‹ Banques populairesChapitre 44 sur 68 · CHAPITRE I · texte numérisé non relu

CHAPITRE I

Idées générales.

.... En général, le prêt sans intérêt n'est pas à désirer comme possible dans le système social actuellement en vigueur. Il ne produirait pas maintenant de bons résultats; il altérerait les conditions des contrats qui, au point de vue économique, lient ensemble les hommes d'un pays, d'un Etat, des nations; il tendrait à rendre le capital improductif, et par conséquent le travail inefficace, à enlever à l'énergie individuelle sa puissance, le plus grand stimulant du progrès. Ceux qui travaillent manqueraient du moyen principal pour arriver plus ou moins vite à la propriété: le prêt sans intérêts serait une négation désastreuse. On le voit par l'histoire des Banques; celles qui prêtent gratuitement font peu d'alTaires, celles qui paient et reçoivent des intérêts prospèrent. Les prêts sans intérêts, laissons-les aux Monts de Piété, laissons-les à l'amitié qui est la Banque du cœur. L'avenir nous réserve du nouveau à ce sujet, et il y en aura certainement.

Cherchons donc, au moyen d'établissements de crédit fondés sur des principes de science pratique, avec une méthode non pas tout à fait nouvelle dans le monde, à faire fructifier les forces et l'industrie humaine des classes peu aisées.

« Il n'y a rien de nouveau sous le soleil ; » c'est un proverbe vrai pour bien des choses, et en fait de Banques pour les classes moins aisées on fait dans des pays lontains ce qu'on n'a pas encore tenté en Europe. En effet, en étudiant l'histoire des pays où la civilisation n'a

pas été interrompue par des irruplioiis d'ennemis étrangers, par des dissolutions civiles et religieuses, ce qu'on ne voit qu'en Chine, c'est précisément là et non ailleurs, comme je l'ai dit au commencement de cet ouvrage, que nous trouvons des exemples à imiter, 11 y a dans ce pays, depuis les temps les plus reculés, des Banques à prendre en sérieuse considération et à imiter. C'est là que nous pouvons apprendre le moyen de fonder des Caisses d'épargne, des Monts de prévoyance, d'assurances, uu moyen d'associations à bénéfice mutuel, d'une grande efficacité pour les classes peu aisées qui touchent aux classes moyennes comme cellesci aux classes aisées.

Il est hors de doute qu'en Chine les Banques remontent à une époque fort reculée. On trouverait peut-être encore dans les archives de Venise les billets de Banques (i) que les Poli rapportèrent du Céleste Empire. A une époque où la civilisation était grossière dans les Etats européens à peine ébauchés, florissante seulement dans des endroits privilégiés, sur les bords de la mer et de quelques fleuves ; barbare, sauvage dans l'intérieur du continent; les Poli furent les premiers Européens qui étudièrent ce singulier empire et le firent connaître au monde dans une relation si vraie, que depuis six cents ans elle a été répétée par les ambassadeurs, les missionnaires, les voyageurs, les marchands qui ont visité- la Chine; c'est encore le livre classique sur la Chine.

Marco Polo parle des Banques de circulation chinoises, de la manière de fabriquer les billets, et d'après sa relation et celles d'autres voyageurs dignes de foi, il semble qu'elles étaient à peu près comme les Banques actuelles de Russie et de Suède, Banques de l'Etat. C'est ce que doivent savoir l'Académie des inscriptions en France, et les Sociétés asiatiques, car, dans leurs Annales, cette question a été traitée plusieurs fois et avec étendue dans des faits secondaires.

Maintenant encore la Chine a des établissements de crédit tout à fait dignes d'attirer notre attention , elle a des écrivains d'économie politique qui ne le cèdent en rien à nos plus grands économistes; M. Hue, le courageux missionaire, dont la plume est si brillante et si vive, nous les a fait connaître dans son bel ouvrage sur la Chine et la Tartarie (2).

;1) Qui sait si les billets de Banque ne sont pas un souvenir laissé par les Tartares à l'Europe?

