‹ Balzac: sa vie-son œuvreChapitre 15 sur 38 · BALZAC AMOUREUX · texte numérisé non relu

BALZAC AMOUREUX

Outre ces grandes et petites misères de la lutte pécuniaire, du labeur incessant, des attaques imméritées, des calomnies irritantes, il avait eu à supporter aussi rénorme fardeau de la fondation, de la rédaction, de la responsabilité financière, administrative, politique, littéraire du recueil hebdomadaire La Chronique de Paris, qu'il avait créé dans un de ces moments d'irritation où il écrivait à un ami qu'il ne « travaillerait plus à aucun journal, à moins qu'il fût à lui. »

Cette entreprise, qui lui coûta tant de travaux sans gloire et lui valut tant d'embarras et de tracasseries, loin de le rapprocher du but auquel tendaient toutes ses pensées, tous ses efforts, la libéraration de ses dettes, l'en éloigna davantage, car il voulut rembourser tout l'argent que ses amis avaient engagé, à sa sollicitation, dans cette opération désastreuse.

Enfin, depuis deux ou trois ans, son âme s'était

ouverte à un sentiment nouveau pour lui ; une pi'éoccupation jusqu'alors inconnue à son cerveau -était venue prendre place dans son esprit à côté des conceptions de son génie, des fantaisies de son imagination, des calculs et des anxiétés imposés par la nécessité et, par moments, les dominer, les elTacer, les lui faire oublier. Il avait rencontré à Neuchâtel, parmi les admiratrices de son génie, une noble comtesse dont la beauté, la grâce, l'esprit, le goût exquisement distingué, avaient produit sur lui une vive impression.

Avait-elle été fascinée par le prestige de la gloire de l'écrivain, charmée par la conversation du causeur fin, délicat, spirituel, qui savait, quand il le voulait, donner à l'expression parlée de ses sentiments, de ses railleries, de ses idées un cours si éloquent, si poétique, si piquant? Avaient-ils l'un et l'autre subi l'influence de cette attraction magnétique qui rapproche soudainement deux cœurs, deux esprits faits pour se comprendre? Je ne sais. Ce qu'il y a de certain, c'est que madame Hanska témoigna le désir de voir des manuscrits du célèbre écrivain, qu'il-s se trouvèrent en communion d'idées, d'aspirations religieuses et philosophiques, qu'il se suivit de cette sympathie intellectuelle, dont une admiration commune pour les doctrines de Svedenborg parait avoir été le trait d'union, une correspondance assez fournie et entremêlée d'envois d<e manuscrits, de rencontres assez rares, d'observations littéraires, de conseils, laquelle devait aboutir, seize ou dix-sept ans plus tard, à un mariage sitôt suivi, hélas ! de la séparation éternelle !

Cette passion surtout idéale et intellectuelle de

SA VIB \i^

Balzac pour la comtesse polonaise qu'il devait épouser lui inspira très assurém»ent Seraphita et fort probablement aussi la merveilleuse « lettre iuiédite à^ Louis Lambert », laquelle fut écrite en août 1835. Quoiqu'elle tienne une place excessivement importante dans la vie du grand homme, qu'elle ait dû ^ti'e plusieurs fois le mobile de ses actions, qu'elle soit enfin aujourd'hui à peu près du domaine de l'histoire, je crois devoir imiter la discrétion de L'illustre écrivain qui se plut à l'entourer loa^glemps de mystère. Je n'en parlerai donc qu'en ce qui concerne la conception et la composition de qaelquésunes de ses œuvres.

Quant à cette correspondance, dont une partie a malheureusement été détruite par un incendie, je me bornerai à dire ici que les admirables lettres qui nous sont restées font diomblement regretter la perte des autres.

Dans céllés-ci, probablement les premières en date, il est vraisemblable qu'oia eut trouvé plus de chaleur de cœur,, plus d'ardeur de passion, plus de jeunesse et d'exubérance d'idées et de sentiments,^ quelque chose comme la lettre de Louis Lambert dont je parlais tout à l'heure.^ Cen'es^t pas que celles qu'on lit daiûs le tome XXIV des Œuvres complètes ne portent l'empreinte d'une tendresse profonde et absolument dévouée, qu'on n'y remarque souvent des pages d'une délicatesse exquise, d'une poésie brillante, d'une philosophie élevée, mais on y sent plus le littérateur que l'homme passionné, et les passages de simple causerie épistolaire, généralement étincfllante de cette franche gaieté,, de cette subtile finesse d'aperçus, de cette verve railleuse et

sarcastîque qui faisaient de la coûversation de Balzac un savoureux régal pour les gourmets lettrés, témoignent peut-être un peu trop de la liberté d'esprit, de cerveau et de cœur que lui laissaient ces entretiens à la plume à plusieurs milliers de kilomètres de distance.

