CHAPITRE VIII
Sociétés coopératives d'Angleterre.
Coopération is becoming a power ia tbe state.
Brocgham.
Coopération tends to ulliraate civilisation - viz peace on earth and good vill among men.
Holmes.
Considérations g-énérales.
L'Angleterre, le pays de VHabeas corpus, pays consliluUonnel depuis plus de six siècles, pays éminemment industriel, devait naturellement voir naître dans les classes ouvrières des Sociétés d'après le principe aide-toi toi-même et celui de l'association et de la réciprocité; mais je n'ose affirmer si l'union dont je veux parler s'y est aussi établie sur la responsabilité mutuelle. Cette institution, dans laquelle les sociétaires opèrent en vue d'un but commun et réciproque, fut appelée coopérative, mot qui indique fort bien l'action du sociétaire et la réciprocité.
Cette Société a donc pour éléments le concours de chaque sociétaire, représenté par une prestation plus ou moins grande d'argent et de services, et la réciprocité exprimée par la solidarité.
Ce que Schulze a entrepris en Prusse pour les Sociétés d'avances, de matières grèges, est fait en Angleterre par une réunion choisie de citoyens vertueux et honnêtes , qu'on appelle Equitable Pioneers Coopérative Society. Ses commencements, comme ceux des Sociétés de la Prusse, furent pénibles; mais aujourd'hui, en dépit de la crise cotonnière et de nombreux obstacles, les Sociétés coopératives sont devenues une grande institution industrielle, sociale, reconnue par la loi, Industrial and provident Societies act. Cette institution s'avance avec tant de force qu'on en peut espérer une vraie transformation de l'industrie dans le monde civilisé. En associant le travail et le capital, ennemis depuis le commencement du monde, elle rétablira pacifiquement, progressivement, l'harmonie entre toutes les classes sociales, pourvu que les obstinations, les préjugés ne l'entravent pas, et ne l'obligent pas à recourir,
comme j'aime à le répéter, à ces moyens violents, inévitables, qu'on appelle révolutions, quand on veut endiguer le torrent du progrès.
Ces Sociétés, dont nous avons déjà vu le but en traitant des Banques d'avances de Prusse, sont nées en foule en Angleterre et pour toutes espèces d'industries; celles qui méritent une mention spéciale sont les Sociétés de consommation, de production.
L'Angleten'e n'est pas arrivée aux Sociétés de crédit, quoique elle aie beaucoup de Banques qui imitent celles d'Ecosse où tous ceux qui ont de la capacité professionnelle, morale et une petite garantie peuvent trouver du crédit et largement, mais pour les Sociétés de consommation et de production, elle a surpassé l'Allemagne, et de beaucoup. On pourrait rechercher les causes intimes de ces résultats opposés, dans le caractère des deux nations, dans les raisons politiques et sociales; mais ce n'est pas ici le lieu de soulever cette question, dont les événements actuels donnent la solution à ceux qui voient de loin.
Sociétés coopératives de consommation.
Société coopérative de Rochdale.
La principale de ces associations est celle de Rochdale, qui, je crois, est représentée au Parlement anglais par son député naturel, Cobclen. Ce nom a une grande signification. Là a son siège principal Vwiion des bons et justes Pionniers coopérateiirs, c'est-cà-dire, l'union de ceux qui précèdent le reste de l'humanité, qui préparent la voie du progrès; sentinelles avancées qui succombent quelquefois aux fatigues de la route, mais après avoir tracée la voie, et l'avoir éclairée de leur feu sacré et de leur vertu.
Aux époques de grands événements, de crises, de dangers, quand les hommes sont affaiblis par les passions, l'abus des plaisirs matériels, par l'idolâtrie de l'or, par les vanités éphémères, il vient sur la terre des hommes humbles, simples, pleins de vertu et de résolution, qui remettent leurs contemporains sur le droit chemin et leur enseignent, par l'exemple, des voies nouvelles pour s'élever à la vraie civilisation, à la justice.
Voici les bases sur lesquelles est fondée la Société coopérative des justes Pionniers de Rochdale :
i° Fondation d'un magasin au bénéfice des sociétaires. Dans ce magasin on ne vend pas de liqueurs, et on ne v^nd à crédit sous aucun prétexte.
