon résultat; vous ne voyez qu'une partie des intérêts, des choses, des personnes et des mœurs. Je crois voir tout et tout com- ])incr pour un état politique prospère. Jamais je ne me vendrai et serai toujours désintéressé et généreux dans ma ligne. Je veux par-dessus tout le pouvoir fort. 11 y aura toujours cohésion entre mes paroles et mes actions.
» Quant aux moyens, j'en suis juge. Je me soumets d'avance à toutes les calomnies; je me suis préparé à tout ; mais un jour, il y aura des voix pour moi.
» Vous pourrez ne pas approuver ou ne pas comprendre tout d'al^ord mes idées et mes moyens, mais vous m'estimerez et m'aimerez toujours, parce que je sais n'être corruptible ni par un liocliet, ni par l'argent, ni par une femme, ni par le pouvoir! Comptez là -dessus, je vois toujours toute ma vie et mets mon estime plus haut que tout.
» Cela dit, ne cbercliez plus à me chicaner sur mes opinions; l'ensemble est arrêté; quant aux détails, à des améliorations d'exécution, votre amitié sera toujours écoutée avec délices.
» L'existence de mon parti est liée à la reconnaissance, sans arrière-pensée, des clioses voulues par la nature et des idées du siècle.
» Je vous recommanderai la propagation de mon Médecin de campagne; il me fera des amis. C'est un écrit bienfaisant à gagner le prix Montyon.
» Pardonnez-moi, chère, mes plaisanteries sur l'argent de mes écrits; elles vous ont choquée; elles étaient toutes enfantines comme beaucoup de choses que je dis et fais! Croyez-vous qu;» l'argent puisse payer mes travaux, ma santé ? non, non ! Si mon imagination m'emporte quelquefois, je reviens bien vite au beau et au vrai, croyez -le ! .. .
)) Vous avez eu tort et raison de me laisser partir; tort, parce que j'étais bien près de vous; raison, parce que les voyages agrandissent les idées;, je dois suivre ma destinée largement !... n
Pour expliquer ces discussions politiques, il faut dire que nos amis, fort influents à Angouléme, voulaient faire nommer mon frère député à la prochaine élection. Les propriétés que possédait ma mère, veuve, donnaient le cens à son fi!s aine.
Voici la dernière lettre que M"'<" C... m'a permis de publier :
« Je vous réponds sur-le-c1iam[) sous le coup des émotions de votre lettre. Eii quoi ! vous souffrez ? Songez au magnétisme, qui n'est pas une illusion. Si vous voulez en essayer, parlez; je ferais cent lieues pour vous éviter une douleur ; vous ne savez pas combien je suis fidèle, exclusif et dévoué en amitié.
» J'ai dans l'àme, en pensant à vous, la reconnaissance des heures où vous avez été si douce et si indulgente pour la sotte irritation que me don-
nait le café; je voudrais bien être encore à la Pou- <]rerie !...
» Le procès est jugé. MM. D. et B., les avocats les plus distingués, ont décidé que j'avais mis de la mauvaise volonté en employant huit mois à faire le Médecin de campagne. Ils m'ont donné quatre mois pour faire les Trois Cardinaux, et ils sont gens d'intelligence!... Faute d'exécuter cette sentence, je devrai trois mille huit cent francs d'indemnité !
» Le duc de Filz-James m'a écrit une lettre qui m'a fort touché; en apprenant cette décision, il m'a prié de tirer à vue sur son banquier pour cette somme afin que je sois délivré ; je l'ai remercié en lui disant qu'à toutes les époques de ma vie mon courage s'est trouvé supérieur à toutes mes misères. J'ai ajouté que si, par une transaction subite, il fallait ces trois mille huit cents francs, je les prendrais pour un mois.
» Mon libraire a été déclaré menteur et calomniateur envers moi par la même sentence; les arbitres ont cependant jugé que je devais continuer les affaires avec lui, et ce sont des hommes d'honneur!... Il est condamné à me payer le livre du Médecin de campagne; il s'y refuse, il m'a donc fallu dépenser l'argent pour lever la sentence et la lui signitier, et aujourd'hui même on a saisi mon
ouvrage. Voilà ma vie , des courses, des frais (l'avoués; faites donc de belles choses à la traverse! J'ai reçu des coups de poignard de chapitre en chapitre de cet ouvrage qui nn'a coûté personnellement mille francs de corrections dont les arbitres ne m'ont pas tenu compte.
)) A la lin de la semaine, vous aurez ce livre; ma foi, je crois pouvoir mourir en paix, j'ai fait une belle chose; cet ouvrage, à mon sens, vaut autant que des lois et des batailles gagnées ; c'est rÉvangile en action. La seconde édition est toute à moi. Celle à vingt sous ne peut paraître qu'en décembre prochain. Que de gens ont pleuré à la confession du Médecin de campagne ! M"'e la duchesse d'A..., qui pleure rarement, en a été tout émue.
» J'écris en ce moment pour le Journal de i' Europe littéraire, oii '}'ai une action de cinq mille francs à payer en rédaction ; les gens de lettres sont venus tous au secours d«} ce journal, qui allait tomber; c'est la dernière fois que je m'engage xîinsi. Je ne dois pas, pour faire du bien aux uns, faire tort aux autres.
» Je m'occupe aussi de mes dizains.
» Adieu; soignez-vous. Je ne voulais vous écrire que quelques lignes, mais le moyen de ne pas bavarder un i)eu avec ses amis de cœur ! Vous avez
!70 r.ALZAC
r.ii.^nn, l'amitié ne s' trouve pas toute faite; la mienne s'accroît cliaque jour pour vous du passé et (lu présent; je retourne à mes phrases; trouvez ici mille fleurs d'cime et mes plus. tendres souvenirs. »
Le jeune homme qui m'écrivait de sa mansarde en 1825: « Ajouter au titre de gran(i écrivain celui de grande citoyen est une aml)ilion qui peut tenter encore, » et qui adressait ces lettres à M'"^C..., deti'ente et un ans à trente-trois ans, eut en tout temps l'honorar3l(^ ambition de servir son pays, ambition qu'il eût justifiée sans doute. C'était la con- \ îction de ceux qui le coimurent intimement dans les dernières années de sa vie 5 cette conviction sera peut-être partagée par les lecteurs qui méditeront certaines œuvres de mon frère.
