‹ Balzac: sa vie-son œuvreChapitre 14 sur 38 · SA TIB · texte numérisé non relu

SA TIB

partie biographiqae, à signaler les faits culminants de son caractère et de son existence.

J'ai dit que la politique Favait ressaisi.

En effet, tout en projetant un voyage à Rome et à Naples dont les frais seront couverts par le prix d'un petit volume in-18, qu'il vient d'écrire en trois jours et trois nuits, — le Médecin de campagn^^ rien que cela, s'il vous plaît ! — il pose encore sa candidature à Angoulême ; et, dans le cas où il échouerait, comme il va avoir pour compagnons de son voyage en Italie madame de Castries et le duc de Fitzjames, il compte sur celui-ci, qui sera probablement élu dans deux collèges pour le recommander à celui des deux collèges pour lequel il n'optera pas.

« Je ferai ce beau voyage, écrit-il à sa mère, avec le duc, qui sera comme un pèrepoar moi. Alors, je serai en relation partout avec la haute société. »

Etre en relation avec la haute société, c'était une de ses grandes ambitions, je dirai plus, c'était peutêtre un des besoins de son génie, une des nécessités de l'œuvre entreprise.

Cette haute société qu'il a commencé à esquisser dans quelques-unes de ses Scènes de la vie pHvée, cette société qu'il a presque devinée grâce à sa merveilleuse puissance d'intuition de voyant, il veut l'étudier de près, vivre de sa vie, vérifier l'exactitude de son premier crayon, la justesse de ses premières touches, et c'est pour ce motif et, je crois, dans ce but pi^ofondément littéraire qu'il va prêter Tappui de son talent au parti légitimiste, lequel ne Taccueillera que comme auxiliaire, quoiqu'il ait l'espoir de devenir son guide et son chef.

C'est ce qui résulte d'une belle lettre écrite le mémo jour à madame Carraud pour lui aonoucer que n la Bataille va paraître, et quelque chose de mieux que la Bataille, un livre selon votre cœur, le ^fédecin de campagne, n

Remarquez bien qu'au moment où il se déclare légitimiste et se disiiosc comme tel à demander à Angoulême les suffrages des électeurs royalistes, il vient d'écrire le Mrdfcin de campagne, un livre qui, bien qu'il le proclanie bienfaisant et digne du prix Montyou, respirait, même dans son premier jet et avant qu'il le complétât par ses développements définitifs, les sentiments de la plus pure et de la plus haute démocratie et contenait des idées qui se rapprociient beaucoup de celles de certaines écoles socialistes.

Mais voici comment il concilie ses aspirations, ses idées, ses principes, avec le parti qu'il a pris, a non pas aveuglément, non point mû par aucune considération personnelle, ■

«Mon plan de pouvoir, écrit-il àmadame Carraud, mes idées sont saines et justes, je le crois du moins. Elles comportent beaucoup plus des vôtres que vous ne pensez. Seulement, je prends une route que je crois plus sûre pour arriver à un bon résultat. Vous ne voyez qu'une partie des intérêts, des choses, des personnes et des mœurs. Je crois voir tout et tout combiner pour un pouvoir politique prospère. Jamais je ne me vendrai. Je serai toujours, dans ma ligne noble, et généreux. La destruction de toute noblesse hors la Chambre des pairs; la séparation du clergé d'avec Rome; les limites naturelles de la France ; l'égalité parfaite de la classe moyenne,; la

reconnaissance des supériorités réelles; l'économie des dépenses, l'augmentation des recettes par une meilleure entente deTimpôt, Tinstruction pour tous, voilà les principaux points de mapolitique, auxquels vous me trouverez fidèle. Il y aura cohésion entre mes paroles et mes actions. »

Tel est le programme secret de Balzac.

Eh bien, jugez vous-même s'il ne se rapproche pas encore aujourd'hui en un grand nombre de points des desiderata des démocrates les plus avancés!

Et c'est au parti légitimiste qu'il va demander de lui ouvrir les voies pour arriver à la réalisation de ces grandes et fécondes réformes. Il ne dissimule pas toutefois qu'il ne doit pas les lui révéler.

<c Je vous parle à cœur ouvert, dit-il plus loin, parce que je sais que vous respecterez les secrets de ma pensée politique ; elle est de nature à me vouer à la haine de mon parti, s'il la connaissait. Mais il est impossible de la faire triompher sans la coopération, sans la conviction des chiffres. Je ne le trompe pas. Je crois que son existence est liée à la reconnaissance sans arrière-pensée des choses voulues par la nature des idées du siècle. »

Non certes, il ne le trompait pas, le parti légitimiste; sincèrement il croyait, il espérait le convertir aux idées, aux nécessités modernes.

