A VIE
élégante pour faire un volume in-octavo que la Mode va imprimer et quelque libraire réimprimer. Cette entreprise comique et tuante me tient dans un étau... »
Voyez-vous Balzac, à trente-et-un ans, en même temps qu'il scrute les profondeurs du drame de la vie, se morfondant à la campagne sur ce traité de la vie élégante, à Tinstant même où la chute d'un trône va jeter une immense perturbation dans la société française.
Ces études sur Télégance, sur les manifestations extérieures du goût, du caractère, de l'esprit, des mœurs par le costume et par les manières l'ont toujours d'ailleurs fort préoccupé.
Est-ce en ce temps-là, ou à une autre époque de sa vie qu'il s'associa avec Gavarni pour fonder et publier le Journal des gens du monde, entreprise dont l'insuccès leur laissa à l'un et à l'autre une somme assez considérable de dettes ? Je ne vois pas qu'il en soit question, ni dans ses lettres, ni dans le catalogue de ses publications ; je suis bien certain cependant que Gavarni, à l'époque où je me liai avec lui, vers 1842, m'en a parlé plusieurs fois comme d'un souvenir néfaste de ses premières relations avec Balzac. — M. de Lovenjoul m'a affirmé qu^il n'y avait pas une ligne de Balzac dans le Journal des gens du monde.
Voici en quels termes cet apôtre de l'Elégance, inspiré sans doute par le terroir de la patrie de Rabelais, dont il hume les fortes senteurs, poursuit cette curieuse lettre à Victor Ratier.
a Sacredieul mon bon ami, je crois que la littérature est, par le temps qui court, un métier de
fille des rues qui se prostitue pour cent sous : cela ne mène à rien, et j'ai des démangeaisons d'aller vaguer, chercher, me faire drame vivant, risquer ma vie ; car, pour quelques misérables années de plus ou de moins !... Oh I quand on voit ces beaux cieux, par une belle nuit, on est prêt à se déboutonner pour pisser sur la tête de toutes les royautés I Depuis que je vois ici les splendeurs véritables comme un beau et bon fruit, un insecte d'or, je prends des allures bien philosophiques, et c'est surtout en mettant le* pied sur une fourmilière que je dis comme cet immortel Bonaparte : « Ça ou des hommes!... Qu'est-ce devant Saturne ou Vénus, ou l'étoile polaire? » Et mon philosophe vient achever des pointes pour un journal, Proh pudori Et il me semble que l'Océan, un brick et un vaisseau anglais à démolir, quitte à s'engloutir, c'est quelque chose de mieux qu'une écritoire, une plume et la. rue Saint-Denis... »
Et il termine par ces mots, ce contempteur de trônes, ce démolisseur d'Anglais, ce dédaigneur de la littérature :
« Ah ! j'ai bien du regret de n'avoir pas avec moi un camarade qui puisse développer tous les textes que je conçois et qui viennent trop en foule pour que je fasse tout. »
Evidemment, il sent que son esprit se féconde sous l'action de l'atmosphère de la Touraine, et de la solitude. Il est en gésine d'idées, le grand Balzac se forme, s'achève, il va surgir I
Cependant il ne prolonge pas son séjour à la Grenadière jusqu'au mois de novembre ; car voici une lettre datée de Paris 15 octobre, adressée à une
amie de sa famille, une confidente de ses chagrins, madame Zulma Oarraud ; il lui dit qu'il a « considéré la fortune de M. Odilon Barrot comme fortement compromise » et qu'il a « plaint madame Barrot d*étre sous la puissance d'un être quïl suppose aussi profondément poZiïique »... C'est pourquoi il n'ira à ses soirées que pour ne pas refuser, « mais avec Tintention de n*y être qu'un indilférent. » Et il ajoute : « Je vous devais compte de cela, puisque vous aviez eu la bonté de me servir d'introductrice. »
Avait-il donc été tenté de nouveau par la politique et avait-il pensé à se placer sous le patronage d'Odilon Barrot? Cela prouverait qu'il avait, à ce moment, des aspirations sinon démocratiques, tout au moins assez libérales.
