CHAPITRE V
Banqaes industrielles, de matières grèges, de consommation et vente commune, de production, etc.
Le^ Banques industrielles de matières grèges, quoique moins répandues jusqu'ici que les Banques d'avances, n'ont pas moins d'importance. Elles ont pour but de se procurer en commun les matières grèges, quelquefois même d'en faciliter la vente et la mise en œuvre, en fondant des magasins, des ateliers sociaux, au moyen de contributions des sociétaires eux-mêmes tous responsables et solidaires, Schulze a publié, à Leipsig et à Kiel des livres importants sur ces Sociélés.
Pour se faire une idée de l'immense avantage de ces associations, il n'y a qu'à imaginer l'énorme quantité de numéraire dont ont besoin, pour se procurer les matières grèges, les artisans dépourvus de moyens, tels que tailleurs, cordonniers, chaudronniers, menuisiers, chapeliers, etc. Puis ils ne peuvent payer que par à-compte, et ainsi le produit de leur travail est en grande partie perdu.
Manquant du capital nécessaire pour acheter en gros ou sur le lieu de production, ils sont forcés d'acheter les matières premières aux revendeurs, par petites quantités et à courte échéance. Le petit industriel est par là bientôt enchaîné au vendeur, auquel il abandonne une partie du gain qu'il retire de son travail, et devient ainsi plus incapable que jamais de se délivrer par ses fatigues.
Puis les malheureux travailleurs doivent accepter les produits inférieurs qu'on leur offre, l'augmentation des prix, car ce n'est plus qu'à cette condition qu'ils peuvent acheter à crédit, qu'ils peuvent travailler, qu'ils peuvent vivre. A la première tentative qu'ils font pour se dégager des serres des marchands, en demandant des prix plus bas et plus avantageux, on leur réclame le paiement entier de leur dette, et ils sont condamnés à faillii-, à tomber au nombre des vrais pauvres.
Il faut convenir aussi que le créancier lui-même court risque de perdre, et qu'il cherche à élever le prix de ses marchandises, pour se mettre par là à couvert des pertes éventuelles de ses clients nécessiteux; mais ces malheureux finissent par perdre la force et la possibiUté de travailler avec fruit.
Schulze dit que les menuisiers et les fabricants des meubles paient de 20 à 40 p. ''/y aux vendeurs intermédiaires de bois de couleur,
que les cordonniers paient les cuirs et les peaux de 40 à 50 p. % plus cher que s'ils achetaient en gros. En outre, n'ayant que des marchandises inférieures à celles des artisans pourvus de moyens, ils ne peuvent, malgré leur habileté, satisfaire leurs clients; ils doivent abaisser les prix pour mettre leurs produits au niveau de ceux qui sont fabriqués dans de meilleures conditions; ils doivent donner aux prix de dernière qualité ce qui leur revient aux prix de première qualité. C'est ainsi que leur gain est encore diminué, et qu'ils descendent de plus en plus sur la pente de la misère.
Voilà donc la nécessité où se trouvent les artisans de se soustraire aux angoisses de la misère, et de trouver le crédit qui leur procure les capitaux nécessaires pour faire profiter le travail sans perdre sur ses produits, sans l'écraser sous les gros bénéfices que veulent les marchands intermédiaires. Avec ces capitaux ils pourront profiter des avantages de l'achat en gros et sur le lieu de production. Mais qui fera des prêts à des gens qui n'ont pas de ressources? Ces gens-là eux-mêmes obtiendront le crédit, c'est-à-dire le capital, en s'aidant réciproquement, en s' unissant avec sohdarité, avec responsabilité, comme les Sociétés d'avances.
Les Sociétés des matières grèges de Delitzsch pour les menuisiers et les cordonniers furent précisément les premières en Allemagne à prouver la puissance de la solidarité, comme base de crédit pour les travailleurs et les industriels dépourvus de moyens, dont l'isolement fait fuir le capital. On vit cette puissance avant même d'en appliquer le principe aux Sociétés d'avances.
En effet, les premières associations de matières grèges, et la plupart de celles qui furent fondées ensuite et de celles qui se fondent maintenant, ont reconnu qu'il leur suffit d'emprunter de l'argent à des tiers, et d'ouvrir des crédits chez les fabricants, sous la responsabilité des sociétaires. Elles n'ont besoin ni de versements mensuels, ni de contributions de la part des sociétaires, si l'on en excepte un petit droit d'entrée d'un ou deux Ihalcrs payables une fois. C'est ce qu'aflirma Schuize.
Sur cette garantie individuelle et générale de solidarité, non seulement les capitalistes confient volontiers à ces Sociétés l'argent nécessaire pour acheter au comptant, mais les producteurs de premier ordre leur oiïront cl leur expédient des quantités de marchandises au-delà de tout ce qu'on pouvait attendre.
