‹ Balzac: sa vie-son œuvreChapitre 25 sur 38 · SCÈNES DE LA VIE PARISIENNE · texte numérisé non relu

SCÈNES DE LA VIE PARISIENNE

52. Histoire des Treize. — 53. Ferragus. — 54. La Duchesse de Langeais. — 55. La Fille aux yeux d*or. —

Ces trois scènes de la vie parisienne peuvent être groupées ensemble, quoiqu'il n'y ait entre elles aucun lien d'intérêt romanesque, aucun enchaînement biographique de personnages, non plus à cause du titre général et à physionomie cabalistique qu'elles portent toutes trois et de l'intervention de la société mystérieuse des Treize dans Faction de ces trois études qui sert à justifier le titre d'ensemble.

Que treize hommes appartenant à différentes classes de la société parisienne aient ligué ensemble leurs forces, leurs intelligences, leurs énergies individuelles, pour favoriser réciproquement contre les obstacles matériels et humains leurs ambitions, leurs convoitises, leurs passions ou leurs vices, là n'est pas l'intérêt de ce livre dramatique et émouvant. Ce qui relie les trois aventures dont il se compose, c'est que les deux dernières sont, pour ainsi dire, la contre-partie, l'envers de la pre^

mière et qu'elles aboutissent ainsi toutes trois à cette moralité commune : Ténthousiasme pour la vertu, rhorreur la plus profonde pour le vice.

Quelle séduction irrésistible, en effet, dans ce tableau si parfait de Tamour idéal et complet du bonheur absolu dans le mariage que présente Tadorable ménage de M. et madame Jules Desmarets !

Tendrese, passion profonde et réciproque, honnête fortune gagnée par le travail, tout leur sourit. Il faut, pour troubler cette pure félicité, qu'un jeune fat épris d'un amour platonique pour la jeune femme la voie entrer dans une maison équivoque, s'en autorise pour l'obséder, l'espionne, soit puni de cette curiosité malsaine par les tentatives que dirige contre lui l'association des Treize, qu'enfin il éveille la jalousie de son mari.

Combien il est touchant ce drame intime de la jalousie d'un mari qui n'a cessé ni d'aimer ni d'estimer celle qu'il espionne, et d'une femme coupable seulement d'avoir menti pour dissimuler ses visites à son père poursuivi et obligé de se cacher!

Le lecteur ne peut s'empêcher de pleurer avec M. Desmarets la mort sublime de cette adorable et vertueuse Clémence, qui succombe à la douleur d'avoir été soupçonnée.

Au milieu des détails navrants de l'enterrement, je remarque que Balzac prévoyait, dès 1833, l'insuffisance prochaine des cimetières de Pari« et se déclarait partisan de l'incinération des corps.

Bien différente est l'aristocratique duchesse de Langeais de cette exemplaire madame Jules, type de la vertu bourgeoise.

C'est la coquetterie poussée à ce degré où elle devient une dépravation du cœur et des sens, un véritable vice !

S'être fait aimer avec la passion la plus ardente et la plus profonde par un héros tel que le marquis de Montriveau pour se jouer de lui, n'est-ce pas la plus atroce des perfidies? faire encourager, assister ses manœuvres de coquetterie par la sainte intervention de la religion et du prêtre, n'est-ce pas le plus horrible des sacrilèges ?

Le châtiment qui atteint cette « Laïs intellectuelle », comme l'appelle Ronquerolles, en lui mettant au cœur l'amour le plus violent pour cet homme aussitôt qu'elle se sent méprisée de lui, est à la hauteur de son crime. C'est à peine si Ton trouve trop cruelle l'expiation qu-'ejUe subit pendant un séjour de sept années dans le couvent de Carmélites d'une île voisine de l'Espagne où elle s'est retirée.

