CHAPITRE
idées Générales^
En recourant aux Monls de Pieté, on doit, après avoir emprunté, travailler encore davantage pour retirer les objets engagés.
Quand on s'est préparé les moyens de recourir aux Caisses d'Epargne, au moment du besoin, on retrouve le secours qu'on s'est préparé d'avance.
La pensée qui a fait naître les Monts de Piété devait par une transition facile, logique, naturelle, donner naissance aux Caisses d'Epargne. Cette idée a dû se présenter aux personnes qui favorisent et encouragent les institutions de charité et de bienfaisance, à celles qui engagent aux Monts de Piété, aux grands et petits manufacturiers et commerçants qui font travailler beaucoup d'ouvriers, et aux économistes. Les premières virent le besoin de trouver un moyen de rendre plus efficaces les fatigues des pauvres, en leur fournissant une occasion de réunir leurs faibles épargnes et de les augmenter en les employant à la reproduction des richesses; les secondes comprirent qu'il valait mieux conserver pour les besoins de l'avenir, non des objets d'ornement, d'une valeur quelconque, propres à être engagés aux Banques de Piété comme gages de prêt dans les jours de besoin, mais bien de l'argent dans quelque Etablissement d'une solidité à toute épreuve, pour l'employer avec profit, en retirer un bénéfice, et le reprendre quand elles en auraient besoin; les troisièmes s'aperçurent bien vite que dans les jours de crise et de maladie il était bon que leurs ouvriers pussent retrouver le petit capital qu'ils auraient épargné; les économistes enfin, ayant toujours en vue d'augmenter la production, prévirent les résultats avantageux que pourraient produire tant de petites sommes laissées improductives et mortes entre les mains du peuple.
Par ces considérations donc les ouvriers, les classes peu aisées, au lieu de conserver presque en dépôt chez eux les objets que dans un moment de besoin on peut mettre au Mont de Piété (comme de la toile, un habit neuf, uu manteau, un couvert d'argent, une montre, un meuble, même un matelas), pour se faciliter aussi en temps opportun l'achat des choses nécessaires, et pour avoir sous la main de quoi payer le loyer annuel de leur maisonnette ou de leur boutique, sommes qui doivent nécessairement être économisées sur les gains de chaque jour, les ouvriers, dis-je, les classes peu aisées en vinrent à confier en argent leurs économies à une Caisse sûre continuellement dirigée et surveillée par des personnes recommandables, et protégée, ou du moins non combattue par les Gouvernements. Cette Caisse qui reçoit les plus petites épargnes en donnant à leurs propriétaires le bénéfice correspondant, et à la première demande les rend avec les intérêts, se nomme Caisse d'Epargne. Elle prit naissance dans la seconde moitié du siècle passé, au moment de l'émancipation du travail, à la naissance du tiers-état de Siéyès. A son apparition se produisit le même phénomène qu'au temps de la création des Monts de Piété et d'autres découvertes utiles, telles que celle du télégraphe, de la vapeur: comme à un mot d'ordre on en vit paraître presque en même temps dans plusieurs pays d'Europe.
Celle espèce de Banque doit être considérée comme un établissement de crédit dans la plus haute signification de ce mol. Les grandes Banques olîrcnt en garantie aux déposants le capital des actionnaires ou mémo des Gouvernements. Les Banques d'Epargne n'ont pour leurs fonds d'autre garantie que celle ofTerte par ceux à qui on donne les fonds déposés ij. Les déposants doivent donc avoir une grande confiance dans les administrateurs, ils doivent avoir du crédit; pour les Monts de Piété il ne faut pas tant de confiance morale: la Banque a le gage pour garantie de l'argent prêté, le déposant a son gage garanti par l'argent emprunté. Les déposants des Caisses d'Epargne ont confiance en ceux qui gardent leurs capitaux. Quand cette opinion existe, elle n'est |)as trompée, car c'est elle qui est la base vivifiante de l'eflicacité des
(Ij II n'y en a pas dans celles qui sont assistées par les établissements de bienfaisance, ou qui ont pour garantie le cre'dit des Gouvernements, des Municipcs, des corporations. Plusieurs pourtant, comme celles de Milan, de Florence, etc., sont fournies d'un premier fonds do garantie qui s'augmente avec les gains annuels. Mais c'est peu de chose en comparaison des dépôts également garantis eu quelque sorte par les prêts que les Caisses d'Epargne font sur hypothèques, stir gages de crédit publics et particuliers, quelquefois assez difTîeiles à réaliser.
