‹ Banques populairesChapitre 42 sur 68 · Une certaine quantité à l'extension des afïaires · texte numérisé non relu

Une certaine quantité à l'extension des afïaires

6.° Le reste, 2 y^ p. *%, est consacré aux écoles, à la bibliothèque sociale qui contient 4,700 ouvrages avec une assignation de 8,000 fr. et un échange continuel de 4,000 volumes entre la bibliothèque et les sociétaires. On donne aux hôpitaux, aux asiles pour les enfants, aux sourds-muets; on a même fait élever dans une place bien exposée une belle fontaine, dont on a fait cadeau à la ville.

Ces sommes prélevées, ce qui reste est distribué aux clients, selon les achats du trimestre échu. Les membres de la Société reçoivent une part plus grande que ceux qui n'en sont pas. C'est ainsi que les gains deviennent plus grands; c'est ainsi que ces Sociétés tendent vraiment à opérer une transformation dans l'industrie, en commençant à se débarrasser des revendeurs , des intermédiaires non seulement pour les sociétaires, mais enc.ore pour le pubhc admis dans les magasins et les salles de vente de la Société; elles tendent aussi à un but plus élevé, à la morahsalion du commerce, de l'industrie. — Elles se font une forte réserve. Il y avait 4000 sociétaires à la fin de d8G0-61 ; un bénéfice de plus de 450,000 francs avait été réalisé avec un capital d'environ 1,000,000 de francs.

Le premier semestre de 18G2 souffre un peu de la crise; il y a pourtant encore 4,000 sociétaires, un million de capital, et la fin de juin, quoique les ventes soient, comme je l'ai dit, inférieures de 300,000 francs à celles du semcitre précédent, c'est-à-dire de francs 1,839,725, il y a un bénéfice de 45 p. /^, et la Société annonce que pour lutter contre la crise les sociétaires peuvent disposer de 200,000 francs. Maintenant la -Société vend pour 30,000 francs par semaine, presque 2 millions par an.

La Société de Rochdale comprend 7 départements séparés: la viande, la farine, le pain, les huiles et les combustibles, l'épicerie, la cordonnerie, et enfin les marchandises en gros pour le compte de Rochdale et de quelques Sociétés alliées du Yorkshire et du Lancashirc. Chaque département a ses registres spéciaux que l'on résume dans un tableau général publié tous les trois mois.

L'exemple a été efficace. A la fin de 1860 il y avait à peu près 450 Sociétés coopératives do magasins anglais, Stores, 110,000 so-

ViSAHÙ. Banr/uet pnpiihirr.i. 29

ciétaires, 43 millions de francs de capilal social. On avait entrepris pour 104 millions d'affaires, et le bénéfice à la fin de l'année était de 4 millions de francs.

Quatre millions de francs à partager entre 110,000 ouvriers, pour la plupart chefs de famille, c'est un résultat qui pourra sembler bien modeste au Boursiers, qui voient une demi-douzaine d'agioteurs empocher celte somme à chaque liquidation. Mais qu'on y regarde de plus près ; ces 4 millions n'ont pas seulement changé de main pour passer dans le portefeuille de M. B. après avoir été dans celui de M. A.; ils ont enrichi d'autant la communauté en supprimant des intermédiaires désormais inutiles ; les économies sont de la production, car produire à bon marché c'est produire davantage. Ces économies n'ont pas une valeur négative, elles représentent l'argent qui est entré dans les poches des bons ouvriers.

Quelle abondance de résultats bienfaisants! avantages économiques pour les sociétaires par les épargnes qu'ils font en achetant la plupart des objets de consommation aux prix de premier achat; avantages par les dividendes qu'ils perçoivent chaque année et même chaque trimestre; avantages moraux et immenses par l'instruction gratuite essentiellement nécessaire pour arriver à la vraie liberté, par les secours de toutes sortes obtenus dans une foule de circonstances. Et quel n'est pas pour les pays où elles sont établies l'avantage produit de ces Sociétés ! Elles répandent le bien autour d'elles, elles sèment la richesse avec la vertu, avec l'activité incessante, avec la dignité toujours croissante; elles instruisent les populations et leur donnent la certitude d'un avenir meilleur.