En effet je trouve dans une autre lettre, du mois de novembre, où il constate qu'il est « obligé pour vivre et pour soutenir même quelques amis encore plus malheureux que lui, de faire des efforts inouïs, de travailler nuit et jour, en ne dormant que deux heures à peine. »
Mais il ne se dissimule pas que « notre pays entre dans des circonstances bien graves. Je suis effrayé, dit-il, de la lutte qui se prépare. ..je vois de la passion partout, de la raison nulle part. Si la France lutte, je ne serai pas de ceux qui lui refuseront leurs bras €t leurs talents, quoi qu'en puissent dire quelques amis. Et c'est alors que la science, dont nous avons porté si loin les ressources, et le courage pourront aider la France à triompher. Mais où sera le dénouement, et pouvons-nous être les maîtres de la révolte des intérêts froissés qui sont au dedans du
corps politique ?... Le nombre de ceux, parmi les patriotes, pour qui le mot patrie n'est rien, est bien grand I Personne ne veut Tunir aux principes mitoyens dont je vous ai tracé en deux mots le plan constitutif. Nous sommes entre les exagérés du libéralisme et les gens de la légitimité, qui vont s'unir pour renverser. »
En ce temps-là, c'était déjà comme ça ! — Puis il poursuit ce cours de politique du moment :
a Le génie gouvernemental consiste à opérer une fusion des hommes et des choses ; et voilà ce qui a fait de Napoléon et de Louis XVIII deux hommes de talent. L'un n'a pas été compris et l'autre s'est compris tout seul. Tous deux ont contenu en France tous les partis, l'un par la force, l'autre par la ruse, parce que Tun montait à cheval et l'autre en voiture. Aujourd'hui, nous avons un gouvernement sans plan, pour notre malheur. Cet état de choses me ruine et m'enlève chaque jour une espérance. Ainsi, voyez si je ne suis pas pour la consolidation des choses!... »
Le mois suivant, à la fin de cette année 1830, il développe ses idées sur la monarchie constitutionnelle héréditaire.
S'il veut un pouvoir fort, une aristocratie puissante et privilégiée, cet autoritaire, par une contradiction curieuse qui explique les hésitations politiques de sa vie, cet autoritaire passionné pour la vérité et la justice sociales témoigne en même temps de ses aspirations, sinon « démocratiques, tout au moins libérales, de sa sympathie pour les classes déshéritées et laborieuses, ce qu'on appelait alors le peuple.
« La masse des lois, dit-il, et leur esprit doit tendre à éclairer le plus possible le peuple, les gens qui n'ont rien, les ouvriers, les prolétaires, etc., afin de faire arriver le plus possible d'hommes à l'état d'aisance qui distingue la masse intermédiaire... »
N'est-ce pas chose bizarre? Ce programme d'instruction, d'éducation des classes populaires pour leur faciliter l'accession à la fortune, au savoir, à la puissance de la bourgeoisie est précisément celui des démocrates convaincus et logiques, celui que le gouvernement républicain a inauguré et dont il s'efforce d'organiser l'application à tous les degrés.
Mais, plus loin, il ajoute : a La plus grande liberté possible à la classe aisée ; car elle possède, elle, quelque chose à conserver, elle a tout à perdre, elle ne peut jamais être licencieuse.
« Au gouvernement autant de force que possible. Ainsi gouvernement, riches et bourgeois ont intérêt à rendre la classe infime heureuse et à agrandir la classe moyenne, où est la puissance véritable des États.
« Si les gens riches, les fortunes héréditaires de la chambre haute, corrompus par leurs mœurs, engendrent des abus, ils sont inséparables de l'existence de toute société ; il faut les accepter avec les avantages qu'ils donnent. »
IL avait pu constater pourtant, en dépit de cette théorie de la prétendue garantie de stabilité qu'olFrent aux gouvernements les intérêts conservateurs de la classe moyenne, que la révolution de juillet 1830 avait été faite par cette même classe moyenne.
Cette théorie : « Enrichissez-vous 1 » fut aussi
professée et mise en pratique par le gouvernement de juillet. On ne peut néanmoins méconnaître que la révolution de février 1848 fut aussi préparée et déterminée par la classe moyenne.