Caisses d'Epargne ; si celle confiance diminue, l'eflicacilé diminue de même, car le déposanl relire son dépôt, l'élablisscment est entravé et s'évanouit. La Caisse d'Epargne est donc un établissement de crédit au plus haut degré.
Les Banques d'Epargne sont jusqu'ici les institutions les plus propres à stimuler dans leur essence l'activité, l'esprit d'ordre, d'économie, de prévoyance; elles sont des instruments puissants pour encourager le travail, la dignité de l'ouvrier et affermir dans le déposant l'espérance sérieuse et consolante d'améliorer son avenir par une épargne constante.
L'épargne est la plus féconde source des richesses, elle en est mémo la seule, l'unique. Je dirai plus: c'est de l'épargne qu'est provenue et que provient toute sorte de progrès. Quand une personne commence à épargner pour améliorer son état, elle tourne les yeux vers toutes les opérations de consommation relative et absolue ; elle épargne donc sur toute chose, elle épargne dans la production, dans la distribution et la consommation des produits. Le principe de l'épargne est douloureux, mais sublime, parce que c'est une création de l'homme, c'est mie victoire de l'homme sur l'instinct. C'est le triomphe de l'esprit sur la matière, de la volonté sur les désirs et peut-être les besoins du corps, car les classes peu aisées, pour conserver quelque chose de leurs gains, doivent ne pas satisfaire tous leurs appétits, ne pas jouir de toutes les commodités, elles doivent souffrir enfin dans l'espoir d'arriver à un avenir meilleur par les fruits sacrés et précieux de leur travail. Quels bienfaits, sans parler des résultats économiques, ne produit pas cette pensée constante, cette lutte douloureuse contre les instincts que Dieu voit avec plaisir et qu'il récompense sans aucun doute ! Ces établissements feront encore plus de bien dans l'avenir.
Je crois qu'on apphquera aux Caisses d'Epargne d'autres opérations pour les rendre plus efficaces, plus propres à soulager les classes peu aisées, en encourageant leur travail et améliorant graduellement leur état. Il ne s'agit pas de passer de la pauvreté à la richesse, par un de ces bonds contraires à la nature et à la justice, ni d'inspirer des idées étranges, des passions envieuses, de faux principes d'économie politique touchant la production et la distribution des richesses, principes qui dominent dans une certaine classe de personnes et donnent beaucoup à penser aux governements; il s'agit d'arriver, par un travail sérieux, éclairé, par une économie constante^ par une prévoyance bonne et progressive, à cet élat de bien-être que peut attendre honorablement toute personne, un porlcfaix, un ngrirulteur, un petit mar-
chaud, un employé quelconque, avec uu peu de patience et d'économie continue, en sortant vainqueur de la lutte qu'il a à soutenir contre lui-môme.
C'est un devoir des gouvernements, des municipes aussi bien que des classes aisées, d'aider, au moyen d'institutions favorables, leurs frères moins fortunés, de les soutenir dans la voie qui commence au simple travail et finit à la propriété, et de la leur abréger le plus possible 'Xi. Je crois que le premier degré de l'échelle de ces établissements, est la Caisse d'Epargne; celte Caisse qui reçoit de la main du pauvre et honnête travailleur cette partie de bénéfice qu'il ne consomme pas et qu'il a acquise par l'application de ses forces à la création des produits destinés aux besoins des hommes, la met en sûreté, la joint à d'autres économies de ses frères les travailleurs, et l'emploie à la reproduction des richesses, dont une partie va encore grossir les épargnes de ces mêmes travailleurs.
Il y en a qui croient que la Caisse d'Epargne n'est destinée qu'aux pauvres et qu'elle n'est en conséquence qu'une Caisse de bienfaisance. Bien que les promoteurs de ces Banques fussent peut-être pour la plupart animés du sentiment chrétien et du désir de mettre en pratique le précepte universel de charité fraternelle, si profondément inculqué par le. Christ mort pour fonder la loi de la fraternité humaine, l'expérience, d'accord avec les principes scientifiques, a démontré que la Caisse d'Epargne est un moyen démocratique d'accumulation, un instrument qui favorise la circulation de l'argent et l'industrie en général, qu'elle est avantageuse pour tout le pays où elle se trouve. Si l'on fait du bien aux déposants en stimulant leur activité, ils le rendent en prêtant leurs épargnes aux classes qui ont l'intelligence et le pouvoir de les bien employer; ce n'est donc pas seulement aux pauvres, mais à toutes les classes sociales et à l'Etat que la Caisse d'Epargne fait du bien ; elle ne rend pas moins de services que les banques créées pour les classes aisées.