Combien d'autres ont eu cette généreuse illusion de croire à la conciliation possible du principe royaliste avec l'esprit, les aspirations, les intérêts du siècle !

Pour ne citer que les plus illustres, Chateaubriand, Lamartine, Victor Hugo, n'ont-ils pas com-

mencé par mettre leur génie an serrice de ces principes ?

Ces trois grands hommes ont reconnu Tinutilité de leurs efforts, la stérilité de leur dévouement. Le premier s'est retiré fièrement sous sa tente en prophétisant avec un accent mélancolique, dans ses Mémoires d^outre-tchnbe^ l'avènement prochain de la démocratie.

Les deux autres se sont mis, sans marchander, au service des idées modernes et ont contribué puissamment à leur triomphe. La Postérité en tiendra compte à leur mémoire !

Combien de temps dura l'illusion de Balzac sur le parti légitimiste? Je ne sais. Le 9 octobre il écrit encore d'Annecy à sa mère :

a J'enverrai encore un article diU Rénovateur ; car, au prochain renouvellement de la Chambre, je veux être député. »

Mais, à la fin de ce mois, tout semble changé dans ses dispositions ; il renonce provisoirement à son voyage en Italie et écrit de Genève qu'il va reijtrer en France et est « bien mécontent de M. Laurentie », un des meneurs du parti royaliste, rédacteur en chef du Rénovateur.

Bientôt il est absolument reconquis par la littérature. Avant la fin de l'année, après un court séjour à Nemours, il s'installe à Paris, rue Cassini, d'où il écrit à madame Carraud, en février 1833 :

a II faut vous dire que je suis enfoncé dans un travail exorbitant. Ma vie est changée mécaniquement. Je me couche à six ou sept heures comme les poules ; on me réveille à une heure du matin, et je travaille jusqu'à huit heures ; je dors encore une

heure et demie ; puis, je prends quelque chose de peu substantiel, une tasse de café pur et je m'attelle à mon fiacre jusqu'à quatre heures ; je reçois, je prends un bain ou je sors; et, après dîner, je me couche. Il faut mener cette vie-là pendant quelques mois pour ne pas me laisser déborder par mes obligations*

« Le profit vient lentement, les dettes sont inexorables et fixes. Maintenant, il y a pour moi une certitude de grande fortune ; il faut encore Tattendre et travailler pendant trois ans ; il faut se faire, se corriger, mettre tout à l'état monumental, travail ingrat, non compté, sans profit immédiat.

a Je veux ma liberté, mon indépendance morale et pécuniaire ; à cette pensée, je sacrifie le monde sans aucun regret... »

Il est hors de doute qu'il sacrifie aussi ses visées politiques et surtout son affiliation au parti légitimiste pour se donner exclusivement à ce travail acharné qu'il a pratiqué durant presque tout le cours de son existence, et, parfois, dans des conditions encore plus absorbantes.

Jules Bandeau m'a conté, qu'à l'époque où il habitait le pavillon de la rue Cassini, Balzac, à un certain moment, s'enferma dans sa chambre, contrevents hermétiquement clos, rideaux parfaitement tirés, de façon à faire, dans cette pièce, une nuit permanente. Quatre bougies sur un candélabre l'éclairaient. Un joli feu de bois brillait dans la cheminée devant laquelle chauffait en permanence une cafetière. Une couchette de fer, une table carrée à tapis vert, un fauteuil, constituaient tout Tameublement.

Le grand romancier demeura cloîtré dans cette chambre pendant vingt-deux journées et vingt-deux nuits consécutives, sans prendre Tair extérieur, sans jouir de la lumière solaire, sans voir d'autre figure humaine que celle du domestique qu'il sonnait lorsqu'il éprouvait le besoin de manger, s'humectaût de temps à autre le gosier par quelques gorgées de café pur, se jetant sur son lit aux heures où le sommeil le terrassait et se maintenant dans Tignorance complète et voulue des faits extérieurs, de l'état du ciel, des heures qui s'écoulaient, du jour et de la nuit.

Il ne se délivra de cette captivité volontaire que quand il eut écrit le mot fin à la dernière page du manuscrit qu'il avait commencé au moment de son entrée en cellule.