C'est ainsi que je trouve au commencement de la première des lettres publiées, datée du 11 août 1835, quelques mots incisifs à propos d'un dîner fait à Ischl (Autriche) par madame Hanska chez madame ***, « au moment même où certains journaux la représentaient comme inventant la machine infernale de Fieschi, et en attendant le succès aux eaux d'Aix, où elle en conférait avec Berryer : « Gouvernez donc les peuples auxquels, en vingtquatre heures et sur deux cents lieues carrées, on fait accroire de semblables choses 1 »

Et douze lignes plus loin, à propos d'un article de la Revue des Deux-Mondes, cette facétie plus que vive : « Ne confondons pas Oapefigue et Lherminier avec les roses et les lys; laissons-les parmi les chardons, qui sont chers à plus d'un titre à ces Excellences. Vous me ferez lire Au delà du Rhin, puisque vous le voulez ; mais j'ai peur de vous le reprocher, malgré la foi que j'ai vouée à votre beau front. »

N'y a-t-il pas là plus d'esprit et de galanterie que de passion ?

Plus loin il va parler de l'énormitéde ses travaux, de l'insuffisance de leurs produits, de ses fatigues, et il va devenir éloquent.

« On parle, dit-il, des victimes dues à la guerre, aux épidémies ; mais qui est-ce qui songe aux

champs de bataille des arts, des sciences et des lettres, et à ce que les efforts faits pour y réussir entassent de morts et de mourants. Dans ce redoublement de travaux qui m'a saisi, pressé que je suis parla nécessité, rien ne me soutient? Du travail, toujours du travail ! Des nuits embrasées succèdent à des nuits embrasées, des jours de méditation à des jours de méditation, de l'exécution à la conception, de la conception à Texécution!... Je ne sais si jamais cerveau, plume et main auront fait pareil tour de force à Taide d'une bouteille d'encre. »

Enfin, après avoir parlé encore de ses travaux, de ses fatigues, de ses embarras, quelques lignes dans lesquelles apparaît Tamoureux, toujours plus tendre que passionné :

« Adieu, au revoir à Vierzschovnia 1 fallût-il traverser l'Europe pour venir vous montrer un visage vieilli, mais un cœur toujours déplorablement jeune, qui bat à tout propos, à une ligne griffonnée, à une adresse, à un parfum, comme si je n'avais pas trente-six ans ! »

Cette sensibilité, cette impressionnabilité de cœur, il les conserva jusqu'à sa mort I

Dans une autre lettre, un peu longue, datée de Paris, 20 janvier 1838, où il parle beaucoup de ses chagrins, des calomnies dont il est l'objet, — un peu de l'affaire scandaleuse Lincoln, « qui ne peut vous être racontée, parce que je ne dois ni ne puis vous la dire, vu ses détails scabreux... », — après un éloquent accès de misanthropie qui se conclut par cette orgueilleuse sortie : « Je n'ai ni amis ni serviteurs, tout me fuit je ne sais pourquoi, ou plutôt je le sais trop, parce que l'on n'aime ni ne sert un homme

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qui travaille nuit et jour, qui u^e se dissipe pas à votre profit, qui reste là, qu'il faut venir voir, et dont la puissance, si puissance il y a, n'aura d'avènement que dans vingt ans» parce que cet homme a la personnalité de ses travaux, et que -toute personnalité est odieuse, quand elle n'est pas accompagnée du pouvoir... » — Au milieu de digressions sur M. Hanska et la « bonté qu'il a de croire que les femmes s'enflamment pour les auteurs », sur les romans nouveaux, sur le musicien allemand qu'il a « engagé à venir lui Jouer et lui rejouer sans cesse le Mosè de Rossini », pour l'aider à achever Maseimilla Boni, cette « merveille », selon lui, qui va lui attirer, il s'y attend, « de plates injures et de méchantes sottises », jusqu'au reproche d'immoralité ; — au milieu de confidences assez vagues sur le fameux voyage en Sardaigne qu'il se propose de faire, de parallèles littéraires entre Byron et Walter- Scott, d'explications bibliographiques sur le Balzac illustréy les Etudes sociales, la Comédie humaine (c'est la première fois, je crois, que ce titre apparaît dans sa correspondance), au milieu de celte causerie papillonnante, volant incessamment d'un sujet à un autre, mais en général plutôt austère que frivole, plutôt grave que légère, conforme surtout aux exigences du cant le plus rigoureux, je trouve tout à coup, à ma grande surprise, cette observation uu peu grivoise, où éclate l'enjouement gaulois de l'auteur des Contes drolatiques :

« Il y a quatre livraisons de parues de la Peau de Chagrifij malgré ce froid excessif; malgré le froid aussi, je rencontre encore, dans les Champs-Elysées, des fiacres qui vont au pas, les stores baissés,

ce qui, vu la rigueur de la saison, me paraît héroïque. Ces fiacres-là me semblent encore plus magnifiques de passion que les deux amants que. Diderot a surpris, à minuit, par une pluie battante, se disant bonsoir dans la rue sous une gouttière. »

Du reste, plus on avance dans la lecture de cette correspondance si intéressante, plus on rencontre de ces échappées de gaieté qui témoignent de la variété et de la liberté d'esprit de ce génie à la fois si profond, si élevé et si aimable.