« Dans l'établissement central, dit Holyoake, le visiteur se perd dans la multitude des chambres, où il voit des tailleurs, des cordonniers qui travaillent dans des conditions parfaites d'hygiène et sans aucune appréhension sur le salaire qu'ils doivent toucher le samedi soir. Les magasins sont combles comme l'était l'arche de Noè, et vers la nuit une foule de clients satisfaits fourmillent dans les rues de Rochdale comme des abeilles autour de leur ruche.

» Mais notre pensée ne s'arrête pas sur cette brillante activité commerciale, mais bien plutôt sur le nouvel esprit qui, nous osons l'espérer, régénérera à la fin nos échanges commerciaux. Plus d'inimitié entre le vendeur et l'acheteur, plus de soupçons ni de tromperies réciproques. Les humbles ouvriers qui, jusqu'à la fondation de leurs magasins sociaux, n'avaient jamais su s'ils mettaient du poison dans leur

bouche en y mettant de la nourriture, ces pauvres gens dont le dîner était falsifie, dont les souliers tiraient l'eau un mois plus lot, dont les femmes portaient du calicot mal teint, achètent tout à meilleur marché comme s'ils étaient des millionnaires et ont au moins une nourriture saine comme celle des grands seigneurs.

» A l'apparition du bien-être disparut l'ivrognerie.

» Des maris autrefois endettés jusqu'au cou, des femmes qui n'avaient jamais possédé dix sous, achètent des habitations confortables, et vont dans une boutique où on ne leur donne pour leur argent ni compliments, ni flatteries, ni tromperies, ni des prix forts et des prix doux. Chez ces boutiquiers de nouvelle espèce on respire une atmosphère d'honnêteté, on peut leur envoyer même des enfants, sans avoir besoin de leur faire la leçon d'avance, pour qu'ils ne se laissent servir que par un certain homme aux cheveux noirs, aux favoris gris auquel ils recommanderont de ne donner que du meilleur beurre. Dans les magasins des coopérateurs tous les commis, qu'ils aient ou non les cheveux noirs, les favoris gris, ne donnent k l'enfant que du bon beurre, par l'excellente raison qu'ils n'en ont pas de mauvais.

» Et les directeurs de cette entreprise si importante et si riche d'avenir sont aujourd'hui modestes et sans prétentions comme ils l'étaient il y a treize ans. L'étranger qui les visite les voit en bonnet et en veste de flanelle; ces braves gens ne répondent pas à l'attente d'un extérieur grandiose, comme on se l'imagine involontairement d'hommes qui ont fait de si grandes choses » (i).

(1) Même les pauvres endettés chez les boutiquiers ordinaires peuvent obtenir des Stores le moyen de payer leurs dettes et de devenir membres de ces Sociétc's. Voici ce que raconte un secrétaire d'une Association coopérative sur le moyen de délivrer ces malheureux ouvriers des mains de leurs créanciers: « Ce moyen me fut suggéré par le fait que notre Société avait un capital sans emploi, pendant que quelques-uns d'entre nous retenus dans d'autres boutiques, se voyaient dans l'impossibilité de venir acheter dans nos magasins. Aux souscripteurs ainsi empoches (sorte d'actionnaires futurs), moyennant la caution et la garantie de tel ou tel de leurs amis dont la souscription est déjà soldée, nous faisons l'avtance d'une action pour qu'ils puissent payer leurs dettes en tout ou en partie, le remboursement devant ôtre effectué en actions.

» Pour cela, ^ccux h. qui nous prêtons signent un contrat d'après lequel les dividendes de leurs titres et de leurs achats doivent rester dans la caisse sociale jusqu'au paiement de la somme qu'ils ont empruntée. De cette manière la Société fournit, sans aucun risque, à un actionnaire futur le moyen de payer ses dettes chez ses fournisseurs. Il est d'ailleurs plus que probable que les gens honnêtes, et ceux-là seulement, trouveront la garantie et l'appui d'un membre solvable, car personne ne se soucie fie garantir pour une personne qui ne le mérite pas ».