Il fallait,, en effet, trouver le moyen d'utiliser ces petites épargnes: la Caisse d'Epargne pour atteindre ce but, et pour pouvoir payer un intérêt aux déposants, réunit ensemble ces fruits du travail et les emploie à la reproduction des richesses en prêtant, sur des garanties sulTisanlcs à un intérêt supérieur à celui qu'on donne à ceux qui déposent
'1, Voyoz rOuvrier agriculteur, manufacturier et f"nim''r''iii| (]o F Viirnuô, Milano 185], et le Bonliommo Kifhard de Franklin.
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leur argent à la Caisse d'Epargne. Ceux qui empruntent à ces Caisses, emploient le capital reçu à améliorer des terres ou des industries, ou à des œuvres également utiles. Tout nouveau travail productif exigeant la coopération d'ouvriers, ceux-ci sont mieux rétribués, la quantité de leurs économies s'augmente ainsi que leur bien-être, le nombre des ouvriers s'accroît, soit par l'accroissement naturel de la population, soit en les recrutant dans le sein des classes tout à fait inférieures, dans les industries en décadence ou à l'étranger. Avec l'accroissement de la population ouvrière (la plus grande richesse d'un Etat) s'accroît la consommation des richesses; cette consommation, utile à tous les producteurs, est aussi utile au Gouvernement qui prélève un impôt sur tout objet de consommation; elle est utile au pays, qui en raison même de ces progressions, devient plus riche, plus puissant, plus florissant et plus civilisé. Nous n'avons pas à parler de l'influence morale qu'exercent sur un pays les habitudes d'épargne, d'économie, d'ordre, de prévoyance et d'honneur de ses habitants. L'homme qui travaille et épargne est bon père de famille, parce que la perspective du bonheur, que lui promettent dans l'avenir pour lui et les siens ses sacrifices journaliers, l'empêche de se livrer, pour oubUer les peines de son état, aux désordres qui démoralisent et corrompent l'homme de toute façon ; son intelligence libre et ouverte lui fournit les moyens d'augmenter son habileté, ses gains, ses épargnes ; il sent naître et s'affermir dans son âme cette dignité, cette indépendance raisonnée, source de l'énergie individuelle; il acquiert de la considération auprès de ses concitoyens, et, pour peu qu'il soit religieux ou philosophe, il regarde le travail, devenu moins douloureux pour lui, non comme une punition fatale, mais comme un gage d'un avenir meilleur, comme une fonction sociale, comme un devoir universel imposé par le Créateur à l'homme naissant. L'habitude de l'épargne est un des éléments les plus élevés de civilisation, une vertu suprême ; celui qui ne travaille pas, perd le caractère de l'humanité, l'idéal qui ennoblit l'âme; s'il a l'air d'avoir des goûts esthétiques, c'est une feinte, une adoration de la forme matérielle e% brutale; on ne sort de cet état qu'au prix de grands sacrifices et de pénibles travaux.
Les Caisses d'Epargne naquirent tard, parce qu'elles ne peuvent être que le produit d'une certaine civilisation. 11 faut qu'il y ait déjà dans les déposants un principe de ces qualités qui doivent être le fruit de l'institution même des caisses, savoir : prévoyance, économie, moralité; dans le pays des habitudes d'induslrie, un besoin général d'amé-
liofation, de prospérité, et par conséquent de production plus étendue. Car une Caisse d'Epargne qui prêterait à des consommateurs improductifs serait très-nuisible; on ne peut même pas imaginer un établissement semblable. L'argent des ouvriers doit produire, être le premier à fonctionner, en encourageant le travail d'où sortent la civilisation et le bien-être. Pofurrait on établir une Caisse d'Epargne chez les tribus sauvages qui vivent au jour le jour sans penser au lendemain? Dans les temps anciens, à Rome, à Athènes où, dans les champs et dans les ateliers il n'y avait que des esclaves, on méprisait l'industrie, le commerce, et les Etats vivaient de tributs pour la plupart étrangers, de conquêtes ou de rapines. Il n'y avait presque pas d'épargne.
