COOPÉRATION ANGLAISE
et ses différentes formes, discours de Guillaume Cbambers aux ouvriers 0).
La coopération, dont je me propose d'expliquer les formes, de jour en jour plus étendues, est devenue le sujet d'une attention sérieuse: elle a une grande importance, et mérite vraiment d'être comprise, sous ses différents aspects, par la masse entière des classes ouvrières. D'après tout ce qu'il m'a été donné de connaître, je suis convaincu que, de tous les systèmes économiques inventés jusqu'à présent pour améliorer la condition des ouvriers, aucun ne peut produire d'aussi grands avantages que celui de la coopération, pratiqué convenablement et avec zèle.
Je note tout de suite ce fait, que les projets par les philantropes imaginés dans leur enthousiasme et qu'ils ont même tenté de mettre en pratique pour changer l'organisation de la Société, projets connus sous n'importe quel nom, communisme ou socialisme, sont notoirement, irréparablement tombés, laissant la Société dans l'état où ils l'avaient trouvée. Mais les combinaisons, dont je vais parler, n'ont pas des prétentions si élevées. Le mot coopération ne signifie pas révolution merveilleuse dans notre organisation sociale. La coopération n'a rien à faire avec la politique, elle ne prétend pas intervenir dans les croyances religieuses, elle n'enlève à l'homme rien de son caractère individuel; elle lui donne, au contraire, une responsabilité personnelle, en lui faisant sentir qu'il ne peut y avoir aucune amélioration importante dans sa condition sans une quantité correspondante de sacrifices. Je puis, à ce sujet, rapporter les paroles de lord Brougham: ail est manifeste, dit-ii, et l'observation est importante, il est manifeste que la coopération non seulement se distingue du communisme et du socialisme, mais leur est contraire et ennemie, beaucoup plus qu'elle ne peut l'être du commerce ordinaire, avec lequel elle est vraiment d'accord en donnant au consommateur le bénéfice de son industrie, de son habileté et de son économie ».
Si la coopération ne ressemble en rien aux songes fantastiques de Owen et de Fourier , elle tend sans aucun doute à élever les classes ouvrières par rapport à leur bien-être domestique et à leur élat social, non pas par des moyens merveilleux, mais en faisant en sorte que chaque homme, dans sa sphère et associé à d'autres, devienne un Capitaliste. Comment cela doit-il être fait, et comment le capital peut-il être associé avec le travail dans la même personne? c'est le sujet que je vais traiter.
J'exposerai d'abord cette forme simple de coopération qui a pour but de fonder un magasin , et qui a été la base des fameuses Associations de Rochdale. Même en n'imitant que celte forme simple et élémentaire et en en retirant tout le profil possible, je vous assure, ouvriers, que vous y trouveriez tous un grand avantage.
Les salaires de la semaine sont le fonds sur lequel l'ouvrier doit baser l'espoir d'améliorer sa position, moyennant la coopération. Tout dépend de la manière dont il dispose de ces salaires, dont il les emploie, dont il peut les économiser. En lais-
(1) Ce discours, originairement tenu à Edimbourg, à Glasgow cl à Paisley, à étt augmente de nouveaux faits et de nouvelles observations.
£95 sant de côté un emploi économique des salaires el en ne regardant qu'au désir d'en obtenir le plus grand profit possible, nous pouvons imaginer un artisan qui dépose un ou deux scliellings par semaine à la Caisse d'épargne, ou qui emploie d'une antre manière une petite somme prélevée sur ses gains. Mais en prenant même l'exemple le plus favorable de ce genre d'épargnes, nous avons toujours devant les yeux ce grand fait, c'est que la masse des salaires de l'ouvrier se dépense à acheter les choses nécessaires pour sa subsistance et celle de sa famille ; il y a , par conséquent, peu de questions plus urgentes que celle de trouver la possibilité de faire quelque bénéfice sur le montant de ces dépenses. Je n'ai pas ici l'intention de chercher si chaque homme a beaucoup ou peu à dépenser; mais je n'hésite pas à affirmer qu'avec un système bien combiné pour l'achat des articles de consommation journalière dans les magasins coopératifs établis et soutenus par les classes ouvrières, on réaliserait une épargne considérable.
Il n'est pas nécessaire de démontrer qu'en achetant, dans les boutiques ordinaires, les marchandises qui sont la propriété des capitalistes, il y a sur chaque article acheté un certain profil, perdu pour l'acheteur. Mais, en prenant les choses telles qu'elles sont, il n'y a pas de raison pour que les marchands n'aient pas droit à un bénéfice. Ils ont à supporter des frais de loyer, d'impôts, d'administration; ils sont souvent forcés de dépenser pour faire savoir au public où sont leurs boutiques et ce qu'ils vendent; ils paient très-cher pour embellir leur devantures, et croient en outre avoir le droit de se faire dédommager des pertes que leur font subir les mauvais débiteurs. Quant à ces pertes , on dira peut-être , et non sans raison, que la classe des marchands accorde trop facilement le crédit, el par là sème et entretient dans le peuple l'habitude de l'imprévoyance. On a constaté à cet égard les résultats fikheux dans le dernier Congrès de science sociale à Glasgow. Monsieur George Anderson a démontré que, par suite de la faculté de séquestrer légalement leurs salaires dans les mains des employés, quelques marchands de cette ville ont accordé les facilités les plus fatales pour abimer sous les dettes les ouvriers el leurs familles. Il dit qu'en une seule année on a lancé à Glasgow jusqu'à 30,000 citations pour dettes, soit un pour cent environ de la population, ou un six ou septième des habitants au-dessus de quinze ans. Un autre orateur dit qu'il y avait eu plusieurs arrestations pour des cas semblables, où 5 ou 4 créanciers lullcrent pour se partager la petite somme de 20 schellings.
Vivement contrariés de ces emprisonnements, les entrepreneurs, qui emploient une centaine de mille d'ouvriers à Glasgow, demandèrent au Parlement d'abolir la loi qui cause si souvent de pareils malheurs; el de fuit, en examinant la question, on désirerait presque qu'il ne pût y avoir de recours légal à l'aulorilé judiciaire pour le paiement des petites dettes de boutique. Il csl, du reste, inutile d'entrer en discussion sur un sujet qui a besoin d'être traité sérieusement sous ses dilTérentcs faces. Si le système actuel de petit crédit est mauvais, il est incontestable que les ouvriers, en résistant à la tentation de faire des dettes, ont entre les mains les moyens de se mettre sur une bonne voie.