Il était sérieux dans toutes ses pensées, et il ne faut pas s'imaginer, comme on l'a foit, que toutes ces sciences auxquelles il a touché fussent pour lui aussi vite oubliées qu'apprises. Quand il savait, il ne savait pas super-
liciellement ; quand il ignorait, il avouait fort naïvement son ignorance. Aussi, lorsqu'il avait à traiter certains sujets qu'il n'avait j u approfondir, allait-il consulter les liens spéciaux, à qui il rendait hautement la part qu'ils avaient dans quelques-unes de ses œuvres.
L'orgueil se cachait peut-être sous ces aveux ; il était bien capable de croire que le temps seul lui manquait pour tout savoir.
Ce désir constant de la fortune, enlin, qu'on a tant blâmé, sera, je crois, justifié par les détails que j'ai donnés ; il la voulait d'abord pour s'acquitter envers tous. Celui qui la poursuivait par un tel motif ne mérite-t-il pas l'estime de chacun? Mon frère, engagé malheureusement dans la vie, lutta couraseusèment contre Forage, comme le poëte portugais, en élevant au-dessus des vagues cjui menaçaient de Tengloulir, cette œuvre qui devait aussi lui donner la célébrité; ces circonstances le grandissent encore. Aussi estce avec un sentiment de fierté que j'ai raconté ses infortunes !...
Je trouve une lettre de ces temps qui a rapport encore à ses œuvres ; elle est écrite en 1835, de la Boutonnière, petite terre située près de Nemours, où il devait placer les personnages de son roman d'Ursule Mirouëf:
u La Fleur des pois est achevée... »
(Ce fut d'abord sous ce titre que parut le livre qu il appela plus tard le Contrat de mariage.)
' « J'ai réussi, je crois, à ce que je voulais faire. La seule scène du contrat de mariage fait coniprendre quel sera l'avenir des deux époux. Tu y trouveras une scène que je crois profondément comique : le combat du jeune et du vieux notariat. Je suis parvenu à intéresser à la discussion de cet acte, telle qu'elle a lieu. Voilà l'une des grandes scènes de la vie privée écrite ; plus lard, je montrerai V Inventaire après décès, oùriiorrible se mêle si souvent au comique î Les commissairespriseurs doivent en savoir long sur les turpitudes humaines ; je les ferai causer...
» Mon éditeur, la sublime M^^ B..., a fait la
BALZAC ilù
sottise d'envoyer les bonnes feuilles de la Fleur des pois à Saint-Pétersbourg. On m'écrit qu'il n'y est bruit que de la supériorité de ce nouveau chefdUeuvre (stjle d'éditeur). Cette sottise m'a prodigieusement ennuyé; le comique de tout ceci no peut être saisi que par les gens d'affaires; le public n'aimera pas cette œuvre, mais il faut capter toutes les classes, et mon plan m'oblige à être universel.
)) Tout ce que tu m'écris relativement à l'acliat de mon terrain à Yille-d'Avray ne me fait rien ; tu ne comprends donc pas que cet immeuble représentera ce que je dois à ma mère ?... Je n'ai pas le temps de discuter ici, je te convaincrai à mon retour.»
Pour ne rien omettre des agitations et des travaux de mon frère, il faut parler encore de la Chronique de Paris et de la Berne ]:arisienne, feuilles littéraires qu'il voulut créer. Sa place littéraire conquise, il espéra que l'excellente rédaction de ces feuilles les ferait réussir, et le désir de s'acquitter le plus vite possible, désir qui le poursuivait tou-
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jours, lui fit tenter ces entreprises. Une amie de ma mère lui prêta Targent nécessaire pour la composition et les frais des premiers numéros de la Chronique, qui précéda la Henir jxnisienne. Ses bons et fidèles amis lui vinrent en aide : Théophile G..., Laurent J..., Léon G..., le marquis de B..., le comte de G... 11 appela aussi les jeunes talents dont il prévoyait Tavenir; Charles de Bernard, entre autres, publia dans la Clivonique, la Femme de quarante ans, un de ses chefs-d'œuvre, qui eut depuis tant de succès. Malgré ces puissants appuis, la Chronique tomba faute d'argent et faute d'abonnés.
Quelques années après cet échec, cet homme, infatigable à l'espérance, écrivit presque seul les trois numéros de la Revue parisienne (il habitait alors Yille-d'Avray). Il publia dans cette revue des articles sur Frédéric Styndhal, Walter Scott et Cooper, qui, m'a-t-on assuré, sont des m-odèles de critique littéraire.
La fatigue que la composition de sa revue
lui coûta est exprimée clans ces quelques lignes datées de Viile-d'Avray :
« Je ne peux aller te voir, chère sœur, la fatigue me cloue ici; j'arrête mon travail de nuit, me couche tôt et dors. Je ne vais nulle part, je suis i^rouillé avec M. de G... j'ai déjà rompu avec ce coin du monde. Ma troisième livraison de la Revue paraîtra dans deux jours. Ne te tourmente pas, j'arrangerai le payem.enl dont lu me parles. Pourquoi ma mère est-elle triste? J'ai encore à souffrir, il est vrai, mais dans le combat, il faut marcher sans s'attendrir.
)) A bientôt, quoique cela; tu sais si le faubourg Poissonnière m'attire. Venez à Ville- d'Avray, d'ailleurs, si vous vous ennuyez trop ai)rès le frère. »
Pendant qu'il habitait Ville-d'Avray , il avait loué une chambre chez Buisson, tailleur, au coin du boulevaid et de la i ue Richelieu ; c'était là qu il couchait quand il venait passer ses soirées à Paris. Après avoir vendu lesJardies, il alla demeurer rue Basse, n*^ 19, à Passy, oii il resta plusieurs années, et qu'il
iTC BALZAC
ne quitta que pour s'installer dans sa maison de Beaujon. Là se bornèrent ses pérégrinations.