Cependant, Montriveau la retrouve là ; il lui donne des témoignages de la fidélité persistante de sa passion; il veut l'enlever; mais au moment où, aidé de ses amis les Treize, il réussit à forcer les portes du couvent, il ne trouve plus qu'un cadavre. Elle a pu mourir heureuse en se sentant encore aimée I

La Fille aux yeux d'or expose une des aventures les plus curieuses delà jeunesse d'Henri de Marsay, le futur ministre.

Ce qui séduit en lui Paquita, la Fille aux yeux d'or, à la fois si naïve et si corrompue, c'est qu'il paraît avoir les beautés, les grâces, les allures d'une femme.

Quel talent, quelle adresse, quelle sobriété de moyens, quelle prudente réserve de style, dans

cette courte étude sur un des vices les plus abominables de rhumanité antique et moderne!

Quelle saisissante splendeur et quel mouvement dramatique dans Thorrible dénouement de cette tragique aventure !

On a vivement reproché à Balzac ce tableau très vrai, quoique exempt de crudités de langage, d'une dépravation, hélas! trop réelle à divers étages et à diverses époques du monde.

L'histoire nous dit que la garde qui veille aux barrières des palais n'en a pas toujours défendu les princesses les plus augustes !

On Ta taxé d'immoralité. Cependant il se dégage de cette œuvre une moralité très pénétrante, car elle inspire une répulsion profonde pour les perversités humaines ! — Puis, il faut se dire que Balzac tenait à peindre toutes les difformités morales et que la Comédie humaine n'eût pas été complète s'il n'y avait pas donné une petite place à ce vice innommable I

55. Les Employés ou La femme supérieure. — Cette étude si profondément creusée et si fine du monde administratif et bureaucratique, bien qu'écrite en 1838 (il y a un demi-siècle), porte encore un cachet absolument indéniable de vérité et d'actualité. On pourrait même dire que les abus signalés par l'auteur se sont multipliés et aggravés.

Le point de vue est si élevé, la pensée est si mûrement réfléchie, si nettement et si éloquemment formulée que les enseignements féconds de ce beau livre mériteraient de faire l'objet des sérieuses méditations des hommes politiques qui étudient ou

prétendent étudier le problème en apparence si ardu de la réforme administrative.

On dirait que les organisateurs des services administratifs dans la plupart des états de TUnion Américaine se sont inspirés des idées de Rabourdin pour constituer leur système. On pourrait croire aussi qu'Emile de Girardin a puisé à cette même source les pensées qui lui ont suggéré la conception et les développements de sa fameuse utopie gouvernementale : « Trois ministères seulement : ministre dirigeant," — ministère des recettes; — ministère des dépenses. »

Quant à la question de l'impôt et des modes de perception, on trouve aussi dans ce livre des aperçus qui ne sont pas moins dignes, surtout à Theure présente, de l'attention et des études des hommes d'Etat.

C'est peut-être dans cette composition, en apparence frivole et romanesque, que Balzac a le mieux mis en relief ses qualités de réformateur et d'homme politique. On peut en juger par la page que voici où sont résumées les vues de Rabourdin, le simple chef de bureau qui a rêvé de rendre un immense service à son pays :

« Mis à portée d'étudier l'administration française et d'en observer le mécanisme, Rabourdin avait opéré dans le milieu où le hasard faisait mouvoir sa pensée, ce qui, par parenthèse, est le secret de beaucoup d'œuvres humaines, et il avait fini par inventer un nouveau système d'administration. Connaissant les gens auxquels il aurait affaire, il avait respecté la machine qui fonctionnait alors, qui fonctionne encore et qui fonctionnera long-

temps ; car tout le monde se serait effrayé à l'idée de la refaire, mais personne ne pouvait se refuser à la simplifier. Le problème à résoudre était donc un meilleur emploi des mêmes forces. Dans sa plus simple expression, ce plan consistait à remanier les impôts de manière à les dim'inuer sans que TEtat perdît ses revenus, et à obtenir, avec un budget égal au budget qui soulevait alors tant de folles discussions, des résultats deux fois plus considérables que les résultats actuels. Une longue pratique avait démontré à Rabourdin qu'en toute chose la perfection était produite par de simples revirements. Economiser, c'est simplifier. Simplifier, c'est supprimer un rouage inutile : il y a donc déplacement. Aussi, son système reposait-il sur un déclassement, il se traduisait par une nouvelle nomenclature administrative. Là gît peut-être le secret de la haine que s'attirent les novateurs. Lés suppressions exigées par le perfectionnement, et d'abord mal comprises, menacent des existences qui ne se résolvent pas facilement à changer de condition... »