Un pays misérable où il n'y a pas de progrès industriel, où le commerce se fait par échanges, comme autrefois chez les premiers habitants de la terre, et maintenant chez les tribus nomades de l'Asie et de l'Afrique, ne peut produire un établissement d'Epargne, et les voyageurs n'y en ont certainement jamais trouve. On ne voit pas non plus de Caisses d'Epargne dans les pays pauvres d'industries et où la propriété est incertaine : ceux qui peuvent avoir un peu d'argent l'enfouissent dans le sein de la terre, notre mère commune : et cet argent ne produira rien, car c'est un métal et non un végétal. En effet, dans les temps de guerre où l'industrie se ralentit, vu le peu de sûreté des propriétés, surtout des propriétés mobilières, l'argent diminue, il n'a ni le temps ni le moyen de voler à l'étranger, car pour ces voyages il faut une certaine civilisation nationale et des relations internationales qui demandent de la confiance et du crédit. En Turquie non plus il ny a pas de Caisses d'Epargne; en Asie et en Afrique il n'y a que les temples qui recueillent avec sûreté les propriétés mobilières des veuves, des pupilles, des orphelins, des voyageurs, en un mot, des faibles. Il n'y a pas de Caisses d'Epargne dans les pays de serfs, où celui qui travaille est encore attaché à la glèbe (i).
A quelle époque précise naquirent ces Banques si utiles? Nous ne parlons pas de l'Ecosse, où, par un hasard particulier tout à fait imprévu et peu remarqué dans Ihistoire, se Hrent les premières opérations de Banques d'Epargne ; nous ne parlons pas non plus de l'Allemagne et de la Prusse, où des corporations particulières, où les gouvcrne-
(1) Dans les temps modernes cependant, dans les pays où existe le servage ou l'esclavage, on commence à voir des établissements qui ressemblent en quelque façon aux Caisses d'Epargne, et qui sont créés exprès poiir détruire le servage et l'esclavage.
ments mêmes créèrenl de bonne lieure des Caisses d'Epargne. Mais avant de marquer ces époques, nous répondrons à une question qu'on pourrait faire ici.
Pourquoi dans les communes italo-romaines, dans les républiques italiennes et hanséatiques n'y avait-il pas de Caisses d'Epargne? Il y avait des monts pour les grains, des puits ou des monts pour les huiles, des caisses de secours mutuel d'une origine ancienne, mais il n'y avait pas de caisses d'épargne. Quelque glorieuses et riches que fussent les républiques, la société qui travaillait ne faisait rien pour pourvoir à sa conservation; l'ouvrier, à sa naissance, savait jusqu'où pouvait le conduire son métier : d'apprenti il devenait compagnon, puis, mais trèspéniblement, maître, passant de grade en grade par des épreuves de temps et d'habileté. Les génies extraordinaires seuls pouvaient atteindre à la dignité de chef de maîtrise U), sortir de la condition d'ouvrier et arriver à la propriété. Pourtant l'ouvrier, à chaque étape de sa route, était aidé; il gagnait assez pour vivre avec sa famille; ses désirs étaient bornés et en partie satisfaits. Les ouvriers étaient honorés alors et jouissaient de plus de droits civils et politiques que les ouvriers d'aujourd'hui. Si l'on en croit la tradition, ils jouissaient d'un certain bienêtre et étaient contents de leur état. S'ils étaient vieux, invalides et sans ressources, ils étaient secourus par leur corporation. Mais, comme je l'ai déjà dit, tout individu en venant au monde avait devant les yeux sa carrière tracée, son destin futur: un fils de charpentier, s'il était favorisé par la fortune, mourait maître charpentier; ce n'était que grâce à des événements extraordinaires qu'il sortait de la sphère où il était enfermé et qu'il s'élevait à de plus hautes destinées. Ces corporations firent dans leur temps un grand bien, elles portaient dans leur sein la richesse, la force, l'avenir, elles sauvèrent peut-être la civilisalion, les procédés industriels: les ateliers corporatifs de communes furent le berceau, l'autel vivant de la liberté; en concourant avec d'autres puissances, elles détruisirent peut-être le féroce, l'injuste système féodal. C'est aux corporations que les républiques du moyen-âge sont redevables de leur gloire et de leur richesse. Mais dans presque toute l'Europe les campagnes étaient cultivées par les serfs de la glèbe misérables et avilis. Ce n'est que dans le siècle passé, au baptême de cette démocratie qui he ensemble toutes les classes de la société, quand
(1) Tout le monde sait ce qu'il en était à Florence et dans d'autres pays à cette époque; les princes mêmes, les Médicis se fnisaient inscrire sur le registre d'une des sociétés à qui était presque dévolue la souveraineté politique.