Cependant, les attaques contre mon frère redoublaient au lieu de s'apaiser, et les critiques, ne pouvant se répéter, changèrent leurs batteries et l'accusèrent d'immoralité ; c'était le meilleur moyen de lui faire du tort et de lui aliéner le public qui s'effraya et s'indigna contre l'auteur de la Comédie humaine. Ses œuvres furent défendues en Espagne, en Italie, notamment à Rome. L'immoralité, facile à juger dans les actions, est fort difficile à préciser dans les œuvres d'art. N'instruit-on pas, au théâtre et dans les livres, aussi bien par la peinture des vices que par celle des vertus? Quel écrivain, à moins d'être Berquin ou Florian, a échappé au reproche d'immoralité de la part des critiques contemporains? C'est leur ressource quand ils n'ont rien à dire sur la valeur littéraire des œuvres. Molière fut en butte à leurs attaques pour son Tartuffe, Richardson pour la créa-
lion de son Lovelace, cet homme si vicieux et si brillant. Que ne dut-on pas dire sur la maison oi^i Lovelace conduit Clarisse ? Quelles clameurs enfin n'accueillirent pas la Manon Lescaut de l'abbé Prévost ?
Ces accusations furent très-funestes à mon frère; elles le chagrinèrent profondément et, par moments, le décourageaient.
— On s'obstine à nier l'ensemble de mon œuvre pour en déchirer à belles dents les détails, disait-il; mes critiques pudibonds se voilent la face devant certains personnages de LA C031ÉDIE HUMAINE , malheureusement aussi vrais que les autres, et qui font repoussoir dans ce vaste tableau des mœurs de notre é[)Oque ; il y a des vices dans notre temps comme dans tous les autres ; voudraient-ils, au nom de l'innocence, que je vouasse au [jlanc les deux ou trois mille personnages qui figurent dans la Comédie iiumalm ? Je voudrais bien les voir à Tœuvre. Je n'invente pas les MarnefTe mâle et femelle, les Hulot, les Philippe Brideau, que chacun coudoie
^.:n BALZAC
dans noire \ieille civilisation. J'écris pour les hommes et non pour les jeunes filles ! qu ils citent donc les pages oii la religion et la famille sont attaquées! Ces injustices soulèvent le cœur et attiistent lame !... De quels tourments les succès sont-ils faits ! ajoutait-il en appuyant sa tète sur ses mains. — Après tout, pourquoi se plaindre?
La condition des gens supérieurs n'est-elle pas effectivement d être ainsi tourmentés, et leur couronne n'est-elle pas souvent une coujonne d'épines que le vulgaire salue ironiquement, en niant leur royauté, jusqu'au jour où la mort leur donne Timmortalité? Mon frère a dit quelque part dans ses œuvres : « La mort est le sacre du génie. »
Il est juste, toutefois, dédire que si Balzac fut souvent froissé par ceux qui méconnaissaient volontairement ses idées et son caractère et par ceux qui ne le comprenaient réellement pas, il eut aussi des triomphes qui le vengeaient de ces injustices. Je ne citerai (ju'un seul de ces triomphes:
DALZAC no
AYieniic, en Aiitriclie, il entre un soir dans une salle de concert, et tous les assistants se lèvent en masse pour saluer Fauteur LA Comédie HUMAINE. En sortant, au milieu de la foule, unjeune étudiant se saisit de la inain de mon frère, la porte à ses lèvres en disant : « J'embrasse la main qui a écrit Srmphita! )>
— Il y avait tant d'enthousiasme et de conviction sur ce jeune visage , me disait Honoré, que cet hommage sincère m'a été au cœur, et quand on nie mon talent, le souvenir de l'étudiant me console.
Cet homme existe encore, sans doute; si cet écrit tombe sous ses yeux, il sera peutêtre heureux en pensant qu'il a donné une joie au grand écrivain, joie qu'il garda dans sa mémoire.
Les lettres que je publie feront juger de l'ardeur de cet esprit, et du sang chaleureux qui faisait battre ce cœur qu'aucune déception ne put jamais refroidir.
La lecture de cette correspondance donne le vertige; que de travaux, d'espérances e^
de projets s'y saccèdent ! quelle activité d'esprit! quel courage sans cesse renaissant î quelle riche organisation ! Si les chagrins de cœur, qui ne lui manquèrent pas, ou la fatigue, lui causent ça et là quelques découragements, comme il les dompte et retrouve aussitôt son énergie puissante et calte force pour le travail qui ne lui faillit jamais !
Du reste, le Balzac du monde n'était plus celui qui s'épanchait avec nous dans ses conversations ou dans ses lettres; il était aimable, brillant, et savait si bien dominer toutes ses peines qu'il paraissait l'égal des plus heuleux ; sentant son intelligence, il se mettait volontiers au-dessus de tous.
Il cachait fièrement sa pauvreté, parce qu'il n'eût pas voulu être, plaint ; s'il se fût senti plus libre d'agir, plus indépendant des hommes, il Taurait fièrement avouée.
C'est donc par l'infortune que Balzac arri\ a à la connaissance de la société. Guidé par le génie de l'observation, il hantait vallées ot hauteurs sociales, étudiait comme Lavater,
sur tous les visages, les stigmates q*u'y impriment les passions ou les vices, collectionnait ses types dans le grand bazar humain comme l'antiquaire choisit ses curiosités, évoquait ces types aux places où ils lui étaient utiles, les posait au premier ou au second plan, selon leur valeur, leur distribuait la lumière et l'ombre avec la magie du grand artiste qui connaîtla puissance des contrastes, imprimait enfin à chacune de ses créations, des noms, des traits, des idées, un langage, un caractère qui leur sont propres et qui leur donnent une telle individualité, que, dans cette foule immense, pas un ne se confond avec un autre. Il avait une singulière théorie sur les noms; il prétendait que les noms inventés ne donnent pas la vie aux êtres imaginaires, tandis que ceux qui ont réellement été portés les douent de réalité. Aussi prit-il tous ceux des personnages de la Comédie humai>'e partout où il se promenait. 11 revenait joyeux de ses promenades quand il avait fait quelqiic bonne conquête en ce genre.