(2) Voici ce que dit M. Hue dans son ouvrage intitulé l'Empire Chinois, tome III, Chapitre IV. Afin de faciliter ces opérations commerciales, les Chinois ont inventé des Sociétcx péaminires répandu(^s dans tout Tcmpirc, et dont le but principal est d'éviter le fardeau des dettes fixes et qui portent intérêts. Les membres de ces .Sociétés conviennent entre eux d'une certaine somme, que chacun verse le pre-

^'/coà Baifjiirx pnptiUiirr$. 31

En Chine donc, les marchands et les industriels ont l'usage de mettre ensemble tous les ans une certaine somme, de la déposer en certains lieux pour la faire valoir, et de la distribuer, à certaines époques, aux sociétaires en parts plus grandes que celles qu'ils ont versées. On fait pour cela un tirage au sort, mais celui qui a été favorisé de la fortune cède pour l'autre année la place à ses compagnons qui n'ont pas eu la même chance, et ainsi de suite jusqu'à ce que chacun ait eu les faveurs de la capricieuse déesse. Quelquefois on distribue les primes selon l'ordre d'admission, d'autrefois selon la règle directe ou inverse de l'alphabet des associés, d'autrefois encore selon l'âge des sociétaires. Les sociétaires obtiennent de ces Banques mutuelles des prêts à faible intérêt, qu'ils remboursent souvent avec facilité, car la fortune peut les dispenser de tout remboursement.

Ne pourrions-nous donc pas apprendre des Chinois à faire quelque chose de semblable? Ces Chinois, à les bien observer, ne sont pas aussi arriérés que se le figure l'orgueil européen, quoiqu'ils n'aient pas nos machines à vapeur et nos machines électriques, les fusils et les canons rayés d'Armstrong, de Cavalli, les polices secrètes qui savent lire dans les secrétaires les mieux fermés, dans les âmes les plus fières et les plus dédaigneuses de se laisser deviner par le profane vulgaire et môme par les Argus les plus fins et de l'apparence la plus aimable. Quelle fatalité! En Amérique les Espagnols anéantissent la civilisation des Incas et des autres peuples si avancés déjà; en quelques années l'Europe a déjà pénétré trois fois en Chine avec le fer et le feu!

Qu'on me pardonne cette digression; revenons à la pratique.

Prenons, par exemple 1000, 2,000, 10,000 personnes parmi les petits manufacturiers, les commerçants, les apprentis de toute espèce

mier jour de chaque mois; ce jour même la totalité' des sommes se tire au sort: on continue ainsi chaque mois, jusqu'à ce que chacun ait eu le lot.

Comme les derniers seraient trop mal partagés et auraient fait inutilement toutes les avances sans en retirer aucun avantage, chaque mois le lot augmente d'uu petit intérêt payé par ceux qui en ont déjà profité.

L'avantage de ces Sociétés consiste à procurer tout d'un coup une somme considérable qu'on ne paye qu'en détail. Comme le gouvernement ne se mêle en aucune manière de ces Sociétés privées., leurs règles varient au gré de ceux qui les composent

Tous les membres se font un si grand point d'honneur d'être fidèles à ces sortes d'engagements, qu'on ne pourrait y manquer sans se couvrir de honte et devenir pour ses concitoyens un objet de mépris Les artisans, les cultivateurs,

les petits marchands, tout le monde se réunit ainsi par groupes et met ses ressources en commun <,

Dans rintroduction de mon livre les Deux millions détruits, publié en 1855, j"ai fait un peu connaître la valeur de quelques économistes chinois.

trindiislric; dans l'espace de 10, 15 ou ^0 ans, ces personnes paient 90, 120 ou 150 francs par an, en quotes mensuelles ou hebdomadaires. Au bout de 10, 15 ou 20 ans, une d'elles veut entreprendre un pelit commerce, faire Tacquisilion d'un petit terrain, améliorer le champ de son père on le sien, monter un petit atelier, acheter une petite maison, ou un instrument de travail; la caisse lui rembourse son capital que cette personne laisse à la Banque s'il lui convient mieux de travailler encore comme simple ouvrier où elle se trouve, ou si elle n'a pas encore l'aptitude nécessaire ou le désir de se créer une position indépendante; quand elle aura besoin de son capital, quand il lui viendra la volonté de s'en servir, elle pourra le faire.

Si cet individu se marie, il a de quoi entrer en ménage sans sacrifices pénibles ni de sa part, ni de la part de sa femme; s'il tombe malade et meurt, il pourra disposer de la propriété qu'il a en dépôt h la Banque, la donner à qui il veut ou à qui il doit d'après la voix du cœur, librement, sans autres entraves que celles de la nature et des lois.