'2" Achat et construction de maisons pour les sociétaires, amélioration des habitations.
3.° Achat et location de quelques morceaux de terrain. Car en Angleterre le peuple n'arrivera à l'émancipation civile et politique que quand il possédera en totalité ou en partie le sol qu'il habite et qu'il cultive. Il en sera de même dans tous les pays du monde. La Russie, pleine encore de mystères , en émancipant dernièrement 20 millions de serfs, et en leur concédant en propriété absolue la maison qu'ils habitent, le jardin qui entoure la maison et une portion de la terre qu'ils cultivent, a donné un grand exemple qui doit amener nécessairement des conséquences immenses dans les pays slaves et plus tard dans le reste de l'Europe. Les conservateurs eux mômes doivent appeler de leurs vœux la réalisation de cette entreprise humanitaire et juste, s'ils ne veulent avoir leur sommeil troublé par la menace do cet exemple.
4.° Association pour la prodiicUon des articles que les sociétaires croient plus avantageux de fabriquer eux-mêmes que d'acheter en gros.
5.° Emploi d'une partie des bénéfices à la fondation d'écoles, de bibliothèques, de salles de lecture, etc.. L'instruction est le premier moteur de la liberté, de la civilisation, du vrai progrès.
6." Fondation d'une colonie ou maison commune avec un hôtel de tempérance.
7.° Secours fraternels à accorder à toutes les Associations analogues.
8.° Harmonie à établir entre la production et la distribution des richesses, entre l'instruction des citoyens et leur influence politique.
9.° Fondation dans la mère-patrie d'une Association basée sur la comunauté des intérêts.
M. Elisée Reclus, auteur d'un travail remarquable sur les Associations générales des ouvriers anglais, expose le premier développement des Sociétés coopératives dans l'apologue suivant:
c II n'y a pas longtemps, il était dans mie petite ville une douzaine d'ouvriers malheureux. Ces pauvres gens étaient de bonnes gens. Us pensèrent que s'ils mettaient leur misère en commun ils seraient peutêtre moins misérables.
» Ainsi dit, ainsi fait, et chacun apportant son petit sou par semaine, ils se trouvèrent au bout de l'année posséder beaucoup de gros sous.
» Avec cet argent, dirent-ils, achetons en bloc du pain et des habits pour nous les revendre en détail, et ainsi nous garderons pour nousmêmes tout ce que les marchands auraient gagné à nos dépens, et ils gagnent pas mal.
» Ainsi, dirent-ils, ainsi flrent-ils. Et au bout de la deuxième, puis de la troisième année, en gagnant toujours, c'est-à-dire en toujours économisant, ils avaient plus que doublé leur avoir.
» Alors, plusieurs de leurs autres frères et compagnons se joignirent à eux, chacun apportant sa quote-part, et tous ces petits gains et ces petites économies firent une grosse somme.
» Et avec ce trésor, ils bâtirent de larges maisons et de vastes fabriques avec de hautes cheminées, et à tous les pauvres ouvriers qui venaient travailler dans leurs grands ateliers, ils disaient : Faites comme nous! »
Le 10 novembre 1844 s'ouvrit à Rochdale dans une chambre près de la boutique d'un épicier, le premier magazin coopératif, avec un sac
de farine, un peu de pain et quelques menus objets. L'épicier disait en plaisantant qu'on pourrait tout emporter sur une brouette. Le capital était réparti en 28 actions de 25 francs, payables à raison de quatre ou cinq sous par semaine. C'est la boule de neige qui devient, non pas une avalanche, mais un trésor de grandes richesses. Les premières ventes furent presque décourageantes; quelques fondateurs, craignant le ridicule, se retirèrent; mais d'autres d'un esprit mieux trempé s'unirent; un d'entre eux fournit à la Société 3 francs qu'il avait empruntés. Les sociétaires presque honteux se rendent le soir à leur petite boutique pour y acheter de la farine, un peu de sucre. Le courage s'accroît.
En 1845 l'humble compagnie se hasarde à vendre quelques paquets de tabac et de thé, et on voit par l'inventaire du 31 décembre que le capital social est de 4525 francs, les associés 80, la vente mensuelle de 3,000 francs, le mouvement des affaires de 17,750 francs, et le bénéfice d'environ 4 */^ p. *)/, sans compter, bien entendu, celui que le sociétaire obtient en payant au détail le même prix que s'il achetait en gros. En 1846 la Société arrive à vendre de la viande.