Les sociétaires arrivent ainsi à s'assurer, en achetant de petites parties de marchandises, le profit qu'on obtient eiT achetant en gros;
ils peuvent choisir la meilleure qualité en faisant le léger sacrifice de 6 au 8 p. "J/^, nécessaire pour couvrir les dépenses inévitables d'achat et de vente; ils ont pu surtout atteindre le but principal de ces associations, qui est d'avoir de bonnes marchandises et à bon marché. Tout cela met chaque sociétaire dans la possibilité de s'appliquer avec profit à son industrie particulière. En outre, le commerce social produit un bénéfice, destiné, partie à répondre aux éventualités défavorables, partie à servir de dividende à répartir entre les sociétaires, en raison de la quantité de marchandise achetée au dépôt ou magasin commun. Ce dividende ne se paie pas tant qu'existe la Société, on l'accrédite comme quotes; il sert de fonds de garantie vis-à-vis des sociétaires qui achètent à crédit, et de capital qui, joint à l'épargne que chacun peut faire individuellement, fait fleurir son commerce; c'est l'appui le plus fort, le plus sûr, le plus indépendant et le plus digne pour la vieillesse.
Le tableau C présente le compte-rendu de quelques Sociétés de matières grèges en 1859; il est de Schulze qui leur prédit, et avec raison, un brillant avenir.
On espère pouvoir bientôt accepter des commissions, même de travaux de quelque importance, distribués par ceux qui sont à la tête des associations. On prendra au dépôt la matière grège et on la remettra aux sociétaires qui pourront aisément en solder le prix avec les remises des clients qui auront reçu les objets travaillés. On ne tardera pas -non plus à construire en commun les outils et les machines dispendieuses pour les mettre à la disposition des sociétaires pour leur industrie, pour leur trafic, avec des règles et des conditions déterminées pour leur conservation et leur consignation.
Enfin on ne tardera pas à faire en commun le commerce des articles fabriqués par les sociétaires, d'abord dans les marchés et dans les foires, puis, quand le commerce le conseillera, dans des salles de vente sociales, où chacun exposera les marchandises pour son propre compte, mais avec la charge des dépenses communes. Il y a déjà de pareilles salles de vente ou des magasins de meubles et de vêtements, qui marchent très-bien et promettent un bel avenir. Les sociétaires, qui devaient auparavant perdre du temps et de l'argent en tenant des boutiques particulières, y trouvent d'excellentes occasions de débiter leurs marchandises à des conditions fort avantageuses.
Cela conduit à placer l'entreprise sous la direction d'un seul. Comme il s'agit d'articles à vendre dans les magasins sociaux, pour faciliter l'écoulement des produits des sociétaires, ceux-ci pourraient, si cette
gérance manquait, produire et exposer pour leur compte propre des objets peu conformes aux goûts et aux besoins du public qui accourt à la salle de vente commune. Les directeurs déterminent donc la matière et la forme des marchandises, en ayant soin de ne laisser jamais manquer celles qui sont préférées et demandées par les acheteurs et par la mode.
En conséquence, les sociétaires ne font qu'exécuter des commissions bien déterminées ; ils reçoivent pour leurs produits le prix commercial, mais ils perçoivent ensuite un surplus comme dividende pour le bénéfice net de l'exercice social.
Gomme il faut, pour le commerce de ces magasins sociaux, une grande quantité d'articles représentant un capital qui ne se réalise pas tout d'un coup, et qui nécessite beaucoup d'argent, on a généralement adopté une augmentation graduée des quotes payées par les sociétaires, d'après lesquelles on répartit les dividendes.
Schulze dit que ces Sociétés allemandes de ventes communes conduiront les associations à la perfection la plus élevée, c'est-à-dire à la production en commun. Cette production en commun a été en quelque sorte adoptée sur certains points de la France et de l'Angleterre, où des Sociétés d'ouvriers intelligents font, avec ce système, d'excellentes affaires.
J'ai pris dans Schulze un tableau oîi sont insérées quelques données sur les Sociétés dont nous venons de parler, et duquel on ne peut déduire que des notions incomplètes; car l'auteur nous dit qu'il y a déjà environ cent Sociétés avec 6,000 sociétaires, dont les cinq sixièmes se limitent aux matières grèges, et un sixième seulement est arrivé à l'emmagasinage en commun. Cet emmagasinage n'est, du reste, pratiqué que par les tailleurs et les menuisiers, mais non par les cordonniers à cause de la cherté des cuirs.
La somme réunie des approvisionnements de matières grèges faits en grandes quantités par cent Sociétés, monte à 4 ou 500 mille tha- 1ers (fr. 1,500,000 à 1,875,000). C'est en moyenne 4 à 5 mille thalers (fr. 15,000 à 18,750) pour chacune, et un bénéfice de 10 p. % pour les sociétaires, outre l'avantage qu'ils retirent en améliorant les produits de leur industrie, et par conséquent leur position sociale. Et tout cela, parce qu'on vend à des clients satisfaits.