La fondation de magasins coopératifs où s'approvisionneraient les sociétaires, non seulement arracherait les ouvriers des mains des marchands les plus séduisants,
mais encore serait un moyen de leur' assurer les profils importants qui sont actuellement éparpillés d'une manière absolue. Partout où il se trouve beaucoup d'ouvriers, beaucoup de commis de magasin, beaucoup d'artisans de diverses branches d'industrie, il n'y a de difficulté d'aucune sorle pour fonder et entretenir un magasin coopératif. 11 faut pour cela l'union d'un nombre raisonnable de personnes: plus le nombre est considérable, mieux cela vaut. Ces personnes doivent se constituer en Société coopérative, et soumettre leurs statuts au chancelier des Sociétés de secours mutuel pour les faire enregistrer selon les articles 13 et 14 du chapitre 115 Victoria.
Cette loi est la Constitution, la Charte de ces Sociétés: elle leur donne d'imporlans privilèges pour prévenir les fraudes, pour trancher les différends, pour donner de la force aux règlements. Parmi les garanties que leur accorde cet acte, on remarque les suivantes:
Les règlements de la Société sont obligatoires et peuvent être rendus exécutifs par l'autorité publique (1): on accorde protection aux membres, à leurs femmes, à leurs enfants, à leurs héritiers pour appuyer leurs justes réclamations, même contre toute dissolution frauduleuse de la Société. On investit de la propriété l'administrateur ou trésorier de la Société pour le temps que durent ses fonctions; l'administrateur ou trésorier peut (2) citer et être cité devant les tribunaux pour ce qui regarde les intérêts de la Société. La fraude commise contre les intérêts de la Société est punie par les autorités judiciaires; les Assises du Comté peuvent obliger à un transfert des fonds, si quelque employé de celte Société en cache ou en refuse la vente. On peut en appeler sans frais aux Cours suprêmes civiles, aux juges de paix (aux schérifs en Ecosse) du Comté pour réparation de tout dommage, et les décisions sont sans appel, arec la faculté d'accorder des dommagesintérêts à un membre s'il a été exclus injustement. En cas de mort d'un membre, on peut faire le paiement de toute somme qui ne dépasse pas Tingt livres, sans frais, au moyen d'une lettre d'administration; il est permis aux membres d'être témoins dans tout procès civil ou criminal louchant la propriété de la Société.
En général les membres n'ont à se déranger que pour établir un Comité administratif et pour voter dans les assemblées générales. Le Comité loue un local pour les affaires; il prend des commis, qui d'ordinaire sont des membres capables de traiter les ventes; il se procure, avec les fonds disponibles, une provision de marchandises qu'il vend aux sociétaires en détail et argent comptant. On examine les comptes tous les trois mois, et les profits , quels qu'ils soient, tous frais déduits, se répartissent ainsi: d'abord on paie un tant pour cent, d'ordinaire le 5 p. "/o, pour l'argent avancé pour les actions de l'entreprise, puis on partage entre les membres (5) en raison du montant de leurs achats. De celte façon le socié-
(1) Cet acte est du 15 août 1850. Il s'' étend à l'Angleterre, à l'Ecosse, aux iles de Gueriicsej, de Jersey et de Man. Il y a pour cela un chancelier qui enregistre les Sociétés dans chaque division du Royaume-Uni. A présent le RegisLrar of Friendly Socielies eu Angleterre est John Tidd Pralt.
(2) Comme dans les Sociétés d'avances Prussiennes.
(3) On donne aussi le bénéfice qui lui revient, à l'acheteur public porteur des jetons représentant ses achats.
taire a un double avantage, il gagne de deux côtés, comme capitaliste cl comme client du magasin. Il y a plus: n'a-l-il pas de capital à mettre dans l'entreprise? les profits qui lui sont assignés comme client et acheteur ordinaire , il peut les laisser dans la Société pour former ses actions, son capital.
L'ouvrier le plus pauvre peut donc, des petits achats qu'il fait pour lui et pour sa famille, retirer de quoi réunir une petite somme, de quoi se préparer un peu d'aisance pour ses vieux jours (1). Le grand résultat de tout cela est, comme vous le voyez, de conserver pour vous ces profits de commerce qui reviennent maintenant au capitaliste, au boutiquier, soit pour son propre bénéfice, soit pour les petites et grandes dépenses qu'il fait pour des moyens coûteux d'administration, sur lesquels nous nous sommes déjà arrêtés.
Le succès d'une pareille institution dépend, sans aucun doute, du nombre des individus qui fondent les magasins et continuent à y acheter, car le bénéfice net est bien plus le résultat d'un grand nombre d'achats faits successivement avec rapidité, que le tant pour cent de bénéfice appliqué aux articles vendus. Aussi ne doit-on pas épargner les démarches pour attirer de nouveaux membres dans l'entreprise, et faire en sorte qu'ils continuent à y acheter leurs provisions. Avec l'augmentation du nombre des associés les dépenses diminuent proportionnellement, jusqu'à ce qu'elles disparaissent presque tout à fait avec une grande extension des affaires. Les classes ouvrières, éclairées sur leurs vrais intérêts, peuvent b'unir, pour ces entreprises, en assez grand nombre pour absorber une grande quantité du commerce d'un pays: il est par conséquent difficile de déterminer les limites précises du capital à recueillir.
Précisément à cause de l'importance de ces résultats il est nécessaire de procéder avec prudence, sang-froid et discrétion. On ne doit pas regarder un magasin coopératif comme un philtre merveilleux qui enrichit tout d'un coup; ce n'est qu'un moyen particulier de trafic; pour le faire réussir, il faut l'entreprendre et le soutenir avec la prudence et la sagesse requises par les entreprises ordinaires de commerce. D;ms certaines localités, qui n'ont pas une grande abondance d'ouvriers, un magasin coopératif ne donnerait que des résultats peu satisfaisants. Dans plusieurs endroits les boutiques ordinaires satisferont mieux aux besoins des ouvriers consommateurs, non seulement à cause de l'indifférence aiec laquelle on accueillerait le système des magasins, mais à cause de l'habileté et de la persévérance des boutiquiers. 11 serait aisé de démontrer qu'en un assez grand nombre de localités il y a une dissipation étonnante d'énergie et de moyens dans le mode actuel de distribution: de petites villes de moins de deux mille habitants peuvent avoir jusqu'à cent boutiques chacune, mais les villes plus peuplées ont souvent, dans le commerce des choses nécessaires à la vie, un degré de rivalité de beaucoup supérieur à celui que réclame la concurrence.
Du reste, l'examen de ces questions n'appartient pas à notre sujet. Ce dont j'ai
(1) Et cela peut se faire s.ins aucune avance d'argent, on achetant, au contraire, à des prix modérés des choses de la meilleure qualité, tjuc l'ouvrier ne peut aclielcr cjue mauvaises et chères chez les houlitjuiers qui lui fout crédit.