Puis, ce bout de conversation, lorsque Rabourdin poussé à bout par les taquineries, les rebuffades, les calomnies, les iniquités de toute sorte, s'est résigné à supprimer son mémoire et à donner sa démission :

Un député. — Vous n'aurez donc plus Rabourdin?

Des Lupeaux. — Il a donné sa démission.

Clergeot. — Il voulait, dit-on, réformer l'administration.

Le ministre (en regardant les députés). — Les traitements ne sont peut-être pas proportionnés aux exigences du service.

Dé la Brière. — Selon M. Rabourdin, cent employés à douze mille francs feraient mieux et plus promptement que mille employés à douze cents francs.

Clergeot. — Peut-être a-t-il raison.

Le ministre. — Que voulez-vous? la machine est montée ainsi, il faudrait la briser et la refaire. Qui donc en aura le courage? »

Combien de ministres royaux, impériaux, républicains, ont , prononcé cette phrase décourageante depuis cinquante ans !

Les amateurs de situations romanesques ont prétendu que cette étude manquait d'intérêt et de mouvement dramatique.

Pourtant que peut-on trouver de plus intéressant que cette lutte accidentée de Tintelligence, de l'étude, du savoir, presque du génie, contre la médiocrité intrigante, paresseuse, ignorante et incapable?

Hélas! si la médiocrité triomphe dans ce combat c'est que la réalité des faits ne permet pas un autre dénouement à ce drame, à la suite duquel les époux Rabourdin, qui en sont les héros, vont chercher et trouver le bonheur ailleurs que dans la gloire d'une réforme administrative.

Et quelle magnifique création que cette Célestine Rabourdin ! Qu'elle a de grâce, de goût, de haute probité, de génie d'âme, cette bourgeoise supérieure ! Avec quel esprit elle joue le prudent et roué haut fonctionnaire des Lupeaulxl

Assurément, s'il n'y a pas un drame émouvant dans ce tableau de mœurs bureaucratiques, il y a la plus amusante, la plus piquante, la plus actuelle, la plus profonde des comédies. Les profils, les sil-

houettes de tous ces hommes de bureau sont tracés avec une si grande finesse, une si rare, une si précise vérité de dessin que la plupart de leurs traits caractéristiques se reconnaissent encore chez leurs successeurs d'aujourd'hui.

On le sait, du reste, hélas I la vieille machine bureaucratique et administrative est encore debout ; elle a résisté au Temps, ce grand useur de toutes choses, elle a résisté aux révolutions, aux progrès accomplis dans les sciences et dans la politique l Elle a résisté, grâce à cette puissance incalculable qu'on appelle la force d'inertie, à toutes les tentatives, à tous les besoins de réformes?

Aurions-nous par hasard, à défaut du problème du Mouvement perpétuel, résolu celui de la Routine perpétuelle, dont le mécanisme administratif serait le type le plus achevé?

Faudra-t-il longtemps encore dire comme Voltaire : « Celui qui tente de réformer un abus trouve d'abord pour adversaires ceux qui vivent de cet abus ? »

56. Sarraslne. — Ce simple récit d'une trentaine de pages, qui laisse deviner, plutôt qu'il ne la raconte, une anecdote très scabreuse, est écrit avec une délicatesse et une réserve de style prodigieuses. On peut le considérer comme le pendant, sinon comme l'envers de la Fille aux yeux d'or,

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