Les sociétés coopératives, tant de consommation que de production, sont souverainement et justement inspirées, fondées, gouvernées, modifiées, réformées, suspendues, multipliées, directement ou indirectement par l'expérience, par les capitaux mêmes de leur mère, la Société de Rochdale, que portent avec eux de jeunes sociétaires sortant qui vont fonder d'autres unions coopératives, en un mot, par la Société morale des Pionniers. M. Elisée Reclus compare cette Société au figuier indien, dont les branches, se repliant vers la terre, y prennent racine et forment des rejetons qui deviennent des arbres à leur tour; l'arbre, entouré d'une nouvelle génération d'arbres, devient forêt. La coopération, disait Vansittart Neale, commence par tirer l'individu des horreurs de la misère, puis elle l'assied sur un terrain ferme, et alors il est au niveau de ses affaires. L'ouvrier, en entrant dans la Société, fait partie d'une compagnie d'assurance mutuelle contre la misère. Il se trouvait peut-être hier avec cinquante francs de dette, aujourd'hui il en a autant d'épargnés. Sa position a changé de tout au tout : il a maintenant un capital représentant quinze jours de vie.

Quelques économistes voudraient voir les Coopérative Stores spécialement s'unir pour acheter encore plus en gros et vendre à leur membres en réalisant de plus grands bénéfices, et en épargnant au malheureux peuple les profits divers qu'empochent les intermédiaires. On a tenté quelques essais dans ce sens; il n'ont pas réussi, parce que, dit quelqu'un, quand une bonne œuvre ne réussit pas, c'est signe que ceux qui l'ont tentée n'y ont pas apporté de concours suffisant de ferme volonté. On ne comprend pas encore assez la force immense de l'association coopérative. Mais on marche en avant, et l'évidence et l'efficacité des résultats pousseront dans l'avenir à la propagation de ces établissements merveilleux.

Voici ce que dit une personne qui se signe Caractacus sur les effets que produisent en Angleterre les Associations ouvrières coopératives.

« Nous autres, gens de basse condition , nous ne sommes plus traités en animaux féroces comme autrefois. Nous avons sans aucun doute fait quelques progrès depuis le jour où Croker à la Chambre des Communes nous appela brutes insatiables, où le lord heutenant de Norfolk nous dénonça comme brigands, comme incendiaires.

» Hopwood nous raillait en plein Parlement: nous n'avions à l'entendre dire, que de l'instinct, nous n'étions peut-être que de simples machines. Longfield nous traitait d'ignorants, d'oisifs, de populace sans

religion; mais aujourclhui on fait noire éloge, on ne peut assez admirer notre constance. Aujourd'hui nous supportons, avec un courage héroïque, la crise, la misère, la faim ; nous ne sommes plus ni brigands, ni incendiaires, ni brutes, ni machines, ni vicieux, ni athées. Non certes; nous respectons la propriété, voyez-vous? et nous, gens de bas étage, nous sommes devenus le plus ferme soutien de l'ordre social. Mais si nous sommes si héroïques, si vertueux sans droit de suffrage, deviendrons-nous de nouveau des brigands et des impies si on nous accorde le droit de voter? Et quel mal y aurait-il à ce que nous réclamassions ce droit naturel? Aucun sans doute; car pour réparer une injustice et se déhvrer d'une servitude il n'est jamais trop tôt, il ne sera jamais trop tard ».

A ces paroles répond le fameux Guillaume Chambers, le Mylius de l'Angleterre.

« On parle depuis longtemps de l'amélioration des classes ouvrières, pour lesquelles on a peut-être fait des frais de philantropie mal entendue. Après des tentatives de toutes sortes, nous en sommes arrivés à conclure que le bien-être de chacun dépend de ses propres efforts: Aide-toi, le Ciel t'aidera, La protection, le sentimentalisme, l'intervention paternelle, la table administrative, toute aumône substituée au travail, ne valent rien du tout ».

» D'après ma manière de voir, la coopération est, dans l'histoire du progrès, le point du départ d'une ère nouvelle. Pratiquée avec prudence, elle généralisera le goût de la tempérance, de l'économie, de ces vertus qui, avec les temps, changeront radicalement la condition des classes laborieuses; elle les élèvera dans l'échelle sociale à un niveau bien supérieur à celui où elles se trouvent maintenant et depuis des siècles. Par l'association du capital et du travail on prépare un brillant avenir; mais les grands résultats ne s'obtiennent qu'au prix de grands sacrifices, et cet avenir ne sera préparc que par de longues et constantes économies ».

