CHAPITRE PREMIER
Des histoires publiées sur les congrégations de AuxUiis. • — Importance du manuscrit de Paul V. — C'est bien la doctrine de Molina qui a été officiellement déclarée indemne de toute censure. — Avant de discuter les systèmes, il faut établir clairement le sens des dogmes. — Le dogme de la liberté a été exprimé par Soto. — Question à ce sujet.
Le R. P. Gayraud, dans les articles qu'il a publiés sur le thomisme dans La science catholique^ m' ayant fait l'honneur de s'occuper beaucoup de mon livre : Banes et Molina (1), le savant directeur de cette Revue a bien voulu m'inviter à présenter mes observations.
La première est un remerciement sincère que
(1) Bahes et Molina, chez Rctaux et Bray. Prix : 3 fr.
j'offre au R. P. Gayraud, pour avoir détruit une assertion de Sarpi, au sujet d'une prétendue discussion entre dominicains au concile de Trente. J'avais eu soin de citer cet auteur, tenu de tous pour suspect, afin qu'on n'attachât point à son récit plus de valeur qu'il ne méritait. Mais j'aurais dû formuler plus clairement mes réserves. Pour parler franc, j'ai eu tort de citer un tel Tionime. J'en fais publiquement mon mea cidpa^ et je ne veux présenter d'autre excuse que la prémotion physique qui m'a prédéterminé in sensu composito. Désirant avant tout la vérité, je serai reconnaissant à quiconque me signalera de semblables erreurs, et je regrette que le R. P. Gayraud, qui s'est longuement dépensé sur ce point particulier, ne m'ait pas indiqué les autres taches de mon récit. Je ne doute pas de son zèle à les avoir recherchées.
Qu'il puisse exister dans mon livre des inexactitudes, j'en ai fait d'avance l'aveu implicite, en déclarant que je me contentais de résumer l'ouvrage du P. Schneemann, jésuite, qui, la plupart du temps, s'appuie sur une ancienne histoire du P. Liévin, autre jésuite! — Œuvre de parti! dira-t-on avec une légitime défiance. — Peut-être, mais il sera équitable d'en dire autant du récit du dominicain Serry, seul connu actuellement par l'autorité qu'on lui attribue dans plusieurs théologies classiques. Faire entendre les deux cloches
au lecteur indifférent à la gloire de tel ou tel ordre : voilà le but que nous nous sommes proposé.
Il me paraît que ce but est complètement atteint, et je veux bien souscrire à la conclusion suivante, telle que la propose le Pv. P. Gayraud : « Ni le dominicain Serry, ni le jésuite Liévin, ni ceux qui les ont copiés ne méritent foi entière (1). » Mon vœu serait qu'on imprimât en lettres majuscules cette déclaration du savant dominicain, en tête de toutes les éditions de Billuart, dont on inonde la France. Ainsi donc, il n'y a plus à suivre Billuart dans ses fameuses explications pour défendre contre un décret pontifical l'authenticité des prétendus actes des congrégations de Anxiliis. Ainsi, on peut ne pas se rendre à la puissante argumentation du même auteur, pour démontrer que la bulle condamnant Molina est déjà revêtue de toutes les formalités canoniques qui lui donnent force de loi, sauf la promulgation toujours différée, mais toujours espérée. Encore une fois, tous ces épouvantails pour la piéié des séminaristes doivent être relégués dans un musée de curieuses antiquailles. Ne serait-il pas honorable aux thomistes de publier une nouvelle édition expurgée de leur auteur favori, où l'on remplacerait toutes les citations de Serry par un document
(1) Thomisme et Molinisme, p. 26.
authentique, découvert par le P. Schneemann, et sur lequel on fait généralement silence? Je veux parler du récit rédigé par Paul V lui-même au sujet de la conclusion des congrégations de Auxiliis. Aucune théologie sérieuse ne peut désormais omettre une pièce aussi capitale (1).
