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INTRODUCTION

Celui qui a souffert la faim, le découragement, l'abiindon, peut facilenienl comprendre et presque sentir les douleurs, les cruelle» souiïriinccs morales du pauvre.

La confiance ordinaire par laquelle une personne, imaginaire ou réelle, propriétaire d'un capital qu'elle ne peut ou ne veut pas employer, le prête à une autre personne qui l'emploiera pour ses propres besoins, n'est pas un sentiment ou une idée de vieille date: cette confiance s'appelle crédit. Dans les temps anciens il n'y avait pas do crédit public et bien peu de crédit particulier. Avant Jésus Christ on ne connaît pas de banques qu'on puisse comparer aux modernes, et les premières qu'on voit paraître sont destinées à aider les goavernements dans leurs besoins; en effet, les essais de banques tentés par Périclès et par Mécène, ministre d'Auguste, n'avaient d'autre but que celui de secourir l'Etat; et les bdnques de dépôt de l'ancienne Grèce, de Rome, de Babylone, de Ninive et de Jérusalem durent leur origine à la nécessité de préserver les valeurs de change du public et des particuliers, contre les attaques des ennemis et des voleurs publics et particuliers. On plaçait les trésors sous la sauvegarde de Brama, de Jupiter, de Mercure, de Jehovah et même de Mahomet.

Ces établissements, banques de dépôt, qu'on appelle aujourd'hui établissements de crédit, prouvent la barbarie de ces temps, et font voir qu'alors il n'y avait pas de lois sufTisantcs pour préserver les propriétés des citoyens (bien peu nombreux en comparaison d'os esclaves), pas d'habitudes de confiance réciproque, pas de tribunaux ni de juges qui sussent faire respecter la propriété d'autrui; c'est au point que César même, le Moïse de la première civilisation italienne qui rayonna sur le monde, vainqueur et triomphant à son retour des Gaules, porta la main sur la banque de dépôt de Rome consacrée à Mercure pour satisfaire les besoins cl la cupidité vornce des légions qui avaient se-

condé ses merveilleux desseins et l'avaient élevé au pouvoir absolu ^^K Les gouvernements, à part quelques rares exceptions, vivaient d'impôts peu nombreux et irréguliers, de rapines, de confiscations, de conquêtes, de tributs extorqués indirectement des travailleurs (ceux qui travaillaient alors étaient les esclaves ne jouissant d'aucun droit), ou directement des voisins et des vaincus; de crédit il n'y en avait pas.

C'est peut-être des Communes italiennes, où il y avait eu de tout temps une organisation durable et sacrée de société civile, et qui furent peut-être la source de la civilisation dont les institutions élevées éclairèrent le monde, que vinrent les babitudes de confiance publique et particulière. Ces assemblées des citoyens accoutumés à se réunir souvent au son de la cloche ou d'un autre instrument, ou à la voix d'un prêtre, pour défendre leur ville, leur droits attaqués par les héros vagabonds et à demeure fixe, pour prier Dieu, pour veiller aux affaires communes, donnèrent naissance à un sentiment de sympathie mutuelle, au désir et à la nécessité de se prêter encore plus fortement un appui réciproque. La Commune, institution indo-pélasgique, produisit les républiques anciennes et celles du moyen-âge, et c'est précisément dans les républiques itahennes qu'on voit les premiers établissements de crédit, puis dans les républiques anséatiques, souveraines du commerce et de la navigation à cette époque. Venise domina sur mer dès le onzième siècle; Florence avait des banques particuhères qui prêtaient aux rois d'Angleterre, de France et de Pologne; et à cette époque les Médicis, les Bardi, les Peruzzi, les Villani avaient des crédits immenses sur tous les marchés. Les villes libres qui donnèrent naissance à la Hanse teutonique, filles de la mer Baltique et de l'ancienne Scandinavie, étaient maîtresses du commerce du nord de l'Europe. Les républiques italiennes et anséatiques eurent, à l'intérieur et à l'étranger, des établissements de crédit réclamés par l'immense étendue de leur industrie et de leur richesse. Peut-être les Phéniciens et les Carthaginois en ont-ils eu de semblables.

Venise créa, pour aider le gouvernement, sa première banque, de là nommée Banque des emprunts; de causes semblables naquirent celles de Saint-Georges de Gênes, le premier crédit mobilier connu, les Monts de Rome, des Deux-Siciles, de Milan, puis les banques plus modernes de Londres et de Vienne. Les fournisseurs des prêts, réunis en compagnies, demandèrent et obtinrent, comme compensation de l'argent

(1) On voit la description de ce vol dans la Pharsale de Lucain,

prêté, quelques privilèges utiles à eux-mêmes et à leurs concitoyens, par exemple celui d'avoir certaines entreprises publiques.

En effet, toutes les banques primitives, celles de Gênes et de Milan spécialement, sans parler de celle de Londres qui dès sa naissance fit l'escompte et d'autres opérations au nom de l'Etat, eurent des fermes de leurs gouvernements, telles que celles des moulins, des douanes, de l'octroi pour les vins, les alcools et les eaux-de-vie, de la fabrication du pain, la souveraineté de quelque colonie, etc.