— Mai (fat ! Cardot ! quels délicieux noms ! me disait-il. J'ai trouvé Mat i fat rue de la Perle, au Marais. Je vois déjà mon Matifat ! il aura une face pâlotte de chat, un petit embonpoint, car Matifatn'aura rien degrandiose, comme tu peux le croire. Et Cardot? autre chose, ce sera un petit homme sec comme un caillou, vif et réjoui.
Je comprends la joie qu'il eut en trouvant le nom deMarcas, mais je le soupçonne d'avoir inventé leZ.
Connaissant la fidélité de certains portraits faits d'après nature, car, s'il prenait des ^ ivants leurs noms, il prenait aussi leurs caiactères, nous nous effrayions parfois de ces ressemblances et craignions pour lui les nouvelles inimitiés qu'elles pouvaient lui susciter.
— Etes-vous nigauds! nous disail-il on riant et soulevant ses puissantes épaules (]ui portaient aussi un monde; est-ce qu'on se connaît? est-ce qu'il y a des miroirs jiour refléter l'être moral? Si un Yan Dyck tel (]ue
moi me peignait, je me saluerais peut-être comme on salue un étranger.
Il allait audacieusement lire ses types à ceux qui avaient posé. Ses auditeurs lui donnaient gain de cause, car pendant que nous les regardions, pleins d'anxiété, en pensant (lu'il était impossible qu'ils ne se reconnussent pas, eux disaient : «Quels caractères vrais! Vous connaissez donc MM. tels et tels/ C'est leui' portrait, leur vrai portrait ! »
A côté de ceux qui ne se reconnaissaient pas, il y en avait d'autres qui voulaient absolument se reconnaître dans certaines ligures de LA Comédie humalne.
Que de femmes ont cru lui avoir inspiré sa touchante Henriette !
Mon frère ne tira aucune de ces chèies abusées d'une douce erreur qui les rendait si ardentes à sa défense. Que ce silence lui soit pardonné, il avait besoin de ces dévouements !
Jamais auteur ne combina plus longtemps (|ue lui SCS plans et ne les porta plus long-
temps en son cerveau avant de les écrire ; il est mort emportant dans la tombe pins d'un livre tout fait, qu'il réservait pour la maturité de son talent, effrayé des grands horizons qu'il entrevoyait.
« Je ne suis pas encore arrivé à la perfection nécessaire pour aborder ces grands sujets, » disait-il.
V Essai sur les forces linmaines, la PatJmlogie de la vie sociale, VJIistoire des corps enseignants, la Monographie de la vertu, tels étaient les titres de ces livres dont les pages resteront malheureusement blanches.
Ceux qui connaissent l'art littéraire et qui étudient les œuvres de Balzac ne l'accusent plus, comme on l'accusa jadis, de marcher au hasard vers un dénoûment inconnu. Il pouvait, selon les caprices de l'exécution, changer quelques détails, mais jamais le plan, toujours tracé d'avance. Nul plus que lui n'enchaîna dans les liens du travail celte fécondité, celte facilité prodigieuse dont la nature l'avait doué.
« Il faut se méfier de ces qualités, disaitil; elles mènent souvent à Tabondance stélile. Boileaa avait raison, il faut sans cesse châtier le style, qui, seul, donne la durée aux anivres. »
Il déplorait à ce propos, de son grand cœur cFarliste, les immenses talents gaspillés par quelques-uns de ses confrères qui s'abandonnaient trop à ces facultés dangereuses, selon lui.
L'amour qu'il avait pour la perfection et son profond respect pour son talent et pour le public lui firent peut-être trop travailler ce style. Excepté quelques œuvres écrites sous une si heureuse inspiration qu'il les retoucha peu (telles que la Messe de Fathée, la Grenadiêre, le Message, la Femme abandonnée, etc.), ce n'était qu'après avoir corrigé successivement onze ou douze épreuves d'une même feuille, qu'il donnait le bon à //r^rtant attendu par les pauvres typographes, tellement fatigués de ces corrections, qu'ils ne pouvaient faire chacun qu'une page de suite de Balzac.
iHô BALZAC
Pendant qu il cUmianclait tant d'épreuves do la même feuille et que ces corrections diminuaient de beaucoup le prix de ses œuvres (car les libraires ne voulaient plus les supporter), on l'accusait de tirer à la page et de faire du mercantilisme! Les typographes qui imprimaientces reproches devaient bien rireî Quand les injustices arrivent au grotesque, il n'y a que cela à faire ; aussi n'étaient-ce pas ces attaques-là qui tourmentaient mon frère. (]e qui l'irritait davantage était d'entendre ceux qui prétendaient le louer et qui ne le comprenaient pas.
Ses œuvres les plus restreintes, qui lui valurent à son début le titre du pl}(^ fécond dr vos romanciers;, furent celles cjui le mirent en réputation; à l'abri de cet humble titre qui n'impliquait pas une grande supériorité et n'éveillait encore aucune jalousie, il put fiiire imprimer des livres plus sérieux pour lesquels, sans sa réputation, il n'eut peutêtre pas trouvé d'éditeur. Mais il n'aimait pas qu'on le bornât à sQsJS'ourrllrK ou mémo
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à ceux de ses romans dont les horizons sont le moins étendus.
Pour beaucoup de personnes, et des plus académiques, Balzac est seulement le fère (C Eugénie Grandet; elles en sont restées là avec lui et ne lui accordent pas plus de portée ni de gloire.
Je n'en veux pas à cette œuvre comme mon frère lui en voulait, et n'entends pas rabaisser le mérite de ce joyau littéraire, qu'on a si justement comparé à un tableau de Gérard Dow ou de Mieris; mais je crois que beaucoup de ses livres dépassent celui-ci en profondeur, s'ils ne le dépassent pas comme vérité et fini d'exécutioù.