Li MATOBITE

Au moment où il arrivait à la complète maturité lie son génie, où il voyait se produire le superbe épanouissement de sa gloire, le plus fécond de nos romanciers (c'était le nom dont l'avait baptisé un de ses éditeurs) sentait encore son cerveau traversé, dans les rares et brefs instants de repos intermittent que lui laissaient les travaux littéraires, par des idées scientifiques, industrielles, financières, commerciales.

Ainsi, tel jour, émerveillé des phénomènes du magnétisme animal, il avait si bien cru à la puissance médicale du fluide, que, souffrant d'une blessure qu'il s'était faite à la jambe en tombant de voiture, il avait envoyé de Genève à sa sœur un fragment de flanelle qu'il avait porté sur l'estomac, potu- le remettre à son ami le docteur Chapelain, avec prière de consulter une somnambule sur le traitement à suivre.

Plus tard, en octobre 1842, dans son bel article

sur la Chine et les Chinois à propos du livre-album d'Auguste Borget, il dit même que Fauteur de cet ouvrage a cru trouver en Chine « le magnétisme animal à Tétat pratique », pour prouver Fétat avancé de la civilisation et même de la science dans le grand empire de l'extrême Orient.

Une autre fois, il prétendait avoir découvert un végétal très commun et très abondant, facile h convertir économiquement en papier (avait-il, dès cette époque, vu de Talfa d'Algérie, dont on a fait, depuis, un si lucratif emploi?) ; mais il ne nourrissait pas longtemps ce terne à la loterie de son imagination si curieuse de combinaisons de fortune aléatoires, il l'abandonnait presque aussitôt pour s'occuper d'un projet plus sérieux, à son sens.

Il lui était passé par la tête que les Romains avaient dû laisser, dans les scories de leur exploitation des mines de Sardaigne, de riches parcelles de minerai d'une extraction facile et opulemment productive. Les savants de l'Institut, consultés sur cette question, lui avaient répondu qu'il pourrait bien avoir raison. Sur ce, après s'être procuré quelques centaines de francs, il était parti pour la Sardaigne.

C'était à propos de cette belle expédition qu'il s'était montré si discret et si réservé dans sa lettre à madame Hanska.

Il s'arrêtait en Corse, y rêvait de belles idées de romans et des projets de défrichement de cette riche contrée et de civilisation des habitants encore presque sauvages, et allait enfin explorer ces fameuses mines dont il rapportait glorieusement des échantillons, que des chimistes, après de longues et

laborieuses analyses, trouvaient fort satisfaisants.

Il ne restait plus qu'à se mettre en mesure d'obtenir du gouvernement du Piémont la concession de l'exploitation.

Mais, entre temps , il avait fallu travailler du cerveau et de la plume pour tenir les engagements pris avec les journaux et les libraires.

Il s'était écoulé près d'un an depuis le premier voyage lorsque Balzac put partir pour le Piémont.

Il poussa jusqu'à Milan, d'où il écrivit à sa sœur qu'il avait été devancé dans sa demande de Concession par le capitaine génois à qui il avait conté son affaire pendant sa première traversée. L'opération devait rapporter un million 1

Mais il avait, disait-il, trouvé à Milan une autre affaire de mines, encore plus féconde et que son beau-frère viendrait avec lui étudier sur place.

Il ne fut donné aucune suite à cette entreprise, qui, en efl'et, rapporta de beaux bénéfices à ceux qui eurent la chance de l'exécuter.

Heureusement ces déceptions n'altéraient point le caractère enjoué de l'écrivain, ne décourageaient ni son cerveau, ni son cœur. Au contraire, il se plongeait avec plus d'ardeur que jamais dans les travaux de mise en œuvre de ses admirables conceptions, jusqu'à ce qu'une nouvelle idée prétendue sérieuse et pratique vint se loger dans son cerveau au milieu des plans de romans, des scénarios de pièces de théâtre, des combinaisons littéraires, les écarter pour un temps, et remplacer par des rêveries industrielles, par d'opulentes chimères, les réalités si fécondes des créations littéraires de cet esprit constamment en gésine de pensées.

Il lui arriva quelquefois de s'occuper de successions en déhérence, de penser sérieusement, — tout en parlant en manière de plaisanterie, — à battre monnaie avec l'immense popularité de son nom en entreprenant un commerce de boutique quelconque. « Balzac, épicier I Balzar, pâtissier ! s'écriait-il plaisamment, mais il y aurait là une fortune I »

Un jour, Edmond Texier lui présenta un jeune journaliste possesseur d'un petit capital et disposé à remployer à la fondation d'un recueil littéraire. Il avait voulu consulter Balzac sur le titre et l'organisation de son journal !

— Voyez-vous, jeunes publicistes, répondit celuici à la première question qui lui fut posée, il n'y a plus qu'un seul journal qui puisse avoir du succès en ce temps-ci, le Moniteur de Vépicerie! A votre place je n'hésiterais pas à le faire dès demain. Ah ! si j'avais de l'argent, comme vous î...