Ces Sociétés ouvrières ne sont-elles pas fondées sur le môme principe que les Sociétés prussiennes: Aide-toi toi-même, et réciprocité?

Il semble que l'avenir leur* appartienne, car il y en a de 5 a GOO, disposant de plusieurs millions, en Angleterre où manquent encore les Sociétés de crédit réciproque, c'est-à-dire les Banques d'avances, prussiennes. Peut-être ces Associations peuvent-elles sauver l'immense richesse de l'Angleterre et conjurer cette crise sociale, inévitable dans un pays où, comme je l'ai déjà dit, une partie des citoyens peut dire

à l'autre: « Travaille, souffre; je ne veux pas qu'avec le fruit de tes sueurs tu t'élèves au bien-être, à une vie indépendante et tranquille, de juste égalité civile » (i).

Il y a un grand nombre de ces Sociétés non seulement en Angleterre, mais dans les Etats-Unis d'Amérique, en Hollande et même en Russie. On parle d'en fonder en Italie, et ce serait un grand bienfait. Il est né à Milan une Union de ce genre, une compagnie d'ouvriers, fabricants d'objets en os; il va s'en fonder une autre d'ouvriers typographes, qui, je l'espère, surmontera les obstacles qu'a rencontré en Angleterre l'établissement d'une imprimerie coopérative , qui n'a pu se constituer vu l'insuffisance du nombre des sociétaires; et plusieurs autres tant à Milan que dans le reste d'Italie (2).

(1) Voyez le Supplément pour les dernières améliorations des Sociéte's de coopération.

(2) Voir le Supplément pour ce qu'on a fait en Italie relativement aux Sociétés coopératives.

Sociétés coopératives de production.

La Société des Pionniers de Rochdale a des magasins et des dépôts; elle a aussi des associations coopératives de production comme la Rochdale jnanufacturing society (i) et le People's Mill dont nous avons déjà parlé. La Société coopérative de production qui mérite d'être mentionnée à plusieurs titres, outre celles de Rochdale, est la Manchester coopérative spinning and manufacturing company de Newton-Heath, qui au mois d'octobre 1861 se mit à fabriquer des tissus, et bientôt après établit des filatures. Elle fut fondée par 450 actionnaires, ouvriers pour la plupart, qui souscrivirent 5,000 actions (de 25 fr. chacune), formant ainsi un capital de 125,000 fr. On devait émettre d'autres actions; la Société a maintenant 381 métiers à tisser. On donne aux ouvriers, je ne sais dans quelle proportion, une partie des bénéfices (2).

On ne peut se faire une idée du nombre des Sociétés manufacturières coopératives fondées en Angleterre. On en a vu naître même à Preston, h Colne, à Olitheroe, endroits célèbres par leur indolence et leur désœuvrement. L'exemple fut donné par une aimable jeune fille Miss Alice Birdwhistle, fille d'un riche manufacturier, qui y fonda une fabrique en s'associant des ouvriers. En l'inaugurant elle fit un joli discours, dans lequel elle annonça l'aurore d'une nouvelle époque, la réconciliation d'un père et d'un fils ennemis mortels jusqu'à nos jours, le travail et le capital; inimitié symbolisée dans ce proverbe désolant qu'un père nourrit et élève cent fils, mais que cent fils ne savent pas nourrir et entretenir un père. Ce proverbe, que Ballanche figure par la victime qui lue le sacrificateur, doit perdre sa signification par l'association du travail et du capital.

Au commencement de la crise, lord Brougham faisait monter à cinquante millions le capital employé dans les Associations industrielles

(1) Celle-ci installait dans ses usines, à la fin de 1860, pour une somme de fr. 1,2.10,000, de puissantes machines de la force de 160 chevaux chacune, le Coopérateur et la Persévérance; elle avait 300 ouvriers. Et tout cela s'est fait au moyen d'actions d'ouvriers, d'actions de 25 francs, payables par 25 sous tous les huit jours!