Ce n'est pas ici le lieu de rechercher et d'indiquer les causes de ces phénomènes.
Quoi qu'il en soit, il me paraît bien certain que le grand esprit de Balzac fut longtemps agité, tiraillé en sens contraires par ces deux tendances, ces deux principes antinomiques : Futilité d'une aristocratie riche et puissante, de grandes et fastueuses fortunes, — et la nécessité, de par la justice sociale et le sentiment de la solidarité humaine, d'élever les masses populaires au plus haut degré de perfectionnement matériel, intellectuel et moral.
Je trouve des témoignages de cette lutte entre ces deux principes, non seulement dans sa vie et dans sa correspondance, mais encore dans plusieurs parties de cette œuvre immense, de ce tableau si vrai et si profondément critique de nos mœurs contemporaines et de notre état social, dont l'étude attentive et consciencieuse conduit tout esprit éclairé et de bonne foi à conclure à la nécessité urgente de réformes rapides et radicales.
Au commencement de 1831, il semble avoir renoncé aux visées politiques, car, en mai, il écrit de Nemours à Victor Ratier pour lui proposer un plan d'abondante collaboration théâtrale, laquelle ne doit avoir pour but que leur bien-étrepécunaire, « etqu'il s'agit plus de chaircuiterie littéraire que de réputation. Si nous avons le bonheur de faire un bon Scribe de notre raison sociale Ratier, ce sera tant mieux... »
Presque en même temps (18 mai) il écrit à Charles
Rabou, alors directeur de la Revue de Paris, qu'il commence V Auberge rouge^ qu'il est seul, « dans un pavillon au fond des terres, vivant avec la Peau de Chagrin, qui, Dieu merci, s'achève », travaillant nuit et jour, ne vivant que de café.
Mais, le mois suivant, tout est changé. Il est de nouveau en proie au prurit de la politique. Car le voilà qui confie à madame Carraud qu'il n'a pas <c écrit une ligne de la Peau de Chagrin depuis le peu de pages qu'il a écrites à Saint-Cyr. »
Dans cette lettre datée de Paris, il annonce que les travaux politiques que lui imposent ses obligations de candidat dans deux arrondissements absorbent tout, 'il faut mener de front ses occupations littéraires qui le font vivre, et ses études politiques, de sorte que souvent il « succombe. »
En effet, après avoir publié sa brochure : Enquête sur la politique des deux ministères, il pose sa candidature à Angouléme et à Cambrai, ainsi que l'atteste une lettre adressée à M. S. Henry Berthoud, rédacteur de la Gazette de Cambrai, de qui il réclame l'appui en échange du service qu'il va lui rendre en l'aidant à entrer à la Revue de Paris,
Dans cette lettre curieuse, il affiche de hautes prétentions : « Une ville, dit-il, aime toujours assez à se voir représentée par un orateur, et, si j'aborde l'Assemblée, c'est avec la pensée de jouer un rôle politique... »
Je ne sais pas ce qui advint de ces deux candidatures ; il n'en est plus question dans ses lettres ; sa sœur n'en fait point mention et le bibliographe de ses œuvres n'a pu retrouver ses professions de foi de cette époque.
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De même aussi THistoire a né^igé d'enregistrer les noms des deux honorables que les électeurs d'Angoulême et de Cambrai préférèrent à Balzac.
On ne peut nier que, ce faisant, ils rendirent, sans s'en douter, un bien immense service* à la littérature du dix-neuvième siècle. Quels chefsd'œuvre eût pu nous faire perdre le rôle politique qu'il prétendait jouer, et qu'il aurait joué très probablement en vertu de son énergique et puissante volonté ! On frémit rien que d'y penser ! Sur quels bancs se serait-il assis? A droite? A gauche? Au centre? Si on l'avait interrogé à ce sujet, cet autoritaire aristo-démocrate, peut-être aurait-il répondu comme fit plus tard Lamartine.
On lui demandait où il comptait siéger. — Là, répondit-il fièrement en montrant le plafond.
Une façon de dire : « Au-dessus de tous les partis I »