— Allons, sacré blageur, dit Texier, mon ami est un homme sérieux, l'affaire dont nous vous parlons est très sérieuse aussi, et vous nous répondez par des farces.

— Eh bien, mes chers enfants, je vous jure que ma réponse est encore plus sérieuse que votre question, plus sérieuse que vous ne Têtes vous-mêmes 1 le Mo-Ni-TKUR DE l'É-pi-cE-RiE ! je ue sors pas de là. Fortune immense ! Allez vite faire composer le premier numéro et n'en parlez à personne... On vous volerait mon idée!... Et laissez-moi piocher; j'ai des montagnes d'épreuves à corriger.

Texier s'en alla riant, et son compagnon s'en alla rêveur.

Un an après, Texier, qui m'avait raconté cette consultation fantasque, me disait que son ami avait suivi le conseil de Balzac et avait gagné plus de vingt mille francs dans sa première année.

A cette époque, Balzac était déjà installé aux Jardies.

En quittant la rue Gassini, il était allé habiter à Ohaillot un logement dont les fenêtres dominaient une vaste étendue de jardins.

Il aimait ces nids haut perchés, saturés de soleil et de grand air, d'où la vue embrasse de vastes horizons de végétations et de verdure.

Après un séjour de quelques mois dans ce refuge, où il se dérobait, en déguisant son nom, aux visites importunes et aux persécutions de ses créanciers, il avait acheté sur la commune de Ville-d'Avray un terrain en pente et s'était fait bâtir cette petite maison, dénommée par lui les Jardies,

Ce cottage, qui fut la réalisation d'un de ses châteaux en Espagne, illustre déjà parce que de là sont datées plusieurs des scènes les plus importantes de la Comédie humaine, dut une seconde illustration à la mort prématurée du célèbre tribun Gambetta.

Autre génie autoritaire, qui avait rêvé lui aussi l'exercice d'un pouvoir réformateur au moyen et au nom de la Démocratie et de la République, de même que Balzac l'avait rêvé au moyen et au nom de l'aristocratie et d'un gouvernement monarchique !

Dans ce terrain des Jardies, où toute culture était presque impossible, Balzac avait imaginé d'acclimater l'ananas au moyen de procédés artificiels, d'en faire mûrir des quantités considérables et de tirer de leur vente un gros revenu.

Je ne sais pas s'il planta même un seul pied d'ananas.

On a beaucoup parlé de cette construction de la villa des Jardies que Balzac destinait à devenir un palais, presque un musée, qu'il se promettait de décorer peu à peu d'objets d'art et de curiosité, de tentures, de tableaux, de sculptures, tant antiques que modernes, de ses artistes favoris. Il s'était même plu à marquer à l'avance la place réservée à quelques-uns des chefs-d'œuvre dont il se rêvait déjà possesseur.

Heureux don de l'imagination qui lui permettait de se procurer la jouissance antérieure de toutes ces belles choses, d'escompter, pour ainsi dire, le bonheur des yeux et de l'âme que donne la contemplation d'une œuvre admirée !

Il s'est fait aussi beaucoup de légendes, soit parlées, soit écrites àpropos des Jardies, à cette époque où il était de mode d'attaquer Balzac, de mettre sur son compte les anecdotes les plus fantaisistes pour les colporter dans ce grand Landerneau qu'on appelle le monde littéraire de Paris. Suivant les uns, la maison était dépourvue d'escaliers intérieurs; d'autres affirmaient que les abords étaient impraticables, qu'elle n'était point garnie de meubles,

Léon Gozlan, dans son amusant et spirituel livre, Balzac chez lui, a réimprimé, peut-être avec trop de complaisance, quelques-uns de ces racontars. Ce qu'il y a de certain seulement, c'est que Balzac fut obligé de se défaire de cette propriété vers la fin de 1840 à un prix très inférieur à celui auquel elle lui revenait. Ce qu'il y a de certain aussi, au moins

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pour moi, c'est que, quand j'y suis allé, je n'ai remarqué aucune des bévues de construction et d'aménagement si malicieusement signalées par les petits journaus satiriques.

C'est au printemps de 1839 que j'eus l'honneur d'êti'û présenté au châtelain des Jardies par une femme d'esprit et de talent à qui Balzac témoignait beaucoup d'amitié, madame Jobey de Ligny.

Ma visite avait pour objet de solliciter le concours de l'illustre écrivain pour une publication littéraire internationale, l'A Ibum de tous les pays, que je projetais de faire, de concert avec mon ami George Carstensen, littérateur danois, savant polyglotte en rapport et en correspondance suivie avec les écrivains les plus émincnts de l'Allemagne, de l'Angleterre, de la Russie, de la Scandinavie, de l'Espagne et de l'Italie,

Je soumis à Balzac une épreuve de notre prospectus et lui communiquai les nombreuses lettres d'adhésion que nous avions reçues de toutes les parties de l'Europe. 11 approuva fort notre projet, m'aulorisa à inscrire son nom parmi ceux des collaborateurs français et me promit un article pour le deusième numéro.