Le R. P. Gayraud était trop impartial pour se laisser aller à une telle omission. Il parle longuement de ce document, tout en paraissant s'étonner que je l'appelle « un joyau » . Et pourtant : c'est un manuscrit dont personne ne soupçonnait l'existence; — qui fait le jour sur une question historique débattue depuis deux siècles et demi; — qui émane de la main d'un pape manifestant
(1) A ma connaissance, ce document n'a encore été reproduit intégralement en France que dans mon livre, Banes et Molina, et dans un article du P. Baudier : Revue des Sciences ecclésiastiques.
Note nouvelle. On trouve maintenant en appendice dans Thomisme et Molinisme le document de Paul V. Mais on rencontre, à la page 78, cette note étrange : « L'authenticité de ce document ne paraît pas à tout le monde bien solidement établie. Je le prends pour ce qu'il vaut. » On s'étonnera peut-être que le R. P. Gayraud, qui s'est étendu avec érudition sur la discussion des textes thomistes, n'ait pas réservé quelques lignes pour nous indiquer, au moins sommairement, les raisons qui font douter de l'authenticité du document découvert par Schneemann. Il court risque que sa phrase si vague ne soit prise pour une simple insinuation... par réticence.
une délibération décisive qu'il avait scellée luimême du plus profond secret. Quel érudit refusera le titre de « joyau » à un tel document?
J'en conviens : je ne suis pas un érudit, et le R. P. Gayraud a bien compris que, dans ma pensée, il s'agit d'un (c joyau » théologique. Mais c'est là ce qui l'étonné. En effet, après avoir médité longtemps dans le silence cette fameuse pièce, on a enfin découvert qu'elle est plus à l'honneur de Banes que de Molina ! Voyez donc : « deux opinèrent violemment contre Banes et sa « prédétermination, tandis que les quatre autres (( se montrèrent plus inclinés pour le sentiment « des Pères de l'ordre de saint Dominique (1). »
A la vérité, on est bien obligé de convenir que de ces deux adversaires, l'un est Bellarmin, qui affirma « que la prédétermination physique était de Calvin et de Luther » ; l'autre est Duperron, qui ajouta « qu'elle avait été condamnée à Trente dans la sixième session » et que Banes méritait la censure plus que Molina, Mais le R. P. Gayraud connaît l'adage : 7ion numerantur sed ponderanlur^ et il trouve ces deux témoignages bien légers. Quoi! s'écrit-il dans une page très éloquente, l'illustre jésuite a-t-il parlé « sérieusement et de sang-froid » lorsqu'il excuse les dominicains par l'ignorance des livres des hérétiques?
(1) r/iom. et iîolin., p. 79.
L'auteur des Co?itrovet'ses avait-il oublié que les dominicains ont été les premiers à résister au protestantisme ? Ne se souvenait-il plus da cri de Luther : Toile Thomam et dissipabo Ecclesiam? — Quant à Duperron, on s'en débarrasse par une historiette de Serry devant laquelle je dois m'incliner sans mauvaise grâce, puisqu'on me la renvoie en place de celle de Sarpi, mais qui entache honteusement la mémoire du prélat français. Je laisse ces deux cardinaux aux prises avec le défenseur de Banes. Aussi bien, Duperron et Bellarmin sont, comme on dit, assez grands pour se défendre tout seuls.
Cependant, ne prenons pas le change sur l'importance du manuscrit de Paul V. Il n'y a qu'un intérêt historique à connaître l'avis particulier de chaque cardinal, ou même l'opinion personnelle du pape. L'intérêt théologique se concentre sur la décision pontificale. Or cette décision renvoie Molina des fins de l'accusation. Grâce au témoignage de Paul V, il est actuellement incontestable qu'on reste libre dans l'Église de suivre Molina, et qu'il n'y a pour décider entre sa doctrine et celle de Bafies, rien que la force des raisons, et le temps, che è gran giudice et censore délie cose, disait Paul V pour se débarrasser de cette affaire. Voilà pourquoi j'ai appelé le document découvert par le P. Schneemann un véritable « joyau ».