S'il continue à payer ses quotes après le temps convenu, il aura droit à d'autres primes, à d'autres intérêts; s'il ne retire pas ses capitaux, mais ne continue pas à payer des quotes, on lui donnera l'inlérct au bout de dix ans, il pourra le toucher de six en six mois ou tous les ans, pourvu qu'il soit moindre de celui qu'il aurait après dix ans avec les intérêts composés.

Puis tous les sociétaires, après la moitié des premiers dix ans, auront droit de faire à la Banque des emprunts proportionnels, comme on le fait en Chine, sans crainte d'être refusés, si ce n'est dans les cas qui entraîneraient l'exclusion de la Société même.

De cette manière toute personne de bonne volonté, faisant partie de cette Banque, pourrait avoir un point d'appui pour marcher en avant; elle arriverait à une position, sinon riche, du moins capable de lui donner l'espoir et le pouvoir de se pousser en avant, si elle on éprouve le besoin, dans les carrières économiques, ou de rester dans une condition paisible, sans crainte de l'avenir, si elle se contente d'une médiocrité dorée, si elle goule plus les jouissances de l'esprit que celles de la matière. Avec ce point d'appui que lui faudrait-il pour arriver à son but? un peu de talent, d'activité continue, un peu d'ordre et d'économie, et un sourire de la forlune!

Un pareil établissement serait mieux qu'une Caisse d'épargne, un établissement de crédit dans la plus vraie et la plus haute acception du mot: ce serait une Ban(iue de prévoyance, d'assurance mutuelle,

d'accumulation et de prêts pour les classes non aisées, mais non pas

tout à fait privées de moyens.

Je répète encore qu'il est aisé de voir quels services rendraient de pareils établissements. Le fils d'un petit propriétaire, d'un employé public, d'un industriel, d'un commerçant, qui commence, par exemple, par l'intermédiaire de son père ou de son tuteur, à 15 ans à payer ces quotes, aura à 25 ans un capital pour tenter quelque entreprise utile, pour payer un remplaçant militaire, s'il ne peut ou ne veut pas être atteint par la conscription, cet impôt du sang que tous les citoyens doivent payer en personne dans les pays indépendants organisés en nations, jusqu'à la paix universelle; il pourra entreprendre un petit commerce, monter un petit atelier, ou même emprunter à sa Banque, s'il a les conditions requises, une somme qui lui permette de faire des affaires plus importantes. On pourrait diminuer le chiffre de la quote, si le père, le tuteur de l'associé commençaient à la verser quand il aurait dix ans, cinq ans, même à sa naissance; on réduirait alors les versements annuels de manière à avoir une somme égale à 25 ans. Si le titulaire de la quote meurt, il est bien entendu que ses droits de propriété passent, non pas à la Banque, mais, comme le prescrit la loi, à l'héritier légitime. La Banque lui rembourse les capitaux et les intérêts au bout des premiers dix ans; six mois après la mort du sociétaire, s'il appartient à la société depuis 25 ans.

Il est nécessaire que ces établissements soient aidés , secondés , sauvegardés par l'Etat et les Municipalités, surveillés sévèrement, obligés de satisfaire aux formalités légales pour ne pouvoir dévier de leur but et trahir les intérêts des sociétaires, contrôlés par l'opinion pubUque au moyen de publications spéciales de comptes-rendus vrais; non de ces comptes-rendus qui donnent un gros dividende sans base réelle, ne résultant que dune manière habile de grouper les chiffres et les valeurs dont les prix mobiles se dérobent à l'appréciation des contrôleurs les plus intelligents et ne servent qu'à soutirer les économies des badauds.

Nous voyons par l'exemple de l'Angleterre, de la France et de l'Allemagne comment les Gouvernements devraient régler ces étabhssements et assurer leurs capitaux. Qu'ils leur donnent un statut modèle, en surveillent l'observation au moyen de commissaires et d'inspecteurs, facilitent l'emploi fructueux de leurs fonds dans les grandes Banques, ou que ces Gouvernements eux-mêmes les reçoivent, si on n'a pas d'occasions favorables de les prêter à l'industrie particulière, aux Monts de Piété, aux Municipalités, aux Banques particulières et même d'avances-.

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