(2) Il y a aussi à Manchester une remarquable Société de Justes Pionnier», fondée en 1859, et arrivée a une grande prospérité à travers mille obstacles.

coopératives d'ouvriers. Dans les premiers mois de 18G1 les trente plus importantes avaient plus de 25,000,000 de capital social, 800,000 fr. en moyenne, et voici ce que disent, au sujet des manufactures coopératives Alexandre Redgrave et sir John Kincaird, dans leurs rapports officiels des mois d'août et de février 1861,

« Les Sociétés de coopération se multiplient; elles sont presque entièrement composées d'ouvriers. Chacune d'elles possède en moyenne un capital de 250,000 francs, partagé en actions de 125 à 250 francs. Elles émettent des obligations. On m'a dit que dans la seule ville de Bury, la somme nécessaire pour tenir en activité les manufactures de cette espèce, établies ou à établir, ne s'élevait pas à moins de francs 7,500,000. Ailleurs les tisserands se réunissent sous des portiques pubUcs, achètent du fil, louent des métiers, et vendent leurs tissus à d'autres manufacturiers ou à des marchands. De cette manière ils réalisent des bénéfices, car les frais d'établissement sont presque insignifiants, ils peuvent dans leur travail se faire aider par les membres de leur famille, et ils sont indépendants ». Le succès vraiment prodigieux des filatures de Wardle et Bacup a donné une impulsion extraordinaire à l'accroissement de ces établissements. La filature Wardle et Bacup a donné en 1859 un dividende de 44 p. /^, de 50 p. Yq en 1860; elle a réalisé un bénéfice de 300,000 francs en 1861, année où la crise cotonnière a sévi dans toute sa force, et on était bien loin de l'époque où le manufacturier avait 300,000 francs de bénéfice net quand il payait 200,000 francs de salaires à ses ouvriers.

Mais à la vue des bénéfices extraordinaires réalisés par certains associés coopérateurs qui gagnaient le 60 p. "/, avec de l'argent emprunté à 5 p. ^y/, les Sociétés coopératives, aveuglées par ce succès, se laissèrent entraîner à la spéculation, comme il arrive maintenant dans les villes les plus importantes du monde, travaillées par la fièvre de l'agiotage. Voici ce que dit Elisée Reclus à ce sujet dans son travail intitulé : La Coopération ou les nouvelles associations ouvrières dans la Grande Bretagne:

<t En Ecosse de petits rentiers, des propriétaires, des industriels, des commerçants vendirent leurs maisons, leurs fonds de commerce, leurs outils, leur petit avoir, pour les investir dans quelques entreprises de coopération, une fièvre de cupidité maligne s'empara des âmes. Les agioteurs qui, ne l'oublions pas, étaient pour la plupart ouvriers, se ruèrent sur Rochdale. Des spéculateurs se précipitèrent sur l'invention

pour l'exploiter ; ils en firent une chose vile et malhonnête. Pour préserver l'esprit moral de leur entreprise et ne pas se laisser déborder par les mômiers, les Equitables Associés avaient, comme on se le rappelle suspendu pendant six mois l'admission de tout nouveau membre. L'exemple qu'ils avaient donné dans leur Store ne fut pas suivi dans la manufacture à l'égard de ces pourchasseurs de dividendes; on accepta tous les souscripteurs qui se présentaient et, avant qu'on s'en rendit bien compte, l'ennemi était dans la place, le vieux monde avait reconquis Rochdale.

» Ce fut donc avec une stupéfaction douloureuse et la rougeur au front que les Pionniers annoncèrent que dans la Ville Sainte de la Coopération une majorité d'ouvriers, réunis en assemblée d'actionnaires, avaient en dépit des règlements sociaux, décidé d'exclure de toute participation aux bénéfices les ouvriers leurs confrères, qu'ils avaient embauchés dans la manufacture nouvelle. Enhardis par ce coup d'Etat, d'autres actionnaires à Rochdale et hors de Rochdale proposèrent et firent même accepter l'interdiction aux camarades par eux salariés de souscrire aux actions de capital; l'Association selon leur idée ne devant exister qu'entre exploiteurs. Bien plus, on fit défendre aux ouvriers souscripteurs de travailler dans leur propre fabrique , san? doute pour qu'aucune atteinte ne fût portée au prestige d'oisiveté qui doit entourer le nom d'actionnaire. Accusés de socialisme et d'irréligion, les Equitables Pionniers furent très-malmenés. Des ouvriers qui se connaissaient en économie politique prouvèrent en patois que le partage des bénéfices entre artisans et patrons était une doctrine communiste, une chose immorale et irréligieuse. Et si le travailleur ne devait avoir aucune part dans les bénéfices issus de l'œuvre de ses mains, à plus forte raison l'acheteur devait-il être frustré de sa part dans les gains réalisés sur lui: à plus forte raison fallait-il que les Stores achetassent au meilleur marché pour vendre au plus cher. A les en croire, lEquitable Pionnier devait cesser d'être le champion de l'avenir pour s'enrôler bravement dans la corporation des négocians en denrées coloniales.

