CHAPITRE II
LES SUPÉRIORITÉS SOGIAIiES
§ I. — Comment elles se forment.
C'est à ce qu'il appelait, d'un nom caractéristique, les « Supériorités sociales » que Balzac confie comme un office propre et un devoir d'état, le soin de la réforme sociale. Formées de tous ceux que leur intelligence ou leur fonction élève, par une ascension naturelle et forcée, au-dessus des autres, elles n'ont pa§ l'inflexible rigidité des aristocraties de naissance; elles recueillent dans leur sein quiconque en est^ digne, et ne réservent les premiers rangs qu'aux meilleurs. Comme telles, elles correspondent assez exactement à ce que
Le Play nomma plus tard les « Autorite's sociales. »
C'est en effet dans la noblesse, dans la bourgeoisie et dans le peuple que Balzac prend, indistinctement, ses re'formateurs les plus actifs. Il ne leur demande pas leurs titres, mais leurs services ; seule, leur capacité' de se dévouer les classe. — Ici, c'est une grande dame, la comtesse de Montcornet, qui, dans la campagne où elle re'side, organise l'assistance par le travaiU(i)^ là, c'est un me'decin, originaire d'une famille plus modeste mais fort aise'e, qui rêve de devenir et qui devient, selon sa propre expression, « une sœur de charité pour tout un pays (2) » ; ailleurs, c'est une fille de paysans enrichis, Mme Graslin, qui se dit : « Je suis ne'e du peuple, et veux retourner au peuple (3) », et qui fait de cette parole sa règle de conduite.
Une pense'e franchement chrétienne les inspire tous et les soutient. On se tromperait,
(i) Les Paysans. — « Ils donnaient du chanvre à filer et payaient la façon; la comtesse faisait ensuite fabriquer de la toile avec ce fil, pour faire des torchons, des tabliers, de grosses serviettes pour la cuisine et des chemises pour les indigents. Le comte entreprenait des améliorations qui voulaient des ouvriers, et il n'employait que ceux des communes environnantes. »
{2) Le Médecin de campagne.
(3) Le Curé de village.
si l'on ne s'attendait à rencontrer chez eux qu'une religiosité vague, toute en imaginations romanesques et en formules sentimentales. Leur religion, au contraire, est précise et bien de'finie, puisqu'elle repose sur les ve'rités les plus essentielles ; elle est ferme et sincère, puisqu'elle les porte au sacrifice d'eux-mêmes. Ils ont le sens social et, comme ils disent, « le sens divin de la religion catholique. » Voici, en quelques mots, leur doctrine : « Il est une conviction dans l'homme, celle de sa chute, de son pé^e', d'où vient partout l'ide'e des sacrifices et du rachat. La mort du Rédempteur, qui a racheté le genre humain, est l'image de ce que nous devons faire » nous-mêmes (i). De ce fait, de ce dogme central, une importante conséquence se dégage : la nécessité pour tout chrétien de s'associer personnellement à l'œuvre de l'Homme-Dieu et, puisqu'il a concouru à la chute, de concourir aussi au relèvement de l'humanité. Comment ? En tâchant de prévenir ou de réparer les suites de la faute originelle, et les troubles qu'elle a causés, an point de vue intellectuel, moral et matériel, dans la vie
(1) Le Curé de village. — Nous avons inséré in extenso, aux Documents, | iv, la très curieuse exhortation au devoir social que Balzac met sur les lèvres d'un de ses curés, et dont ces quelques lignes sont extraites.
sociale. Ignorances, douleurs, indigences : il n'est rien qui ne relève de l'action bienfaisante et re'demptfice des chre'tiens; sur tous ces points chacun doit, dans la mesure de sa fortune, de son talent, de sa fonction, contribuer à la restauration intégrale de l'ordre, et travailler au bpnheur complet des autres.
Tel est l'enseignement des réformateurs sociaux de Balzac : il faut voir de quelle manière il est compris, appliqué et tout spécialement adapte' à la solution du problème agraire.
§ II. — Comment elles agissent :
le devoir social des propriétaires.
Si Balzac a flétri les propriétaires qui « se laissent vivre et mourir », et s'en tiennent là, on ne s'étonnera pas qu'il loue ceux qui agissent, et qu'il les y encourage. Ils ne sont, à ses yeux, des bénéjiciers qu'à la condition d'être des bienfaiteurs. Leur devoir est d'offrir aux autres les moyens de participer, eux aussi, au bien-être élémentaire et même à l'aisance. Comment ? Non seulement en se constituant les « aumôniers des pauvres », mais aussi, et surtout, en occupant les ouvriers et en leur donnant, ce qui est pour tous une condition normale de l'existence, la faculté de vivre de leur travail. Devoir impérieux, notons-le bien, et qui est la formule même et la loi des rapports sociaux : qui le transgresse paie sa faute de sa bourse ou de sa tête ; ceux-là perdent justement leurs privilèges qui ne
s'acquittent pas des obligations que le privilège impose.
La première de ces obligations, la bienfaisance suprême et normale qui est utile à tous,
I qui sert à tout, c'est le travail, encore une fois,
' -et toujours le travail.