Puis, comme il remarqua qu'en le remerciant je le regardais avec une attention peut-être indiscrète :

— Eh bien, jeune homme, me dit-il brusquement, TOUS éludiez ma physionomie? Vous avez raison, il faut observer dans notre métier... Ça vous semble étonnant, n'est-ce pas, qu'il puisse sortir des conceptions délicates, des pensées flues de celte rude enveloppe?...

En effet, ce que j'examinais avec curiosité c'était

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cette architecture solide du corps court et trapu de l'illustre penseur, l'attache robuste de son cou, la carrure de ses épaules d*Atlas de force à porter un inonde, la vigueur manifeste de ses bras courts et musculeux, auxquels étaient attachées par des poignets souples et déliés des mains d'une finesse et d'une blancheur rares.

J'osais à peine élever mon regard jusqu'à son visage, tant j'avais été impressionné tout d'abord par l'éclat scintillant de ses yeux. Cependant peu à peu je fus rassuré par l'expression de bonté de ses lèvres, de son menton et de toute la partie inférieure de son visage d'un galbe harmonieux et sympathique.

Il alla s'asseoir sur un fauteuil placé devant une fenêtre et nous dit ;

— Venez, venez voir les paillettes d'or de mes yeux. Vous devez en avoir entendu parler... En ce moment le soleil doit bien les éclairer.

Je m'approchai et je vis en effet, au reflet du soleil, une paillette d'un jaune d'or très éclatant qui se détachait avec une sorte de relief du fond noir de ses prunelles. Il me fut donné alofs d'examiner à Loisir la coupe de ses paupières, les contours et les reliefs de ses tempes et de ce front superbement expressif, quoi qu'il n'eût rien de la majesté olympienne. On ne se sentait pas en présence d'un Dieu, mais on s'estimait en face d'un homme supérieur aux autres mortels.

Tout à coup il se leva brusquement en riant de son bon rire de Tourangeau.

— Haï ha! s'écria-t-il, maintenant il ne s'agit plus de s'amuser ! Puisque vous voici, vous allez rester dîner avec moi... J'ai un gigot, oh ! oh !

Nous remerciâmes en déclinant l'invitation.

Il ne nous laissa pas achever notre compliment et reprit aussitôt :

— Ah çal vous croyez donc que je suis un vulgiiire amphytrion, que je vous convie à dîner gratuitement et tout hêtement comme un bourgeois campagnard? Ah ! mais non, je compte bien vous faire payer votre dîner ? hé ! hé !

Nous le regardions un peu interdits.

— Oui, continua-t-il gaiement, vous m'aiderez à

Pour le coup, nous tombions des nues.

— Bien u'est plus réel et plus sérieux... Oa viendra demain saisir mes meubles, j'eu ai reçu avis tout àl'heure, etje tiens à ce que lepolissoii d'huissier ne puisse avoir à faire qu'un procès-verbal de tareiice. C'est pourquoi je veux metlre tout à l'abri celte nuit même, dans la maison de mon jardinier. Ce brave homme se charge bien de porter tous les gros objets, sous ma surveillance, mais, pour transborder les objets d'art, les bibelots, les livres, mes manuscrits, je suis prodigieusement aise d'avoir sous la main des artistes, des gens lettrés qui se doutent un peu de ce que c'est... Ainsi, c'est entendu, vous passez la nuit ici.

Nous nous excusâmes de notre mieux, en alléguant surtout l'inquiétude de nos familles.

— Ah ! oui, dit Balzac avec un accent d'amertume assez sensible, la famille, la famille I elle entrave votre liberté, elle enchaîne votre indépendance, elle vous prive- du plaisir de rendre service à un ami!... Et cependant, c'est biea beau, la famille ! C'est la plus respectable de nos institutions

sociales, le dernier lien du monde moderne, peutêtre la dernière de ses religions I

Je le quittai, vivement impressionné par cette visite de deux heures. Je ne devais le rencontrer de nouveau que trois ans plus tard.

A cette année 1839, si féconde en œuvres, Bèatrix, — le Curé de village, — Massimilla Boni', — le Cabinet des antiques, etc., se rapporte un événement qui mit une grande émotion dans la vie de Balzac et qui, à mon avis, fait autant d'honneur à son grand cœur qu'à son talent, — le procès Peytel,

Le rôle qu'il a volontairement joué dans cette affaire judiciaire a été désapprouvé, je crois, par sa famille et ses amis, puisqu'il n'en est question ni dans les notices biographiques écrites par George Sand, par Théophile Gautier et par madame Laure Surville, née de Balzac, ni dans la correspondance livrée au public. L'édition définitive nous donne seulement la reproduction du Mémoire publié dans le Siècle du 15 au 17 septembre 1839, précédé de la lettre adressée à Dutarq à ce sujet; plus un échange de lettres, à propos de certaines allégations du mémoire, entre Balzac et M. Casimir Broussais, beaufrère de madame Peytel.

Je me rappelle qu'à cette époque les petits journaux taxèrent Balzac de donquichottisme pour être intervenu dans cette affaire, qu'on l'accusa d'avoir voulu imiter Voltaire dans ses campagnes judiciaires et avoir aussi son Calas.