Je m'étais figuré, en effet, que, depuis cette découverte, personne n'oserait plus contester à Molina sa place au soleil. Mon ingénuité comptait sans l'ardeur traditionnelle des bannésiens à ressaisir leur proie.
Le R. P. Gayraud y parvient par un très habile mouvement tournant. « Il est certain, dit-il, (( que le livre de Molina ne fut pas condamné « par l'autorité du Saint-Siège » : voilà l'aveu arraché par le document. — « Mais si l'auteur ((. échappa à une condamnation solennelle, qu'ad- « vint-il de ses doctrines (1)? « : voilà pour annoncer la savante évolution. — Sur ce, on commence par me citer, pour bien établir la différence avouée entre le congruisme de Suarez et le molinisme de Molina, et on conclut triomphalement : « Le congruisme n'est donc pas le molinisme » : voilà le pivot solide pour appuyer le mouvement tournant. — Alors on n'a plus qu'à m'emprunter : 1° un texte de Paul V qu'on travaille habilement; 2" et surtout un texte du P. Acquaviva déclarant que les jésuites ont défendu le congruisme dans les congrégations de Auxiliis. Le mouvement tournant
(1) Thom. et Molin., p. 26.
a réussi ; il n'y a plus qu'à démasquer la batterie : « Serait-il illogique de conclure que le moli- « nisme recula devant ses adversaires et qu'on (' passa condamnation sur lui dans les congré- « gâtions? )>... Il reste. démontré que ce n'est pas le molinisme pur, « mais le congruisme seul, « qui a été défendu par les jésuites dans les « congrégations de Aiixiliis, et qui a résisté, « dit-on (1), au choc des thomistes »... et ailleurs : « Il reste donc encore un nuage sur le système de « l'auteur de la Concorde^ et les thomistes pour- « ront encore dire qu'il n'est pas tout à fait clair « que le « pur molinisme » n'a pas été jugé (( digne de censure et sur le point d'être con- (( damné (2). » — C'est fait : voici en l'an de grâce 1889, ce pauvre Molina de nouveau capté par les rets bannésiens. Mais peut-être qu'un simple rat suffira pour rompre quelque maille du filet.
J'appelle d'abord l'attention du lecteur sur cette phrase captieuse : « Molina jugé digne de censure et sur le point d'être condamné. » — Qu'entend-on par ce mot : jugé ? Veut-on dire que les commissions chargées d'examiner son livre l'ont
(J) Thom. et Molin., p. 33. — Ce « dit-on » est, pour le coup, un joyau. Si ni molinisme ni congruisme n'ont certainement résisté au choc des thomistes, qui donc a arrêté l'élan de leur attaque?
(2) Ibid., p. 82.
par trois et quatre fois déclaré cligne de censure, et qu'il fut un moment où une condamnation parut imminente? Dans ce cas, il est « tout à fait clair » qu'il en a été ainsi. Personne ne l'a reconnu plus haut que moi, car je pense avec Bellarmin que Molina n'a échappé à la condamnation que grâce à l'infaillibilité pontificale.
Mais on ne l'entend pas ainsi, et l'on désire bien par ces insinuations imprimer au molinisme une tache indélébile. Il a été jugé (1) digne de censure : donc il est digne de censure! — Il a été sur le point d'être condamné : donc il est co7idamnable! Eh bien, qu'on me permette de le dire (car la patience échappe en face de cette placidité avec laquelle les bannésiens répètent toujours les mêmes insinuations sans tenir compte des faits), l'induction précédente est un raisonnement sournois. De grâce, maintenons, pour le passé comme pour l'avenir, ce principe du droit naturel, qu'un prévenu n'est pas un condamné, et qu'un accusé absous par un jugement légitime rentre en pleine possession de son titre d'innocent.
Car, n'en déplaise aux modernes bannésiens, c'est bien le livre de Molina qui a été accusé, jugé, absous. Il en est de l'ingénieux mouvement tournant du R. P. Gayraud comme des arguments
(1) Jufjé est un mot bien habilement choisi, à cause de son double sens.