Vicànô. Banquet populairei. 38
à parler, c'est de la possibilité, qu'ont des ouvriers unis ensemble, de créer un magasin avec leurs propres forces et de le diriger de telle sorte qu'à un moment donné il contribue efficacement à améliorer leur condition. Je suis profondément convaincu qu'un magasin coopératif, placé dans un endroit où il puisse être convenablement apprécié et soutenu, prospérera sûrement, quoique avec lenteur. On aura peut-être à triompber, à se débarrasser de quelques mauvaises babitudes de ceux qui doivent le fonder, et à leur en inculquer de nouvelles et de meilleures; il faut pour cela de l'intégrité, des sacrifices. Par exemple, on ne doit se servir du crédit ni pour les acliats, ni pour les ventes. On doit acbeter au comptant les marcbandises en gros, et faire de môme les ventes au comptant; d'où il résulte que les magasins coopératifs ne conviennent pas aux personnes habituées à faire des comptes et qui ne peuvent se passer de crédit. Le grand avantage d'acheter en gros, argent comptant, c'est qu'on obtient les meilleures marchandises aux meilleures conditions. En payant argent comptant, on obtient un escompte de 5 p. "/o; ce bénéfice important représente un bénéfice de cinquante francs sur un achat de mille francs de marcbandises. Un grand nombre des boutiquiers, avec lesquels commercent les classes ouvrières, ne peuvent payer comptant les articles de leur commerce; en outre, ces boutiquiers, perdant toujours, ayant besoin de crédit, sont obligés de vendre plus cher que leurs compétiteurs plus riches. C'est ce qui arrive aussi dans la vente au détail. D'ordinaire le boutiquier, qui fait crédit, a divers prix pour se couvrir du risque des perles que lui font subir les mauvais débiteurs. De celte manière le bon acheteur paie toujours pour le mauvais. Dans ces derniers temps il s'est ouvert de grands établissements de vente d'étoffes au détail,, qui ruinent peu à peu le petit commerce. Comment l'expliquer? Par ce fait que les propriétaires de ces vastes établissements peuvent se procurer des marcbandises à très-bas prix en payant comptant, et comme ils vendent aussi au comptant à des prix modérés, ils attirent un grand nombre d'acheteurs et ont un mouvement rapide de capital. Ce que sont ces grands établissements, c'est ce que devraient être les magasins coopératifs; ce sont des magasins de marcbandises, disposés exprès pour fournir les classes ouvrières des articles de consommation ordinaire à des conditions plus avantageuses que celles auxquelles sont habituées ces classes, dominées par l'idée d'arriver à une amélioration finale de leur état.
Ce que nous désirons bien faire comprendre, c'est que, simplement au moyen des magasins coopératifs, les ouvriers pourraient devenir peu à peu capitalistes, et jouir enfin de l'aisance et de la considération qu'ils ne pourraient manquer d'obtenir. Pour démontrer que cela est vraiment praticable, je rapporterai ce qui s'est fait à Rochdale, ville manufacturière du Lancashire que j'ai visitée au mois d'octobre 1859, afin de voir ses fameux magasins coopératifs, et de mieux comprendre leur système d'administration. Leur histoire n'est pas longue à raconter. En 1844, une Société composée d'ouvriers fonda à Rochdale un petit magasin de commeslibles et de vêtements, pour participer aux profits des marchands de ces articles. On comprit que si on ne pouvait, sans recourir à des moyens séditieux, augmenter les salaires, il n'y avait pas de raison pour ne pas chercher à en tirer, dans l'état
29!) où ils étaient, tout le profit possible. Les fondateurs du magasin él;iient pauvres: ils eurent à subir le ridicule et les plaisanteries des méchantes gens. Sans se laisser intimider par les plaisanteries, ni par les moqueries, la petite Société continua tranquillement son œuvre. Elle loua une petite boutique, y mil quelques meubles, des marchandises, et commença les affaires selon le principe coopératif, avec le titre de Sociélé coopérative des Justes Pionniers de Piodidale (Rochdale équitable Pioneers' Co-operalive Society). Les sociétaires se bornèrent à mellrc en commun la somme de 28 livres (fr. 708, iG); quelques mauvais plaisants disaient qu'on aurait pu emporter dans une charrette à bras tout le fonds de boutique d(i la Sociélé, et cela était probablement vrai. Mais l'entreprise prospéra; le fonds de boutique aurait bientôt jiu remplir im vagon de chemin de fer, et à mesure que les affaires augmentaient, les critiques baissaient de ton. Les plaisanteries, les moqueries firent place là la surprise, au respect.
Au commencement, et pendant quelque temps, le magasin coopératif de Rochdale eut à lutter contre des difficultés vraiment fâcheuses. Les sociétaires, ainsi que leurs femmes, habitués à acheter à crédit dans les petites boutiques ordinaires, ne pouvaient se résoudre à renoncer à cet usage dangereux; ils durent se faire à l'idée de ne pas acheter même le plus petit article sans le payer immédiatement. Quand les ouvriers eurent renoncé à l'habitude d'acheter à crédit, ils avaient remporté une grande victoire morale, ils avaient fait un grand pas sur la voie du progrès social: tel est du moins mon avis. La relation que ces coopérateurs ont faite de leurs premiers elTorls est si simple et si intéressante, (jue je veux vous la présenter avec leurs propres paroles. Je les extrais de l'Almanach de la Société coopérative des Justes Pionniers de I8G0.
« Il y a déjà 15 ans que quchjues pauvres ouvriers de Rochdale pensèrent qu'il devait être possible d'améliorer leur condition en s'unissant ensemble pour acheter en gros les choses nécessaires à la consommation de leurs familles. Quelque modeste et simple (juc fût cette idée, beaucoup de difficultés surgirent lorsqu'il s'agit de la mettre en pratique. D'abord les m.oyens manquaient, les ouvriers étant tous pauvres, quelques-uns môme dans la plus profonde misère. Cette misère provenait d'une grève (ju'ils avaient faite, précisément pour réclamer une augmentation de salaire; ils en sortaient à peine, cl ils avaient été obligés de demander assistance aux boutiquiers du voisinage. Cette assistance insuffisante fut précisément ce (jui dévclop[>a l'énergie avec laquelle celte idée, celle première pensée fut ensuite mise en pratique.
» Une autre difficulté, c'était le préjugé, répandu chez la plupart des ouvriers, que les magasins coopératifs ne pouvaient pas être administrés avec profit par les ouvriers. Ce préjugé avait de la force à celte éporpie, où plusieurs ouvriers conservaient un souvenir vivant du mauvais succès de [dusicurs magasins, dont les affaires avaient été remises entre les mains d'un petit nombre do personnes, ])0ur les lifpiider avec une perle considérable.
» Outre ces difficultés, il y cul encore l'opposition des boutiquiers, qui s'apcnurenl aussitôt qu'ils devaient perdre nécessairement, si les magasins coopéralifs venaienl à réus.^ir.