« Le proprie'taire qui emploie son temps à /corriger un simple vice d'exploitation dans une <:ommune fait à son pays autant de bien que peut en faire le meilleur médecin : si l'un roulage les douleurs de quelques hommes, l'autre panse les plaies de la Patrie. » Voilà donc, dans le Médecin de campagne, du patrio-
\ tisme comme il faut, et qui repose la pensée. Que de fois Balzac l'a répété, et sous combien de formes ! « Celui qui fertilise un coin de terre, a-t-il écrit, qui perfectionne un arbre à fruit, qui applique une herbe à un terrain ingrat est bien au-dessus de ceux qui cherchent des formules pour l'humanité. » Car, au moins, il ne s'égare point en de vaines rêveries, et il connaît le résultat de son effort. Et justement, le Curé de village, d'où sont tirées ces lignes, est la démonstration par le fait « du bien qu'un propriétaire peut opérer » sur ses terres -« en y résidant. » Encore faut-il qu'il y réside. Sinon, le meilleur « curé » du monde ne parviendra jamais à faire comprendre à des villa-
geois « les grandes choses qui re'sulteraient pour la paroisse de la présence d'un riche charitable, en expliquant que, les devoirs du pauvre étant aussi étendus envers le riche bienfaisant que ceux du riche l'étaient envers le pauvre, leur aide devait être mutuelle. » S'entr'aider dans le travail et par le travail, c'est le principe, la grande loi de l'assistance fraternelle. Balzac aimait à revenir sur cette idée : « Si chaque propriétaire vous imitait,, fait-il dire à l'un de ses personnages des Paysans, demeurait sur ses terres et y faisait le bien que vous faites sur les vôtres, il n'y aurait plus, je ne dis pas de pauvres, car il y en aura toujours, mais il n'existerait pas un être qui ne pût vivre de son travail. »
Qu'on examine l'un après l'autre les réformateurs sociaux de Balzac. Si variés que soient les entreprises auxquelles ils se livrent et les résultats qu'ils obtiennent, on reste frappé de l'unité très visible de leur méthode générale et de leur but. — Il nous suffira donc ici, pour avoir leur secret, d'en interroger un seul : celui-là répondra pour tous.
Choisissons pour type ce médecin qui est sans contredit le plus ingénieux et le plus dévoué d'entre eux, et dont l'effort est le plus complet qu'ait jamais tenté un héros de Balzac
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pour améliorer la condition des paysans et relever les campagnes.
C'est religieusement que cet homme, après avoir un moment pensé à se faire moine, se voue à l'état de médecin, « le dernier, déclaret-il, de tous ceux qu'un homme pense à prendre dans son pays. » Et, par un sentiment bien chrétien, il choisit, pour y exercer son action, le plus misérable des villages qu'il connaît. Il a près de trente-cinq ans lorsqu'un jour," après un pèlerinage à la Grande-Chartreuse, il vient s'y établir.
Là, il travaille d'abord à mériter, par ses services personnels et les soins gratuits qu'il donne aux pauvres, la confiance des paysans. Il la gagne si bien qu'un jour il devient leur maire. Cette charge ne devait pas être, pour lui, une sinécure, mais un moyen nouveau de bien faire et de se dévouer. Il le montre bien. Il avait jusque-là pu observer qu'un groupe de miséreux très connu de lui était, pour le pays tout entier, un foyer d'ignorance et de corruption. Il s'en prend donc à eux pour commencer. Il fait construire, sur des terrains communaux, des « maisons neuves » ; et, après les avoir décidés non sans peine à quitter leurs masures, il les y installe. Il joint à ces maisons des champs qu'il faudra qu'ils cultivent. La
commune possédait des bois dont la valeur « put suffire à payer le prix des terres et celui des maisons. »
De cette double ope'ration, le me'decin attendait de pre'cieux résultats : il leur procurait du travail et leur donnait « le sentiment de la propriété », en même temps que des propriétés effectives. Par là, il les relevait à leurs propres yeux et les anoblissait en leur assurant une indépendance honnête. « Deux ans après avoir tenté de si grandes petites choses, racontait-il plus tard, tous les pauvres ménages de ma commune possédaient au moins deux vaches et les envoyaient pâturer dans la montagne... Tous avaient insensiblement grandi. Le plus mal partagé était celui qui n'avait que son jardin, ses légumes, ses fruits, ses primeurs à cultiver... Vous rencontrerez bien encore des malheureux dans notre canton ; j'en vois certes trop ; mais personne n'y mendie, il s'y trouve de l'ouvrage pour tout le monde. »
On pense bien que le médecin, pour en arriver là, n'épargne ni les sacrifices ni la peine. Pendant qu'il construit deux fermes modèles pour « enseigner par l'exemple les utiles méthodes de l'agriculture moderne », pendant qu'il multiplie les prêts gratuits d'argent pour aider les pauvres gens à acquérir
leurs instruments de travail, il rencontre dans le curé un auxiliaire intelligent et ze'le'. Sous l'influence perse've'rante et ferme de ce dernier, les mœurs géne'rales s'ame'liorent en même temps que les conditions mate'rielles ; l'e'tat mental de la population se transforme ; et, chose alors inouïe dans ce village, le me'decin ne rencontre aucune opposition lorsqu'il demande de bâtir « une e'cole gratuite et le logement d'un instituteur primaire », d'orner l'e'glise et de rendre habitable le presbytère. Tout le monde en arrive à savoir lire et e'crire ; et, s'il reste encore des malhonnêtes gens, on se les montre du doigt (1).
(i) Dans les Paysans, Balzac préconise exactement la même méthode. Voir aux Documents, | v : Un « bon » propriétaire.