De cette contention d'esprit prolongée, de cette concentration de pensée prodigieuse, dont aucun écrivain n'a, je crois, donné un autre exemple, était sorti un ouvrage complet en deux volumes in-octavo. Il me semble, si ma mémoire est fidèle, qu'il s'agissait du Lys dans la Vallée, ou du moins de la première version, destinée à la Reoue de Paris, et qu'il récrivit presque entièrement sur les épreuves.

Quoi qu'il en soit, au milieu de cette grande fièvre de travail qui Tagitait au moment où il écrivait à madame Carraud, en même temps qu'il achevait le Médecin de campagne, qui allait lui valoir tant de critiques et d'attaques, plus un inique procès et une condamnation pour avoir mis huit mois à le récrire et à en faire un chef-d'œuvre, en même temps qu'il préparait Eugénie Grandet, la Recherche de Vahsolu, etc., etc., une autre idée le préoccupait, celle de

Tinsuffisance du rendement pécuniaire que produisait le travail formidable auquelil consacrait sa vie.

Avez-vous remarqué celte petite phrase : « Le profit vient lentement » ? Oui, bien lentement, en effet, au gré de cet infatigable travailleur qui s'est donné la tâche colossale de dégager la responsabilité de sa famille en payant ses dettes personnelles et de se faire une fortune.

Et ne croyez pas que ce soit seulement l'idée mercantile et individuelle qui tracasse son. cerveau, déjà si remué par les nombreuses conceptions qu'il tient en gestation. Non, comme il n'est pas doué seulement d'une haute intelligence, mais aussi d'un cœur généreux et bien situé, au fond de la plupart des pensées qui se forment dans ce puissant esprit il y a une aspiration élevée, un intérêt général, collectif.

Il sent, il estime, il juge, cet homme, avide de justice avant tout, que la rémunération dévolue aux productions du savoir, de l'intelligence, de l'imagination, n''est pas conforme aux règles de l'équité distributive.

Il compare la fonction de l'écrivain, de l'homme de lettres aux autres fonctions libérales, et il lui semble que la société n'attribue pas aux travailleurs de Tintelligence, dans la répartition des avantages sociaux, une quotité suffisante et proportionnée à leur labeur et aux services qu'ils rendent.

Il étudie les industries, les commerces, les trafics interposés entre le producteur littéraire, scientifique et le consommateur ; il n'a point de peine, lui qui a été journaliste, libraire, imprimeur, à se rendre

compte de T énorme portion de profits qu'absorbent ces intermédiaires ; il suppute aisément et déplore la minimité de la part attribuée au savant, au penseur, k Técrivain.

Par lui-même il juge de la somme considérable de savoir, d'études, de volonté persévérante nécessaire à l'ouvrier de la plume, des nombreuses difficultés qui se dressent devant lui, du courage indispensable pour les vaincre ; il compai'e aux éléments de succès, si rares et si épineux pour l'artiste littéraire, les facilités dont jouissent les autres artistes» conservatoire, concours, expositions, débouchés multiples I Et il se dit qu'évidemment, il y a là un état de choses faux, inique, absurde dont la réforme la plus prompte s'impose.

Il réfléchit qu'autrefois poètes et gens de lettres^ s'ils étaient pauvres, vivaient des pensions royales ou des bienfaits des grands ; il se dit que la Constituante, en leur conférant la liberté et un faible rudiment de propriété intellectuelle, en les mettant face à face avec le Public, désormais leur seul bienfaiteur, n'a probablement pas suffisamment remplacé l'ancien état de choses ; il en conclut qu'il y a un problème à résoudre, une loi à découvrir qui corrige les vices de ce régime révoltant ; il veut la chercher; il espère la trouver ; mais, en attendant, il scrute les moyens propres à rapprocher l'écrivain du lecteur, à relever la dignité de l'auteur, à supprimer ou à transformer l'intermédiaire du cabinet de lecture, à améliorer la forme du livre, de façon à lui rendre accessibles les bibliothèques privées et publiques.

Déjà, grâce un peu à son Instigation, la librairie

de romans a renoncé aux horribles petits in-12 du temps de la Restauration pour adopter le format inoctavo, plus élégant.

N'est-ce pas, je crois, la Physiologie du mariage, publiée par cet intelligent et audacieux éditeur, Alphonse Levavasseur,quiainauguré cette réforme?

