‹ Balzac; ses idées socialesChapitre 5 sur 37 · MISÈRES PAYSANNES 2S · texte numérisé non relu

MISÈRES PAYSANNES 2S

Pauvreté n'est pas vice, dit un ancien proverbe. Aussi bien ne s'agit-il pas ici, à proprement parler, de la pauvreté', mais de la misère. Et si l'on trouve parfois des gens qu'une indigence cruelle n'empêche pas de résister à toutes les se'ductions du mal, que pouvons-nous en conclure si ce n'est que leur he'roïsme n'est pas le lot commun de l'humanité'? En règle ge'ne'rale, l'observation de Balzac n'est que trop fonde'e; si le bien-être et l'aisance n'entraînent pas force'ment la vertu, ce qui est e'vident, il n'en est pas moins vrai que l'exercice normal de la vertu exige, non pas pre'cisément le bienêtre et l'aisance, mais, d'après un enseignement de saint Thomas rappelé par Léon XIII, un minimum suffisant de biens (i).

% II, une scène assez curieuse où Balzac nous présente un certain vagabond nommé Mouche, qui est, selon lui, la vraie « personnification de l'indigence. »

(i) C'est dans l'Encyclique sur la Condition des ouvriers que Léon XIII a formulé cette doctrine, dont voici l'expression, empruntée à saint Thomas d'Aquin lui-même : « Pour bien vivre, il faut à l'homme deux choses : l'une, et c'est la principale, consiste à agir vertueusement, car c'est la vertu qui fait bien vivre; l'autre, secondaire et pour ainsi dire instrumentale, est d'avoir une part suffisante des biens corporels dont l'usage est nécessaire à l'exercice de la vertu... L'Etat doit s'employer à ce qu'il y ait une somme suffisante des choses nécessaires pour bien vivre. » — « Ad bonam unius hominis vitam duo requiruntur : unum principale, quod est operatio secundum virtutem (virtus enim est qua bene vivitur); aliud vero secundarium et quasi instrumentale, scilicet corporalium bonorum sufficientia, quorum usus est necessarius ad actum virtutis... Requiritur ut per regentis industriam necessariorum ad bene vivendum adsit sufficieiis copia... * De regimine principum, lib. I, cap. xv.

.^ II. — Les responsabilités.

Evidemment, ceux dont on essaie d'étudier ici, d'après Balzac, la condition, ne constituent dans la classe des paysans qu'une plus ou moins notable minorité; mais la seule existence de cette minorité nous révèle dans le peuple tout entier une désorganisation profonde dont Balzac, très hardiment, a cherché et noté les causes.

« Ah ça ! que faites-vous dans vos salons, vous autres (i) ? » répondait un jour, à la comtesse qui avait osé le réprimander, quelque vagabond incivil. Celui-là n'était donc pas de ceux qui ont la fierté de penser, comme ce loyal républicain des Paysans, que « le peuple doit donner l'exemple aux riches. » Il traduisait pourtant, à sa manière, la pensée intime de Balzac : c'est que le mal commence à se répandre dans la société de haut en bas, en

( I ) Les Paysans.

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attendant que, tôt ou tard, les classes e'ieve'es voient remonter d'en bas et se retourner contre elles les conse'quences des doctrines qu'elles professent et des exemples qu'elles donnent.

En effet, Balzac ne s'est pas lasse' de montrer dans l'attitude de Taristocratie et surtout de la bourgeoisie, l'origine première des erreurs et des fautes qui caractérisent, au point de vue religieux, moral, économique, les partis antisociaux. « Comment voulez-vous que les masses deviennent religieuses, répétait un de ses personnages, si elles voient l'irréligion au-dessus d'elles (i)? » Et comment, insistait un autre, deviendront-elles jamais respectueuses du bien d'autrui si elles voient le droit de propriété violé par ceux mêmes qui sont, tout les premiers, intéressés à s'en constituer les intègres gardiens? Lorsque, par exemple, « des paysans ont fait deux lieues pour aller à leur ouvrage et qu'ils reviennent bien fatigués le soir, s'ils voient des chasseurs passant à travers les champs et les prairies pour regagner plus tôt la table, croyez-vous qu'ils se feront un scrupule de les imiter?... Quel sera le délinquant : celui qui travaille ou celui qui s'amuse (2) ? »

(i) Le Curé de village,

(2) Le Médecin de campagne.

