MOI^SEIGNEUR BRIAND AU R. P. MEURIN
Québec, 22 mars 1770.
Mon Révérend Père ,
Je réponds à votre lettre du 14 juin 1769 de la Sainte-Famille aux Kaokias. Ce que vous me dites de votre santé m'a beaucoup affligé. J'ai confiance en Notre-Seigneur qu'il vous conservera la vie , ne fut-ce que pour la consolation de M. Gibault et pour lui fournir les secours spirituels et l'aider de vos conseils. Je connais bien qu'il a beaucoup de travail, et que deux prêtres encore ne seraient pas de trop. Il n'ignore pas l'impossibilité où je suis d'en envoyer de sitôt II en est plus mort depuis mon arrivée que je n'en ai ordonnés.
Je sens que votre zèle soufire de voir tant de bien à faire qui ne se fait point. Ce que vous m'en marquez me cause aussi une vraie douleur. Ne sont*ce point les crimes des habitants et le peu de profit qu'ils font des moyens de salut qu'ils ont eus autrefois, et que le Seignenr ne leur a pas entièrement ôtés^ qui leur attire de la part de Dieu irrité, cette disette de prêtres! C'est, vous le savez, le terrible et dernier châtiment que le Seigneur exerce contre les peuples indociles.
Je voudrais que M. Gibault, si sa santé le lui permet, parcourut tous cesdifFérents postes. C'est ce que je lui ai prescrit à son départ. Il ne faut que se représenter les voyages d'un saint Paul , d'un saint François-Xavier et de tant d'autres hommes apostoliques pour se sentir animé et trouver son sort doux et heureux. J'espère , et il me l'a promis , qu'il ne se ménagera pas assez pour laisser tant d'âmes sans secours. J'ai eu bien du plaisir d'apprendre que vous vous trouvez bien à Sainte- Anne , et que les habitants avaient bien soin de vous. Marquez-leur ma tendre reconnaissance et promettez-leur de ma part la récompense devant Dieu.
On ne peut assez déplorer l'ignorance et l'infidélité de tant de peuples au sujet des dîmes. N'y eût-il point de missionnaires , seraient-ils dispensés d offrir au Seigneur les prémices des fruits de la
terre qu^s ont cultirée ? N'est-ce pas une pratique religieuse aussi ancienne que le inonde et en usage chez tous les peuples ? La dtme est une offrande faite à Dieu entre les mains des ministres , que l'Église a destinée à nourrir les prêtres , qui eux-mêmes sont obligés de donner le superflu aux pauvres ou à l'ornement des autels j comme étant un bien sacré et déjà offert .à Dieu ; concluez de là tfu'ils.sont sacrilèges. Mais je peose qu'ils ne le sont pas par ignorance , parce qu'ils i^ regardent las dîmes que grossièrement comme la solde ou le g^ge du ministre de Dieu , et de là ces faux raison* nem^nts qui les condjuiseut à une impiété et à un vol sçicrilége ; et c'e^t à cela que j'attribue les malheurs et la di3ette qui. affligent cette colonie. Si c'est Dieu qui* fait croître le blé , et s'ils veulent qu'il donne ^ bénédiction , il est juste qu'ils la méritent et se l'attirent par leur reconnaissance. Il faut que les lumières de la loi naturelle soient éteintes dans ces peuples. Je veux que vous et M. Gibault y sans craindre leurs sots raisonnements , les instruiriez de ma part sur cet article important à leur temporel autant qu'à leur salut. Malheur à nous si nous n'employons pas bien les dii^es ; mais l'avarice ou le luxe des prêtres ne les excusant pas de les payer.
. Les mariages des catholiques avec les hérétiques sont valides , mais ils ne sont pas licites ; et les
prêtres nelesdomnt pas bénir « ni même s'y trouver. Ici ces mariages , désapprouvés même par les laïques, se font devant le ministre protestant. On reçoit à pénitence les coupables , et , après une épreuve convenable, on les admet aux sacrements. Il s*en fait peu. Il y a ici et chez vous des cas réservés au Saint*Siége ; mais vous avez le pouvoir d'en dispenser en qualité de mon grand-vicaire.