les serfs de la glèbe des campagnes el les serfs des niailrises des villes commencèrent à s'émanciper, quand de nouveaux commerces, de nouvelles industries, de nouveaux pas dans la civilisation amenés par les crises politiques et la marche ascendante de l'humanité, eurent rendu le travail plus productif et le ijien-être plus étendu et plus assuré; ce n'est qu'alors qu'on abolit les maîtrises, qu'on affranchit (non pas partout cependant) les serfs de la glèbe, et que le travail libre, livré a lui-même, à sa volonté naissante, h ses propres moyens, put tourner son activité vers un plus bel avenir. La transition de l'esclavage à la liberté fut pénible; le travailleur émancipé se laissa tomber dans la misère, comme il arrive en Amérique, où la liberté fait ses premiers pas sur les épines et dans le sang. Mais la liberté conduit au travail, à l'épargne, au bien-être, à la moralité.
Voilà pourquoi les Caisses d'Epargne n'existaient pas à l'époque des républiques du moyen-âge, et pourquoi elles vinrent si tard; elles naquirent fatalement dans les pays réformés plus tôt que dans les pays catholiques, mais n'en durent pas moins leur naissance cà l'esprit chrétien.
Il faut aider l'ouvrier libre par des étabhssements opportuns, l'instruire, lui faire voir que, comme le soldat a dans sa giberne le bâton de maréchal, il a, lui, dans ses bras, dans son intelligence, dans sa volonté, une source inépuisable de richesses, et par conséquent les moyens de s'élever à une position meilleure; il faut lui faire voir l'avenir, le soutenir dans les premiers pas qu'il fait pour améliorer son état, lui apprendre à rendre son travail plus profitable, lui faire comprendre les effets infaillibles du travail et de l'épargne. Tels sont les premiers devoirs d'un gouvernement éclairé, libéral, juste. C'est ce que ne comprennent pas ceux qui gouvernent avec l'ignorance, la pression ouverte ou cachée, la calomnie, le bourreau, la débauche, la corruption éblouissante de lor, pour jouir, dominer, juger sans appel, punir, tuer, faire rire, écraser; tyrannie infernale qu'on renverse sans miséricorde le jour où les tigres succombent emportés par le torrent des lois de la justice.
L'homme tombait entre les mains des usuriQrs, cl il est délivré par les Monts de Piété, qui le secourent dans les besoins de consommation mais fort peu dans ceux de travail et de production. Les Monts de Piété lui donnent un morceau de pain, un peu d'argent pour payer le loyer de sa maison, même pour acheter un instrument de travail, s'il possède un objet qui ait au moins une valeur double de cet argent; mais cet argent lui coûte des frais, des inlércls, des provisions, du temps, de la honte.
Au lieu de mettre au Mont cet objet sur lequel on lui prête de l'argent qu'il doit rendre, l'ouvrier n'aimerait-il pas mieux qu'on lui dise: « Faites des épargnes, et cet argent conservé peu à peu mettez-le en lieu sûr à mesure que vous l'avez dans les mains, pour en faire ensuite usage dans vos besoins sans être obligé de recourir au Mont de Piété, puis d'épargner sans fruit pour racheter l'objet engagé? » Il faut donc, en dehors d'un certain degré de civilisation, à l'ouvrier un lieu sûr pour confier ce qu'il se prive de consommer des fruits pénibles de son travail ; il lui faut un instrument qui donne de l'efficacité à ses sacrifices, à ses épargnes, à son capital, en lui fournissant les moyens de les employer utilement. 11 a besoin de trouver, lui aussi, ce que trouvent les commerçants et les manufacturiers dans leurs banques d'escompte, de prêt, de circulation; les propriétaires de terres dans les banques hypothécaires, agricoles; les Gouvernements dans les banques de circulation, auxquelles ils recourent à chaque instant et avec lesquelles ils tiennent pour le moins un compte courant avec un solde toujours passif. Telle est donc l'origine des banques pour les classes peu aisées, au premier rang desquelles est la Caisse d'Epargne.