— iode Billuart; les faits lui donnent un démenti formel.
Que le P. Acquaviva ait essayé de circonscrire le débat sur le terrain de la grâce efficace, c'est un fait que nous racontons sans nous faire prier ; mais l'histoire ajoute que les bannésiens exigèrent et obtinrent que la discussion porterait sur tout le livre de Molina. Pour ne citer ici que de bons auteurs, je renvoie le lecteur à Billuart [scientia média historiée impugnatata) . S'agit-il dans tout son récit d'autre chose que du livre même de Molina? Qu'on lise encore Serry, le grand historien des bannésiens. On y verra que le procureur général des dominicains déclara que l'accusation n'avait été intentée quau seul Molina^ et qu'en vain les jésuites tergiversaient pour changer l'état de la question. Mais sans recourir à ces vieux témoignages plus ou moins contestables, interrogeons le document authentique dont on tire tant d'inductions défavorables à Molina. Et puisque le lecteur ne possède probablement pas le document entier, contentons-nous des extraits qu'en a faits le R. P. Gayraud.
« Le cardinal d'Ascoli, dominicain, demanda « qu'on approuvât purement et simplement la « censure des hl proj^ositions extraites du Livre « de Molina. Mais le cardinal Giuri fut d'avis « qu'il fallait étudier mieux cette affaire, et le « cardinal Bianchetto, qu'on examinât encore si
« Molina e?îseigne en réalité les /i2 propositions. « Le cardinal Arrigone jugeait qu'il n'était pas « bon de suspeiidre le Livre de Moliiia, bien « qu'il l'eût d'abord pensé (1). »
Le R. P. Gayraud a écrit ces lignes, et il nous invite à croire que, dans cette solennelle délibération, il ne s'est agi que du choc entre congruisme et thomisme, et « qu'on passa condamnation sur le livre de Molina » ! — Une telle conclusion tirée de telles prémisses, c'est un argument historique à la façon de Billuart.
Quant à moi, j'avais tiré des mêmes faits une tout autre conclusion, et je la soumets au lecteur pour qu'il choisisse à son aise.
« Chaque parti prétendait rester sur un terrain favorable et provoquait l'adversaire à y porter la lutte. Clément VIII trancha le différend en faveur des dominicains, et les discussions s'établirent sur toute la doctrine de Molina. Son livre fut donc retourné dans tous les sens; chaque phrase, chaque mot furent examinés comme à la loupe par des yeux ennemis. Puis-je regretter une rigoureuse inquisition qui a tourné finalement à la gloire de Molina? Son livre est le seul, on peut bien le dire, qui ait eu cet honneur d'avoir été soumis par le Saint-Siège à un examen répété jusqu'à satiété, d'avoir été discuté pendant quatre-vingt-cinq
(1) ThoDi. et Molin., p. 79.
séances en présence du successeur de saint Pierre, et d'être sorti d'une telle épreuve, sans un blâme, sans une correction quelconque. Si jamais on peut suivre une doctrine inoffenso pede, c'est bien celle d'un tel livre (1).. »
Il serait à désirer que les thomistes prissent enfin leur parti de ne plus se faire une place à part dans l'Eglise. Ils invoquent papes et conciles pour asseoir leur chaire sur le dos des autres théologiens, et lorsque ceux-ci se plaignent un peu vivement de leur position gênée, ils les rappellent aimablement à la douceur d'un saint Bonaventure !
Qu'il soit donc établi une bonne fois que le concile de Vienne ne consacre pas leur système de la matière et de la forme, et que l'autorité ecclésiastique voit du même œil Molina et Banes.
