Que la majorité fasse loi en matière d'administration
5. Apporter la plus grande attention aux affaires d'argent. Punir la fraude, dijmenl prouvée, par l'expulsion immédiate du délinquant.
6. Acheter, autant que possible, les marchandises sur le lieu de production, où les prix sont plus bas et les marchandises meilleures, et quand au contraire les sociétaires sont à vendre les objets de leur industrie, faire tous les efforts pour les vendre aux prix les plus élevés, et aux consommateurs immédiats.
7. Ne se départir jamais du principe d'acheter et de vendre argent comptant (3).
8. Se garder bien des comptes longs. Les comptes trimestriels sont les meilleurs; qu'on les adopte s'il est possible.
9. Pour être préparés à toute éventualité, avoir toujours la valeur ou au moins les trois quarts du capital.
10. Il faut que les membres aient soin de faire examiner les comptes par des personnes de leur choix en qui ils aient confiance.
11. Pour les démarches importantes et dispendieuses, les comités administratifs doivent toujours être autorisés par les membres de la corporation.
12. Ne pas provoquer l'opposition, mais ne pas la craindre quand elle se présente.
13. Ne choisir pour chefs que ceux qui ont la confiance générale, et après cela se fier pleinement à eux.
On aurait pu ajouter cet autre conseil: Ne pas accueillir ces membres qui ne viennent employer un petit capital que pour avoir une main dans l'affaire, et ne se soucient que peu ou pas du tout d'acheter dans les magasins de la corporation: les personnes que l'on doit accueillir et encourager sont celles qui, comme pratiques ou clients, prendront dans l'entreprise un intérêt vrai , un intérêt de famille (*).
(1) Celte inscription donne beaucoup de droits.
(2) Ce conseil est précieux.
(3) Le professeur Guillaume Rossi de Milan n'avait pas tort quand il re'pétait, de vive voix et par écrit, que le crédit sur la place est très-funeste aux classes qui travaillent.
(*) On a affirmé sériouscmcnt que Tamour de la discussion et certaines autres inclination'! des Ecossais les rendent générali^ment incapables de porter le système de Coopération à la hauteur qu'il a atteinte à Rochdale. Je n'ai garde de souscrire dès à présent à ce jugement. Il reste à savoir si, après lesexplications données, les ouvriers écossais ne seront pas désireux et capables de concentrer leurs idées sur les moyens de la Coopération manufacturière qui fon-
Il y a deux manières de juger le mouvement coopératif dans ses formes générales. On peut le négliger complètement, ce qui ne serait pas du tout sage et aurait besoin d'être discuté. Les Justes Pionniers disent qu'ils ont élé exposés au blâme, à la dérision sans le mériter, mais ils ont eu le bon sens de n'y pas faire attention. Toutes les cboses vraiment grandes doivent être éprouvées au creuset de la mauvaise volonté et de l'injure. Hors de Rochdale, dans le champ borné du magasin, la Coopération peut provoquer la lutte, le ridicule, de la part d'intérêts opposés; elle ne peut certainement pas préserver delà faillite, si elle n'est toujours accompagnée de l'observation de celte maxime, qu'on ne peut entreprendre avec succès aucune affaire sur un terrain impropre, sans intelligence, sans une exactitude scrupuleuse, sans la sollicitude, la prudence nécessaires, sans probité. Pourtant, si j'osais parler favorablement des capitalistes s'exerçant dans les plus vastes sphères du commerce et de l'industrie, je dirais que, dans la question que nous Iraitons, ils n'ont pas témoigné la moindre jalousie, ils ne se sont opposés en aucune manière à ce que les ouvriers se cotisassent, missent ensemble leurs petits pécules et ne tentassent la chance de devenir eux aussi des capitalistes.
