LE P. MEURIN A MONSEIGNEUR BRIAND
De la Sainte- Fa mille aux Kaokias ou Tamarois, ce 14 juiD 1769.
Monseigneur ,
Puisqu'il n'a pas plu à la divine Providence de vous mettre en état d envoyer plus d*un missionnaire à cette partie-ci de votre diocèse , je ne puis qu'adorer ses desseins. M. Gibault vous représentera comme moi que cette portion de votre troupeau est trop dispersée pour être bien cultivée par un prêtre missionnaire ; car je ne suis plus guère à compter que parmi les morts. M. Gibault est plein de zèle , et par là même il ne durera pas longtemps ; $'il est seul et souvent en voyages pénibles à travers bois et montagnes j aux injures des temps, et riviè* res et torrents , à moins qu'il ne plaise à notre Dieu de renouveler ses anciens prodiges. Ce pays est si infecté que tandis que nous travaillons à purger un côté y il se salit bien vite de l'autre ^ faute de pouvoir donner à chacun un temps suffisant pour déraciner et entretenir.
M. Gibault, depuisson arrivée en ce pays a presque toujours été malade de fièvres , d'abord grosses
et dangereuses , ensuite petites et lentes , contre lesquelles son courage l'a toujours soutenu en état de faire les principales fonctions en la paroisse de IHmmaculée-^^onception aux Raskakias, où il a jugé à propos de s'établir, d'où il va de temps en temps à Sainte-GeniBviéve , colonie espagnole , dont j'ai été banni en qualité de Jésuite. Il a eu le bonheur de faire faire les Pâques à presque tous dans ces deux paroisses, dont plusieurs les négligeaient depuis bien des années.
J'ai desservi jusqu'ici la paroisse de la Sainte- Famille aux Raokias ou Tamarois, où je suis venu en automne jusqu'à Noél, puis à la fin de janvier jusqu'à Pâques , puis à la Sainte-Famille jusqu'à l'Ascension. J'y suis encore depuis douze jours. J'y reçois ceux de Saint-I>ouis, principal village de la colonie espagnole, dont je suis banni. C'est ici que je les baptise et marie, confesse et communie , etc. Je ne vais chez eiix que pourles malades incognito et la nuit. D'ici je retourne à la Prairie du Rocher , petit village de vingt habitants , y compris deux habitants qui sont an fort de (>hartres à une lieue , et quatre habitants de Saint-Philippe à trois lieues de chez moi. Je m'étais retiré à la Prairie du Rocher pour laisser aux nouveaux missionnaires plus grand champ à leur zèle et talent , et les moyens de subsister plus aisément. Comme on espérait au moins
deux missionnaires^ cette petite paroisse, reste de Sainte-Anne au fort de Chartres y m'avait invité à finir mes jours chez elle , me promettant de me bâtir un presbytère et de m'y fournir tous mes besoins le reste de ma vie, dans quelque infirmité que je puisse tomber. Je leur promis alors de ne pas les abandonner que par force majeure , me réservant pourtant d'aller au secours des autres villages, tant que je pourrais , selon leurs besoins , et après ma mort, laissant à leur église tout ce que j'aurais d'eux ou d'ailleurs , s'il ne revenait pas de Jésuites dans le pays. Ils me fournissent domestique , cheval et calèche pour mes voyages, sans doute pour me conserver plus longtemps. Que la bonté divine veuille leur en tenir compte ! Je ne manque de rien ; je me porte bien, sans aucun soin temporel , etc. N'est-ce pas trop, Monseigneur, pour un pauvre religieux banni , proscrit , échappé phisieurs fois à la potence ou du moins aux mines ? Mais ne chantons pas victoire ; cela pourrait revenir. Il n'y a guère , qu'en défendant un peu vivement la cause de Messieurs de votre séminaire auprès de MM. les Anglais qui venaient pour prendre possession au nom du roi de la maison, terres, etc., de la mission des Tamarois , M. Morgan , président de la justice me dit que je devrais me souvenir que j'avais été chassé par les Espagnols , et que je ne tenais guère
chez les Anglais. Je suis pourtant encore , comme alors y dans la maison de la mission , au défaut de M. Gibault. J'y fais demeurer habituellement le frère de M. Mercier, très^ligne missionnaire , mort grand-vicaire de votre prédécesseur , ou plutôt de trois de vos prédécesseurs , si je ne me trompe. C'est lui qui prend soin de Téglise en mon absence. Quand il plaira à Votre Grandeur, lui et moi serons délivrés. Je crois que c'est en partie la crainte de procès la cause que M. Gibauh a préféré le séjour des Kaskakias à celui des.Kaokias.