On ne doit pas faire un crime à ces personnes extrêmement éloignés de prêtres et auxquelles il est moralement impossible , c'est-à dire considérablement difficile de venir trouver les prêtres , et où les prêtres ne vont jamais , d'avoir, en présence de témoins , contracté le mariage ; et c'était la pratique de mon prédécesseur de les faire renouveler leur consentement et de leur donner la bénédiction nuptiale. Il faut alors écrire sur vos registres l'acte et leur en donner copie.
Il ne faut point vous chagriner pour les personnes enterrées dans le cimetière. S'il était possible d'avoir un cimetière séparé , cela serait convenable. Sur les choses de discipline en général , vous pouvez céder à la force et dispenser. Ce que vous pourriez faire , ce serait de bénir les fosses à chaque fois selon le rituel , supposant que la sépulture d'un hérétique l'a pollué.
Je me recommande à vos prières , mon Révérend
Père , et je prie Notre-Seigneur de vous combler de ses grâces. Le P. du Jaunay , qui m'a averti de l'occasion hier au soir , vous dira des nouvelles de la Compagnie , qui subsiste toujours ici dans une grande tranquillité, travaillant avec son zèle et ses succès ordinaires à la gloire de Dieu et au salut des âmes, soit chez les sauvages dans leurs deux maisons y et quelques-uns dans des paroisses françaises Ils sont bien venus chez le gouverneur, invités à dîner , comme le reste du clergé , qui est honoré et recherché par tous les Anglais , surtout de l'armée.
Je suis , etc.
f OLIVIER, évéque de Québec,
LE p. MEURIN A MONSEIGNEUR BRIAND.
(Extrait.)
Prairie-du- Rocher , 11 juin 1770.
Monseigneur ,
M. Gibault passa l'hiver dernier, près de
deux mois an poste de Vincennes. Ce pauvre peuple n'avait pas vu de prêtre depuis six ans. Aussi
y a*t^il lait un grand bien* Dieu veuille qu'il soit durable, et que Votre Grandeur puisse leur envoyer l>ien vite un missionnaire résident. Car de ce çôté-ci il est difficile et souvent impossible d V porter se** cours, moins à cause de la longueur et difficulté d^ voyages, qu*à cause des sauvages ennemi^ qui infestent les chemins. Son zèle s'exerce encore beau* coup dans la colonie espagnole , d'où on vient le chercher souvent. Car les Espagnols, en prenant possession de leur nouvelle colonie, n'y ont amené que des troupes, et point de prêtres. On dirait qu'aujourd'hui ils ne s'en soucient pas plus que les autres. Néanmoins plusieurs de leurs habitants n'avaient qpi^é ce bord*ct que par la crainte d'y perdre la religion pour eux et pour leurs enfants. Ils avaient quitté leurs établiss^emenls pour en aller faire de nouveaux chez les Espagnols qu'on leur disait si chrétiens. Ils se repentent aujourd'hui de ne m'a voir pas écouté là-dessus. Ce ne sont pas ceux^^là qui refusent de reconnaître votre juridiction, mais ceiix qui commandent, etc.
LE MÊME AU MÊME
A la Priikie*du-Rpi^er^ Sf) mm 171§.
ie me ilatte toujours volontiers avoir une petite
— Déplace dams votre grand cœur , malgré la privation de vos lettres depuis quatre ans. Ma conscience me rendant témoignage de mon constant et parfait dévouement, je suis tranquille.
L'année dernière j'eus l'honneur de vous informer , comme le marquaient les lettres de nos chères Ursulines de la Nouvelle-Orléans^ que Ton avait publié dans cette capitale de la colonie espagnole la bulle de Notre Saipt-Père le Pape , qui supprime et éteint à jamais la Compagnie de Jésus. Quoique je crussfB le fait véritable , je n'ai cependant pu le regarder comme notoire pour moi dans Cette partie. C'est pourquoi je n'ai pas cru devoir rien changer ni dans mes habits , ni dans le bréviaire, Messes et Fêtes propres ou de concession pour ladite Compagnie de Jésus. J'attends pour tout cela les ordres de Votre Grandeur^ à laquelle Rome ne manquera pas d'envoyer ladite bulle.