C'est quand le travail fut émancipé presque universellement, quand surgit le tiers-état W, que commencèrent les Caisses d'Epargne. Elles naquirent donc, comme je l'ai déjà dit, dans la seconde moitié du siècle passé, quand les conditions sociales leur avaient préparé leur champ d'action. Mais, pour qu'elles atteignent pleinement leur but, il faut les organiser de manière à prendre dans les mains de l'ouvrier le franc qu'il épargne sou par sou. 11 y en a mille qui épargnent un franc: voici les francs qui s'unissent ensemble, et, par les lois de l'association, acquièrent une force que n'auraient pas des millions inertes et dispersés; ils deviennent un capital qui s'achemine immédiatement pour améUorer des terrains, des propriétés, des industries; autour de ce capital qui se transforme en mille manières travaillent d'autres individus, les ouvriers eux-mêmes qui peuvent faire d'autres épargnes. Ces mille francs opèrent sans cesse, tandis que s'ils étaient restés oisifs entre les mains de l'ouvrier, ils auraient couru risque d'être dissipés sans fruit pour
(1) Qui lie ensemble toutes les classes de la socie'té. Mais l'émancipation n'est pas encore universelle. En Amérique , dans les Etats-Unis du sud qui font une guerre qu'on pourrait comparer à celle des géants contre le premier des dieux . et qui finira tôt ou tard comme cette dernière, quelques économistes proclament la sainteté de l'esclavage noir et même blanc , ajoutent-ils. Blasphème horrible en 186.3!
céder à mille tentations (au cabaret, au jeu, pour la satisfaction d'un caprice momentané), ils auraient été perdus et même volés. Quels miracles de puissance industrielle ne verrait-on pas si la plupart de ceux qui travaillent économisaient toujours quelque chose pour les Caisses d'Epargne! L'Angleterre a maintenant dans ses caisses plus d'un milliard de ces épargnes, la France environ un demi-milliard, la Lombardie environ cent millions: ce qui fait 33 francs par tête en Anglegleterre, 40 en Lombardie, et environ 14 en France 0-).
Tout le monde connaît le mécanisme de ces établissements: ils reçoivent d'un côté les molécules, les filets d'eau qui forment les petits ruisseaux et vont souvent féconder les terrains et les industries; à ceux qui fournissent les molécules, les filets d'eau on donne un petit intérêt fixe qui grossit les molécules, selon qu'on laisse plus ou moins de temps à la Banque le capital et les intérêts. Ceux qui profitent du ruisseau paient un intérêt plus grand qui sert à conserver l'eau féconde formée de petits filets, et à donner aux propriétaires des petits filets d'eau, devenus puissants par leur réunion, le profit dont on a parlé.
En conséquence, cet établissement interm.édiairc entre les pauvres travailleurs et les riches producteurs doit être très-économe, pour laisser aux déposants le plus grand bénéfice possible. L'ouvrier ou l'individu qui dépose à la Caisse d'Epargne reçoit un livret sur lequel on enregistre le capital déposé, et à leur échéance les intérêts qui, s'ils ne sont pas retirés, deviennent un capital: c'est un compte courant entre la Caisse et le déposant. La Caisse, comme commissionnaire, prête cet argent d'une manière sûre, soit aux propriétaires de terres, sur hypothèque, soit aux manufacturiers et aux commerçants, sur dépôt de valeurs solides et faciles à réaliseri comme fonds publics du pays, actions et obligations industrielles, titres du trésor public, marchandises, lettres de change bien garanties, en les estimant de façon à ne pas craindre de perte en cas de baisse ou de crise; ou bien elle le confie à l'Etal, en prenant souvent de lui des titres semblables, à un intérêt qui puisse payer les frais d'administration et donner mi intérêt bien petit jusq'à présent aux déposants. Pourtant l'expérience enseigne que le moyen le meilleiu' cl le plus sûr et en même temps le plus propre à faire fruclilior les épargnes des classes ouvrières et peu aisées, est de les prêter a ceux qui les employent à la reproduction, mais autant
(1) En comptant .30 millions (l'habitants pour rAngletcrro, .3(5 pour la Francp, * ft \I2 pniir la î,omharflif.
que possible sur hypollièque. Quand on ne peut profiler de ce moyen, à cause de la mauvaise organisation et des lenteurs des hypothèques, et qu'on a à choisir entre les particuliers et les gouvernements, il est mieux de préférer ces derniers, comme on fait en Angleterre et en France. Quel est le gouvernement qui, n'importe en quelle crise, aurait le courage de ravir aux déposants les fruits de leur travail? Quoiqu'il en soit, les Caisses d'Epargne doivent agir avec beaucoup de précaution quand elles prêtent aux particuliers sur valeurs mobilières. En cas de désastres, de crises générales, les gouvernements ont toujours les moyens de satisfaire à des devoirs si sacrés; les particuliers ne le peuvent pas même avec les meilleures intentions.