Car, de ce qu'une propriété' est petite, il ne s'ensuit aucunement qu'on puisse ne pas la respecter. « Le château, le champ, la chaumière, l'arbre sont également sacre's, dit le Médecin de campagne, et le Droit ne s'augmente ni ne s'affaiblit par les différentes valeurs des propriéte's. » Que dis-je ? une injustice dont un pauvre est la victime cause tôt ou tard un dommage grave aux riches ; elle sert à fomenter la guerre sociale : guerre des faibles contre les puissants où ce ne sont pas les puissants qui gagnent la victoire finale et décisive. Quand c'est le pouvoir politique lui-même qui donne cet exemple et cède à cette tentation, c'est, pour tout un pays, une source perpétuelle d'agitations et de révoltes ; cela est fort bien observé : « Les gens auxquels le pouvoir est momentanément confié n'ont jamais pensé aux développements nécessaires d'une injustice commise envers un homme du peuple. Un pauvre obligé de gagner son pain quotidien ne lutte pas longtemps, il est vrai ; mais il parle, et trouve des échos dans tous les cœurs souffrants. Une seule iniquité se multiplie par le nombre de ceux qui se sentent frappés en elle. Ce levain fermente. Ce n'est rien encore; il en résulte un plus grand mal. Ces injustices entretiennent chez le peuple une sourde haine envers les

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supériorités sociales ! Le bourgeois devient et reste l'ennemi du pauvre ; le vol n'est plus un délit ou un crime : c'est une vengeance. Si, quand il s'agit de rendre justice aux petits, un administrateur les maltraite et filoute leurs droits acquis, comment pouvons-nous exiger, de malheureux sans pain, résignation à leurs peines et respect aux propriétés ? »

On pense bien que Balzac n'a pas restreint son enquête à des faits de ce genre et d'une importance, en somme, secondaire. Il les signale, mais ne s'y arrête pas. Avec quelle inlassable patience, au contraire, il montre dans le mépris du travail utile le principe de tout le mal et flétrit, dans l'oisiveté et la spéculation, la double forme de l'usure !

« Son fils bien-aimé ne savait rien faire, écrivait-il un jour d'un de ses personnages ; mais, comme il le destinait à l'état de propriétaire, il le laissa croître en richesse et en sottise (i). »

Ce n'est pas à dire, évidemment, que la richesse et la sottise marchent fort bien ensemble, ni que les grandes fortunes soient des fiefs à l'usage des fainéants, des incapables ou des sots; mais Balzac avait sa manière à lui de fustiger ceux qui ne voulaient faire autre

(1) Un ménage de garçon.

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chose que de toucher leurs rentes et ne cherchaient pas, au surplus, un emploi intelligent de leur existence.

Et il ne les condamnait pas sans raison. « Pour le peuple, e'crit-il dans le Médecin de campagne, le droit de vivre sans travailler constitue seul un privilège. A ses yeux, quiconque consomme sans produire est un spoliateur. » Ce me'decin, homme d'ide'es et d'audace, était lui-même, sans doute, de cet avis, car il de'clarait, sans plus de de'tours : « La vie des oisifs est la seule qui coûte cher ; peut-être même est-ce un vol social que de consommer sans rien produire. »

C'est qu'il y a deux manières de porter aux inte'rêts de la communauté' humaine un pre'judice coupable : la première, en refusant d'apporter à la formation de l'avoir social sa part obligatoire de coopération et de travail personnel ; la deuxième, en s'appropriant par des moyens injustes une part de la richesse due au travail d'autrui. « Les bourgeois volent au coin du feu, opine durement un paysan, c'est plus profitant que de ramasser ce qui traîne au coin des bois (i). »

(0 On trouvera aux Documents, | m, quelques textes de Balzac bien significatifs sur la spéculation, l'agiotage et leurs conséquences sociales.