Le R. P. Gayraud ne semble pas disposé à de telles concessions. Il reste fidèle à l'ancienne tactique d'identifier ce qu'on appelle le thomisme avec la doctrine de saint Thomas, afin de pouvoir plus facilement identifier le thomisme avec la doctrine catholique. Dans un avant- propos
(1) Voir Banes et Molina, p. 4.
largement écrit, il nous montre d'abord la question de la prédestination tourmentant les plus grands esprits jusqu'au jour où le dominicain saint Thomas « accomplit le plus beau coup de génie qui ait encore été fait (1) ». A partir de ce jour, le thomisme s'avance majestueusement à travers les siècles reconnaissants, jusqu'à cet autre jour « où, sur le déclin du seizième siècle, une théorie nouvelle parut ».
Une autre théorie que le thomisme! quel déclin pour un siècle! — Lue théorie nouvelle! quel crime! Dénoncer une telle témérité est œuvre opportune; car voici qu'au déclin du dix-neuvième siècle, quelques religieux d'un ordre auquel n'appartient pas Molina, tentent de faire entrer l'apologétique dans des voies nouvelles. J'avoue, pour ne parler qu'en mon nom personnel, que j'admire sincèrement ce zèle confiant dans la vérité, mais le R. P. Gayraud me semble fuir en tout les nouveautés. En effet, produire les textes où Molina vante la nouveauté de son système,, sans rapporter l'expUcation si simple et si théologique du non nova sed fiove, c'est là un procédé qui n'est pas nouveau. — Passer sous silence les témoignages des auteurs dominicains qui accusent Banes de nouveautés, pour n'avoir pas à les discuter : ce n'est pas nouveau. — Syllo-
(1) Thom. et Molin., p. 19 et suiv.
gistiquer l'histoire pour transformer un fait blanc en un fait noir : ce n'est pas nouveau (1). — Mais que sont de pareilles vétilles pour troubler la majesté du thomisme, dont la marche pompeuse rappelle involontairement le vers :
Ast ego, quœ Divum inceclo regina, Jovisque Et soror et conjux.
Aussi bien, rencontrant sur le passage du cortège un quidam qui ne se dérange pas, le R. P. Gayraud s'écrie fièrement qu'il faut (( déblayer le terrain devant le thomisme (2) » .
C'est aussi mon avis. Oui, déblayons le terrain, non pour une procession de reliques, mais pour un champ clos où combattront Bailes et Molina, comme deux preux qui font appel à leur seul bon droit.
Déblayons bien le terrain. Les bannésiens, on le sait, ont eu la constante charité de rappeler les jésuites à leur sainte obhgation d'enseigner le congruisme. Le R. P. Gayraud aurait cru faire une innovation, s'il avait omis de nous demander : <( Pourquoi le molinisme pur a-t-il été abandonné
(1) On m'attribue un portrait flatteur du bannésianisme. Mais, dans le passage cité, on consei'S'e le mulier formosa, en omettant le desinii in piscem. Cette omission est imputable à la négligence de l'imprimeur chargé de reproduire mon texte entier. J'engage donc le lecteur à comparer. {Thomisme et Molinisme, p. 117, et Banes et Molina, p. 109.)
(2) Science catholique, Jnars Me9, p. 217.
par les confrères de son auteur (1)? n Je pourrais lui répondre d'un seul mot : c'est pour avoir enfin la paix avec les confrères de Banes. Mais j'aime mieux lui faire observer qu'il lui répugnerait autant qu'à moi de faire s'entredéchirer deux ordres religieux pour Tamusement de la galerie. Donc, qu'il ne soit plus question entre nous ni de jésuites ni de dominicains. Aussi bien, qu'importent aujourd'hui au public les traditions de tel ou tel ordre? On ne pose plus que cette question : Où est la vérité? Un nommé Baîies, d'une part, un nommé Molina, d'autre part, prétendent la posséder. Qu'ils le prouvent dans un champ clos, on leur fournira des épées de même longueur, avec égal droit à l'offensive.
Prévoyons tout. Peut-être le Pv. P. Gayraud refusera-t-il de confier au seul Banes la cause du bannésianisme. Il s'agit, dira-t-il, du molinisme et du thomisme; donc à Molina de se défendre contre saint Thomas. Tactique habile, qui oppose à un simple théologien le docteur déclaré ofliciellement le patron de toute l'École.
