CHAPITRE VII
Prêts d'honneur qui se font actnellement en France.
En France, on tente tout ce qu'il y a de plus généreux, de plus progressif, quoiqu'il semble que de temps à autre cette grande nation se repose et soit endormie. Pour nous Italiens, qui avons été deux fois à la tête de la civilisation du monde, quoique luttant sans cesse contre d'immenses difficultés, nous ne sommes pas restés inférieurs à celte nation notre sœur. Nos fils verront ce que nous avons su faire, ce que l'Italie a entrepris depuis 1859, avec le secours bien entendu, de cette nation chevaleresque, de cette noble sœur qu'on appelle la nation française, et de trois grands hommes, dont l'un est déjà descendu dans la tombe après avoir imprimé au mouvement italien une impulsion que rien ne pourra arrêter. Nous avons eu les grands réformateurs religieux, civils, sociaux, politiques, Campanella et Savonarole, Grégoire Vil, Arnauld et les Vaudois, Giordano Bruno et Mazzini, Dante et Machiavelli, Cavour, Victor-Emmanuel II, roi d'Italie, le roi galant homme, Garibaldi, le plus grands héros, le plus vertueux capitaine du siècle. Nous avons eu des révolutions de tout genre, nous avons essayé de toute espèce d'institutions: mais la France, pendant quelques années dans ces temps derniers, nous a précédés dans la formation de l'unité politique et civile, sans nous surpasser toutefois dans les lettres, dans les arts, ni peut-être pas même dans les sciences ; elle a fait cependant une révolution la plus terrible qu'on trouve dans l'histoire, dans l'intérêt de l'humanité entière; et depuis 1815 bien que foulée aux pieds un instant par les traités parjures de Vienne, elle tente toutes sortes de réformes sociales ; elle a eu Saint-Simon, ses disciples et ses institutions, et en 1848 elle a même essayé les ateliers nationaux et les prêts aux ouvriers. Voilà où je voulais en arriver en descendant de ces hauteurs, de ces principes si élevés, mais si vrais. Oui, la France a essayé, et j'ose dire utilement, les prêts d'honneur à l'ouvrier avec quatre millions. On criera au blasphème, parce que les économistes, qui viennent après, déclament avec fureur contre cette belle opération, parce que les ouvriers n'ont pas tous payé leur dette. Ces économistes ne songent pas sans doute aux milliards que les peuples (au sein desquels se trouvent tous les travailleurs) ont donné et donneiit aux privilégiés de chemins de fer, des monopoles, des tarifs. // y a une
Société de riches gui dit; je construirai 100 kilomètres de chemin de fer à 300,000 francs le kilomètre. Après avoir fait le chemin de fer et gagné par l'agiotage, sur les constructions, par les exemptions des droits des millions et des millions, si, pendant une année ou deux, les actions, qui de 500 unités étaient montées à plus de 1,000, ne donnent que 6 p. %, à cause d'une diminution temporaire de revenu, la Société assaillit le Gouvernement en lui disant: Âssurez-notis 6 p. //, faites-nous des prêts, accordez-nous d'autres faveurs, achetez-nous à un prix élevé. El les Gouvernements répondent en accordant. Mais on crie, on s'emporte, on emprisonne, quand des ouvriers, las de souffrir la faim, se mettent en greye et disent à leurs maîtres: « Vous nous donnez quarante sous par jour; à cause de la cherté des vivres, il nous faudrait cinquante sous pour vivre ; d'oii il résulte que sur cinq journées vous nous enlevez un jours de vie, de force pour travailler plus pour vous que pour nous. Si donc nous devions vivre jusqu'à cinquante ans, vous nous tuez à quarante. Donnez-nous du moins de quoi vivre : C'est notre force qui fait votre richesse ». Sans savoir ce qu'ils font, les maîtres et ceux qui les soutiennent répondent par la prison et par des actes qui veulent dire : « Mourez quand vous voudrez en gagnant quarante sous, si vous ne voulez pas mourir tout de suite en continuant à ne rien faire ». La
lumière se fera, et avec elle la justice de l'avenir Peut-être les
souffrances du pauvre qui travaille ne sont-elles pas arrivées à leur comble.
Les ouvriers de France, comme ceux de Bologne, ne remboursèrent pas tous, c'est vrai; mais ces prêts sont une semence qui portera ses fruits plus tard. On en a déjà recueilli et on ne tardera pas à en essayer de nouveaux.
Dans plusieurs villes et villages de France il y a des particuliers, des corporations qui font des prêts d'honneur; mais pour que ces prêts portent des fruits, je le répète et le répéterai toujours, il faut stimuler le point d'honneur et l'énergie de l'ouvrier; il faut recourir au principe des Banques d'avances: Aide-toi toi-même. On y arrivera. En attendant, il est juste de louer toutes les tentatives qui ont pour but de prêter de l'argent à l'ouvrier.