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Or, il n'est pas rare qu'une socie'te' indulgente aux crimes notables et notoires soit cruelle aux plus insignifiants délits quand ils ont pour auteurs des pauvres. Devant ce traitement si dissemblable la colère s'amasse au cœur du peuple ; et si longtemps qu'elle tarde à s'exprimer, elle ne reste jamais sans effet, ni sans interprète. Il traduisait bien les pense'es de ses pareils, ce personnage misérable et violent des Paysans qui osait dire au « seigneur » de son village : « Eh bien, ça finira mal! Vous serez cause de quelque mauvais coup. Je viens de voir votre garde, ce gringalet de Vatel, qui a failli tuer une pauvre vieille femme pour un brin de bois. On fera de vous un ennemi du peuple, et l'on s'aigrira contre vous dans les veille'es ; on vous maudira tout aussi dru qu'on be'nissait feu madame !... La male'diction des pauvres, monseigneur, ça pousse ! et ça devient pus grand que le pus grand ed'vos chênes, et le chêne fournit la potence... Personne, ici, ne vous dit la partie : la p'ià, la parité ! »

Chose e'trange et tout à fait caractéristique ! le même avertissement reparaît plus tard, dans le même livre, sur les lèvres du curé qui, en voyant avec quelle froide réserve on accueillait ses projets apostoliques, se disait à lui-même :

« Mon Dieu, si votre volonté' sainte est de de'chaîner les pauvres comme un torrent pour transformer les socie'tés, je comprends alors que vous abandonniez les riches à leur aveuglement 1 »

§ III. — La guerre sociale.

Cette guerre sociale, que faisaient e'galement craindre l'apathie des uns et la misère des autres, Balzac s'effrayait de voir qu'elle e'clatait de'jà sous lesliuspices du Code.

S'il est vrai que les lois successorales « influent incroyablement, comme l'a écrit Tocqueville, sur Te'tat social des peuples (i) », et si elles exercent, comme l'a dit Le Play, « l'action la plus directe et la plus e'nergique sur tous les autres e'ie'ments de l'organisation des socie'te's (2) », on comprendra le soin que Balzac mit à les e'tudier. C'est au partage égal I et force' des biens qu'il s'en prend. Il n'est assurément pas le seul, parmi les penseurs sociaux de ce siècle dont l'avis compte, qui s'en soit nettement déclaré l'adversaire; mais on peut dire qu'il est avec Le Play, et avant lui.

(i) La Démocratie en Amérique, I. III, ch. ii. {2) La Réforme sociale, 1. I, ch. ii, | (8.

le plus grand et celui dont Targumentation est la plus riche et la plus vigoureuse.

Le vrai coupable, à ses yeux, c'était, ni plus ni moins, le code Napole'on.

Il faut lire ce re'quisitoire qu'il e'crivait (Louis Lambert) vers i832 :

« Le Code, que l'on regarde comme la plus belle œuvre de Napole'on, est l'œuvre la plus draconienne que je sache. La divisibilité' territoriale poussée à l'infini, dont le principe est consacré par le partage égal des biens, doit engendrer l'abâtardissement, de la nation, la mort des arts et celle des sciences. Le sol trop divisé se cultive en céréales, en petits végétaux; les forêts et, partant, les cours d'eau disparaissent; il ne s'élève plus ni bœufs ni chevaux. Les moyens manquent pour l'attaque comme pour la résistance. Vienne une invasion, le peuple est écrasé : il a perdu ses grands ressorts, il a perdu ses chefs. Et voilà l'histoire des déserts ! »

Ce n'est pas une, mais dix et vingt fois que Balzac a entrepris de montrer l'action néfaste de cette loi tout individualiste. Il a vu venir de loin tout un peuple qui., grâce au Code, partagerait, émietterait la grande propriété et anéantirait ainsi la propriété même. Les terres se morcellent entre les mains des nobles, et

passent par une e'volution fatale aux mains des bourgeois auxquels ce morcellement même les rend accessibles; de plus en plus divise'es et réduites à « des moitiés, des tiers, des quarts, des dixièmes de centiare », elles arrivent enfin aux paysans qui les subdivisent encore jusqu'aux dernières limites du possible.

« Vous allez voir cet infatigable sapeur, ce rongeur qui morcelle et divise le sol, le partage et coupe un arpent de terre en cent morceaux, convié toujours à ce festin par une petite bourgeoisie qui fait de lui, tout à la fois, son auxiliaire et sa proie. Cet élément insocial créé par la Révolution absorbera quelque jour la bourgeoisie, comme la bourgeoisie a dévoré la noblesse. S'élevant au-dessus de la loi par sa propre petitesse, ce Robespierre, à une tête et à un million de bras, travaille sans jamais s'arrêter, tapi dans toutes les communes, intronisé au conseil municipal, armé en garde national dans tous les cantons de France par l'an i83o(i)», — et aujourd'hui, par surcroît, déclaré souverain !