» Mais une grande cause n'a jannais succombé en ce monde pour avoir eu des difficuilés à surmonter, des oppositions à vaincre. Les Anglais jouissent aujourd'iiui de beaucoup d'avantages qu'ils n'auraient jamais connus, s'ils ne les avaient acquis en dépit des oppositions les plus énergiques, par une énergie plus résolue et plus persévérante encore. C'est ainsi que cette poignée d'hommes, unis avec la ferme volonté de réussir, triompha de la première difficulté en souscrivant pour un penny; les pences devinrent des livres, cl on continua à souscrire jusqu'à ce que les livres fussent devenues une garantie suffisante pour commencer définitivement les opérations.
y Pour surmonter la seconde difficulté, on adopta le principe de l'achat et de la vente au comptant, de sorte qu'aucun membre ne fût débiteur de la Société, et que celle-ci ne pût avoir pour créancier qu'un de ses membres.
» Les sociétaires luttèrent dès le commencement contre l'opposition des marchands en adoptant le proverbe que ceux qui gagnent, rient, et, de fait, ils triomphèrent continuellement. »
Tel fut le commencement, telles furent les difficultés qu'eut à vaincre la Société coopérative des Justes Pionniers de Rochdale.
L'entreprise commença en 184i avec 28 membres. Peu à peu, le nombre des sociétaires s'éleva à 600, chiffre qu'il avait atteint en 1850. A l'époque de ma visite il était de 2,i00 ; de 2,703 à la fin de 1859, et j'ai appris que maintenant (novembre 18C0) la Société se compose de 3560 membres, tous chefs de famille.
Le montant du capital, le chiffre des affaires, les profits obtenus ne sont pas restés au-dessous de cette augmentation extraordinaire. En 1845, la première année où on ait pu faire un inventaire, le nombre des membres était de 74, le capital de L. 181, les affaires entreprises de L. 710, et le bénéfice obtenu de L. 52. Or, admirez les progrès étonnants de cette entreprise coopérative. En 1860 les affaires s'élevèrent à L. 152,003, les bénéfices à L. 15,900, presque 10,000 livres gagnées par une Compagnie d'ouvriers, uniquement en achetant aux magasins coopératifs, au lieu d'acheter dans les boutiques ordinaires!
Si on avait partagé le profit d'après le nombre des membres, chacun d'eux aurait eu 4 livres. Mais il ne serait pas à propos de partager ainsi. Le vrai système à suivre, le système le plus juste, c'est de donner à chaque sociétaire un intérêt sur le montant de ses actions, et un lant pour cent sur la somme de ses achats. Il y a par là encouragement à acquérir le plus d'actions possible, et à faire le plus d'achats que l'on peut: en d'autres termes, plus on achète, plus on gagne. Le plan adopté dans l'origine pour former le capital fut de créer des actions d'une livre. Chaque membre prit une action et l'entreprise fut fondée.
Il n'est pourtant pas nécessaire de payer une livre tout d'un coup: un membre peut commencer par donner un schelling, puis au moins trois pences (30 centimes) par semaine, jusqu'à ce que l'action soit payée. Les bénéfices sur ses achats comptent aussi au sociétaire pour payer son action. Tous les trois mois il reçoit les intérêts de ses actions et sa part de bénéfices en argent comptant; il peut aussi les f.iire ajouter à son compte pour augmenter ses actions. Dans le principe aucun menisbre ne pouvait régulièrement posséder plus de 100 livres en actions; maintenant, par
les articles 18 cl 19 du chapitre 31 Victoria, il a la faculté d'acquérir jusqu'à 200 livres d'actions (1). Dans les Sociétés de fonds réunis il y a ordinairement quelques formalilcs, eu égard à l'aclial et à la vente des actions, tandis que la méthode adoptée par les Sociétés coopératives est très-simple. Un candidat, qui aspire à en être membre, paie, après l'approbation du Comité et du Directeur, un schelling et trois pences au Caissier, qui le crédite sur un livret, qui lui est remis comme preuve de ses droits. De semaine en semaine il continue ses paiements de manière à éteindre son crédit. Quand ses actions sont payées, il eu reçoit un intérêt de 5 p. "/o par an. On peut dire que le paiement des intérêts est la première dette à solder avec les bénéfices réalisés. Le capital accumulé dépasse-t-il les limites fixées? les Directeurs ont le droit de faire retirer aux membres une partie de leur argent. Ce qui est plus remarquable, c'est qu'il n'y a pas de système de transfert. Quand un Sociétaire se lasse de l'être et désire se retirer pour un motif quelconque (2), dès qu'il annonce son intention de sortir de la Société, immédiatement on lui fait son compte, puis on lui paie le montant de son crédit. Il y a ainsi un va-et-vient de personnes qui sortent de la Société et de personnes qui y entrent. Quand un membre meurt, la Société règle ses comptes avec les héritiers. De cette manière , le capital de chaque membre , étant tout à fait personnel , ne peut devenir un objet de spéculation ou de jeu; il ne peut ni fiiire prime, ni perdre (3). Le premier schelling payé et le dernier schelling dont un membre est crédilé quand il entre dans l'association et quand il en sort, forment un fonds d'amortissement (Rédemption money) destiné à dédommager de la délérioralion de la propriété, et grâce à ces légères déductions, chaque membre reçoit, à sa sortie de la Société, tout ce qu'il a payé.
Examinons maintenant le système des achats.
Les magasins des Justes Pionniers sont situés près du centre de la ville , et sans luxe d'ornements extérieurs. Ils consistent en trois boutiques de modeste apparence, qui forment le dépôt central, mais il y a plusieurs succursales, car les affaires sont devenues trop abondantes pour un seul magasin. Ils sont ouverts tout le jour, et une grande foule, principalement le samedi soir, se presse autour des comptoirs. On paie tout argent comptant. Quelle que soit la somme de la vente, on donne à l'acheteur des jetons d'étain (4), sur lesquels est imprimée la somme correspondante. S'il achète du thé pour la valeur d'un schelling, il reçoit, en payant au comptoir, im jeton sur lequel est imprimé un schelling. Ces jetons, preuve de l'achat, l'acheteur les conserve jusqu'à la fin du trimestre, et alors, quand il les présente, on voit à combien s'est élevée la somme totale de ses achats. Supposons qu'elle s'élève à 5 livres; on lui paiera aussitôt, ou on portera à son
(1) On a lort, à mon «ivis, de faire cette concession; je suis pour la mt'lliode <le Sciiul/.c, une actiou par menil>rej on pourrait peut-cire en admettre 5, mais le clii/Irc de 200 nie semhle éiiornic. Cependant de cela sont venues plus vite l|;s sociclés du moulin de farines, la manufacture de coton et autres.
(2) Cest un l)on correctif, qui excite ceux cjui font des épargnes à les employer à la fondation d'autres Sociéti-s coopératives.
(3) Très-liien! c'est encore un I>on correctif. De celle m.anicre les ni.igasins coopératifs ne peuvent pas tonilicr entre les mains des ajjioteurs.