C'était une grande témérité que d'éditer ainsi un livre d'un auteur encore inconnu qu'on était allé chercher, pour traiter avec lui, dans sa mansarde de la rue Lesdiguières ?

Depuis, tous les éditeurs ont suivi ce mouvement. Balzac a exigé des siens l'in-octavo pour les Scènes de la vie privée, les Scènes de la vie pari" sienne, les Contes drolatiques, etc.

Mais, bientôt malheureusement, l'abus du mercantilisme va, par la mauvaise qualité du papier, la défectuosité de l'impression, la multiplicité des blancs, les conditions de la vente, faire de l'in-octavo de romans une marchandise aussi déplorable et aussi incompatible avec les bibliothèques respectables que pouvait l'être le vulgaire petit in-12.

Alors, comme je le raconterai tout à l'heure, Balzac, toujours initiateur, trouvera un nouveau remède à cette plaie nouvelle.

Avant cela toutefois, frappé du tort que fait à l'auteur de contes et de romans cette piraterie littéraire qui pratique ses exactions et ses rapines sous les formes de reproductions, de traductions, de contrefaçons françaises et étrangères, d'adaptations dramatiques, il jettera, dans la Revue de Paris, cet éloquent cri d'alarme qui porte la date du 1*' novembre 1834 et le titre de Lettre aux écrivains fran^ çais du dix-neuviéme siècle.

lOi BALZAC

Cette lettre est non seulement une des plus belles pages de son œuvre d'écrivain, mais aussi une des plus honorables, des plus grandes pages de sa vie d'homme, de citoyen. Elle respire la plus noble, la plus énergique passion pour la vérité, pour le bien, pour la justice.

Jamais avocat, jamais orateur plaidant pour une cause collective ou générale ne déploya plus de force de dialectique, plus de chaleur, plus d'âme que Balzac dans ce beau plaidoyer pro arts et focis, comme dit l'épigraphe.

Ce beau morceau sembla passer inaperçu de ceux à qui il s'adressait ; du moins les écrivains parurentils y rester insensibles.

En vain leur criait-il : Nous avons des droits moraux, humains, légaux, des intérêts qui sont communs entre nous; unissons-nous, associonsnous tous, citoyens de la République des Lettres, pour les faire valoir, les protéger, les défendre ! Si ce n'est pas au nom de la dignité de notre profession, de la vérité, de la sainte équité que vous voulez répondre à mon appel, que ce soit au nom de votre intérêt, de votre fortune, de l'avenir de vos femmes, de vos enfants, de vos familles I

Il pressentait, il devinait, il voyait déjà, ce grand laboureur des champs de l'avenir, les immenses bienfaits que sont destinés à produire pour les sociétés humaines les syndicats professionnels et le principe même de l'association I

En vain leur dit-il : Laissons de côté nos passions et nos intérêts politiques, nos petites jalousies personnelles, groupons-nous, réunissons-nous, nous tous qui tenons une plume et qui en vivons ou aspi-

rons à en vivre, pour causer de ce qui nous intéresse tous, l'exploitation, la propriété, le rendement des œuvres que produit notre cerveau, que façonne notre travail 1

Personne ne répondit. Tous feignirent de n'avoir point entendu. Les uns étaient attachés à des partis politiques qui ne leur laissaient point la liberté de s'engager dans une pareille campagne ; les autres étaient enchaînés par des traités avec des libraires ou des recueils périodiques dont une association fondée dans le but exprimé par la lettre aurait pu contrarier les intérêts.

Donc, tout le monde garda un silence prudent.

Toutefois le grain jeté par le puissant semeur ne resta pas complètement stérile. Il mit près de quatre ans à germer, et ce fut de ce germe que sortit en 1838 la Société des Gens de Lettres,

Il me parait incontestable, en effet, quoique Balzac ne soit pas compté parmi les fondateurs de cette société, — je crois qu'il était à Milan lors de la réunion du premier groupe, — que sa lettre aux écrivains français peut et doit être considérée comme une sorte de préface ou d'exposé des motifs de la création de ce syndicat professionnel et de ses premiers statuts, comme une introduction au code littéraire dont il a écrit la formule.