» Rien n'est changé, aurait-il pu s'écrier après son apostasie, il n'y a dans le vieux monde que quelques épiciers de plus! »

« Comment en un plomb vil l'or s'est-il change'! »

Le journal Rcasoner s'exprime ainsi: * Quelques ouvriers ayant .•il)pris que, grâce au nouveau système, quelques-uns de leurs camarades avaient gagné beaucoup d'argent, se précipitèrent sur rcntrc-

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prise sans se mettre en peine d'en connaître les principes. Une fois admis dans l'Association, ils se tournèrent contre ceux qui voulaient entrer à leur tour, en leur criant: Nous aussi nous sommes des maîtres! Nous ne voulons pas partager nos bénéfices avec nos ouvriers! On ne les partage pas ailleurs^ pourquoi les partagerions-nous?

j> Comme ces égoïstes avaient le droit de voter, ils décidèrent d'exclure de leurs bénéfices une partie de leurs nouveaux compagnons. Hier encore ils déclamaient contre les injustices sociales, ils se mettent aujourd'hui au niveau de leurs anciens maîtres; ils croupissaient hier dans le servage, et veulent aujourd'hui fouler aux pieds leurs frères. Ces ouvriers sont la honte du prolétariat ».

Mais la Société qui est la sauvegarde de ces institutions, la Société des Equitables Pionniers, a l'intention, à la fin du la crise cotonnière qui trouble l'Europe, de se remettre à la tête du mouvement et de fonder "une manufacture dans laqueUe tous les associés partageront entre eux les bénéfices, selon la justice, en accordant au capital et au travail leur part respective, selon leur nature propre, et non selon des privilèges arbitraires.

Les abus disparaîtront, et les Sociétés coopératives seront certainement ramenées dans la bonne voie à la fin de la crise. Veut-on savoir la raison principale qui a fait manquer leur but à ces Sociétés de production? C'est qu'elles n'ont pas fait comme les Sociétés d'avances prussiennes, où les actions sont personnelles, et où aucun sociétaire ne peut posséder plus d'une action, quoiqu'il lui soit permis d'y déposer de l'argent et de laisser ses bénéfices dans la Caisse de la Société, à un intérêt qui ne peut être au-dessus de 4 p. *%.

Malgré la crise cotonnière, malgré les fautes, les Sociétés de production progressent et doivent, selon quelques économistes, arriver à une organisation presque parfaite, poussées par un élan spontané, par un mouvement doux mais irrésistible, par un progrès continu et accéléré.

En 1860 les Compagnies coopératives de manufacteurs déjà en activité ou sur le point de l'être, énumérées dans l'assemblée de la Société scientifique de Glasgow, étaient les suivantes :

Bacup and Wardle Commercial Co. (1850) S. L. 40,000

Do. Additional (1859) » 20,000

Rossendale Industrial (1854) « 40,000

Rochdale Co-operative Manufacturing Co. (1855) « 50,000

Somme à reporter L. 150,000

Somme reporlée L. 1 50,000

Walsden Do. Co » 8,000

New Ghurch Spinning and Manufacturing Co. . » 40,000

Bury and Delton 40,000

Bury co-operative » 40,000

Bury and Heope- » 30,000

Crumble Manufacturing Co. ♦.....» 20,000

Heywood Commercial Co » 5,000

Heywood Spinning and Weaving Co « 20,000"