En 1847 l'inventaire donne un capital social de 7,150 francs, 140 sociétaires, une vente hebdomadaire de 900 francs, un bénéfice en proportion, et à la fin de l'année les sociétaires satisfaits et encouragés, pour se réjouir font, selon la coutume anglaise, un banquet social d'un franc par tête.
Les progrès ne s'arrêtent pas. On en comprend mieux la raison, et en 1848, malgré mille obstacles religieux, économiques, politiques, suscités par les rétrogrades, les intermédiaires intéressés (les boutiquiers), et même par les femmes que contrariaient les prix fixes des magasins coopératifs en ne leur permettant plus d'aller bavarder çà et là ni de faire danser l'anse du panier, malgré la faillite de la Caisse d'épargne de Rochdale, les sociétaires prennent le nom de Coopcrateurs, le magasin, devenu plus grand, celui de Store, et plusieurs autres établissements pareils se forment dans le Lancashire sur le modèle de l'humble magasin social.
Les femmes, se voyant maîtresses dans le magasin social comme chez elles, furent enfin contentes. Pour gagner quelque chose, et ne pas troubler les prix de marché des objets vendus par la Société, on décida de s'en tenir pour la vente aux prix courants.
En 1850 la Société coopérative de Rochdale avait GOO membres, un capital de 57,500 francs, un mouvement d'affaires de 329,500 francs,
un bénéGce de 22,250 francs, ou le 38,70 p. % sur le capital social, le G p. ^ sur le chiffre des transactions commerciales.
A In fin de 18G1, la Société des Justes Pionniers de Rochdale avait environ 4,000 actionnaires, un bénéfice de 450,000 francs, un capital social de 1,000,000 de francs.
Dans le premier semestre de 1862, la crise faisait un peu baisser la vente, qui était pourtant de francs 1,839,725; le bénéfice des deux trimestres était de 45 p. "/,.
On veut aller plus loin, on veut épargner sur la mouture du grain, sur la fabrication du pain. On fait des fours pour la Société, et on achète, comme l'avait déjà fait à Leeds une Société semblable, un grand moulin mécanique pour avoir de la bonne farine. Après quelques obstacles et difficultés, le but des fondateurs est atteint. Le capital et la Société proviennent de la première Société des Justes Pionniers.
Cette institution devrait être rangée parmi les Sociétés de production; mais elle a sa place ici parce que nous savons que le People's Mill (moulin du peuple) est fils de la Store de Rochdale, qui, à la fin du premier semestre de 1862, arrêta ses comptes avec un bénéfice de 10 p. % sur le capital social de francs 776,500, avec un mouvement d'affaires de fr. 2,050,000 pour le semestre. Le moulin du peuple disposa de 125 francs par semaine pour le fonds d'assistance ou de secours (Distress relief fond) destiné à secourir les pauvres ouvriers des fabriques de coton, restés sans trarail à cause de la guerre d'Amérique. Ces ouvriers, quoique affamés, promirent de mourir de faim plutôt que de consentir au maintien de l'esclavage, soutenu par les confédérés du sud, ces malheureux qui ensanglantent par une guerre civile leur belle patrie des Etals-Unis.
Le bénéfice de ces Sociétés se répartit ainsi:
1 ° On paie les frais généraux d'administration (i).
2.° On donne le 5 p. y^^ à ceux qui prêtent des capitaux aux Sociétés. Celles-ci, comme les Sociétés prussiennes, complètent leur fonds d'opération, soit avec les prêts par petites portions des Sociétaires mêmes, soit avec ceux de clients étrangers. Ces derniers abondent partout où les Sociétés prouvent d'avoir quelque chance de vivre, et maintenant on peut presque s'en passer.
(1) Les frais réunis d'administration s'élèvent à '/, p. "/q sur la somme des affaires. M. Elisée Reclus dit à ce sujet: « Qu'en diront nos banques et nos compagnies de chemin de fer? Qu'en diront notre gabelle et notre administration des Droits-Réunis? Qu'en dira notre Direction de douanes? »
3.° On en prend une partie pour amortir les biens meubles et immeubles.
4.° On en assigne comme dividende une partie aux sociétaires.