Mais nous voilà relancés dans une question
(1) Thom. et Molin., p. 81.
préjudicielle : « le thomisme est-il la doctrine de saint Thomas? » Il faut donc encore déblayer le terrain. Le R. P. Gayraud s'en est chargé. Dans une demi-page lestement et agréablement écrite (1), il se débarrasse : et des livres où M. Lesserteur s'est employé à étudier scrupuleusement les textes de saint Thomas, et des articles où le P. Baudier démontre que le R. P. Dummermuth ne parvient pas à une démonstration complète, et de l'opuscule où le cardinal Pecci, fervent disciple de saint Thomas, établit, pièces en mains, que saint Thomas n'a jamais soutenu la prédétermination thomistique. Ce procédé pourrait paraître sommaire si le R. P. Gayraud ne nous avertissait pas ailleurs que « son inten- (( tion n'est pas d'exposer aux lecteurs de la « Science catholique une aride dispute d'éco- « les (2) ». C'est bien, mais il en résulte qu'il nous reste toujours loisible de contester que le thomisme soit l'œuvre de saint Thomas.
Voilà pourquoi, dans mon livre, j'avais opposé Banesà Molina. J'avais cru, d'une part, que Banes est accepté par ses confrères comme un légitime champion du thomisme; et d'autre part, les textes
(1) Thom. et Molin., p. 40.
(2) Science catholique, mars 1889, p. 216. — Il semble, à en juger par ses articles, que le R. Pèi'e n'évite les disputes d'école que pour la défense et ne craint pas de les prodiguer pour Vattaque.
de ce théologien m'avaient semblé d'une clarté qui ne se prête pas à une double interprétalion (1). A vrai dire (car ma bévue au sujet de Sarpi me rend circonspect), je déclare n'avoir pris ces textes de Baîïes que dans le livre du P. Schneemann. Peut-être sont-ils apocryphes? ou tronqués? ou dénaturés? peut-être leur sens trop dur doit-il être mitigé par d'autres passages? J'adjure le R. P. Gayraud d'éclaircir mes doutes à cet égard. Quoi qu'il en soit, je suis loin de regretter qu'on fasse intervenir le Docteur Angélique dans cette discussion, et je crois avoir témoigné suffisamment de mon admiration pour sa doctrine (2). Je ne crains pas trop pour mon modeste Molina, qu'on fasse descendre dans l'arène saint Thomas, car j'ai lieu de penser que le géant tendra la main au pygmée. Bien plus, je réclame que les conditions du tournoi soient conformes aux lois de l'argumentation théologique, telles que les a édictées saint Thomas d'après saint Augustin (3). Il sera donc bien entendu qu'il ne s'agira pas d'écraser sous le poids d'un nom,
(1) Voir Banes et Molina, depuis p. 80 jusqu'à p. 100.
(2) Métaphysique des causes, d'après saint Thomas et Albert le Grand, par le P. Th. de Régnon, in-S" de 758 pages. Retaux et Bray.
(3) Alios (auctores) ita lego, ut quantalibet sanctitate doctrinaque prîepolleant, non ideo verum putem, quod ipsi ita senserunt vel scripserunt. {Summ. theol. I. q. 1, a. 8, ad 2™.)
mais de faire valoir les bonnes raisons d'un docteur. C'est là, en effet, un des plus beaux enseignements de saint Thomas.
Si l'on eut toujours appliqué cette règle de bon sens que la parole d'un homme vaut surtout par la raison qu'elle contient, on eût banni des écoles bien des disputes inutiles. Trop souvent, on a bataillé sur quelque phrase isolée du contexte, chacun tirant à soi la pensée de l'auteur pour lui faire dire ce qu'il n'a nullement songé.