Ces établissements, quand fut venu le moment de leur naissance, commencèrent de différentes manières. Inspirés en Suisse par le sentiment d'égalité, ils furent formés par les Municipes, se généralisèrent et s'améliorèrent en peu de temps. En Italie ils durent leur naissance, ici à l'esprit religieux, là aux idées de philantropie et de justice rationnelle, ailleurs à l'initiative des particuliers, comme en Angleterre et aux Etats-Unis; dans d'autres pays ils furent fondés exclusivement par les gouvernements, comme en Prusse, en Russie, dans plusieurs endroits de l'Allemagne, et en France ils furent créés avec l'aide du gouvernement et des particuliers.
Partout ils eurent pour but de faire fructifier les épargnes des classes peu aisées ; aucun ou bien peu eurent pour objet leur propre intérêt. Dans quelques pays le premier pas fut un peu incomplet: on y fonda des Caisses d'Epargne pour une ou plusieurs classes de personnes seulement, comme à Hambourg où il y a une Caisse d'Epargne pour les domestiques, en Suisse où certaines classes seulement peuvent y déposer leurs épargnes.
Mais à mesure que se révèle la science sociale et qu'on voit les avantages des Caisses d'Epargne, ou y admet presque toutes les classes de personnes: c'est au point qu'on peut aujourd'hui les appeler la tirelire de la population peu aisée (i). Tous ceux qui épargnent peuvent s'en servir dans la mesuré fixée par les statuts. Les classes peu aisées sont composées non seulement des ouvriers, mais encore des petits pro-
(1) Dans les cas ordinaires on trouve que le plus grand nombre des déposants est composé de domestiques et de femmes. Ils sentent le besoin de l'indépendance et cherchent à l'acheter; en Russie les serfs font de même. En Russie et en Amél'ique les serfs et les esclaves épargnent pour devenir indépendants; c'est ce que font aussi les travailleurs pour arriver à se posséder cux-nièmcs.
priétaires, des marchands, des manufaclariers, d'un grand nombre d'employés, des artistes, de ceux qui exercent des professions libérales, c'està-dire les cinq sixièmes de n'importe quel Etat. Nous avons vu qu'il ne convient pas non plus d'exclure le riche de ces banques (i).
Par malheur, elles ne se sont pas encore répandues partout : à Naples jusqu'à la fin de 1862 il n'y a pas eu de Caisses d'Epargne proprement dites, mais Garibaldi en a décrété à sa première apparition dans les contrées méridionales depuis si longtemps esclaves; les campagnes les demandent à grand cris, il faut les satisfaire le plus tôt possible, c'est une loi de justice, et quels n'en seront pas les avantages économiques et moraux (2) ! Les agriculteurs, qui habitent au milieu des terres qu'ils cultivent, forment la classe la plus pure et la plus morale de la société; ils vivent simplement en face de cette nature si juste, si raisonnable dans son éloquent travail, loin du contact de la société des villes qui porte toujours dans son sein un germe de corruption, loin du spectacle des richesses, des caprices, des attraits de la vie matérielle, des plaisirs, des vices, qui font dire au pauvre: « Pour l'amour du ciel ! nous seuls sommes nés sur un grabat, nous seuls avons tant de peine à vivre; nous ne mangeons de la viande que le jour de Noël, nous travaillons du matin au soir en souffrant presque la faim ; c'est à la sueur de notre front, par un travail incessant, que nous gagnons notre pain ; et tous nos produits vont entre les mains de ceux qui se nourrissent de mets que nous ne connaissons que par l'odeur qui nous en vient de leurs fenêtres. Et pourtant nous sommes tous frères; ainsi le dit la religion du Christ; eux aussi sont comme nous des fils d'Adam. Que notre destinée est misérable! »
Donnez-leur une bonne instruction qm leur élève l'âme, les sauve des erreurs et des préjugés, leur fasse estimer leur état qu'ils sauront pouvoir améliorer, s'ils ont de l'intelligence et de l'énergie; donnezleur le moyen d'utiliser le produit de leurs petites industries, la volaille, le laitage, les fruits, les légumes, le peu de grain qui leur reste
(l) De Gcrando est surpris de voir que l'institution des Caisses d'Epargne a eu son plus grand développement depuis 1815. Avant la révolution de 1780 il n'y avait pas do tiers-éfnt, et par conséquent il ne pouvait pas y avoir de Caisses d'Epargne. Apres cette observation, il n'y a pas lieu d'être surpris.