Je donne ici le rapport présenté le 26 avril 1862 par une Commission spéciale à l'Impératrice des Français, qui a fondé, au nom du Prince-Impérial, une espèce de Banque pour Vouvrier malheureux. Ce sont les enfants qui fondent cette institution, de même qu'en Angleterre une Société d'enfants a fondé la première Caisse d'épargne.
Je regrette de n'avoir vu encore aucun compte-rendu de cette belle institution.
Ce rapport est plein de hautes pensées, d'enseignements utiles et efficaces.
c Madame f
> Toujours empressée à venir en aide à ceux qui souffrent, toujours attentive à rechercher les causes de la misère. Votre Majesté a été frappée des grandes difficultés, qu'éprouvent trop souvent les hommes qui vivent de leur labeur lorsqu'ils ont à emprunter un petit capital pour acheter des instruments d'agriculture, des outils, des matières premières ou pour subvenir à des besoins accidentels et temporaires.
» Elle a résolu d'adoucir, autant qu'Elle le pourrait, ces difficultés, au moyen d'une institution fondée sur la bienfaisance. Frappée des résultats considérables qu'a obtenus l'œuvre de la Sainte Enfance, Elle veut suivre cet exemple, appeler le jeune âge à venir au secours de l'âge viril dénué de ressources, grouper les enfans en association, les placer sous un auguste patronage, et constituer ainsi la Société du Prince-Impérial, qui distribuera les prêts de l'enfance au travail.
» Votre Majesté a daigné nous exposer ses idées sur cet important problème d'économie charitable.
» Elle nous l'a dit avec raison: Le travail que Dieu nous a imposé comme un de nos premiers devoirs est aussi un de nos plus grands besoins. Par le travail, l'homme ajoute à la fécondité de la terre; il utilise, multiplie et transforme les dons de la nature.
» Mais dans l'état de notre civilisation, la force, l'intelligence, la volonté ne suffisent pas pour le travail. Au laboureur il faut des animaux, des instruments aratoires; l'artisan a besoin d'outils et de matières premières. Si le travailleur, quel qu'il soit, ne peut se procurer les moyens de se mettre à l'œuvre, si l'outil manque à l'ouvrier, la semence au cultivateur, la barque au pécheur; si, faute d'un peu d'argent il n'est possible de réaliser une conception heureuse, de suivre un progrès ou de l'accomplir, le travail devient impossible ou difficile, la force reste inerte; l'amour de bien faire, la volonté, l'intelligence sont paralysés. La pauvreté vient s'asseoir là où pouvait se développer l'aisance.
» Si au contraire un prêt fait avec discernement permet de cultiver le modeste héritage, de réparer le métier endommagé, d'acheter les matériaux qui manquent; si le travail renaît, le malheur est conjuré.
Celte avance secourable assurera peut-être l'existence d'un honnête homme, elle sera peut-être le salut d'une famille, quelque fois aussi elle sauvera l'honneur.
» Votre Majesté attache à ces prêts au travail une importance d'autant plus grande qu'ils n'ont rien de commun avec l'aumône. A la différence du simple don offert par la pitié, des prêts faits au travail profitent plus encore à l'avenir qu'au présent. Ils sont une preuve de confiance, et par cela même ils raniment le courage, ils rendent prévoyant, ils fortifient, ils moralisent. Malheureusement, ces prêts sont rarement à la portée des travailleurs dans la gêne. Le grand capitaliste ne peut ni étudier, ni surveiller de pareils placements, et le petit capitaliste est trop timide pour s'y livrer. Il n'oserait exposer ses fonds aux chances de la maladie et de la mort de l'emprunteur, et cependant ces bras dépourvus d'assistance contribuent puissamment à l'accroissement de la production, à l'augmentation de notre capital, à la prospérité du pays.
» Votre Majesté, qui le sait, veut donner du crédit à ceux qui n'en ont pas, et qui méritent d'en avoir.
» Ce que des capitahstes isolés ne pourraient faire. Elle le demande sans crainte à une grande association de bienfaisance, fondée par Elle, animée de ses sentimens généreux et qui, en présence de beaucoup de bien à faire, ne reculera pas devant l'éventuahté de quelques pertes.
» Votre Majesté ne considère pas celte éventualité comme bien grave. L'homme le plus pauvre peut posséder encore une valeur inestimable: sa probité, ses habitudes économes et laborieuses, son industrie, son intelligence. Cette garantie, qui recevra d'un prêt opportun une fécondité nouvelle, sera presque toujours suffisante, et le capital prêté sera rarement compromis.