Middleton and Tonge Cotlon JVIill » 20,000

Calleards Roclidale Manufacturing Co. . . . « 50,000

Manchester Colton Mili .....;..» 20,000

Bagslate Manufacturing Co . » 10,000

Lancasliire and Yorksliire Cotton Miil . . . >• 100,000

Rawlentstall and Yorksliire Cotton Miil ...» 50,000

Rossendale Co-operative Co » 50,000

Bacup Cotton Miil » 20,000

Hustingden Cotlon Miil 50,000

Clmrch Do. Do » 50,000

East Lancashire ' 100,000

Bury Engineering Co » 20,000

Bury Paper Miil » 50,000

Bury Waggon Co » 20,000

Atherton Cotton Spinning Co » 25,000

Oldam Spinning Co 30,000

Manchester and Salford Spinning Co. ...» 20,000

Middleton Spinning Co » 20,000

Laneside Industrial Co » 30,000

(Soit francs 27,439,360) L. 1,088,000

Quels chiffres, quels noms éloquents! Pour la seule Compagnie du moulin à coton de Lancashire et Yorkshire, francs 2,522,000; do même pour celle du Lancashire oriental, c'est-à-dire;

1 de St. L. 5,000 X 1 X L. 25 22 a) Fr. 126,100

N. 2 Somme à reporter Fr 327,860

(1) .Te tire ces données (rvin document qu'on trouvera dans les Pièces Justifi-. caiive.s. .Te nVvnluc pas ici la livre sterling comme a fait F.lisc'e Reclus, des chif-* .

N. 2 Somme

reportée Fr. 327,800

i de St. L. 10,000 X 1 X L.

et tout ce capital a été amassé par de pauvres ouvriers, moyennant 20 ou 30 centimes par semaine! Maintenant à force de constance, d'habileté, de volonté individuelle, sans autres ressources que les fruits de leurs sueurs, ces ouvriers ont réussi à fonder toutes espèces de manufactures contre des obstacles de toute sorte. S'ils acquièrent le bien matériel, ils n'oublient pas l'instruction, réducation, les beauxarts, car ils ont des écoles, des académies, des clubs de lecture, de conversation, des restaurants, des lieux de réunion pour les jours de fête, pour les discussions; tous ceux qui appartiennent à ces Sociétés sont devenus bons, aimables, vertueux. Ce n'étaient pas des barbares sans doute, mais quelle différence entre ce qu'ils étaient et ce qu'ils sont! Imitons-les donc, nous aussi Italiens, nous peuples de la famille latine imitons-les !

Si la crise colonnière a un peu ralenti les progrès des Sociétés coopératives, elle n'a pas entravé le développement extraordinaire des Stores ou Sociétés coopératives de consommation, ou magasins sociaux coopératifs.

fres duquel je me sers dans ces chapitres sur la Coope'ration. Pour rendre le calcul plus facile, il évalue la livre sterling à francs 25, et non h sa valeur légale, francs 25. 22. Voir le Supplément pour 1863-18G4.

Règles générales des Sociétés coopératives.

On n'est reçu sociétaire que sur la présentation faite par un membre et après l'approbation du Comité.

Les actions sont de 25 fr. payables en versements hebdomadaires de 30 a 50 centimes. Quand l'action est complètement payée, elle produit un intérêt de 5 p. y^. Les actionnaires peuvent demander le remboursement de la totalité ou d'une partie du capital qu'ils ont souscrit et versé. Si la somme est de quelque importance, on en donne avis préalable à l'actionnaire pour qu'il en relire une partie. En général, chaque membre doit avoir cinq actions et pas plus de cent. Là est le danger, là est la source des abus qui se sont produits; car ceux qui, dans une de ces Sociétés, possèdent cent actions, peuvent céder à la vanité, à l'ambition de dominer, de transformer les Sociétés coopératives en Sociétés anonymes ordinaires, oîi l'influence est en raison du nombre des actions. Cinq actions suffisent: que ceux qui veulent et peuvent disposer de sommes d'argent, le fassent en prêtant à la Société au taux de la place. Il est vrai que la Société coopérative a un correctif dans le droit de rembourser les plus fort souscripteurs, si leur capital devient trop considérable eu égard aux bénéfices réalisés; mais il est bien difficile de se débarasser de ceux qui doivent à leur capital leur force et leur puissance.