Ce titre àe jAus fécond de nos romanciers, qui lui servit d'abord, lui devint nuisible en ce point, que Balzac resta inconnu des gens sérieux, qui le crurent indigne d'occuper même leurs loisirs, tandis que les esprits légers, qui se nourrissent exclusivement de romans, passaient, comme longueurs et horsd'œuvre, les parties sérieuses de ses œuvres
ins r.ALZAc
dont les fabulations ne sont souvent que le cadre; il arrivait donc que beaucoup de ceux qui lisaient la Comkdie iiu^iaine ne la connaissaient pas plus que ceux qui ne la lisaient pas.
C'est ainsi que Balzac n'obtint pas d'abord la place à laquelle il a droit dans les bibliothèques du penseur, à coté de Rabelais, de Shakspeare et de Molière, par sa glorieuse parenté avec ces grands esprits.
Ceux qui ont suivi Balzac du berceau à la tombe peuvent assurer que cet homme si clairvoyant, si lucide, était confiant et simple jusqu'à l'enfantillage dans ses amusements, de l'humeur la plus douce jusque dans ses jours de tristesse et de découragement, et d'une amabilité telle, dans l'intimité, que la vie était bonne près de lui.
L'homme qui écrivait le Curé de village, les Parents pauvres, les Paysans, ressemblait à l'écolier en vacances dans ses heures de délassements; il semait des volubilis le long
du mur de son jardin, rue Basse, à Passy, les regardait le malin s'entr'ouvrir, admirait leurs couleurs, s'extasiait de la parure de certains insectes, traversait le bois de Boulogne et venait à Suresnes, où nous étions momentanément, pour faire un boston de famille oii il était plus enfant que ses nièces; il riait des calembours, enviait les heureux qui avaient ce don, en cherchait, n'en trouvait pas, et disait avec regret : « Non, ça ne fait pas de calembour! » Il citait volontiers les deux seuls qu'il avait trouvés en sa vie. « Succès peu franc, avouait-il en toule humilité, car c'est sans le vouloir que je les ai faits. » (Nous supposions même qu'il les avait embellis après coup.)
Les proverbes retournés, qui furent quelque temps de mode dans les ateliers, l'occupèrent beaucoup ; il y était plus heureux qu'aux calembours; il en composait pour son rapin Mistigri {d'un Début dans la vie) et pour I\r"- Crémière ((ï Ursule Mirouct).
La femme doit être la chenille ouvrière de
la maison, lui causa autant de joie que ses plus belles pensées.
— Vous n'auriez pas trouvé cela , vous autres! nous disait-il.
11 composait pour nos loteries les devises FOUS lesquelles nous cachions les lots, et nous arrivait tout joyeux quand il nous en* apportait de bonnes.
— Un auteur sert à quelque chose, nous disait-il sérieusement.
Le maître de piano Shmuck et le banquier Nucingen, à qui il faisait parler le françaisallemand, ne l'amusaient pas moins que son cher rapin ^Jistigri et que M™^ Crémière. 11 riait aux larmes en nous lisant ce qu'il leur faisait dire dans leur jargon.
On a beaucoup parlé, et non sans raison, de son amour-propre excessif, mais cet amour-propre était si franc, si bien justifié (Tailleurs, qu'on le préférait à cette finisse humilité qui révèle souvent bien plus d'orgueil.
Comment ne pas pardonner Tamour-pro-
pre à celui qui vient de signer le Médecin de campagne, la Recherche de rabsoîu, le Curé de village et tant d'aulres œuvres capitales, quand la conviction de son talent pouvait seule lui donner la patience et la force nécessaires à la création de pareils ouvrages : il eût mieux valu sans doute réprimer ce naïf enthousiasme de lui-même, mais n'était-ce pas demander Timpossiblc à un homme d'une telle vivacité d'impressions etd'ime telle franchise? On voit d'ailleurs dans ses lettres que des doutes suivaient de près ses grands contentements, ils étaient aussi vrais que ses acc^ès d'amour-propre. 11 vous demandait alors avec anxiété si les œuvres qui abrégeaient ses jours le feraient vivre plus longtemps que les autres.
Mais il ne faudrait pas croire que cet amour-propre fut sourd et ne sût entendre la vérité. On pouvait nettement lui dire : Telle chose est mauvaise, selon nous. 11 commençait bien par crier, se débattre, vous injurier même un peu et prétendre que l'endroit jugé
faible était précisément le plus fort du livre ; mais si, nonobstant ses injures et sa colère, vous teniez bon et souteniez vos opinions, cette fermeté le faisait réfléchir ; il n'avait perdu aucune de vos paroles et de vos ob- .«ervations, il les pesait et les jugeait dans la solitude de ses nuits de travail et revenait serrer la main des amis qui s'intéressaient assez à lui pour lui dire la vérité.
« Vous aviez raison, ou ^ ous aviez tort, » disait-il avec la même bonne foi, ayant autant de reconnaissance dans Tun ou l'autre cas; et, malgré son amour-propre, c'était les amis qu'il préférait!... Il riait tout le premier de cet amour-propre et permettait qu'on en rît ; il était habile d'ailleurs à connaître la valeur d'un éloge et n'était jamais dupe des banalités qu'on débitait. Il était simple et confiant; il ne pouvait être niais.
Il admirait le talent partout où il était, aussi bien chez ses amis que chez ses ennemis, et vengeait les uns et les autres contre
toute vulgarité qui calomniait ou attaquait l'intelligence!...
Que de fois il a protégé, sans le dire, de pauvres auteurs inconnus, dont le hasard lui faisait lire les premières œuvres, en allant les recommander à des directeurs de revues et de journaux ! « Cet homme a de Tavenir, » leur disait-il. Un pareil jugement faisait autorité.