Certes la Société en question était loin, à son origine surtout, de réaliser tout ce que Balzac voulait obtenir d'une association générale des écrivains français. Il est probable que, s'il eût assisté aux premières délibérations, il eût voulu élargir considérablement le programme des fondateurs. Mais il n'en est pas moins vrai qu'il fut le premier inspira-

leur de l'idée à laquelle les écrivains français doivent le bienfait de posséder une institution qui a contribué puissamment à faire prolonger la durée de la propriété littéraire, à faire valoir leurs droits à peu près dans le monde entier au moyen de traités internationaux, — qui leur prête son concours dans les affaires litigieuses, fait des avances ou donne des secours à ceux qui sont gênés, leur' fournit le moyen de faire élever leurs enfants en leur attribuant des bourses gratuites dans les lycées et les collèges, enfin assure aux vieillards des pensions, modiques encore à présent, mais dont la quotité augmentera avec la prospérité de la caisse.

D'autres ont eu l'insigne honneur de donner un corps à ridée du grand penseur, de formuler quelques-uns dé ses rêves et d'imprimer la vie réelle à l'institution qui est sortie de leurs travaux et ils méritent d'en être proclamés les fondateurs. Mais on ne peut disconvenir, tout en glorifiant leurs noms et leur œuvre, que s'ils furent les Améric Vespuce de ce nouveau monde de l'Association littéraire, Balzac en fut le Christophe Colomb I

Je le répète, ce n'est pas encore tout ce que désirait Balzac. Dans son enfance et dans sa jeunesse^ il voyait souvent une vieille dame, amie de sa grand'mère, qui avait beaucoup connu Beaumarchais et aimait à évoquer les souvenirs de ce grand écrivain dramatique, qui avait été en même temps un lutteur si actif et si passionné (1).

(1) Beaumarchais fut incontestablement Tinitiateur de Pidée profondément équitable à laquelle TAssociation des auteurs dramatiques doit sa constitution et son admirable fonctionnement. C'est ce qui a fait dire à Sainte-Beuve que « la Société

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L'auteur de la Peau de Chagrin avait été enthousiasmé du rôle qu'avait joué Fauteur du Mariage de Figaro dans la question des droits d'auteur ; il aurait voulu être, pour tous les écrivains, les auteurs de livres au dix-neuvième siècle ce que Beaumarchais avait été pour les auteurs de pièces de théâtre, réussir à trouver et à établir le quantum de la part légitime due à l'écrivain sur le prix de vente de ses livres, de môme que Fauteur dramatique perçoit une part des recettes encaissées par les théâtres où se jouent ses pièces.

Etablir cette proportion, en assurer la perception par des procédés pratiques, simples, certains, infaillibles, là était le problème, là il est encore aujourd'hui en partie.

Ce dut être en en cherchant la solution que Balzac imagina le système dont il fut incontestablement, à mes yeux, Tinitiateur.

Voici comment le hasard me fit l'un des témoins de la naissance de ce système :

Un de mes camarades d'enfance, dessinateur distingué, qui est mort à peu de temps de là dans la fleur de la jeunesse et du talent, était cousin germain de Jules Sandeau, lequel habitait rue Cassini.

» des auteurs dramatiques constituée de dos jour» ne devrait » jamais seréuoir sans saluer le buste de Beaumarchais. »

Aujourd'hui il dirait probablement « la statue », et je prends la liberté de le dire pour lui. Or, Beaumarchais n*a point encore de statue à Paris, sa ville natale. 11 serait de l'honneur, je crois, de l'Association ou d'un de ses illustres et opulents membres de prendre ^initiative d^une souscription dans le but d'élever un monument à ce créateur de la fortune de tous. — Depuis 1890, année où cette note fut écrite, un concours a été ouvert par le Conseil municipal de Paris pour l'exécution d'un monument à Beaumarchais (octobre i891).

i08 BALZAC

Comme c'était alors pour tout jeune homme quelque peu frotté de littérature une grande curiosité que de voir, d'approcher de près Tauteur de la Peau de cha^ gririy j'accompagnais souvent mon ami chez son parent; mais je n'avais pas encore eu Theur de rencontrer le grand homme.

Un soir que nous faisions ensemble, mon camarade et moi, une partie de billard dans un café du Palais-Royal, tout à coup mon partenaire, en voyant deux messieurs quitter la table sur laquelle ils venaient de prendre une consommation et s'acheminer vers la porte de sortie, m'arrêta le bras au milieu de l'exécution d'un carambolage brillant et me dit :

— Tu vois bien ce gros bonhomme qui s'en va là, avec l'autre?

— Oui, eh bien?

— Tu peux le regarder attentivement, toi qui te plains toujours de ce que j.e n'ai pas pu réussir à te faire voir Balzac quand nous sommes allés rue Cassini. Maintenant tu l'as vu, c'est lui!