Tel ne fut pas mon sentiment lorsque je lus les articles publiés dans le Siècle, Cette défense de Peytel produisit sur moi une profonde et inoubliable impression. Mon admiration pour Balzac s'en accrut.

Aussi, lorsqu-e, à deux ou trois ans de là, je nouai avec Gavarni des relations amicales qui devaient durer jusqu'à sa mort, m'empressai-je de questionner celui qui avait été l'associé de Dalzac, son collaborateur dans cette tentative de redressement de Justice, sur le fond même de cette mystérieuse affaire.

— Moucher ami, me répondit l'artiste philosophe qui, lui aussi, a composé sa Comédie humaine au crayon et à Taquarelle, je n'aime guère à parler de cette malheureuse affaire dont le nom évoque un de mes plus douloureux souvenirs, et me rappelle un de mes chagrins les plus cuisants; mais, puisqiie vous tenez à être éclairé sur la culpabilité de Peytel, sur les motifs qui nous ont déterminés, Balzac et moi à reprendre cette campagne chevaleresque, voici tout ce que je puis vous dire à ce sujet: Nous avons toujours cni à Tinnocence de Peytel; sans être intimement liés avec lui, nous l'avions vu sauront à Paris ; il nous avait plu par la franchise de ses manières, l'entrain et la jovialité de son esi^'it, l'élévation de ses goûts d'artiste ; sa persoonalité distinguée m'avait à ce point frappé que je l'avais fait figurer avec son nom dans un dessin de la série : Fourberies en matière de sentiment... Il y a des physionomies, des caractères qui sont complètement incompatibles avec l'idée du crime. Tels étaient la physionomie, le caractère de Peytel. Figurez-vous qu'on vienne me dire demain que Jules, Edouard, Charles.... (et il me citait les noms de nos amis les plus évidemment incapables d'une pensée eriininelle,') a égorgé une femme, je m'écrierais ctauBe vous vous écrieriez voius-méme. C'est laxoLl

c'est impossible ! Ainsi criâmes-nous, Balzac et moi à la première nouvelle du crime de Belley et de l'accusation portée contre Peytel. Nous étions si pleinement persuadés que cette affaire ne pouvait aboutir qu'à une ordonnance de non-lieu ou à un acquittement que nous négligeâmes de suivre sa marche. Nous nous sommes souvent reproché, depuis, de ne pas avoir couru à Bourg pendant l'instruction : nous aurions probablement sauvé le malheureux !11 nous en est resté au cœur un amer rë'gret, comnue une sorte de remords, ce qui fait que nous en. parlons rarement entre nous. A la nouvelle de la condamnation, nous eûmes, Balzac et moi en nous rencontrant, simultanément et spontanément U même pensée : faire tout ce qui serait humainement possible pour obtenir la réforme de Terreur judiciaire, si évidente à nos yeux, qui venait d'être comnaise. Nous nous mîmes aussitôt en campagne avec ardeur ; le prestige du grand nom de Balzac, de son immense talent, la conviction de nos consciences me donnaient de l'espoir. 11 nous fallait de l'argent pour faire le voyage; nous nous en procurâmes; des pièces, des renseignements, des recommandations pour la magistrature locale; à force de pas, de démarch'CS, de sollicitations, nous obtînmes tout ce qui nous paraissait nécessaire... Enfin nous partîmes... La facilité que nous trouvâmes pour nous faire ouvrir la porte de la prison de Peytel, où sa sœur elle-même n'avait pu obtenir la permission de le voir, corrobora nos espérances... Après notre entretien avec lui et la confession qu'il nous fit, sous le sceau du secret absolu, notre conviction fit place à une certitude entière, inébranlable, de l'innocence

du condamné. Il nous parut injurieux pour la justice humaine de douter un seul instant de l'admission du pourvoi en cassation, du renvoi de l'accusé devant une cour d'assises autre que celle de l'Ain et de son acquitiement déiinilif. Nous le voyions déjàliljre et dans nos bras !... Aussi, comme Bahac l'écrivit aussitôt à Dutacq, j'étais fou de joie!... 11 fll môme, pour célébrer mon ivresse, un curieux dessin à la plume où je suis représenté faisant la nique au bodrreau.

Un fac-similé de la lettre et du dessin figurent en tête du tome XXIV des Œuvres complètes.