Une phrase pittoresque, incisive, lui suffisait pour résumer une situation ou l'avenir d'un homme, et il était impossible de mieux conter, de mieux causer et de mieux lire que lui : aussi ne fallait-il pas l'entendre lire ses livres pour en juger les points faibles; il eût fait admirer les vers de Trissotin.
L'égoïsme qu'on lui a reproché tenait à sa malheureuse situation et à ses grands travaux. Libre, il eût été serviable et dévoué; on en appelle aux amitiés qu'il sut conserver jusqu'à son dernier jour, et aux jeunes littérateurs auxquels il donna plus d'une fois ses conseils et son temps, sa seule fortune.
loi BALZAC
Mais celui qui sacrifie ses jours pour vivre dans Tavenir n a-t-il pas le droit de se soustraire aux exigences de la société, à ces petits devoirs qui sont toute la vie des oisifs? et parce qu il s'en sera abstenu, mérite-t-il d'être accusé d'indifférence?
Les lettres que j'ai citées répondent victorieusement à ces accusations et sufOsent à faire juger son cœur.
Mon frère possédait d'ailleurs l'art de se faire aimer à ce point, qu'on oubliait en sa présence les griefs qu'à tort ou à raison, on avait contre lui, pour ne se souvenir que de l'atTection qu'on lui portait.
Tous les gens qui l'ont servi ne l'ont pas oublié, il ne pouvait cependant pas les traiter selon ses désirs'. Depuis la pauvre femme dont il parle dans Facino Cane (elle avait remplacé dans sa mansarde Vinintelligent Moi-mi'me\ qui accourait tous les matins rue de Lesdiguières, du fond du faubourg Saint-Antoine et qui alla le voir partout ou il demeura, jusqu'à François, l'ancien militaire, qui fut
BALZAC ifS-
un de ses derniers serviteurs, tous l'aimèrent jusqu'au dévouement ; et Dieu sait s'ils connaissaient chez lui l'oisiveté et l'abondance î*
« Je ne sais ce qu'il a, on le servirait pour rien, disaient-ils; on ne sent ni fatigue ni; sommeil quand il a l)esoin de vous, et qu'il vous gronde ou vous récompense, on est toujours content de lui. »
Quanta ses amitiés, il est bien vrai, comme il l'écrivait dans la lettre à 31. D..., qu'il n'en trahit aucune et les conserva toutes. Lié avec les homnjes les plus remarquables de l'époque, tous s'honoraient de son affection et le payaient de retour. Plusd'unefois, il quitta ses travaux pour aller voir un ami malade ; chez lui, les devoirs du cœur primaient tous les autres.
Son entraînement avec ceux qu'il aimait était tel, qu'arrivé pour un instant, il restait des heures avec eux ; puis venaient les remords, il s'admonestait en disant :
« Monstre ! infâme ! tu aurais du faire de la copie au lieu de parler î » Il perdait encore
du temps à supputer combien lui .coùlaiontses heurescle délassement, compte fabuleux qui, partant de chiffres raisonnables, arrivait aux plus exorbitants.
« Car il faut compter les réimpressions, >> disait-il.
En résumé, ce grand esprit avait toutes les grâces et tout le charme des gens qui ne brillent que par leur amabilité.
Son heureuse et aimable gaieté lui rendait cette sérénité dont il avait besoin pour continuer ses labeurs; mais bien fou celui qui prétendait juger Balzac dans ces instants de folie; l'homme-enfant, remis au travail, redevenait le plus grave et le plus profond des penseurs î
George Sand, qui Ta bien connu, et qui a noblement parlé de lui, George Sand, qu'il appelait son frère George, pour rendre sans doute hommage à son génie viril, s'est trompée en un seul point, sur l'extrême sagesse qu'elle lui attribue; il ne mérite pas cet éloge ; hors le travail qui primait tout, il ai-
niait et goûtait tous les plaisirs de ce monde; je crois qu'il aurait pu être le plus fat de tous les hommes, s'il n'en avait pas été le plus discret I Lui, si confiant pour tout ce qui le regardait, ne commit jamais aucune indiscrétion dans ses relations et gardait fidèlement les secrels des autres, s'il ne savait pas garder les siens.
Je trouve dans ses lettres cette appréciation de George Sand :
« Elle n'a aucune petitesse en l'àme ni aucunede CCS l)cTsses jalousies qui obscurcissent tant de talents contemporains. Dumas lui ressemble en ce point.
» George Sand est une très-noble amie, et jo la consulterais en toute confiance dans mes moments (le doute sur le parti logique à prendre en telle ou telle occurrence ; mais je crois que le sens critique lui manque, au moins de prime-saut; elle se laisse trop facilement persuader, ne tient pas assez à ses opinions et ne sait pas combattre les motifs que lui oppose son adversaire pour se donner raison. »
Won frère disait plaisamment, à propos de fa petite taille (il n'avait que cinq pieds), « que les grands hommes étaient presque toujours petits.
» H faut sans doute que la tête soit près du cœur pour que ces deux puissances qui gouvernent l'organisation humaine fonctionnent bien, » ajoutait-il.
On le trouvait toujours chez lui vêtu d'une large robe de chambre de cachemire blanc doublée de soie blanche, taillée comme celle d'un moine, attachée par une cordelière de soie, la têle couverte de cette calotte dantesque de velours noir adoptée dans sa mansarde, qu'il porta toujours depuis et que ma mère seule lui faisait.
Selon les heures où il sortait, sa mise était fort négligée ou fort soignée. Si on le rencontrait le matin, fatigué par douze heures de travail, courant aux imprimeries, un vieux chapeau rabattu sur les yeux, ses admirables mains cachées sous des gants grossiers, les pieds chaussés de souliers à hauts quartiers
BALZAC iy9-
|)assés sur un large pantalon à plis et à pieds^ il pouvait èlre confondu dans la foule; mais- >i\ découvrait son front, vous regardait ou vous parlait, l'homme le plus vulgaire se souvenait de lui.