Le Pi. P. Gayraud nous en fournit un exemple remarquable. Ma méprise était une trop bonne aubaine pour que je m'en tirasse à petit compte. Non seulement le Révérend Père a constaté que le récit de Sarpi n'avait aucun fondement dans les actes du concile de Trente, mais il veut le convaincre d'absurdité, en prouvant que Soto pensait comme Banes. C'est un coup de maître, car il peut s'écrier : « Ne voit-on pas le théologien dominicain '< qui travailla à rédiger les décrets de la sixième « session, entendre, expliquer, défendre ce canon « contre les luthériens, d'après les principes, avec (( les distinctions des thomistes (1)? »
(1) Thom. et Molin., p. 100.
Il réunit donc certains témoignages pour prouver que Molina ne pensait pas comme Soto, et il termine par un texte du célèbre dominicain, qu'il fait suivre de cette triomphante exclamation : « Est-ce assez clairement, assez énergiquement « thomiste? »
Chose étrange! J'ai lu et relu ce fameux texte, et je n'ai pu m'empêcher chaque fois de m' écrier : (( Est-ce assez clairement, assez énergiquement moliniste! »
Faisons juge le lecteur qui n'a aucune de nos préoccupations systématiques. « Au moment même, dit Soto, que Dieu concourt avec moi, je suis libre de refuser d'agir. En effet, étant mù librement, je puis, au sens divisé, ne pas agir, et alors le concours de Dieu cessera; mais au sens composé, il répugne que Dieu agisse sur moi et que je n'agisse pas. »
Ce qui me frappe d'abord dans ce texte, c'est que le mot de « prédétermination » cher aux bannésiens n'est pas prononcé, et que Soto emploie le mot de « concours n cher aux molinistes. Ce qui me frappe surtout, c'est l'affirmation que l'homme sous l'action actuelle du concours divin, fait quelquefois cesser ce concours. Illo tune temporis momento quo Deus mecum concurrit,... dum libère moveor, possutn in sensu diviso non agere, et tune cessabit concursus Dei. Ainsi, d'après Soto, il dépend de l'homme sous
l'influence actuelle de la cause première souverainement efficace, de refuser d'agir et de faire cesser cette influence nécessaire à Tacte. Les bannésiens admettent-ils une telle doctrine? Je les conjure de le dire; car nos querelles seraient bien vite accommodées.
Quant à moi, je comprends très bien et j'admets la distinction du sejis divisé et du sens composé comme l'entend Soto. C'est ainsi que l'influence de la lumière est nécessaire à l'acte visuel, et cependant au moment même où la lumière concourt à cet acte, je suis libre de refuser de voir. En effet, je puis au sens divisé ne pas voir en fermant les yeux, et alors le concours de la lumière cessera; mais au sens composé, il répugne que la lumière agisse sur moi et que je ne voie pas. Est-ce à cela que se réduit la note assez obscure du R. P. Gayraud sur le sens divisé et le sens composé? Je serais heureux de l'entendre s'expliquer à cet égard. En tout cas, je le remercie de m'avoir charitablement tendu la perche. Car du texte de Soto, il résulte pour mon excuse que, si Sarpi a menti, le rusé compère a fait un mensonge vraisemblable.
Je remercie surtout le R. P. Gayraud, parce que le texte de Soto nous ramène au point vif de
la question et replace la discussion sur le terrain que réclamait le P. âcquaviva.
En théologie, comme en toute science, il y a deux sortes de questions bien distinctes, savoir : — la question : an sit ? c'est-à-dire : telle proposition est-elle vraie? — et la question : qiiomodo sit? c'est-à-dire, comment expliquer cette vérité au moyen d'autres vérités? H est de bonne logique de s'inquiéter d'abord de la question : an sit, avant de s'appliquer à la question : quomodo sit. Au moyen âge, on avait inventé la cause par antipéristase pour expliquer comment le soleil s'y prenait pour refroidir les sources en été. On aurait évité de risibles débats sur une question : quomodo sit, si un bon thermomètre eût décidé d'avance la question : an sit.