» L'heureux exemple donné par Votre Majesté prouvera que l'on peut avoir foi au travail honnête. Alors les capitaux privés descendront moins timidement sous le toit du laboureur, et dans l'ateher de l'ouvrier. En fondant une œuvre de bienfaisance. Votre Majesté aura obtenu un grand résultat économique.
» Votre Majesté espère que les prêts faits au travail pourrons être nombreux, et consentis aux conditions les plus favorables. Pour que le remboursement soit plus facile, il pourra être divisé par fractions. Ces remboursements partiels devront être faits à époque fixe, avec cette régularité qui est une preuve et une condition d'ordre, mais qui
n'exclura ni les versemens anticipés, ni l'obtention d'un délai par cause légitime.
» Gomme il importe que ces prêts conservent leur caractère et ne soient pas envisagés comme de simples libéralités, il sera essentiel d'en assurer la rentrée. Puisqu'il n'y aura d'autre garantie que le travail, la probité, l'honneur de l'emprunteur, et aussi l'honneur de sa famille, il sera indispensable que l'emprunt ait une juste cause, que les habitudes soient vraiment laborieuses, la probité certaine et l'honneur intact.
» Tel est le plan, tel est le but, que Votre Majesté se propose d'atteindre, et qu'Elle a daigné nous faire connaître.
» Pour accomplir son œuvre. Votre Majesté demande les fonds nécessaires à la bienfaisance privée. Elle place cet appel à la bienfaisance sous la protection du sentiment religieux : c'est la source la plus féconde en bonnes œuvres, car l'amour de Dieu donne une puissance infinie à l'amour de l'humanité qui en dérive. Il a fait naître des fondalions secourables adaptées à toutes les formes de la faiblesse ou de la misère ; il a inspiré de la compassion pour les souffrances les plus cachées et prépare des soulagements aux douleurs les plus lointaines; il a donné à la charité l'essor et la fécondité du génie. C'est au nom de cet esprit de charité que Votre Majesté demande appui pour les travailleurs à tous ceux qui peuvent leur apporter un utile concours.
» Pour bien caractériser cette pensée religieuse. Votre Majesté appelle à la présidence du conseil supérieur de la Société dont Elle est la fondatrice S. Em. le cardinal Morlot, archevêque de Paris et grand aumônier.
» Dans le même but. Elle a fait un emprunt à une des plus touchantes institutions catholiques: à l'œuvre de la Sainte-Enfance.
» La prenant pour modèle. Votre Majesté veut alimenter la caisse des prêts au travail avec les dons de l'enfance et de la jeunesse. Elle invite donc tous ceux qui débutent dans la vie et qui profitent du labeur d'autrui, en attendant qu'ils arrivent eux-même à l'âge de travaux sérieux, à verser dix centimes par semaine, ou cinq francs vingt centimes par an à la caisse des prêts de l'enfance au travail.
» Pour donner une impulsion salutaire, pour accorder à l'œuvre qu'Elle a conçue et qui aura toujours sa protection vigilante le plus grand témoignage de sympathie. Votre Majesté daigne la placer sous lo patronage du Prince-Impérial, afin qu'il soit tout à la fois le bienfaiteur de nos contemporains et le premier associé do la jeune génération qu'il est appelé à gouverner un jour.
» Cette participation de l'enfance à une institution généreuse sera profitable à tous.
» Pour les jeunes associés, ce sera une leçon de bienfaisance réfléchie qui leur apprendra à être bons avec discernement, les préparera à connaître les besoins sociaux et à les satisfaire par les moyens les plus sages.
» Pour les ouvriers qui deviendront leurs clients, ce sera une source abondante de bienfaits. Ces mains d'enfants qui laissent tomber chaque mois quelques centimes finissent par verser ainsi des trésors. En leur demandant de s'étendre sur les classes laborieuses, Votre Majesté a eu l'idée la plus féconde : c'est, suivant son heureuse expression, l'avenir qui prête au passé.
» Mais ces petites contributions hebdomadaires si fécondes pour l'avenir ne suffiraient pas au présent. Elles pourront continuer, consolider, étendre la société des prêts au travail. Elles la constitueraient avec trop de lenteur.
» Pour arriver plus immédiatement au but. Votre Majesté s'adresse à toutes les conditions, depuis le plus grand dignitaire de l'Etat jusqu'au plus modeste citoyen, à tous ceux qui connaissent la douceur de faire le bien et qu'animent des sentiments généreux.
» Efie les convie tous à s'inscrire au nombre des fondateurs de l'œuvre nouvelle. Pour acquérir ce titre il suffit de verser une fois pour toutes une somme fixe de 100 francs, et chaque année une de 10 francs. En déterminant cette cotisation d'une manière uniforme et invariable, Votre Majesté a été inspirée par le désir de rendre les souscriptions moins onéreuses et plus abondantes.