Son intelligence, si constamment exercée,, avait encore développé ce front naturellemont vaste, qui recevait tant de lumières! celte intelligence se trahissait à ses premiers mots et jusque dans ses gestes ! Un peintre aurait pu étudier sur ce visage si mobile les expressions de tous les sentiments : joie, peine, énergie, découragement, ironie, espérances ou déceptions, il reflétait toutes les situations de l'àme.
Tl triomphait de la vulgarité que donne l'embonpoint par des manières et des gestes empreints d'une grâce et d'une distinction natives.
Sa chevelure, dont il variait souvent l'arrangement, était toujours artistique, de quelque manière qu'il la portât.
Un ciseau immortel a laissé ses traits à la
postérité. Le Luslo que David a fait de mon frère, alors âgé de quarante-quatre ans, a reproduit fidèlement son beau front , cette magnifique chevelure, indice de sa force physique égale à sa force morale, Fenchàssement merveilleux de ses veux, les liûrnes si Unes de ce nez carré, de cette bouche aux contours sinueux où la bonhomie s'alliait à la raillerie, ce menton qui achevait l'ovale si pur de son visage avant que Tendjonpoint en eût altéré Tharmonie. Mais le marbre n"a pu malheureusement conserver le feu de ces flambeaux de lintelligence, de ces yeux aux prunelles brunes pailletées d'or comme celle du lyn:s.
Ces yeux interro,c:eaient et répondaient sans le secours de la parole, voyaient les idées, les sentiments, et lançaient des jets qui semblaient sortir d'un foyer intérieur et renvoyer au jour la lumière au lieu de la recevoir.
Les amis de Balzac reconnaîtront la vérité de ces lignes, que ceux qui ne l'auront pas connu pourront taxer d'exagération.
Mon frère concourut pour le prix Montyon avec son livre du Médecin de camragne, et ne l'obtint pas.
Il se présenta deux fois à l'Académie et ne fut pas reçu. Une lettre adressée par lui à Nodier, et que je tiens de l'obligeance de son petit-fils, M. Ménessier-Nodier, se rapporte à sa première défaite :
« Mon bon Nodier,
» Je sais aujourd'hui trop sûrement que ma situation de fortune est une des raisons qui m'est op[)osée à l'Académie, pour ne pas vous prier avecune profonde douleur de disposer de votre inlluence autrement qu'en ma faveur.
» Si je ne puis parvenir à l'Académie à cause de la plus lionorable des pauvretés, je ne me présenterai jamais aux. jours où la pros])érité m'accordera ses faveurs. J'écris en ce sens à notre amr Victor Hugo, qui s'intéresse à moi.
» Dieu vous donne la santé, mon bon Nodier. »
M. L. J., son ami, m'a permis de publier ces trois lettres, écrites de Russie dans l'année qui précéda la mort de mon frère :
« Mon clicr L.
» Si le Tliéàlie- Français refuse Mercadct, lu peux offrir la pièce, avec toutes les précautions •(l'usage, à Frederick Lemaîlre. Je jouis ici d'une tranquillité qui m'a permis de travailler; aussi recevras-tu plusieurs scénarios cet hiver qui pourront occuper tes loisirs, car je veux ta collaboration. Tu auras bientôt le Roi cUs mendiants. Je voudrais bien savoir ce que devient notre pauvre France, que les républicains tiennent au lit, il me semble. Je suis trop patriote pour ne pas penser à la profonde misère qui doit étreindre chacun, les artistes et les gens de lettres surtout î Quel gouffre que celui du Paris actuel! il a englouti L..., H... et bien d'autres sans doute; et toi, mon ami, que deviens-tu? La république te permet elle encore de déjeuner au café Cardinal et de dîner chez Vachette?
» Nous avons ici un homme qui travaille le fer d'une manière merveilleuse; si tu voulais m'envoyerle dessin d'une coupe, si ricbe qu'elle soit, il saurait l'exécuter, soit en fer, soit en argent. Tu aiderais ainsi un grand artiste poussé en pleine L'kraine comme un champignon. Si tu pouvais en-
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tin joindre à c;* dessin quelques bonnes ^ravui-es qui se vendent souvent pour peu de chose et faire une petite collection d'ornements, je te rembourserais ces frais avec plaisir ; je te dirais comm'^nt tu peux me les faire parvenir, et nous aurions aidé ainsi un digne et grand artiste en lui donnant des modèles.
» Mille amitiés, malgré ton laconisme. Tout à loi de coeur. »
(( 9 feviier i9.
)) Ma sœur m'écrit les étranges transformations que H... veut faire subir à Mercadct. Ton esprit et ta raison ont dii te démontrer avant ma le lire qu'il est imj)ossible de changer une comédie do caractère en un gros mélodrame.
» Je n'ai jamais pensé que cette pièce pût aller au boulevard sans Frederick Lemaîlre, Glarence, Fechter et Colbrun.
» Donc, je m'oppose formellement à ce qu'on travestisse Mercadet et le représente. Mais je n'cmpéche pas que H... fasse faire une pièce sur ce sujet; seulement il faut que tu saches et que lu (lises :
» Que personne ne s'intéresse, au théâtre, aux.
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affaires d'argent, elles sont antidraraatiques et ne peuvent donner lieu qu'à des comédies comme celle de Mercadet, qui rentre dans l'ancien genre des pièces à caractère.
» Donc, je me résume : ma pièce restera telle qu'elle est. Les sujets sont à tout le monde. II..., qui a une grande habitude du théâtre, n'en fera pas faire un drame, car il faudrait aller jusqu'à l'assassinat pour intéresser.
)) Maintenant, mon cher L..., si tu peux savoir de source certaine quels sont les deux académiciens çui m'ont donné leurs voix dans ma seconde défaite, tu me feras grand plaisir, car je veux les remercier d'ici vioi-méme. Mais comme plusieurs voudront être de ces deux voix, ne te trompe pas; je veux être sûr des deux vraies voix.
)) L'Académie nj'a préféré M. ***. Il est sans doute meilleur écrivain que moi , mais je suis meilleur gentilhomme que lui, car je me suis retiré devant la candidature de Victor Hugo. Et puis M. *** est un homme rangé, et moi j'ai des dettes, palsambleu !