Les habitants du posie de Yincennes qui est situé à soixante-dix lieues des Kaskakias ont grand besoin d'un missionnaire. Ils n'en ont pas vu depuis oo» tobre 1763 qu'on leur enleva le P. de Verney. L'endroit est considérable, et les désordres commen* cent à dominer chez eux et à mériter la compassion de Votre Grandeur. Us doivent vous envoyer une députation, ou du moins requête pour obtenir un prêtre curé. Quand la santé de M. Gibault serait rétablie et affermie, je doute s'il irait. Depuis deux ans, lesChéroquis et Chicacas infestent les chemins, et les habitants de Kaskakias disent hautement que M. Gibault leur coûte trop de frais pour le risquer au servicedes autres. Je crois pourtant qu'il conviendra que Votre Grandeur ne J'envoie pas à leur village seulement, mais à tous vos sujets dans ce pays-
— SS- CI 9 selon leurs besoins et l'étendue des pouvoirs . dont vous Tavez honoré , colonies anglaise et espagnole dans ce pays*ci , tant qu'une autre juridiction que celle de Québec n'y sera pas constatée , surtout tant qu'elles seront destituées de prêtres. Il m'a paru quelquefois avoir peine k l'envisager, et je ne manque pas l'occasion de lui persuader que ceux de Saint-Louis , des Kaokias, de la Prairie du Rocher y de Sainte-Geneviève et du poste de Vincennes sont ses paroissiens comme ceux des Kaskakias, auxquels il semblait vouloir se borner. Je lui ai déclaré plusieurs fois que je ne voulais être que son coadjuteiir , partout où je pourrais l'être , m'obligeant à lui rendre compte de tout, afin qu'au ^noment de ma mort il les connut tous, et qu'ainsi tout le pays ne soit qu'une paroisse, jusqu'à ce qu'il y ait des prêtres dans chaque endroit ou du moins dans la plupart. Il est vrai que partout les peuples devraient payer la dime , au lieu que, depuis mon retour', je n'ai pu l'obtenir que de ceux chez qui je faisais ma demeure ordinaire ; encore plusieurs la refiisdient-ils sous prétexte que j'étais souvent hors de chez eux. Ceux des Kaskakias feraient de même à M. Gibault. Cependant je ne crois pas que cela put l'empêcher de sortir de chez lui. Si vous le jugiez à propos, Monseigneur, vous donnerez vos ordres là-dessu^. La peine et la
dépense du prêtre étant beaucoup plus grande , il mérite une plus ample rétribution pour subvenir aux frais et ménager sa santé.