Plusieurs personnes, dont l'avis a du poids, parlent avec réserve du succès final de la Coopération appliquée aux manufactures et recommandent avec raison la plus grande prudence. En traitant à Glasgow cette question importante, Sir James Emerson Tennent, tout en approuvant la Coopération par rapport aux magasins, dit:
clionne si bien dans le Lancashire. Si j'ai été informé des échecs de quelques magasins coopératifs de l'Ecosse occidentale, j'ai appris aussi (ju'il y en a d'autres qui niarclient Irès-iiien. On peut en citer pour exemple la Société Coopérative do Glasgow, établie au N. 7 Sterling Slreet, en IS.'ÎS, avec un capital ne dépassant pas 7 livres, et qui maintenant a 700 membres, quatre magasins d'épiceries et des boutiques de provisions, cl fait pour 180 livres d'adàires par semaine. J'ai appris encore que les sociétaires de cette entreprise désirent accumuler les bénélîces, au lieu de les consommer, principe d'action sans lequel, comme je l'ai démontré, la Coopération reste comparativement une affaire insignifiante. Il est juste aussi de parler de la Compagnie tle peinture de l'Ecosse occidentale établie à Glasgow au N. 66 JVest Howard Street. M. John Duncan , administrateur de cette .Association ouvrière de peintres on bàlimouls, a bien voulu me fournir les détails suivants :» La Société fut fondée durant la crise de l'été passé (1860), et le capital employé fut souscrit par la Société des oiti'riers peintres. Dans les scj)t années que les journaliers (travailleurs à la journée) furent organisés, il y eut entre les employés et ceux qui les employaient de longues discussions, qui finirent souvent par le licenciement et le cliômage. L'ouverture d'im atelier pour les travailleurs fut souvent proposée , mais généralement abandonnée , car on la considérait comme injuste envers les employés qui auraient eu h souffrir de la j)art de leurs compétiteurs ; mais durant un long cliôm.igo d'été nous ouvrîmes l'établisscmenl, puis nous avons fait du mieux que nous avons pu. La saison était avancée quand nous nous niluios à Td-uvrc et le cliômage était fini. Au moment du cliômage il se présenta un grand nombre d'omploj-és qui obtinrent le travail pressant du moment, et toiiles les affaires, que nous avons entreprises, ont élé faites en général sur dos comptes préalablement établis. Nous avons reconnu que dans les classes qui donnent le plus de travail aux peintres il y a un préjugé contre nous. Dans un mag.isin nous sommes nos propres clients, mais dans une affaire de ce genre, dans notre profession, nous déjiendons complètement des autres, et ces autres sont en général plus élevés que nous dans l'écliolle sociale. Ce sont là des désavantages contre lesquels nous devons lutter; mais nous y avons mis tout notre courage, nons avons satisfait ceux f|ui nous emploient; et nous avons ru dans cbarjuc affaire un bénéfice, un peu faible quelquefois. Quoique nous ne travaillions qu'avec des apprentis journaliers, nous nous sentons la force de lutter contre ceux qui ont deux ou trois apprentis par ouvrier journalier employé par eux ».
« Je crois qu'il est de mon devoir de recommander la plus grande prudence dans l'extension du principe coopératif, c'est-à-dire dans l'application à des entreprises sur un nouveau terrain, à des affaires dans lesquelles les coopérateurs doivent lutter contre d'autres compétiteurs pour se faire des clients. Je ne voudrais pas, ajoute-t-il, prononcer brusquement un jugement définitif, ni affirmer prématurément qu'une pareille entreprise ne peut pas être osée par des . ouvriers intelligents aussi bien que par une classe quelconque d'intelligents capitalistes; mais en présence des conditions si diverses dans lesquelles se trouvent ces deux classes de personnes, aucun ami des classes ouvrières ne les engagera à s'aventurer trop facilement dans des affaires et des spéculations si délicates, sans la prudence nécessaire tant dans les moments critiques, (jue dans ceux de prospérité paisible ». M. Mattliew Davenport Hill, le célèbre docteur de Birmingbam, donne le même conseil. Dans une lettre à M. W. Cooper, secrétaire des Justes Pionniers de Rochdale, il dit: «Je ne puis faire pour mon pays un meilleur vœu que celui de voir cette institution, avec ses principes, prendre racine et s'étendre dans nos contrées, avec ime vigueur et une durée égales à la sagesse et à la prudence avec lesquelles elles sont établies et dirigées».
M. Fawcelt, dans un article à ce sujet, publié dans le Macmillan s Magazine en octobre 18G0, loue la Coopération, mais il est effrayé de la nature aventureuse de la Coopération pour la manufacture des cotons, à cause de fluctuations fréquentes de ce genre de produit, et aussi, parce que, dans cette sorle d'entreprises, il faut soutenir la concurrence contre les capitalistes, si actifs et si habiles à se procurer de nouveaux marchés et de nouvelles occasions de vente (1).
Il dit: « Un groupe d'ouvriers, réunis pour faire valoir une manufacture de coton, sera-t-il capable de rester uni pendant deux ou trois ans avec de minces profits, et de surmonter les difficultés d'une crise? (2). Tel est le problème à résoudre. Si on pouvait le résoudre d'una manière satisfaisante, le principe de la Coopéralion deviendrait une institution nationale, une de nos entreprises les plus glorieuses ». M. Fawcett ajoute encore: « Mais la Coopération ne peut réussir qu'avec l'aide des plus hautes qualités de la nature intellectuelle et morale de l'homme : elle exige une exacte connaissance du caractère d'autrui, une confiance intelligente, jointe à une surveillance judicieuse, une grande prudence de la part de ceux qui ne sont pas habitués à la prévoyance. Les affaires, maintenant si actives dans
(1) Les elahlisscments coopératifs manufaclurieis de Roclitlale OQt résisté même à la crise actuelle. Quand les autres fabrit^ues de coton, celle du Lancasliire spécialement, étaient fermées, les fal)riques coopératives de Roclulalo travaillaient trois jours par semaine , et contribuaient au fonds de secours pour les ouvriers sans travail; elles continuaient leur entreprise d'instruction , d'éducation , de civilisation pour leurs propres sociétaires et pour leurs familles, et disposaient, en outre, de capitaux importants pour d'autres entreprises.
