CHAPITRE II
Résumé de l'article précédent. — Nouvelle question préjudicielle : quel sens donner au dogme de la volonté salvifique? La prédestination ne peut pas être un mystère effroyable. — Difficulté du système bannésien. — On rétablit le système de Molina dans son intégrité. On expose les altérations que ses adversaires lui font subir. — Trois réponses à la question dite spéciale.
Mon article précédent contient trois parties : i° J'ai vengé Molina des insinuations hostiles, et j'ai prouvé que l'Église a officiellement déclaré qu'on pouvait admettre sa doctrine.
2° J'ai rappelé qu'avant de discuter les systèmes théologiques, il faut établir le sens des dogmes catholiques d'une manière claire, précise, dépouillée de toute ambiguïté, afin qu'on puisse, dans la discussion, s'en référer toujours à ces dogmes, comme à des principes premiers qui s'imposent par eux-mêmes, antérieurement à tout système.
3» Voilà pourquoi j'ai prié le R. P. Gayraud de déclarer bien clairement comment il entend cette proposition de foi : « L'homme est libre de consentir ou de dissentir à la grâce. » Pour lui donner plus de facilités, je lui ai emprunté la formule même de son illustre confrère Soto : « Étant mù librement, je puis, au sens divisé^ ne pas agir, et alors le concours de Dieu cessera. » J'ai donc demandé : quelle liberté déterminera que l'action de Dieu cessera? — Est-ce : si velit Deus? — Est-ce : si velit homo? Pour moi, je réponds sans ambages : si velit homo, et Soton'aurait pas répondu autrement. Encore une fois, à cette question : « de qui dépend que dans les actes libres le concours de Dieu cesse ou ne cesse pas? )) je réponds nettement avec la conscience humaine : « Cela dépend de t homme. » — Ma réponse a, du moins, le mérite d'être courte, précise. Je désire que la réponse du R. P. Gayraud soit aussi nette, aussi facile à saisir.
J'aurais attendu cette réponse, si le savant théologien n'avait transporté ses attaques contre Molina sur le terrain d'un autre dogme. « Dieu, « dit-il, infiniment bon et infiniment puissant, « veut sincèrement le salut de tous les hommes. « C'est un dogme (1). »
— D'accord; mais il faut encore fixer le sens
(1) Thom. et Molin., p. 176.
exact et précis de ce dogme, avant de l'introduire dans la discussion.
« Dieu veut sincèrement le salut de tous les hommes » , cela, selon moi, veut dire : « Dieu décrète de faire tout ce qui est absolument requis de sa part, pour le salut de chaque homme. » C'est là, si je ne m'abuse, comment le bon sens vulgaire entend un vouloir shicère.
Soient cent pauvres que la faim réduit à la dernière extrémité. Un seigneur bienfaisant leur déclare qu'il veut sincèrement les sauver tous. Il donnera donc, à tous et à chacun, des vivres. 11 les mettra réellement et efficacement à leur portée et disposition, de telle façon quil ne dépende plus que de chacun de manger et de revenir à la vie. A la vérité il donnera plus à l'un, moins à l'autre; à celui-ci quelques bouchées de pain noir, à celuilà un plat savoureux : comme il lui plaira, et sans qu'on puisse lui demander compte de cette distribution inégale, puisque sa libéralité est toute gratuite. Mais encore une fois, s'il veut sincèrement le salut de tous ces pauvres, il fait pour chacun au moins tout ce qui est strictement requis de sa part, pour qu'zY ne dépende plus que du pauvre d'échapper à la mort.
Voilà le sens que je donne au dogme de la volonté salvifique pour les adultes. On m'avouera que mon interprétation a, du moins, le mérite d'être claire et précise. Je souhaite que Tinter-
prétation bannésienne de ce dogme présente un sens aussi net, aussi facile à saisir par les intelligences bornées.
Le R. P. Gayraud me répondra sans doute que la question est complexe, puisque malgré la volonté salvifique, tous les hommes ne sont pas sauvés. « Il y a, dit-il, des élus et des réprouvés : « c'est un fait (1). » — Bien : mais voici encore une proposition dont il faut déterminer le sens, avant d'en faire usage. Veut-on dire simplement : « Il y a des hommes qui vont au ciel, et des hommes qui vont en enfer? » Ainsi entendue, la proposition est incontestable. Mais veut-on dire : « Il y a des hommes qui sont élus et d'autres qui sont réprouvés par un décret efficace et un choix libre de Dieu avant toute prévision de leurs mérites? » Ainsi entendue, la proposition ne se borne plus à attester un fait; elle devient une assertion très contestable. Cette remarque était nécessaire; car l'ambiguïté de cette proposition, d'apparence si simple, va jouer un grand rôle dans l'argumentation du R. P. Gayraud.
Tenons-nous-en donc d'abord au fait incontestable et au dogme indubitable. Sur ce terrain
(1) Thom. et Molin., p. 176.
commun, j'admets à se produire la difficulté que présente le Révérend Père : « Comment accorder « ce dogme avec ce fait, cette volonté salutaire « toute -puissante avec l'éternelle réprobation d'un « grand nombre? »
Toutes les écoles connaissent cette difficulté, et toutes ont l'habitude de la résoudre, en disant que la volonté salvifique est antécédente et co7iditionnelle^ c'est-à-dire, qu'elle dépend d'une condition^ qui est remplie pour ceux qui vont au ciel et qui n'est pas remplie pour ceux qui vont en enfer.
Mais voici où commence le désaccord.
Cette condition elle-même, de laquelle dépend que la volonté salvifique soit absolue, à son tour de quoi dépend-elle? Cette volonté antécédente contient une condition. Deus vult salvare homi-
nem si Comment poursuivre? Si velit homo?
ou bien si velit Deus?
Quant à moi, je réponds très haut : Deus vult salvare hominem, si velit homo. Le riche compatissant, qui donne du pain à l'affamé, veut le sauver si cet homme veut manger. Ici encore, ma réponse a le mérite d'être courte, précise, facile à comprendre. Je la répète encore, en prenant l'exemple proposé par le R. P. Gayraud. Dieu a voulu sauver Judas, si velit Judas. La volonté salvifique de Dieu à l'égard de Judas dépendait antécédemment d'une condition, et il
dépendait de Judas de lever cette condition. Une troisième fois je l'affirme : la volonté salvifique de Dieu, antécédente et conditionnelle, peut se rendre par cette phrase : volo salvare hominem