— Pas possible I m'écriai-je, frappé de l'inélégance du personnage.

— Rien n'est plus certain ; mais il a l'air plus calé chez lui, quand il a sa robe de. chambre.

(On sait que l'auteur de la Théorie de la démarchey qui savait être fashionahle quand il voulait, affectait, à ses heures, de sortir dans les toilettes les plus négligées.)

— C'est Balzac! répétai-je d'un air déçu, en le suivant des yeux ainsi que son compagnon.

— Mais, dis-je à mon ami, c'est curieux, je connais le monsieur qui est avec lui. Ou je me trompe

bien, ou c'est le libraire de la rue de Seine chez qui je suis allé le mois dernier de la part de ton cousin, pour causer d'un travail littéraire.

— Charpentier?

— Précisément.

Au même instant, comme nous reprenions notre partie interrompue :

— Tiens, dit mon ami, en courant à la table de marbre que les deux consommateurs avaient occupée, ils ont oublié un papier.

— C'est drôle! il n'y a presque que des chiffres, au crayon.

Et nous voilà»tous les deux à nous escrimer avec nos bons yeux de vingt ans pour tâcher de déchiffrer les espèces d'hiéroglyphes dont était couvert ce carré long de papier Bristol qui ressemblait à un feuillet arraché d'un calepin.

Ce qui me frappa d'abord, ce fut la répétition très fréquente des chiffres 3,5 — 35 — 350, etc. Puis, je remarquai deux lignes ainsi tracées :

D. d'à, 1,000 — 10,000 — 20,000 — 100,000111 350— 3,500— 7,000— 35,0001!! Enfin, une foule de mots abrégés F. g. — F. c. — Com. — P. — T. — Br. — Couv. — Pub. — Rem., avec des chiffres à la suite de chaque mot.

Comme nous nous étions inutilement creusé la cervelle l'un et l'autre sans réussir à y comprendre quelque chose, le lendemain matin nous courûmes chez Sandeau pour lui montrer le papier en question et tâcher d'obtenir de lui l'explication de cet étrange rébus.

L'auteur de Marianna ne parut pas beaucoup plus au courant que nous. Il s'empressa d'aller à la

chamtire de Balzac lui poïter notre trouvaille. Ce?lui-ci ne se donna même pas la peine devenir nous remercier.

Plus tard, lorsque parut le premier volume de Balzac dans le format grand in-18 jésus, Jules Sandeau, initié par soa illustre ami, nous fit comprendre que nous avions tenu entre, les mains ToBuf, pour ainsi dire, de la Bihliothèque, du format Charpentier et de cette combinaison ingénieuse qui consistait à attribuer à Fauteur le dixième du prix fort des livres publiés, soit trente-cinç centimes par exemplaire tiré.

C'est ce qui avait amemé Balzac^ à inscrire sur son devis au crayon les chiffres triomphants, suivis chacun de trois points d'exclamation: 100,000!!! 35,.000 ! ! ! — ce qui voulait dire que, pour un volume tiré à cent mille, Pauteur devait récolter trente-cinq mille francs.

Balzac estimait toujours que chacun de ses volumes, coté pour le public à un prix raisonnable et bien exploité, devait se vendre au moins à cent mille; et il avait peut-être iraison. Or, il avait tout prêts à entrer dans cefcte collection assez de romans et de nouvelles pour remplir urae quinzaine d'in-18. A raison de trente-cinq mille îrancs par volume, c'était plus de cinq cent mille francs qu'il aurait, à toucher avant peu de temps. La libération de ses dettes,. plus un commencement de fortune, quoi!

Mais un obstacle s'oppose à la réalisation de ce, beau rêve, qui date de 1838.. Cet obstacle vient des traités par lesquels il est lié envers plusieurs li-^ braircs, des ailaires qu'il a faites, en même temps qu'il écrivait ses beaux livres datés de 1834,. 1835^

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1836 : U Histoire des Treize ^ — Séraphita, — la jRecherche de VAbsolUf — la Femme de trente ans, — le Père Goriot, — le Contrat de mariage, — le Lys dans la valléCy — V I nterdiction, — le Cabinet des antiques, — la Vieille fille, etc., sans compter sa collaboration assidue, permanente à la Chronique de Paris, durant les neuf mois que vécut ce recueil, qu'il avait fondé.

Car il faut que je revienne un peu en arriére pour dire le plus brièvement possible ce qu'avaient été pour lui ces trois années de luttes et d'angoisses douloureuses et sans cesse renaissantes.