(1) Lue espèce do papier métallique, des monnaies d'ét.iin l)luuclics et jaunes.
crédit sur son petit livre, le bénéfice proportionnel attribué à 5 livres durant le trimestre. Comme les magasins (1) sont ouverts au public aussi bien qu'aux coopérateurs, on donne les jetons d'élain-tant aux membres de la Société qu'à ceux qui ne le sont pas. Ces jetons, représentant les droits à une partie des bénéfices, sont d'ordinaire vendus à des membres de la Société, qui les présentent à la liquidation du trimestre pour en obtenir l'équivalent. Vous voyez par là que les magasins coopératifs sont ouverts au public comme des boutiques communes, mais que les membres seuls profitent des bénéfices (2).
On commença par vendre les principaux articles d'épicerie , et maintenant les affaires de la Société embrassent la vente de la viande, des étoffes, des articles de mercerie, des vêlements, de la chaussure, et d'autres ailicles. La Société s'est fait une telle réputation de ne vendre que de la bonne marcbandise, que les Sociétés coopératives des autres villes s'adressent à elle pour leurs provisions, de sorte que la vente au détail est devenue vente en gros , et on a adopté aussi pour cette dernière le principe de la vente au comptant. Des personnes, qui ont examiné scrupuleusement ces magasins, m'ont assuré que nulle part on ne pourrait trouver des articles meilleurs. Le thé, le sucre, les autres épices sont de la meilleure qualité, sans l'ombre de falsification; la viande est de premier choix. Ces considérations sont importantes, car s'il est désormais reconnu qu'une petite quantité de bons articles se débite plus facilement qu'une plus grande quantité de mauvais: il en résulte que les bonnes marchandises sont toujours à meilleur marché.
Dans un compte, que M."" l'administrateur Samuel Ashworth a eu obligeance de me communiquer, j'ai vu que, dans les quatre semainiîs qui finissent au 25 octobre 1860, on avait tué pour la Société 45 bœufs, 83 moulons, 60 porcs, 34 agneaux, en tout 220 animaux, pesant ensemble 40,010 livres. Le poids moyen de la viande vendue chaque semaine était de 11,502 livres. M.'' Ashworth dit que dans le même espace de temps, du 18 septembre au 24 octobre, il avait encaissé 16,932 livres, une moyenne de 3,382 livres par semaine (3).
Pour faire face à l'agrandissement de son commerce , la Société ouvrit trois nouvelles boutiques.
Il est évident qu'aucune entreprise industrielle ordinaire n'aurait pu en si peu de temps arriver à un tel développement sans un grand enthousiasme et un grand bon sens de la part de ses membres. Ils ont dû coopérer, tendre tous à un seul but, éviter toute dissidence, toute contradiction, el, guidés par une affection fraternelle, supporter les charges réciproques avec un esprit vraiment chrétien. Ce qu'on doit surtout admirer, c'est la détermination unanime et résolue de marcher vers une meilleure base sociale, comme cela est en effet arrivé à ces hommes qui se sont élevés au-dessus de leur humble condition, grâce à une série persévérante d'entreprises coopératives bien réussies. Ou ne saurait assez imiter ni faire connaître
(1) Maintenant (octoiire 1804) les magasins coopératifs sont 26.
(2) Eotemlons-nous l)ien : les jetons sont comme une espèce de rcmbourscmenl , et ont en effet presijue la forme d'une monnaie de Ijilliun, comme on l'a vu dans le clia[)itre des Sociales coopifradi'es ; ce qui reste, après le paiement des jetons, constitue le l)éuélice des sociétaires.
(3) L. 85,294 04 par semaine, environ 16,000 francs par jour de la semaine de 6 jours.
l'exemple qu'ils ont. donné à cet égard. Ils ne s'en sont pas tenus à l'humble magasin qu'ils avaient en commençant. A mesure que leurs affaires prospéraient, la véritable valeur de la Coopération , comme moyen de progrès social , semblait se développer clairement dans l'esprit des Probes, des Justes Pionniers. On commença à comprendre que le magasin offrait un bon emploi pour les épargnes, et naturellement, comme il arrive dans le commerce ordinaire, une chose en amène une autre. Donc, généralement parlant, les Sociétaires résolurent de laisser leurs dividendes et leurs profits correspondants s'accumuler jusqu'à un certain point en leur faveur, de laisser une action se doubler, se quadrupler, et ainsi de suite selon les circonstances, ce qui veut dire former un capital. Qu'ils aient eu d'avance une idée juste des résultats qu'ils obtinrent, c'est ce que je ne saurais dire: ce qui est sûr, c'est qu'ils firent du magasin et de ses ramifications la pierre angulaire, le premier échelon d'autres entreprises progressives.
Pensant qu'il pourrait être de quelque intérêt pour vous de connaître jusqu'où arrivèrent quelques membres dans l'épargne à employer de nouveau, je me suis procuré quelques petits faits dignes de remarque. Il faut savoir d'abord que c'est une maxime établie qu'aucun membre ne peut avoir en actions un capital de plus de 200 livres; mais les Directeurs, pour céder aux instances de ceux qui voulaient devenir actionnaires, n'ont pas laissé dépasser la limite originaire de 100 livres, qui est toujours maintenue. 11 y a maintenant vingtquatre membres qui possèdent 100 livres en actions, et un nombre considérable en a de GO à 90. L'usage ordinaire est de ne pas arriver à 100, de s'arrêter un peu au-dessous de cette somme, et d'employer les nouveaux profits comme capitaux dans d'autres affaires coopératives. Vous serez sans doute surpris de la somme qui a été retirée, pendant les deux dernières années, pour ces nouvelles entreprises coopératives: elle est de livres 22,800 (1860) (1).
Voici quelques exemples individuels:
a) est un ouvrier qui a une femme et deux enfants. En 1850 il avait ÔO livres dans la Société; depuis il a payé ;i diverses époques L. 94. 12. 5; il a retiré L. 159. 19. 1, et a encore dans la Société L. 6. 1. Il ; il a donc eu un bénéfice de L. A\. 8. 7.
h) a une famille nombreuse. En mars 1850 il avait 10 livres dans la Société, il a payé successivement L. 24. 15. G; dans les dernières dix années il a retiré L. G3. 19. 9, en laissant encore dans la Société L. 67. 8.9. Son bénéfice est donc de L. 96. 13.
c) autre ouvrier chargé d'une nombreuse famille qui se fournissait de tout dans les magasins sociaux, avait, en 1850, 5 livres dans la Société, Il n'a plus rien versé, mais il a retiré une somme de L. 115. 18. 11, en laissant encore 10 livres dans la Société. Il a donc fait, depuis 1850, un bénéfice net de L. 120. 18. 11.
d) est un autre cas digne de remarque. En 1854 il avait G livres dans la Société. Depuis il n'a payé qu'une livre, mais il a retiré L. 92. 16. 9, et a encore un crédit de 26 livres: il a donc, on 6 ans et demi, gagné L. 111. 16. 9.