Eh bien, je l'affirme sans crainte d'être contredit : avant de discuter les systèmes philosophiques de la science moyenne ou des décrets prédéterminants, il y a une question théologique à décider par des arguments théologiques. C'est la suivante : L'homme, sous l'influence d'une grâce efficace, est-il en tel état qu'il dépende de lui de consentir ou de dissentir? Lorsque cette question théologique : a;z sit sera décidée, il sera temps d'étudier la question philosophique : quomodo sit, de discuter les systèmes, et de rechercher si la science moyenne détruit l'idée même de liberté, ou si les décrets prédétermi-
nants entretiennent cette liberté par antipéristase. Précisons bien la question théologique, dont on comprend la gravité. L'objection fataliste court les rues; un prêtre doit savoir y répondre. Il n'y a pas dans l'Église une doctrine pour le peuple et une doctrine ésotérique pour les théologiens. Les séminaristes ont droit d'exiger de leurs professeurs qu'ils leur fournissent une réponse simple et claire à cette objection populaire : « Si Dieu a déterminé d'avance que je serai damné, je ne puis résister à sa volonté. »
Posons encore plus nettement la question : an sit ? car les bannésiens sont riches en distinctions. Dirai-je : l'homme, sous l'influence de la grâce efficace, a le pouvoir de dissentir? — Oui, certes, et sans aucun doute, dira le bannésien, car l'acte et la faculté sont deux réalités distinctes ; la prémotion atteint l'acte sans toucher à la faculté qui reste libre; « l'esprit divise la prémotion et l'acte « d'avec la puissance de ne pas agir (1) ».
Essayons une autre formule : Il n'est pas nécessaire que l'homme consente à une grâce efficace. — Non, certes, reprendra le bannésien; car c'est par infaillibilité et non par nécessité que l'acte est relié à la grâce intrinsèquement efficace. Heureuses distinctions que j'engage les séminaristes à bien noter, pour les expliquer au peuple
(1) Science catholique, mars 1889. p. 230.
dans leurs futurs catéchismes sur la grâce! Mais elles me mettent dans l'embarras, et je feuilleté en vain le dictionnaire français pour trouver une formule qui ne prête pas à quelques ambages.
Eh bien, c'est Soto qui va nous fournir cette formule précise. Mais, pour éviter une expression qui pourrait le faire passer pour un transfuge, je sacrifie le mot « concours » et je le remplace par le mot m action divine », sans prononcer si cette action est un concours tombant sur l'acte ou la faculté, ou bien une prémotion physique, ou bien un décret prédéterminant. Donc, avec cette seule modification qui doit plaire aux thomistes, je reproduis intégralement la phrase de Soto : « Au moment même que Dieu agit avec moi, je suis libre de refuser d'agir. En effet, étant mû librement, je puis au sens divisé ne pas agir, et alors l'action de Dieu cessera. Mais, au sens compose', il répugne que Dieu agisse à mon égard par cette action et que je n'agisse pas. »
Remarquez : je ne dis pas : l'action de Dieu poiorait cesser,... ou cesserait. — Je dis avec Soto : CESSERA, pour mieux affirmer qu'au moment même où Dieu agit avec moi, son action cesse quelquefois.
Je pense que le R. P. Gayraud admet cette proposition de son illustre confrère. Mais je lui demande : D'après lui, qui détermine que l'action de Dieu cessera ou ne cessera pas? Est-ce Dieu?
Est-ce l'homme? C'est là une question : an sit et elle est capitale. C'est, sous une autre forme, la question même que le P, Acquaviva demandait qu'on débattit avant tout système. Aucune pression diplomatique n'est plus là pour nous contraindre à quitter ce terrain. Je m'y maintiens.
Que le R. P. Gayraud veuille bien répondre par oui ou par non à cette question de fait bien nettement posée, si je ne m'abuse. Nous pourrons ensuite étudier les systèmes; et s'il veut convenir d'asseoir sur trois sellettes d'égale hauteur, le molinisme, le congruisme, et ce qu'il appelle le thomisme, nous pourrons discuter ensemble sur la pure métaphysique. Mais son dernier article exige d'abord quelques redressements de fait et la détermination d'une nouvelle question dogmatique.