Il avait eu d'abord l'affaire Werdet.

Un jeune et entbousiaste éditeur avait été tellement fasciné par le génie et par la gloire de Balzac qu'il avait entrepris de désintéresser les six libraires qui exploitaient des ouvrages de lui et envers lesquels iï avait des engagements, dans le but ambitieux de devenir le seul éditeur de Balzac.

Lui-même a raconté au public dans un volume diffus,- rempli de contradictions et d'insinuations calomnieuses sur le caractère de son auteur favori, à quel degré d'affolement Tavait conduit son admiration passionnée pour le génie et pour la personne de l'auteur du Père Goriot.

A cette opération, compliquée du rachat de tous les exemplaires des divers ouvrages de Balzac restant dans les magasins de leurs divers éditeurs Werdet avait employé, non seulement son capital de fondation, mais encore l'argent qu'il avait pu se procurer^ar son crédit, qui était alors considérable sur la place de Pari^.

Werdet ne s'était pas borné à monopoliser tout le

Balzac. II avait voulu aussi, pour faire cortège à l'illustre ciief de file et grossir son catalogue, publier un certain nombre de livres d'auteurs plus ou moins connus qui jouissaient des sympathies de son grand homme. Sur la recommandation de Balzac le téméraire éditeur achetait et payait, en billets à longue échéance, tous les manuscrits qu'on venait lui offrir, pour peu qu'ils portassent l'apostille magique et irrésistible.

Or, Balzac a toujours eu la recommandation facile pour les jeunes auteurs en qui il reconnaissait un germe ou une promesse de talent. (Un écrivain, devenu célèbre depuis, me montrait un jour un car- Ion vert rempli de papiers timbrés et portant cette étiqiu:[Le ainsi libellée}: produit de mon premier roman. — Il y en a, me disait-il, pour trois mille deux cent soixante-trois francs soixante centimes, que j'ai payés pour frais de protêts, jugements, saisies, et cœtera, en remboursant les billets que m'avait souscrits Werdet pour prix de la première édition de mon premier roman... qui a eu, vous le savez, un grand succès. C'est pourtant grâce à la recommandation de Balzac qu'il avait consenti à m'édiler !

De cette disproportion entre ses ressources et le développement qu'il voulut donner à son entreprise il résulta que Werdet vit bientôt sa signature discréditée, qu'il devint impossible d'escompter ses billets, même d'obtenir des renouvellements et qu'un beau jour le pauvre grand Balzac se trouva sous le coup d'une prise de corps, ainsi qu'en témoigne un billet adressé à son ami de Belloy, qui habitait Poissy, pour lui demander un asile où il

puisse se soustraire aux recherches des gardes du commerce.

« Une chambre, le secret, du pain et de l'eau, accompagnés de salades et d'une livre de mouton, une bouteille d'encre et un lit, voilà les besoins du condamné aux travaux littéraires les plus forcés. »

Il avait eu encore, dans cette période, le chagrin moral et pécuniaire, les révoltes intérieures qu'inspiraient à son esprit avide de justice les adaptations théâtrales qui se pratiquaient journellement sur ses romans, dont on prenait non seulement les sujets mais encore les titres pour en faire des va\idevilles, qui rapportaient à leurs auteurs dix fois plus d'argent qu'il n'en avait obtenu de ses livres. Il y eut trois ou quatre Père Goriot, je ne sais combien d'Eugénie Grandet sous divers titres. Tel était le cynisme ou plutôt l'absence de sens moral chez ces auteurs qu'aucun d'eux ne pensa jamais seulement à lui demander l'autorisation de trafiquer de sa pensée et de son œuvre.

Précisément à Pépoque où il souffrait et gémissait le plus des iniquités de l'adaptation théâtrale et de la contrefaçon qui lui dérobaient la plus grosse part des profi.ts qu'il aurait dû tirer de ses conceptions et de ses compositions, quelques moisaprès son éloquente protestation adressée aux écrivains français il lui advint, par le fait môme de cette Revue de Paris où elle avait été publiée, cette aventure inqualifiable de l'impression à l'étranger du Lys dans la vallée avant sa publication en France. Il apprit que le Directeur de ce recueil vendait à une revue russe la faculté de publier ses œuvres en même temps qu'elles paraissaient à Paris et en expédiait

les premières épreuves à son correspondant avant toute correction d'anteur.