Pourtant les banques de virement naquirent plus tard, à mesure que s'accroissaient les communications de terre et de mer, et avec elles l'industrie. Venise, Gênes, Hambourg, Milan, étaient des villes très-importantes. Les premières qui eurent des banques de virement furent: Venise, maîtresse du commerce des côtes de la Méditerranée et de l'Orient ; Gênes, presque rivale de Venise^ la ville hardie qui, avec ses Vivaldi, fit la première le tour de l'Afrique et donna au vieux continent un nouveau monde; Hambourg, capitale de la Ligue Hanséatique et souveraine des mers du Nord; Milan, capitale dun Etat d'ancienne renommée agricole, commerçante et manufacturière où on voit des canaux d'irrigation dès le onzième siècle, plusieurs fois détruit par le fer et le feu de l'étranger, se retevant toujours avec une nouvelle grandeur; digne d'avoir été la résidence des empereurs romains, d'avoir rivalisé avec la mystérieuse ville du Tibre. C'est là en effet que se fit sentir le besoin de faciliter les paiements qu'avaient à se faire réciproquement les négociants, besoin devenu encore plus pressant par la multiplicité des monnaies courantes de titre et de poids ^ divers, usées, contrefaites, dans un temps de faux principes économiques où on croyait que l'empreinte de l'Etat sur les monnaies suffisait pour en faire des mesures équivalentes des valeurs de change, et que le prince même le plus mauvais avait la faculté de les tirer du néant. Les premiers clearing homes furent donc les banques de virement do Venise (H 77), de Saint-Georges de Gênes (1407), de Saint-François de Milan (vers 1200). On ne saurait croire quel bien ces établissements firent au commerce, à l'industrie, et combien ils contribuèrent à la prospérité du pays dans lequel ils prirent naissance: il suffira de dire que la monnaie de quelques-unes de ces banques jouissait sur la monnaie courante d'une prime de 20, à .30 p. "/,, et celle de Venise de 30 p. y^ sur la prime même.

Après les banques de virement vinrent les antres établissemenls de crédit.

Mais ce qui a surtout contribué à faire naître dans les hommes l'amour réciproque, la confiance mutuelle, et presque le besoin de se ^secourir à l'envi, c'est la religion du Christ qui seule a fait de tous les hommes des frères devant Dieu, et a prescrit l'obligation d'aimer efficacement le prochain comme soi-même, et de faire à autrui ce qu'on désire être fait à soi-même. Sans doute d'autres religions ont favorisé la civilisation, l'industrie (i), mais aucune autant que la religion du Christ qui a détruit l'esclavage de ceux qui travaillent (2). Bien qu'arrivés au XIX° siècle où il y a une aspiration si forte vers l'égalité et le sentiment de fraternité, et où tombent chaque jour davantage les prétentions de la force devant l'accroissement spontané du droit chrétien, nous ne pouvons encore nous faire une idée juste du point auquel doivent arriver les applications sociales enfantées par les enseignemens du Christ, applications qui poussent irrésistiblement et avec une force de jour en jour croissante les nations de la terre à s'embrasser, à s'aider avec conscience, avec un sentiment de fraternité vraie et naturelle : il n'y a jusqu'ici que quelques voyants qui aient signalé ces conséquences futures.

Et c'est du sentiment religieux que sortirent les Monts de Piété, vraies banques de prêt sur gage, dont le but principal est d'arracher les malheureux des griffes des usuriers. De la même source sont venues les banques d'Epargne, les seules qui aient commencé à avoir mie influence bienfaisante sur les classes ouvrières et peu aisées, en les encourageant à faire quelques épargnes. Ces épargnes répétées profitent à celui qui les fait, elles augmentent l'efficacité du travail du côté de celui qui fait les épargnes et les dépose à la banque, et du côté de celui qui emprunte à cette banque, parce que d'ordinaire les emprunteurs de pareils établissements emploient l'argent à la reproduction des richesses, en améliorant les terrains, en donnant de l'activité aux ateliers, en convertissant cet argent en salaires sur lesquels les ouvriers peuvent épargner et se mettre en état d'augmenter le travail et d'améliorer leur position.

Telle fut aussi l'origine des Banques de prêt Ecossaises, Prussiennes et Anglaises.

(1) Les Phéniciens et les Carthaginois avaient quelques habitudes de crédit.

(2j Le gibet de Brown a produit une secousse dans les Etats-Unis, qui depuis 1862 s'aperçoivent que l'esclavage est incompatible avec la liberté chrétienne. La guerre qui désole cette république chrétienne ne peut finir avec honneur, et selon les lois du progrès, que par rabolition de l'esclavage.

L'histoire des établissements de crédit suit donc l'ordre progressif de la civilisation, et peut se diviser en trois époques.

Les banques de dépôt, de virement, des gouvernements: c'est l'ancien système ; les banques destinées au grand commerce, à l'agriculture, en général les banques des capitalistes, des grands producteurs : système moyen ; les banques des classes peu aisées auxquelles appartient la petite industrie, les cinq sixièmes des consommateurs: système moderne.

Voulant m'occuper spécialement des établissements de crédit qui ont une influence directe sur le travail et le bien-être des classes pas aisées, je ne ferai qu'un tableau rapide des deux premières époques, et m'étendrai davantage sur la troisième. Je divise donc mon travail en six parties : 1.° Banques en général; 2.° Monts de Piété; 3.° Caisses d'Epargne; 4,° Banques d'Ecosse et sociétés de prêt au travail anglaises et françaises; 5.° Banques d'avances de Prusse, et associations coopératives d'Angleterre; 6.° Etablissements de crédit les plus propres à encourager d'une manière générale le travail et le bien-être des classes non riches, des ouvriers, des hommes de lettres et des artistes.

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