— Et Balzac donc, c'est lui qu'il fallait voir, poursuivit Gavarni, je crois que le succès d'aucun de ses livres ne le rendit aussi heureux et aussi fier que la pensée de cette victoire remportée sur l'incerlilûde des jugements humains ! Et ce qu'il avait été durant toute cette campagne!... Pour l'entreprendre il avait abandonné tout, oublié tout! Ses travaux commencés, ses engagemenis envers les journaux, les libraires, sa situation pécuuiaire embarrassée.. . Quand on lui en parlait, ou s'il se présentait quelque difficulté dans l'accomplissement de ce que nous regardions comme notre mission, il répondait par ces seuls mots : « C'est le devoir! C'est le devoir I Un devoir humain, sauver la vie d'une créature de Dieul Un devoir social, épargner un crime à la société I... b Mais aussi quelle douleur lorsque nous apprîmes que le pourvoi était rejeté ! De grosses larmes roulaient sur ses prunelles fulgurantes... « L'irréparable I l'irréparable! •> s'écriait-il. Puis des accès de colère ; des mouvements de révolte contre sa propre impuissance, contre l'impla-

cabilité des passions humaines... Dans des instants d'accalmie : « Pauvre Peytel I disait-il, il faut lui écrire qu'il n'a plus aucun ménagement à garder désormais, qu*il peut, qu'il doit tout dire, faire un recours en grâce ! » En efiTet, nous lui écrivîmes dans ce sens. Notre lettre ne lui parvint-elle pas? Le trouva-t-elle résigné? Je ne sais. Quelques jours après, les journaux nous apportèrent le récit de l'exécution. L'horrible tragédie provinciale avait eu son lamentable dénouement 1 »

Tel fut cet épisode de la vie agitée de Balzac, où ce grand homme montra, tant par ses actes que par son talent, tout ce que la passion de la Vérité et de la Justice peut inspirer d'éloquence pénétrante à un noble cœur, à un noble esprit 1

Je viens de relire ce mémoire. Non seulement cette défense de Peytel me parait un des beaux morceaux littéraires, mais je l'admire aussi comme une des plus grandes actions de l'auteur de la Comédie humaine !

A l'époque où s'engageait cette mémorable campagne judiciaire, Balzac était aux prises avec de cruels embarras. L'exploitation des ouvrages littéraires avait subi une nouvelle transformation. Le roman-feuilleton publié par les journaux politiques quotidiens, après avoir commencé par faire concurrence aux publications des revues, menaçait de se substituer tout à fait à elles.

Cette concurrence, tentée par le nouveau système de journalisme dit de la presse à bon marché, inauguré par la fondation de la Presse et du Siècle, s'était produite tout d'abord timidement.

Ces journaux n'acceptaient dans l'origine, pour

leur feuilleton littéraire, quedes nouvelles cobb

tant au maximum deus ou trois numéros.

Le Siècle avait ins^Ilé depuis plus d'un an luxueus bureaux dans l'ancien hotel Laffite, le sévère directeur liiiéraire Louis Desnoyera j pondait encore, à toute proposition d'uo manusiq d'une certaine épaisseur : « La rédaction n'a dans ses feuilletons que des nouvelles coui-tes.

— Cependant le Siècle a publié dernièrement^

— Oui, je sais, nous avons accepté deux rom de dix feuilletons; mais c'étaient deux exceptiona,! nous avons eu le tort de [aire ; il s'agissait de Sc( et de Paul de Kock; or, vous n'èles ni Scribei Paul de Kocli ; donc, remportez votre manu3crit^j| duisez-le à nos dimensions normales et alors r nez me voir si vous voulez; je le lirai peut-ôlrft. I

On comprend que Balzac, bleu qu'il ait écrît« grand nombre de nouvelles et d'études assez coutf ne s'astreignit pas volontiers à voir couclieri prose dans ces lits de l'roi-uste. D'ailleurs saMfl|i abondante en descriptions miniilieuses, euportisi fins et délicats, en récits sérieusement détaillés J analyses psychologiques consciencieusement fo* lées, se serait difficilement soumise aux exigei du roman -feuilleton découpé en tranches quoli» 1 diennes, qui voulait, pour maintenir le lecteur e haleine, que chaque coupure fût faite sur une situa- < tion dramatique émouvante, laissant lintérêt ( suspens, aiguisant la curiosité du lecteur au point-' de lui faire désirer impatiemment la suite promîm J pour le prochain numéro.

Balzac, que cette poétique primiLive de l'art dn roman-feuilleton a dû bien faire rire, ne se jeta

donc pas au-devant de cette nouvelle forme de publication. Il savait à n'en pas douter que le jour n'était pas loin où les directeurs de feuilletons viendraient eux-mêmes le trouver pour solliciter son concours.

Ce jour arriva en effet, et, bientôt il fut un des fournisseurs attitrés de la Presse, du Siècle^ du Commerce et de plusieurs autres feuilles politiques.

Mais, il faut bien le dire, la masse des consommateurs de romans-feuilletons se montra fort rarement favorable à ses compositions, surtout à celles qui se distinguent le plus par la hauteur de la conception, la profondeur de l'observation, le fini de l'exécution.

C'est -ainsi que les Deux frères (depuis Un ménage de garçon en province dans la Comédie humaine), ce chef-d'œuvre à peu près parfait, — et plus tard les Paysans, furent l'objet de vives réclamations de la part des abonnés de la Presse, à plusieurs reprises pendant le cours de la publication.