Or, Balzac, qui cherchait, dans tout ce qu'il écrivait, la perfection de la forme littéraire, avait l'habitude de remanier d'un bout à l'autre, sur les épreuves tirées avec de très grandes marges, les mots, les phrases, les chapitres dont souvent il intervertissait l'ordre, supprimant, ajoutant, çà et là, au gré des inspirations nouvelles que lui suggérait sa lecture, soit des développements à son idée principale, soit des traits caractéristiques aux physionomies de ses personnages, soit des incidents dramatiques au mouvement de l'action, animant le dialogue par des saillies piquantes, colorant ses descriptions, arrondissant ses périodes.

Il avait même, pour couvrir en partie les frais typographiques supplémentaires qu'occasionnaient ces longues et laborieuses corrections, abandonné une somme de cinquante francs par feuille de seize pages sur le prix de rédaction que lui payait la re- Tue.

Il était donc très probable que le texte définitif serait tout autre que celui du premier jet dont les épreuves étaient livrées.

En conséquence il y avait double méfait : — spoliation de Tauteur en vendant une propriété dont il n'avait cédé qu'une seule impression destinée aux abonnés de la revue exclusivement et dont il s'était réservé la libre disposition trois mois après la publication ; — trahison littéraire en livrant à la publicité un texte imparfait, une simple ébauche, qui ne devait être Texpression de la pensée de Tauteur qu'après une ou plusieurs revisions, et quand il au-

rait mis an bas son cachet définitif en donnant et signant le bon à tirer.

Aux plaintes indignées de Balzac le directeur répondit qu'il n'avait fait q\i'user de son droit! Alors la colère de Tauteur, en présence de cette méconnaissance outrageuse des lois les plus élémentaires de l'équité, ne connut plus de bornes; il voulut rompre toutes relations avec une maison où l'on professait de tels principes. Un procès s'ensuivit.

Je ne raconterai pas en détail les péripéties de cette affaire, dans laquelle il se trouva, par suite d'habiles artifices de procédure, que Balzac, partie lésée, devint défendeur, au lieu d'être demandeur. Cependant il obtint finalement gain de cause et vit ses engagements avec la revue résiliés.

Toutefois un des incidents de ce déplorable conflit lui laissa au cœur une amertume profonde. Plusieurs de ses confrères, quelques-uns hommes de talent et jouissant d'une certaine notoriété, l'avaient abandonné pour se grouper autour de son adversaire qui avait eu l'adresse de leur faire signer une déclaration publique en sa faveur.

Hélas 1 ce n'est ni la première, ni la dernière fois qu'on vit des citoyens de la République des Lettres méconnaître inconsciemment le sentiment de la Justice, trahir aveuglément leurs intérêts collectifs €t professionnels pour favoriser les prétentions et les manœuvres des féodalités de la librairie et des directions de journaux qui les exploitent et s'enrichissent à leurs dépens !

Il en sera ainsi jusqu'à ce qu'une bonne loi vienne régler les conditions normales de la propriété intellectuelle et établir dans des proportions

équitables les droits du créateur, de Tindustriel qui la met en œuvre et les droits même du public et de la postérité.

Je ne parle pas des vexations sans nombre, des blessures d'amour-propre occasionnées par les critiques acerbes, des attaques violentes, des épigrammes offensantes dont il fut Tobjet de la part des journaux sérieux ou satiriques que son adversaire avait trouvé aisément moyen d'ameuter contre lui en raison de son attitude à Tégard du parti légitimiste.

Cette attitude lui avait déjà aliéné une portion notable de la jeunesse républicaine de Paris, surtout celle qui affichait des prétentions littéraires et les manifestait par des créations de feuilles périodiques.

Léon Gozlan raconte, dans sa spirituelle, mais un peu fantaisiste étude, Balzac chez lui, qu'un petit journal d'étudiants publia un jour une caricature tellement injurieuse pour Tauteur de la Peau de Chagrin^ de qui elle travestissait outrageusement les mœurs chastes et réglées, qu'il se fâcha sérieusement et déposa au parquet du procureur du roi une plainte en calomnie, en se portant partie civile.

Il se décida à renoncer à la poursuite en comprenant qu'il fallait bien se résigner à subir les inconvénients inséparables de la célébrité.

Jugez de l'indignation de ce laborieux et austère penseur, qui considérait avec raison sa chasteté voulue et opiniâtre comme une des conditions hygiéniques de sa puissance de concentration intellectuelle !

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