Conséquemment, supposé le Iriste fait : libre , je supplierais et supplie votre charitable bonté de deve* nir paternelle pour moi et de m'admettre entièrement au nombre des vôtres, au lieu d'auxiliaire que j'étais depuis le 1*" de février 1742. Je m'estimerais heureux, si dans le peu qui me reste de vie, je pouvais réparer les lâchetés et les négligences dont je me suis rendu coupable dans l'espace de trentetrois ans. Si vous voulez bien m'adopter , je serai
sur que vous mepardoniierez el demanderez miséricorde pour moi.
Enfin je vousaurai^ Monseigneur^ un surcroît d'obligation y si vous voulez bien m'accorder , à mon âge^ à la faiblesse de mes y euK , et à ma dévo* tion particulière y la continuation des Offices et Messes qui m'étaient ordonnés et concédés par le Saint-^Siége aux jours de nos Saints avec Octave , item des SS. Archanges Gabriel et Raphaël, duplex minus ; l'ange gardien, duplex 2^ cl. le 1*' diman* che de septembre avec Octave; l'Expectation et Desponsation de la très^sainte Vierge , duplex mofus ; et sub ritu semidupl. de S, Ignatio semel in hebdQ^ mada ; de SS. Xaverio et Aloysio Gonzaga semel in mense ; die jovis de SS. Sacramento ; de. Çonceptione in sahb. ; de B^ inferialibus et simplicibus^ tantum extra adventum , quadragesimam , qua^ tuor tempora et vigilias.
Tous ces offices sont insérés* et placés dans nos bréviaires et missels; il faudrait les en arracher avec détriment. Si la continuation des Indulgences, qui nous étaient accordées, était pareillement en votre pouvoir 9 elles me seraient encore bien plus précieuses que la facilité de réciter le bréviaire. jJe me repose de tout cela sur votre bonté paternelle, qui, autant qu'elle pourra'^ fera en notre faveur tout ce que l'Eglise de Rome avait bien voulu (aire.
— ioa —
Grâce à Dieu, je ne crois pas avoir jamais eu aucune part à ce qu'elle reproche au corps de la Société^ et me soumets humblement à la peine^
M. Gibault est depuis la fin de janvier en courses apostoliques, dont il vous rendra compte de MissiU limakibac. 11 ne doit revenir qu'à la Toussaint , si l'envie ne lui prend pas d'aller jusqu'en Canada. Sa paroisse^ la mienne et les Kaokias ou Tameroas m'exerceront un peu pendant son absencei Que Dieu veuille bénir ses travaux et les miens . Si mes voftux les plus sincères, chétives prières, etc..., peu^ vent vous être agréables, elles vous sont entièrex ment dévouées ,
Monseigneur ,
par voire très-humble et très-ôbéissant serviteur,
Séb. L. MEURIN, Prêtre.
J'oubliais encore de vous demander la pertiiission , que l'on accorde aux régiments réformés , d'user les vieilles ordonnances. Car je n'ai pas le sol. Mes dîmes suffisent à peine pour mon pain; |e n'ai le reste que par aumône, et vis sans droit de me plaindre. Tout le peuple est pauvre; les récoltes trop modiques, les d^firées à vil prix , les marehan^ dises fournies trop chères , l'habitant endetté, et la plupart sans pain et presque nus; puis-je me plain^ dre?
LE MEME AU MEME
(Extrait.)
«3 RMi 1776.
Monseigneur ,
Le peuple de ce pays n'est pas plus mauvais que celui du Canada. Il y a inéme plus de bon que de mauvais. C'est de temps en temps ma consolation , comme elle Ta été de MM. Taumier, Mercier, Gagnon , Laurens , très-dignes prêtres du diocèse , dont la mémoire est encore en bénédiction dans ce pays. Les dames religieuses Ursulines de la Nouvelle-Orléans me demandent à toutes les occasions des nouvelles de Mgr Tévêque de Québec , qu'elles disent ne pas pouvoir plus oublier qu'elles-mêmes , et de leurs chères sœurs de Québec , de Theureux sort desquelles elles ne peuvent s'empêcher d'être jalouses. Deux, ne pouvant plus soutenir leurs nouveaux directeurs , viennent de retourner en France après quinze ans de colonie.
Son Excellence M. Carleton a rappelé au détroit notre aimable et digne commandant , M. le capitaine Hugues Lord , que tout le monde rogirette.