Il faut dire que c et d sont des cas exceptionnels, mais ceux de o et de b sont
(1) Ces livres i:r|uivalcnt à fr. ^iJ 5,772 00.
des cas ordinaires. Nous jugeons nalurellemcnl que de pareils exemples proviennent de ce que les membres sont des clienls constants et bons. Elle nous amène à cherclior quels sont les salaires ordinaires des ouvriers de Roclidalc, et combien ces derniers dépensent dans les magasins coopératifs. Je sais que les salaires des membres sont pour la plupart de 15 à 20 scliellings par semaine, quelques-uns de 24, un petit nombre de 32 pour les ouvriers qui travaillent sur le fer, un plus petit nombre encore de 40 scliellings par semaine. Dans une famille dont plusieurs membres sont ouvriers, comme un père, deux fils et une fille, la somme des salaires est augmentée^ en proportion. Je sais que dans ces cas-là les achats aux magasins sociaux peuvent s'élever, pour une famille, de 30 à 40 schellings par semaine. La note même des articles vendus dans les magasins coopératifs indicjue le bien-être général des membres. Une grande quantité de farine de froment vendue pour la fabrication du pain en famille et pour d'autres usages domestiques, la consommation des articles d'épicerie, comme le café, le thé, le sucre, celle de la viande, prouvent avec plus d'évidence encore que les coopéraleurs de Rochdale et leurs familles emploient leur argent d'une manière qui ne sent ni la mesquinité ni l'avarice. En un mot, ils épargnent bien tout en vivant bien: les épargnes, comme nous l'avons vu, s'élèvent à des sommes extraordinaires par l'efficacité de la Coopération.
La Société des Justes Pionniers de Rochdale emploie actuellement 91 personnes, y compris les commis, les garçons de boutique, les cordonniers, les fabricants de claques et sabots, les tailleurs, et elle a un administrateur général. Le succès de toute aflaire dépend beaucoup de l'économie avec laquelle elle est dirigée. On le comprend à Rochdale. 11 aurait été facile de faire un compte pour les réunions du comité et pour d'autres choses, dans le but de dévorer les bénéfices de la Société. On l'a évité avec une intelligence singulière. Les assemblées du comité se tiennent, sans frais, dans une chambre attenant à un des magasins coopératifs. On imprime à bon marché les comptes-rendus sur la couverture d'un almanach qui indique les jours d'assemblée de toute l'année. Les magasins coopératifs sont tenus avec la plus grande simplicité, en observant strictement la règle de ne pas même dépenser un sou en objets de luxe. La conséquence de tout cela c'est que les frais d'administration sont presque insignifiants, comparés à la masse des affaires. Ils s'élèvent seulement à pences 2 et '/^ par livre, environ 23 schellings pour 100 livres. Ce chiffre devra encore s'abaisser avec l'augmentation des affaires. Ce dont on doit louer les Justes Pionniers, c'est qu'ils assignent une partie de leurs bénéfices à l'entretien d'une bibliothèque et d'un salon de lecture à l'usage des sociétaires. La Société a fait aussi des dons à la pharmacie, à l'asile des sourdsmuets et des aveugles du pays, à l'infirmerie de Manchester; elle a même fait élever une belle fontaine sur la plus grande place de Rochdale, et en a fait cadeau à la Municipalité. Vous voyez donc que l'administration, quoiqu'économe, n'a rien (jui sente l'avarice, les idées étroites, la lésinerie. On a pourtant publié que le Chancelier des Sociétés de ce genre s'oppose à ce que toute Association nouvelle assigne des fonds pour bibliothèques et salons de lecture, sans doute pour tenir les membres dans la voie spéciale de leur commerce spécial.
Une autre cliose qui mérite notre respect, c'est l'énergie unitaire avec laquelle les Justes Pionniers suivent la route qu'ils se sont tracée. Jamais ils ne sont ticvenus les instruments d'aj^ntateurs politiques ni de sectaires. Ils ne laissent, dans leurs assemblées, entamer aucune question qui ne regarde une affaire déterminée de leur entreprise, et comme aucun membre n'est admis sans l'approbation des Directeurs, on n'a jamais eu jusqu'ici à éprouver aucun inconvénient venant de personnes d'un caractère inquiet.
Surpris de la prudence qui a guidé la Société dans ses diverses affaires, je demandai dans quelles proportions on avait eu occasion de recourir aux gens de loi. La réponse fut courte et satisfaisante: la Société s'est passée d'hommes de loi, elle n'a eu de procès que pour ie transfert de propriété d'une maison. Toute question litigieuse peut être tranchée sommairement par les Juges de paix, d'après les statuts des Sociétés de secours mutuel. Mais dans les circonstances ordinaires les questions sont réglées par des arbitres, à l'amiable. On doit aussi remarquer que si quelque membre n'est pas satisfait de l'administration, il peut toujours demander et obtenir son argent, et se retirer. En un mot, ce système est marqué de ce cachet simple, expéditif et franc qui distingue le caractère anglais.
Ayant fait jusqu'ici l'histoire de la fondation, des projets et du caractère de la Société des Justes Pionniers, je vais parler maintenant de ce qu'a produit une Association coopérative si renommée. En 1850, c'est-à-dire six ans après sa fondation, le magasin avait atteint son but. Le capital accumulé s'élevant au-dessus des besoins, on chercha de nouveaux moyens de l'employer. Par l'admission de membres toujours nouveaux et plus pauvres, les plus riches retirent, comme nous l'avons vu, une partie de l'argent qu'ils avaient à leur crédit, pour l'employer dans de nouvelles Associations coopératives basées sur les mêmes principes. Ces ouvriers eurent un jour l'idée de posséder un moulin à blé: c'était une idée hardie, car ce n'était rien moins qu'une tentative pour acquérir le caractère de marchands capitalistes.
Jusque-là ils avaient prospéré comme consommateurs et comme clients de leur propre entreprise; maintenant ils voulaient jouir des dividendes du capital employé. Ils pensèrent probablement qu'en se faisant marchands ils ne couraient pas de grand risque, car la farine était très-recherchée et, en la produisant de bonne qualité, on devait compter sur une vente abondante. Malgré ces espérances, l'entreprise n'eu était pas moins hasardeuse. Les entrepreneurs, qui étaient des ouvriers, en unissant leurs ressources pour s'embarquer dans une affaire qu'ils ne connaissaient qu'imparfaitement et qu'ils ne pourraient surveiller que dans leurs heures perdues, firent preuve, à mon avis, d'un grand courage et d'une grande confiance en euxmêmes. Ils fondèrent donc cette Association coopérative de commerce, qui reçut le nom de Société coopérative du moulin à blé de liockdale, et commença à vivre d'une vie énergique en 1850. On loua d'abord un moulin à la distance d'un mille et demi de la ville. Par malheur, à cause de la mauvaise administration des employés, et de qucUpu's préjugés dont on eut à triompher par rapport à la qualité de la farine, le moulin ne donna pas de bons résultats rians les premières années. A la fin,
VictNÔ. Banquet populaires. .19
quand les choses commencèrent à aller mieux, on décida de conslruire un moulin dans la ville même et de faire la farine d'après les meilleures mélliodes. En peu de temps le moulin fut mis sur pied et pourvu d'une excellonle machine. Je suis allé voir ce moulin, placé sur la rivière qui donne son nom à la ville.