))J... a été gracieux pour moi; je te prie de l'en remercier vivement. Si tu rencontres Gautier, dis-lui des choses affectueuses de ma part, car il
me revient de côté et d'autre des nouvelles do la Presse. Ses articles font sensation en Allemagne, malgré les révolutions, les sermons philosophiques et autres nuages allemands.
» Autant à Rolle, mon vieux camarade, qui a, dit-on, parlé fort gentiment de la Comédie humaine.
» Tu auras sous peu le Roi des mendiants, pièce de circonstance en république et flatteuse pour la majesté populaire.
» Dieu te garde, et compte sur moi comme sur un homme qui se dira toujours ton ami. »
« 10 décembre 49.
)) Mon cher L...,
«Une maladie de cœur, longue et cruelle, à péripéties diverses, m'a empêché d'écrire, excepté pour mes inextricables affaires et les stricts devoirs de famille.
» Aujourd'hui les docteurs (il y en a deux) me permettent, non pas le travail, mais seulement la distraction, j'en profite pour t'écrire.
» Si je reviens à Paris dans deux mois , ce sera grand bonheur, car il me faut au moins ce temj)s pour achever ma guérison. J'ai tristement payé les
excès de travail auxquels je me suis livré ; mais ne parlons pas de cela.
n Donc, je pourrais être à Paris en février prochain avec la ferme et nécessaire envie de travailler, comme membre de la Société des auteurs dramatiques, car dans mes longs jours de traitement, j'ai trouvé une petite Californie théâtrale à exploiter; mais que faire ici? 11 est impossible d'envoyer des manuscrits d'une certaine dimen- -sion. La frontière a été fermée à cause de la guerre, et nul étranger ne serait maintenant admis. Attendons donc mon retour'pour faire mieux que d'en parler.
» Je suis sur qu'il y a chez nous de grandes souffrances dans la littérature et dans les arts. Tout chôme, n'est-ce pas? En février 1850, trouverais-je un public hilare? C'est douteux. Néanmoins, je travaillerai. Pense qu'une scène écrite par jour fait trois cent soixante-cinq scènes par an, qui font dix .pièces. En tombàt-il cinq, trois n'eussent-elles que •des demi-succès, resterait encore deux succès qui feraient un joli résultat.
» Oui, (lu courage, que la santé me revienne, •el je m'embarque hardiment dans la galère dramatique avec de bons sujets. Mais que Dieu me •garde d'échouer contre des bancs déserts!
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» Je te le répèle, mon ami, tout bonheur es', fait (le courage et de travail. J'ai vu bien des jours de misère, et avec l'énergie et surtout des illusions, je m'en suis toujours tiré ; c'est pourquoi j'espère encore et beaucoup.
» Nous avons ici un savant revenu de l'Arménie (]\n a retrouvé dans le Kurde les juifs de Moïse pur sang.
» A bientôt et mille amitiés. »
A propos de Merradet, je dirai quelquesmots sur Vautrin, la première pièce de mon frère représentée le 1 4 mars 1840, à la Porte- Saint-Martin. L'acteur chargé de ce rôle eut, à l'insu du directeur et de l'auteur, l'idée de copier un très -grand personnage dans la scène où Vautrin paraît en général mexicain. Honoré comprit aussitôt qu'on défendrait la pièce.
Je savais les raisons qui rendaient ce succès nécessaire. Inquiète de la révolution qu'avait dû produire le renversement de ses espélances, je courus le lendemain rue de Richelieu, dans la chambre que mon frère occu-
pait, et je le trouvai en proie à une grosse fièvre. Je l'emmenai chez moi pour le soigner. Deux heures après son installation , Yiclor Hugo, Alexandre Dumas et plusieurs autres de ses confrères accouraient pour lui otîrir leurs services.
M. *** arrive et dit à mon frère qu'il se fait fort de lui obtenir une belle indemnité s'il consent à retirer Vautrin^ afin d'éviter à l'autorité une initiative qu'il lui serait désagréable de prendre.
— Monsieur, lui répondit mon frère, l'interdiction de Vautrin me sera fort préjudiciable, mais je n'accepterai pas d'argent en payement d'une injustice; on défendra ma pièce, car je ne la retirerai pas.
Vautrin fut rave de l'affiche à la troisième représentation.
Les premiers essais dramatiques de mon frère méritaient-ils ou non leur insuccès? je ne sais ; mais je crois que celui qui créa le type de Mercadet et sonda le premier cette plaie de l'agiotage qui attaque et désole au-
joiird'hui tant de familles, pouvait espérer une seconde illustration littéraire.
Le temps viendra peut-être d'achever le récit des dernières années de l'existence de mon frère; ces détails seront également appuyés de lettres qui prouveront le changement qu'une expérience si chèrement achetée avait apporté à cette vaste intelligence : le Balzac d'alors avait triomphé de ses expansions, était devenu prudent, grave, sérieux même, sans misanthropie toutefois.
Je parlerai enfin des derniers jour de sa vie, brisée dans toute la force de son âge et de son talent, avant qu'il eût achevé son œuvre, quand il espérait le bonheur et allait au moins jouir de cette tranquillité si longtemps désirée, circonstances douloureuses qui émurent amis et ennemis.
D'immenses succès, de grandes affections firent les joies de sa vie; il eut aussi des afflictions suprêmes, rien n'est médiocre dans l'âme de celui que Dieu a doué d'exquises
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sensibilités et d'une haute intelligence. Oui osera le plaindre ou l'envier?
J'ai révélé son caractère, je l'ai montré dans sa vie privée, ses sentiments de famille et ses amitiés, j'ai raconté des infortunes vaillamment combattues , courageusement supportées, je crois avoir rempli ma tache en faisant estimer et aimer l'homme dans l'écrivain qu'on admire ; là se bornent mes obligations envers lui et envers tous. Aux forts seuls appartient le droit de juger Tau leur.