Tous les trimestres on partage les bénéfices entre les actionnaires, après avoir déduit les frais d'administration, la dépréciation (amortissement) du matériel, et l'intérêt du capital social au taux de 5 p. °/^. Le surplus du bénéfice se répartit en deux parties égales : on donne l'une aux porteurs d'actions, l'autre aux porteurs de cheks indiquant le moulant des achats qu'ils ont faits. Les cheks sont des jetons d'étain que l'on remet à l'acheteur comme gage de son achat. Si le client a payé 17 schellings, 4 sous et //, on lui remet 4 cheks, un de 10 schellings, un autre de 7 schellings, un troisième de 4 pence et un quatrième d'un % penny. Chaque semaine on échange les jetons d'étain contre des jetons de cuivre représentant des livres ou des demi livres sterling. On a recours à celte combinaison pour plusieurs causes, cuire autres, je crois, pour simplification de calculs, et principalement pour un certain con-

trol vis-à-vis des consommateurs ou des acheteurs ; chaque trimestre Ofi échange ces cheks ou contre une part de dividende, ou contre des actions et des parties d'actions. De cette manière un coopérateur qui, chargé d'une nombreuse famille, serait trop pauvre pour payer sa souscription de 30 centimes par semaine, peut devenir actionnaire par le fait même de ce qiii le met dans la gêne, par la forte consommation. Un homme du peuple dans le Lancashire disait un jour: On en apprend tous les jours de nouvelles; c'est la première fois que je vois que plus on consomme, plus on gagne. — Le dividende payable à la présentation des cheks est un peu plus fort pour les sociétaires que pour celui qui ne l'est pas : on applique la différence au fonds d'ammortissement. Elisée Reclus trouve cette distinction peu nécessaire, et croit qu'elle occasionne des fraudes difTiciles à prévenir; pour moi, je crois que c'est un moyen excellent d'engager le chent qui n'est pas sociétaire à le devenir.

Le Conseil d'administration est composé de 5 à 8 membres exerçant des fonctions gratuites ou rétribuées, selon les décisions de l'assemblée générale. Je suis de l'avis de Schulze et de toutes les sociétés d'avances allemandes qui n'admettent que le moins possible d'employés gratuits. Car, avant tout, il est difficile de trouver des personnes qui veuillent consacrer leur temps à la direction d'établissements aussi délicats, puis on éprouve naturellement une certaine répugnance à les contrôler, et enfin en observant de trop près leurs actes, on risque de refroidir leur bonne volonté.

Le Comité se renouvelle par moitié tous les six mois: tous les membres peuvent être réélus. L'expérience a prouvé qu'il est de bonne politique de changer le plus souvent possible les directeurs et les administrateurs : les employés comptables sont obligés de fournir caution.

Les membres qui ont des plaintes ou des réclamations à faire, les font directement au Comité quand il est réuni ; « un anglais y criera toutes les fois qu'il en aura l'occasion j . Les réunions du Comité sont un moyen précieux de faire sortir, par une soupape de sûreté, l'excédant de vapeur qui sans cela pourrait faire éclater la chaudière.

Notes Générales.

1. Ces Sociétés ont été hautement louées non seulement par ceux qui ont coopéré à leur fondation, et par les écrivains qui, comme Elisée Reclus, professent un vif amour pour les classes ouvrières, et pour les établissements qui tendent à l'amélioration radicale de leur état économique et moral; mais elles ont été louées aussi par des personnes pleines de modération et de sagesse, par des commerçants et des banquiers, par des prêtres et des financiers, par des aristocrates et des démocrates, par des torys et des wighs, par Brougham, lord Teynham, lord Stanley, qui fut candidat au trône de Grèce, par D'Israeli. Nous ne parlons pas de Cobden, ni de Bright, ni de Ghambers; ce dernier est un puissant et chaud défenseur de ces Sociétés.

Londres, qui n'apprécia que fort tard les Sociétés coopératives, cherche à rattraper le temps perdu. Depuis 1860 cette ville s'occupe à en créer, et en a fondé trente d'un seul coup. J'aurais même beaucoup à ajouter à ce que j'ai dit des Sociétés coopératives, qui méritaient une placé à part; mais ayant |;eçu le document dont j'ai déjà parlé et qui se trouvera à la fin de ce livre, document où cette question importante est traitée d'une manière claire et simple, je ne m'élendrai pas davantage. On y trouvera tout ce que j'ai omis dans mon travail, et le vif désir que j'ai de voir se développer en Italie des établissements si utiles sera pleinement satisfait (i).

(1) Voir le Supplément pour les nouvelles officielles relatives aux Socidt^a da coopération pour 1863-64.

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