C'est une grande maison à cinq étages: le mécanisme est mis en mouvement par une machine à vapeur de trente à quarante chevaux. Plusieurs machines à moudre sont en activité; la quantité de grain reçu et changé en farine est de 1400 sacs par semaine. A l'époque de mon voyage , l'actif de la Société s'élevait à L. 17,7M; je fais ohservcr que, d'après le comple-rendu du trimestre finissant le 22 septembre 18G0, les entrées étaient de L. 57,-109. On vendait de la farine de toute qualité à plus de cinquante magasins coopératifs du Lancashire et de l'Yorkshire. Mais le principal client ou consommateur est la Société des Justes Pionniers (le Rochdale , qui en un seul trimestre a acheté pour 10,726 livres de farine. On a fait de grands changements au moulin et aux machines, mais on voit par le compte-rendu que la puissance manufacturière ne peut plus s'étendre: on recommande donc aux Sociétés coopératives éloignées de construire dans leurs districts des moulins à blé. En 1859, la somme des fonds était de L. 18,230, celle des affaires entreprises de L. 85,845 et celle des bénéfices de L. G,115.
Le succès de la Société des Justes Pionniers et celui du moulin à blé firent concevoir de plus hauts desseins. Les membres des deux Associations, en grande partie filateurs et tisserands, dirent un jour: «Pourquoi ne pourrions-nous pas monter une grande manufacture pour le coton, en faire notre propriété, être en même temps capitalistes et ouvriers, donner les emplois et être employés?» Ce fut là, à coup sijr, l'expérience la plus dangereuse et la plus ambitieuse qui ait été tentée jusqu'alors. La dépense devait s'élever à 50,000 livres, avant que la fabrique pût être en activité, et les propriétaires avaient à s'exposer à tous les risques du marché pour l'achat du coton grège, et pour la vente des produits sous forme de calicots.
Sans se décourager à la vue de ces difficultés, une poignée d'ouvriers se met à l'œuvre en 1855, en prenant le titre de Sociélé coopérative manufacturière de Rochdale, et en recueillant le capital par actions de 5 livres chacune. Les actions devaient se payer en une seule fois, ou en versements d'un schelling par semaine. En 1858 on avait payé pour l'entreprise L. 13,000. A partir de cette époque le capital s'est augmenté peu à peu suivant les exigences du besoin. Les membres ont commencé par louer le terrain pour y établir leurs machines, et j'en ai vu un grand nombre à l'œuvre.
Mais on s'occupait à construire une manufacture dans de plus grandes proportions, et j'allai la visiter. Depuis cette époque elle a été achevée avec tous ses appareils, toutes ses machines à vapeur, et maintenant cette entreprise importante a commencé ses opérations. Les frais de construction et d'établissement s'élèvent à plus de 50,000 livres, recueillies au moyen d'actions souscrites par des ouvriers; on peut voir aujourd'hui un grand nombre d'ouvriers travailler et recevoir chaque semaine leur salaire dans une grande et riche manufacture, de vastes proportions, appartenant en grande partie à ces ouvriers mêmes. D'après les derniers renseignements, le ca-
pilai est de L. 64,000(1), les membres sont au nombre de 1,000; 23,000 fuseaux et rouets sont continuellement en activité; il y a 520 métiers à tisser, 270 bras sont employés.
Le moulin à blé marque la seconde, la fabrication du coton la troisième étape du mouvement progressif de Rocbdale. Par la fondation de cette nouvelle entreprise nous arrivons au troisième point que nous venons d'indiquer, c'est-à-dire à l'union du capitaliste et de l'ouvrier, de l'employant et de l'employé dans le même individu. Comme les membres de la Société des Justes Pionniers reçoivent des profits sur leurs acbats, de môme les ouvriers d'une manufacture reçoivent des profits sur leur travail, indépendamment de leurs salaires. Le système de répartition des profits satisfait tout désir raisonnable. Après le paiement des frais et des intérêts du capital, les ouvriers ont une part du gain restant proportionnellement à leurs salaires, ou, en d'autres termes, en raison de la valeur du travail. Par exemple, un ouvrier, gagnant 20 schellings par semaine, recevrait le double de l'ouvrier gagnant seulement 15 scbellings par semaine. Celte combinaison si belle provoque dans la Société les meilleurs sentiments. Chaque ouvrier est encouragé à se rendre le plus utile possible, à accroître non seulement son salaire, mais encore sa portion de profil. L'ouvrier le plus modeste comprend qu'il a un intérêt évident à faire prospérer l'entreprise, à ne rien perdre de son activité, à empêcher, autant qu'il le peut, qu'aucune chose de la Société ni se gâte ni se perde.
Ce n'est pourtant pas une invention nouvelle que l'organisation des manufactures de coton à fonds réunis, qui admet l'union du capitaliste et de l'ouvrier. En 1853, j'ai vu une institution de celte espèce dans la manufacture de colon de Lowell dans le Massachussets. L<à, par la loi de responsabilité limitée, ouvriers et ouvrières emploient leurs épargnes en actions de l'entreprise où ils sont eux-mêmes employés. Tout le monde a entendu parler des fabriques de Lowell, du haut degré de considération, de la haute position sociale de plusieurs de ces travailleurs. A mon retour d'Amérique, je ne pouvais faire moins que de parler favorablement du principe de la responsabilité limitée dans des entreprises de ce genre (2), ayant pour but d'encourager les habitudes d'économie chez les classes ouvrières. Mais plusieurs membres du Parlement s'opposèrent à toute espèce (5) de limitation de responsabilité, et ce ne fut qu'après une puissante manifestation de l'opinion publique qu'une loi de responsabilité limitée fut enfin sanctionnée dans noire pays. D'après les articles 19 cl 20 du chapitre Al de l'Acte concernant les compagnies à fonds réunis, et d'après l'acte des Sociétés de secours mutuel, il n'y a aucun obstacle, dans l'organisation d'Associations coopératives de manufactures, pour partager les profils d'une manière encore plus progressive que dans le système Lowell.
(1) Le .31 décembre le capital c'iait tic L. st. 99,219. 1, et les proîîts «le I8G.3 ont été de L. st. 7.303, cl dans le premier liimestre de 18()f ceUc soeiélé a gagné L. st. 2,GG7. 11. 1.
(2) Les sociétaires d''unc union par actions en Angleterre étaient tous responsables, à Tcxccplion d'un petit nombre de Sociétés incorporées par décret du Parlement.