Les abonnés du Siècle ne se montrèrent pas plus sympathiques pour ce merveilleux roman de Béatrix. ,

Si le mouvement de vulgarisation de la presse à bon marché, si parfaitement en harmonie avec la marche du monde moderne, avait appelé aux jouissances et aux enseignements de la lecture de nouvelles couches sociales, il ne lui avait pas été donné de former en même temps leur goût, de préparer leur éducation littéraire. Il s'ensuivait que cette masse de lecteurs à peu près inculte, obéissant aux entraînements de son tempérament, peut-être aussi quelque peu pervertie par ses précédentes

lectures, se laissait plus aisément séduire par les grossières fictions exposées avec un art brutal, par les récits rapides, mouvementés, mais dénués de toute observation morale, de toute portée philosophique, que par des études de mœurs, par des développements de caractères, superfluités qui avaient le ton, selon eux, d'entraver, de retarder l'action romanesque, seul objet de leur intérêt, de leur curiosité.

On connaît cette histoire d'un directeur de théâtre de province qui, voulant offrir au public d'une petite ville le régal de la Dame blanche, dont le titre était très populaire en ce moment, et n'ayant à sa disposition ni orchestre, ni chanteurs suffisants, imagina d'annoncer néanmoins le célèbre opéra-comique de Itoïeldieu en ayant soin d'ajouter sur son affiche une note ainsi conçue ; « La nlusique nuisant à l'intérêt de l'ouvrage, elle a été remplacée par un dialogue vif et amusant, » Cette combinaison, paraît-il, eut le succès le plus complet. Le fait est, en réalité, qu'il ne manque pas encore de gens en France parmi le gros des auditeurs d'opéras et d'opéras-comiques prêts à confesser de bonne foi que la musique les gêne pour entendre les paroles et suivre l'action de la pièce.

Les lecteurs de romans-feuilletons dont je viens de parlerressemblaient assez à ces dilettaoti qui souhaiteraient volontiers qu'on allégeât le Guillaume Tell de MM. de Jouy et Hippolyte Bis des inutiles fanfreluches musicales dont l'a surchargé le sieur Rossini I

Assurément, Daizac, malgré son ambition légitime de succès universel, demeurait, au fond, assez

indifférent à ces déconvenues et se contentait de rire des observations critiques, pour la plupart fort niaises, que lui transmettaient les directeurs de journaux.

Mais ce qui le touchait à cet égard, en raison de la nécessité où il se trouvait de faire produire à son travail le plus d'argent possible, c'est que, sur le bruit répandu de ces réclamations d'abonnés, ses libraires cherchaient à abuser du prétexte de cette défaveur pour obtenir de lui des réductions sur les prix qu'ils avaient à lui payer pour les publications en volumes de librairie.

Il aurait pu craindre aussi que les directeurs de journaux ne voulussent, sous le même prétexte, modifier les conventions stipulées avec lui. Mais, de ce côté-là, il était absolument tranquille. Il avait posé en principe partout où on l'avait appelé à apporter aux feuilletons le concours de son nom et de son travail, qu'il entendait se voir toujours payé par la caisse du journal au même prix que le plus chèrement rétribué des collaborateurs littéraires.

Or, on savait partout que rien au monde n'aurait pu le déterminer à diminuer quoi que ce fût de ses prétentions.

C'est ce qui fît que ce grand écrivain , si pénétré du sentiment de la justice, se rendit un jour chez Dutacq, alors directeur du Siècle^ pour lui dire à peu près ceci :

— Est-il oui ou non convenu entre nous que mes feuilletons me seront toujours payés par votre caisse au moins aussi cher que le sont ceux de vos romanciers les plus favorisés ?

— Certainement 1 et n'est-ce pas ce qui a lieu?

— Non vraiment I Vous me payez beaucoup moins que tous vos autres feuilletonnistes , notamment qu'Alexandre Dumas... Et je vais vous le démontrer.

— Voyons? dit Dulacq.

— Tous, reprit Dalzac, mettent dans leurs romans beaucoup de dialogues, très spirituels j'en conviens, mais souvent monosyllabiques et coupent leurs récits par de fréquents alinéas, ce qui donne, j'en tombe d'accord, de la vivacité, de la légèreté au style, tandis que moi, qui ne sais pas faire d'alinéas et couper en sept ou huit périodes la description d'un même objet, le portrait d'un même personnage, moi qui ne fais parler mes héros et même mes comparses que pour leur faire dire quelque chose, je vous livre des colonnes très compactes de ma prose. Il en résuite, qu'en ayant l'air d'être payé le même prix, je suis, par le fait, payé moitié moins puisqu'une colonne de moi contient à peu près le double des lettres et, par conséquent, du travail contenu dans une colonne de Dumas. Vous n'avez qu'à compter. . . Eh bien ! est-ce juste, cela? Vous savez si je suis équitable et coulant en matière d'intérêt; je ne fais aucune difiiculté de payer ma part des corrections et des surcharges typographiques que nécessite mon insupportable copie. Aussi, j'espère que vous allez bien vite trouver un moyen de réparer cette petite iniijuité qui me blesse bien plus dans mon amour-propre que dans mon intérêt pécuniaire, dont je suis toujours prêt à faire bon marché, malgré mes gros ennuis du moment...

Dutacq, qui était un homme assez juste aussi et qui, d'ailleurs, connaissait déjà assez bien son Bal-

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