Mais si l'on a fait beaucoup pour le principe, on a peu obtenu pour l'ensemble. Dans les trois dernières années pourtant s'est révélée une amélioration préparée pendant les sept ou huit années précédentes, époque à laquelle remonte la fondation de ces établissements.
On se plaît à espérer que le développement des connaissances, la prépondérance sensible de la grande industrie si fatale à la petite fabrication, l'esprit d'association, le libre-échange, détourneront les classes travailleuses de la funeste idée de s'appuyer à la tutelle gouvernementale en retournant aux anciennes restrictions du moyen-âge, et les conduiront sur le seul terrain où elles puissent trouver leur salut et le moyen de s'émanciper. Les ouvriers doivent s'approprier les forces qui rendent la grande industrie plus puissante dans ses moyens de fabrication, pour pouvoir lutter avec elle; la petite industrie doit devenir grande industrie, et cette transformation s'opérera, au profit des ouvriers, par l'association mutuelle et solidaire: cette transformation sera utile à la société entière.
2t)9 CHAPITRE VI.
Congrès des Sociétés d'avances.
Le premier Congrès des Sociétés d'avances allemandes, fondées sur le principe aide-toi toi-même pour les classes pauvres et moyennes, se tint à Francfort en 1859, et en 1860 du 31 mai au 2 juin a eu lieu à Gotha le second Congrès présidé par Schulze dont je vais parler.
A Gotha on discuta des questions très-importantes d'organisation intérieure, qui furent rendues publiques, pour ce qui regarde l'industrie allemande, par l'organe de la Société, le journal l'Association de t avenir de Leipsick. Ce Congrès a l'honneur d'avoir ouvert deux voies de progrès aux Sociétés d'avances.
Il a procuré un appui solide aux Sociétés qui ont pour but le secours mutuel, en facilitant entre elles l'échange de l'argent selon leurs besoins réciproques, en instituant un bureau général de correspondance à la tête duquel on mit Schulze lui même, auquel on accorda des émoluments convenables pour qu'il pût consacrer tout son temps, toute son activité aux intérêts des Sociétés d'avances.
On décida aussi d'admettre au bureau de la correspondance d'autres Sociétés; il s'en est déjà réuni beaucoup, et on en attend d'autres.
Pour le traitement à accorder au directeur de la correspondance, on décida que chaque Société devrait contribuer du Y^ au 2 p. % de son bénéûce net, avec un minimum de deux et un maximum de 12 thalers. On voit l'importance des fonctions du directeur de l'Agence générale de correspondance par les engagements qu'a pris Schulze, et qui sont les suivants:
a) Il doit s'occuper de la gestion et de la direction de la Société de matières grèges, annexée au bureau même, et de tout ce qui regarde les associations en général, en publiant les actes des Congrès qui s'y rapportent, et tout ce qui regarde le mouvement vital et les rapports légaux de ces Sociétés.
b) Il doit par ses soins et ses conseils pousser à la formation, à la conservation, à la marche régulière des Sociétés qui fleurissent déjà, en compilant au besoin des comptes-rendus et des instructions, en donnant des éclaircissements à ceux qui en demandent, en donnant la solulion des questions douteuses.
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c) Il doit entretenir et développer entre les Sociétés un échange continuel de rapports réciproques sur les expériences tentées, sur les résultats obtenus, pour reserrer entre elles de nouveaux liens de commerce, sauvegarder et faire progresser les affaires sociales avec plus de force.
L'activité et l'efTicacité de l'Agence générale de correspondance ont déjà porté d'excellents fruits. Il s'est déjà fait un mouvement réciproque de l'argent superflu des Sociétés; on leur a ouvert des crédits, partie en comptes-courants, partie en escomptes des lettres de gages dans des maisons de Banque des places importantes; on a rendu plus facile l'institution d'autres Sociétés d'avances et de matières grèges, qui s'augmentent à chaque instant; enfm on a préparé des travaux préliminaires pour donner aux Sociétés un lien de fraternité et une situation sûre au point de vue légal. Sur ce dernier point, on ajoute que le Congrès a approuvé à l'unanimité un projet de loi ayant pour but de faciliter la légitimation des sociétés pour les affaires de droit et pour la procédure légale, projet présenté au congrès par Schulze et publié en 1860. J'ajoute ici, ce que je développerai du reste, dans le Supplément, que l'Agence a produit un autre grand avantage, c'est que, grâce à l'activité infatigable de Schulze, il va se fonder une Banque générale d'avances pour aider les Banques d'avances particulières de l'Allemagne.
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