{2) Il y en a en Prusse, et Garibaldi, quand il était Dictateur, voulait établir à Naples un système complet de Caisses d'Epargne agricoles; Victor-Emmanuel, premier roi d'Italie, donna les fonds nécessaires pour en commencer la fondation. \'nyc7, la note nprtr^ 1". tablnau des Caisses d'Epargne.
Vi(;*nn 0>iM'/i/r.( po/iulniret 8
après avoir payé leur ferme, après en avoir porté un boisseau au charron qui leur a arrangé ou vendu leurs instruments de travail iV, un autre au marchand ambulant qui leur a fourni tout ce dont les femmes ont besoin pour leurs travaux, un autre au charcutier, un autre au pharmacien pour payer ses mauvais médicaments, un autre au noarchand d'outils, et le tout à un prix bien inférieur à celui du marché ; sans compter les autres boisseaux qui se gâtent dans les greniers exposés à tous les vents, à toutes les tentations mauvaises, en proie aussi à l'avidité des vautours, ou plutôt des cannibales: car celui qui vole le pauvre est un cannibale, il dévore sa chair, sa vie. Que la Caisse d'Epargne envoie au marché, ou bien au lieu où se fait la fête, une personne pour recueillir de cette classe de gens ce qui leur reste après avoir converti en argent leurs produits.
On commencera à tenir compte de tout et à avoir plus d'ordre dans la maison; l'ordre qui fait éviter tant de dissipations inutiles est un vrai gain. Les agriculteurs consommeront moins, vivront mieux et, avec l'argent repris à la Caisse d'Epargne en temps opportun, étendront le champ de leur production; ils tâcheront de payer la ferme des terres en argent au heu de la payer en' grain, se livreront à quelque industrie et achèteront peut-être un petit champ.
Avec les établissements d'épargne répandus directement ou indirectement dans les campagnes, l'agriculteur, le manufacturier, le petit marchand ne courront plus risque de se laisser tromper par les fripons, qui flairant de loin leur proie, s'attachent aux bonnes gens qui font quelque aubaine pour la leur arracher par mille tromperies, empruntant même à un fort intérêt, mais avec la ferme intention de ne rembourser ni le capital, ni les intérêts. Ces fripons opèrent leur vols au moyen de contrats illégaux, de chicanes, de surprises, de menaces, niant leur dette, comptant sur l'ignorance de leur dupe, qui souvent peut-être, par amour de la paix, aime mieux perdre sa créance qu'aher devant les tribunaux, chez les avocats plus redoutés peut-être que les vautours. Si les succursales des Caisses d'Epargne se trouvaient sous la main du travailleur qui fait quelques économies, elles mettraient en fuite ces vautours, qui s'adonneraient à d'autres industries plus utiles et fourniraient à leurs instincts de rapacité une tendance plus honnête et plus productive. Cet esprit entreprenant, qui, mal dirigé, les conduit au
(1) Que les propriétaires devraient leur fournir par moitié.
crime et cfuelquefois à l'écliafaud, parce qu'il est forcé de se mouvoir dans une sphère d'action trop restreinte et qu'il est favorisé par la facilité de duper de bonnes gens , deviendrait puissant et bienfaisant dans un champ honnête, logique et plus vaste.
Sans aucun doute les Caisses d'Epargae, qui font tant de bien aux classes aisées en leur prêtant de l'argent, ont la mission d'élever les classes nécessiteuses à un état meilleur au point de vue moral et économique, et de moraliser les personnes avec qui elles ont à faire. Ce n'est donc pas seulement une œuvre de bienfaisance que l'on fait en recueillant les éléments et les molécules de la force de production, pour en former un tout plus puissant: c'est un acte de civilisation et de haute justice. C'est un acte d'humanité d'encourager les Caisses d'Epargne, un acte d'administration éclairée de les protéger et de les seconder toujours davantage, en suivant le cours ascendant de l'équité.
Je vais suivre dans cette seconde partie l'ordre adopté dans la Partie relative aux Monts.de Piété, et exposer les principales Maximes qu'il est bon d'avoir toujours devant le yeux, quand on a un intérêt quelconque dans les Caisses d'Epargne. Je donnerai ensuite les détails historiques et statistiques que j'ai pu recueillir, et dont la plupart sont extraits de documents officiels; puis, comme confirmation de mes idées, j'exposerai les réformes que des économistes d'élite ont proposées pour ces établissements.
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