Votre Grandeur ma fait l'honneur de me répondre sur la validité des mariages des catholiques avec les hérétiques , mais de là puis- je inférer que ces mariages peuvent se faire licitement : i^ sans dispense de disparité de créance , n'y ayant point danger de perversion ; 2^ sans présence du prêtre ; 3^ si la même validité et permission est censée pour les catholiques éloignés du prêtre , dans l'impossibilité de le faire venir , ou dans une grande difficulté de l'aller trouver y soit du côté de l'âge j ou du temps et des saisons , ou des chemins longs et pénibles ^ ou dangers d'ennemis , etc. Nous avons ceux de la rivière Saint-Joseph à l'entrée du lac Michigan à cent cinquante lieues d'ici , ceux des Péorias à quatre-vingts lieues , les Ouiatalions à cent lieues, le poste de Yincennes, etc. Peuvent-ils faire en conscience des mariages naturels et valides ? Ainsi ceux de Missilimakinac , et d'autres qui se marient dans les nations sauvages éloignées y dans le Missouri , dans la rivière des Minigouas y chez les Renards , les Sioux, et qui reviennent avec des deux , trois et quatre enfants et leur femme. I^ur mariage est-il valide ? supposé la bonne foi et sincérité, doit-on leur faire donner
un nouveau consentement , etc. ? Je Tai toujours exigé jusqu'à présent pour sûreté.
M. Gibault vous marque sans cloute qu'avant que je demeurasse de ce bord , on a enterré dans le cimetière des Kaskakias et de Saint- Louis indifféremment tous les morts , ceux qui ne faisaient point de Pâques depuis longtemps ^ qui à la mort avaient refusé les sacrements , des duellistes, des hérétiques et des libertins d'esprit , connus par leurs discours , etc. Ne pouvant remédier à ce désordre , je me contentais d'y refuser ma présence et de marquer une partie du cimetière pour ceux-là près de l'entrée. Mais cette partie avait été anciennement bénite et avait reçu plusieurs corps de fidèles. Je vous supplie encore d'ordonner là-dessus ce qui convient et pour le passé et pour l'avenir; ce qu'on peut céder à l'autorité et à la force , et sur quoi il faut tenir ferme.
Nous n'avons presque plus de saintes-huiles.
Votre Grandeur nous en enverra ou le moyen d'y suppléer. Il n'y a pas à en tirer des Espagnols, qui depuis trois ans n'ont pas mis un prêtre dans leur colonie et en ont chassé trop tôt cehii qui y était.
Votre Grandeur sait sans doute déjà le soulèvement de la Nouvelle-Orléans contre le gouverneur et l'expulsion qu'elle en a fait et de tous les Espa*
gook du pays, depuis l'embouchure du Missouri jusqu'au bas du Mississipi^ ne leur ayant laissé que trois jours pour Tévacuation de chaque poste qu'ils occupaient. Dieu veuille que la rehgion et la colonie n'en souffrent pas. Pontiak fut assassiné dans ce village en la seconde semaine après Pâques.
A ce moment, les habitants des Kaokias ou de la Sainte -Famille des Tamarois me supplient d'intercéder auprès de Votre ôrandeur pour eux et leur église qui aurait besoin d'un prêtre résident. Je les assure que vous le savez déjà et que vous ne pouvez Toublier , que vous le voudriez autant qu'eux et moi ; mais que vous êtes obligé d'aller aux malades tes plus pressés , le plus en danger ; qu'ils sont moins à plaindre que ceux du poste de Yincennes , en aussi grand nombre au moins que ceux des Tamarois , et qui depuis six ans n'ont pas vu de prêtre et qui néanmoins sont , comme ceux* ci , enfants de Dieu et de l'Église , et de l'évêcbé de Québec. Je ne vois pas que vous puissiez attendre aucun secours de la Nouvelle-Angleterre.
Je finis , Monseigneur , en vous suppliant de trouver bon que je laisse dans la suite à M. Gibault le soin de vous rendre compte. Accordez-moi béniguement le pardon d'une infinité de fautes que j'ai faites au service de votre Eglise , depuis vingtsept ans qu'elle m'a fait l'honneur de m'employer ,
malgré mon indignité. Je serai toute ma vie néanmoins avec le plus profond respect et la plus vive reconnaissance y
Monseigneur , de Votre Grandeur , le très-humble et trés-obéissaut serviteur ,
S. L. MEURIN, Jésuite.