» Ce sera le premier fonds de la Société. Il sera grossi graduellement par les souscriptions de l'enfance. Ces ressources seront suffisantes, car elle ne doivent pas être dépensées. La Société nouvelle se distingue en un point essentiel des autres œuvres de bienfaisance: son capital est mis en circulation ; il est engagé, il n'est pas consommé. Chaque remboursement accompli servira à un placement nouveau, et grâce à ce mouvement continuel, d'innombrables services peuvent être rendus par un capital limité.
» C'est ainsi que la Société du Prince-Impérial sera définitivement fondée.
» Ces principes établis. Votre Majesté nous demande quelle est l'organisation qui convient le mieux pour les mettre en action. La tâche qui nous est confiée est facile à remplir, car tout découle aisément des idées qui nous ont été communiquées.
» La nouvelle Société de bienfaisance prendrait le nom de Société du Prince-Impérial. Elle aurait pour but le prêt de l'enfance au travail. Etablie à Paris, elle étendrait son action dans tous les départements, proportionnellement à ses ressources et aux besoins constatés.
» La Société du Prince-Imperial serait formée de fondateurs et d'associés.
» Des dames patronnesses auraient pour mission de faire connaître et propager la Société et d'organiser les divisions et les subdivisions d'associés.
» La Société du Prince-Impérial serait administrée par un Comité supérieur et des Comités locaux.
» Au conseil supérieur appartiendraient l'organisation, la décision, la surveillance.
> Les fonds seraient versés au Crédit foncier, qui veut bien ouvrir une Caisse pour la Société du Prince-Impérial. Enfin, chaque année le Comité supérieur rendra compte des opérations et de la situation de la Société à Paris, en assemblée générale, à la quelle sont appelés les membres des Comités locaux, les dames patronnesses et les fondateurs.
» L'organisation adoptée déjà par l'œuvre de la Sainte-Enfance nous parait assurer à la Société du Prince-Imperial tous les éléments d'une institution à la fois utile et durable.
» Cette institution contribuera à compléter l'ensemble de ces précieux établissements de bienfaisance qui doivent tant à l'heureuse intervention de l'Empereur et de Votre Majesté. Les uns, veillant sur la première enfance la recueillent dans les crèches et dans les salles d'asile; d'autres assurent à l'adolescence les bienfaits de l'enseignement élémentaire, et plus tard ceux d'une instruction professionnelle, qui peut s'élever jusqu'au plus haut degré de la science. L'apprentissage a été favorisé. Il y a des Caisses pour l'épargne, et une Caisse de retraite pour la vieillesse. Les ouvriers sont organisés en Sociétés de secours mutuel, salutaires institutions de prévoyance qui assistent la maladie et assurent un dernier témoignage de respect et de piété à la mort.
» Venant après toutes ces institutions, la Société du Prince-Impérial offrira ses ressources aux travailleurs. Elle n'espère pas fournir des capitaux à tous ceux qui mériteraient d'en obtenir, et son action aura malheureusement des limites ; mais elle allégera bien des situations difficiles et rendra un signalé service par cela seul qu'elle accordera crédit au labeur intelligent et honnête.
» Par là surtout elle sera une œuvre nouvelle, par là elle viendra
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puissamment en aide aux modestes agents de l'industrie et de l'agriculture.
» Elle permettra d'aller plus souvent à la Caisse d'épargne, plus rarement au bureau de bienfaisance et à l'hospice ; de verser davantage aux Sociétés de secours mutuels et de leur moins demander. Elle encouragera à l'ordre, au travail, à l'économie; elle sera un nouvel anneau ajouté à cette chaîne de sollicitudes sociales qui protègent l'ouvrier depuis ses premiers pas jusqu'à sa dernière heure, et fera bénir une fois de plus trois noms augustes que la France est habituée à réunir dans une môme pensée de dévouement et de respect.
» Nous soumettons à l'approbation de Votre Majesté le projet de règlement organique de la Société.
» Nous sommes de Votre^Majesté les Irés-humbles et très-obéissants serviteurs.
y Les membres de la Commission.
» Monseigneur l'Archevêque de Paris, MM. Frémy, de Royer, le duc de Bassano, Laity, Schneider, Ernest André, Busson, Léopold Le Hon, Boinvilliers, Boulatignier, Devienne, Bayle-Mouillard, le curé de la Madelaine, le curé de Saint-Laurent, Denière, Fère, Davenne, Hailig, Arlès-Dufour.
» Paris, le 25 Avril 1862.
» Le ministre de l'agriculture, du commerce et des travaux publics