Voici, d'ailleurs, un exemple typique : « La commune d'Argenteuil, observe Balzac dans le Curé de village, compte 38.895 parcelles de

( 1 ) Les Paysans, Avant-propos.

terrain, dont plusieurs ne donnent pas quinze centimes de revenu!.... On a des proprie'taires de quinze, de vingt-cinq centimes de revenu ! » Et, par surcroît, « le paysan ne rend rien de ce qu'il a conquis. Une fois que cet ogre a pris un" morceau de terre dans sa gueule toujours be'ante, il le subdivise tant qu'il y a trois sillons. Encore alors ne s'arrête-t-il pas ! Il partage les trois sillons dans leur longueur, comme monsieur vient de vous le prouver par l'exemple de la commune d'Argenteuil. »

Balzac ne peut en parler froidement : en artiste qu'il est, il tremble pour l'avenir de l'art : « Mon Dieu, comment ne comprendraiton pas que les merveilles de l'art sont impossibles dans un pays sans grandes fortunes ! » Il faut l'entendre plaisanter « les fabriques de calicot et les plates inventions de l'industrie moderne... Quelles habitations, quels beaux ouvrages d'art, quelles étoffes broche'es d'or laissons-nous? Les jupes de nos grand'mères sont aujourd'hui recherche'es pour couvrir nos fauteuils. Usufruitiers égoïstes et ladres, nous rasons tout et nous plantons des choux là où s'élevaient des merveilles ! »

Que faire, en effet, avec toutes ces parcelles ? Chacun les exploite comme il peut, sans avoir égard aux intérêts généraux de l'agriculture et

du pays. De là, « ces trompeuses merveilles enfante'es par ce que d'imbéciles économistes nommem la petite culture, le résultat d'une faute politique à laquelle nous devons de porter l'argent français en Allemagne pour y acheter des chevaux que notre pays ne fournit plus, une faute qui diminuera tellement la production des bêtes à cornes, que la viande sera bientôt inabordable, non pas seulement au peuple, mais encore à la petite bourgeoisie. » Et comme le paysan « n'a pas d'autre passion, d'autre désir, d'autre vouloir que de mourir propriétaire », il économise. Ils sont trois millions de familles, au moins, qui amassent, et donc qui « enterrent annuellement cinquante francs et soustraient ainsi cent cinquante millions au mouvement de l'argent. » Et puisque les paysans, paraît-il, mettent environ sept ans à se réserver de quoi payer un champ, c'est donc onze cents millions, ou peu s'en faut, qui « dorment »> ainsi sept années, improductifs. « Mais, comme la petite bourgeoisie en enterre bien autant et se conduit de même à l'égard des propriétés auxquelles ie paysan ne peut pas mordre, en quarantedeux ans, la France perd les intérêts d'au moins deux milliards, c'est-à-dire environ cent millions «n sept ans. » Et, ô rêves de Perrette, que

n'eût-on pas fait avec tous ces millions ! Le paysan joue donc à qui gagne perd : en e'conomisant de cette façon, « le prole'tariat se prive lui-même de six cents millions de salaires. »

La proprie'te', dès lors, n'est plus qu'un mot vide et un « non-sens. » Si encore elle aidait à vivre ! Mais, loin de suffire à l'entretien de ceux qui la détiennent, elle contraint ces « propriétaires-mendiants », dont la richesse nominale fait ressortir mieux la pauvreté' re'elle, là recourir aux emprunts hypothécaires; elle introduit dans les campagnes l'usure vorace qui les trouble et les épuise ; elle sacrifie la terre à l'argent ; elle en fait la victime-née du veau d'or et de ces « forbans », les usuriers.

Ne voit-on pas la prise facile qu'auront par là, sur les terriens grands ou petits qui souffriront le plus de ce désordre, les prédications révolutionnaires? Et ne sera-ce point le communisme qui, sous une forme ou sous une autre, bénéficiera le dernier de ces malheurs publics et privés ?

Pour l'empêcher d'en bénéficier, et pour résister à l'action diverse et combinée des pauvres, des riches et du Code lui-même, Balzac a dit nettement ce qu'il souhaitait qu'on fît.

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