(3) C'est pourtant grâce à la loi de la rcsponsal)ilité illimitée que TLcosse a tant prospéri', cl que s'est fundé en Angleterre le sjslémc de Bancjue qui a contribué à sa richesse, h sa piii'^sancc extraordinaires.
A première vue, le système de Rochdale de payer non seulement les dividendes sur le capital, mais encore une partie des profils d'après les salaires, semble nouveau et révolutionnaire; il semble qu'il doive renverser toutes nos idées ordinaires sur les rapports que nous apercevons entre celui qui fournit le capital et ceux qui donnent le travail pour faire valoir le capital en commerce. Mais toutes les idées que nous avons à ce sujet ne viennent-elles pas de cette circonstance que les ouvriers sont dans une telle dépendance qu'ils doivent être au service de ceux qui possèdent les moyens de les faire travailler? Il n'y a pas de loi de l'Etat, il n'y a pas de principe d'économie politique qui s'opposent à ce qu'un nombre quelconque de personnes travaillent ensemble, à compte commun, de la manière qu'elles le désirent. Tout ce que les statuts inodernes établissent à ce sujet est de régler cette espèce de Sociétés, tant dans l'intérêt des personnes qui les forment, que dans l'intérêt du public. Et, pour justifier l'axiome: il n'y a rien de nouveau, Niliil sub sole novum, n'y a-t-il pas eu pendant des siècles des manufactures où plusieurs membres d'une famille avaient une part d'intérêt commun sur une somme rapportant aux uns plus, aux autres moins, selon les circonstances? Qu'est-ce donc cela, sinon une coopération? Dans les mines de plomb du Norlbumberland, des groupes de mineurs ont l'usage d'extraire le minéral à compte commun, et leurs spéculations sont quelquefois heureuses, quelquefois malheureuses. N'est-ce pas là une coopération? Dans la profession hasardeuse de la pèche des harengs, les personnes unies sur le vaisseau travaillent à compte commun, et à la fin du voyage partagent le profit, selon notre beau système connu, après avoir prélevé une somme pour le payement et l'entretien du navire. N'est-ce pas encore là une coopération? La seule différence importante que je vois entre la nouvelle et l'ancienne espèce de coopération consiste en ceci: que la coopération des ouvriers avec leur propre capital dans de vastes manufactures est seulement un développement avancé de la première espèce, de l'association du travail (1). N'est-il pas curieux d'observer comme dans le chemin progressif de la Société, les plus hautes manifestations des entreprises industrielles ne sont autre chose que le retour à des méthodes communes des siècles primitifs de notre histoire civile? L'organisation de la manufacture grandiose avec ses énormes capitaux, ses centaines d'habiles ouvriers coopératifs, ses ateliers étonnants, ses merveilleuses machines à vapeur, tout cela n'est que le type développé, agrandi, embelli de la manufacture élémentaire qui se trouvait dans la cabane de nos ancêtres, les Anglo-Saxons.
On pourrait peut-être prendre le système coopératif pour ce que les Français appellent V Orgaaisaliou du Iravail. Mais cb dernier système est une organisation de travail aux frais du public; il ne peut en rien être comparé à celui qui consiste à rendre un ouvrier capable d'employer ses épargnes dans quelque entreprise manufacturière, établie par lui-même et par d'autres qui se trouvent dans les mêmes conditions. La coopération ne demande rien à la bourse du public, elle n'a pas de mission politique: dans ses manifestations les plus avancées, elle n'est que l'union du travail et du capital sous les plus hautes inspirations de l'indu-
(() La pèche ilaliennc du coiail se fait aussi en pailic sur le principe tic la Coopci alion.
strie. Au lieu de l'indifférence, de l'indolence ordiîîaire, on remarque dans l'ouvrier coopérant le plus ardent désir de se distinguer. D'après l'expérience de la Compagnie manufacturière de Rochdale, qui voit accourir à elle les ouvriers les pins persévérants et les plus habiles pour lui demander de l'emploi , on comprendra probablement que l'organisation des manufactures, comme dit Babbage, est résolue dans celle ville de la manière la plus évidente.
Comme les membres des Compagnies du moulin à blé et des manufactures de Rochdale sonl toujours en bons rapports avec la Société-mère des Justes Pionniers, nous pouvons dire que nous avons sous les yeux le spectacle de la population entière des ouvriers d'une ville, ou du moins d'une grande partie, intéressée dans la coopération, et jouissant dans plusieurs cas d'un double , d'un triple gain. Par conséquent comme nous savons que, à mesure que les gains s'accroissent, ils ne sont pas consommés par les diverses Sociétés , mais employés de nouveau d'une manière ou de l'autre, nous pouvons mesurer la grandeur du système, qui est, pour ainsi dire, illimité sous le rapport des résultats moraux, sociaux et financiers. Ce système, comme nous nous en apercevons maintenant, semble avoir eu la puissance de faire ce que les philanthropes ont cherché vainement jusqu'ici au prix de grandes fatigues; il semble avoir touché le but, où est placée la solution du problème difficile de l'union du capital avec le travail, solution depuis si longtemps cherchée par ceux qui ont écrit sur l'économie sociale. Ce résultat est d'autant plus beau que ceux qui l'ont obtenu avec tant de hardiesse, ce sont les ouvriers eux-mêmes.
Pour ce qui est des conséquences morales et sociales obtenues à Rochdale, un prêtre de celte ville m'a assuré que les Soi-iétés coopératives ont été l'instrument le plus puissant, le meilleur pour provoquer la bonne conduite, la prévoyance, les habitudes de tempérance et le bien-être domestique. Parmi les anecdotes qui prouvent le désir qu'ont les ouvriers de devenir membres des Sociétés coopératives, je prends au hasard la suivante: Un pauvre ouvrier avait le malheur de devoir 15 livres à un boutiquier pour différents achats. En réduisant pendant quelques années sa dépense au strict nécessaire, il paya sa dette, par quoles hebdomadaires, jusqu'à ce qu'il l'eut soldée en entier. Cr fut un pénible effort, mais il en fut récompensé, car avec les ressources accumulées dans la Société coopérative il en est arrivé à acheter la maison qu'il habile.
D'après des renseignemenls récents, il paraît que le capital, placé maintenant dans la coopération de Rochdale, dépasse 107,000 livres (I): c'est un beau résultat qu'une pareille somme réunie par les ouvriers d'une ville de 40,000 habitants. Mais les coopérateurs de Rochdale ont bientôt pensé à des progrès ultérieurs. Ils ont créé une Société de bains turcs avec plus de 200 membres et une moyenne de MO bains i)ar semaine. 11 s'est passé à Rochdale un autre fait digne de remar-
(1) Plus Je (1cm raillions cl demi de francs ; et (le 31 décembre) les trois plus grandes sociélés possédaient:
Les Probes Pionniers . . L. s(. ^'J,.361. 17
Le moulin C » .. 42.321.12 } L. st. 190,902.10: Fr. 4,762,662 50.