(2) Dieu nous garde de croire que pour cela les ouvriers ne doivent pas tenter de jouir sur la terre de quelques jours de bien-êlre, de considération, de satisfaction morale, et que quelques-uns d'entre eux ne puissent pas, à l'arrivée de la crise, se soutenir dans les hautes spiiè- MS sociales. L'appréhension d'une crise doit-elle tenir l'ouvrier dans uu esclavage éternel? Où est donc la justice? Que l'ouvrier soit libre et qu'il jouisse de tous les avantages de la liberté, de la justice, au risque d'être cliàlié par Dieu quand il n'entend pas la liberté dans son esprit de justice et de bonté.
nos dislricts, deviendraient à coup sûr plus avantageuses, si les ouvriers étendaient les Sociétés coopératives. Pourtant les époques de prospérité n'ont laissé jusqu'ici aucun souvenir d'un avancement social durable. Une consommation momentanée plus considérable de choses de luxe de la part des ouvriers, une grande augmentation du chiffre des mariages, telles ont été en général les manifestations les plus saillantes des jours de prospérité. Un mouvement rapide de population en peu d'années rend de nouveau trop abondante sur le marché l'offre du travail, et augmente les difficultés de ces époques périodiques de misère et de crise, où le commerce tombe, où le travail est rare».
M. John Stuarl Mill (1), dans son ouvrage sur VÉconomie politique, jette un regard plein d'espoir sur la Coopération et la signale comme un puissant instrument de progrès social. Après avoir parlé des Sociétés coopératives, il dit: « Des Associations, comme celles dont nous avons parlé, par leur seule manière de procéder, sont un cours d'éducation des qualités actives et morales de l'homme, qualités qui seules peuvent mériter et atteindre le succès. Avec la multiplication de ces Sociétés, on verrait se fondre de plus toutes les classes ouvrières, à l'exception de celles qui ont trop peu d'intelligence, trop peu de vertu pour être capables de comprendre et d'agir en dehors d'autres systèmes que celui du plus profond égoisme. Par l'effet de cette transformation, au lieu de continuer la lutte du vieux système contre les classes ouvrières de la pire qualité, les capitalistes trouveraient peu à peu leur avantage à prêter leur argent aux Associations, à le faire à intérêts modérés, et peut-être à la fin à transformer leur capital en annuités (2). De celte manière ou d'une autre manière semblable, la masse du capital existant deviendra, honnêtement et par une marche en quelque sorte spontanée, la propricié commune de tous ceux qui coopèrent à son emploi productif. Cette transformation ainsi effectuée (en admettant naturellement que les deux sexes aient une part égale aux droits et au gouvernement de la Société), serait le point le plus rapproché de la justice sociale, l'organisation la plus parfaite de l'industrie au bénéfice universel qu'il soit maintenant possible de prévoir ».
La Coopération, sous l'une ou l'autre de ses formes et slalions, appelle bien souvent sur elle l'attention des membres de l'Association nationale pour l'encouragement de la science sociale, et je dois dire que dans les Actes de celte Société on trouvera plusieurs pages précieuses sur ce sujet. Quelques auteurs de ces pages parlent avec plus d'étendue que d'autres, mais tous sont d'accord pour affirmer que ce mouvement est une grande manifestation des progrés faits dernièrement dans les grands districts manufacturiers de l'Angleterre, grâce à l'aide des écoles, des instituts mécaniques, des bibliothèques publiques, de la presse à bon
(i) Il est le parent du granJ (-conomistc traduit en italien par Peccliio : qiiclijues personnes regardent J. S. Mill comme le meilleur économiste vivant.
(2) L'annuité est la transformation du prcît dans l'avenir. Cet avenir est conforme à la justice, aux vraies traditions de la loi mosaï<fue et de la loi chrétienne, qui sont des lois éternelles d'éqiiilé et de justice. Los paroles du savant font du l)icn au ccciir. La vraie science est la loi universelle, divine, c'est la sagesse. Dans mes revues financières de la Cronaca Italiana de 1858 cl 185!J, j'ai parlé de celle Iransforaiation de prêt en annuités.
marché et enlièrement libre (1). Ce qui semble pourtant la partie la plus saillanlc
du phénomène, c'est la direclion pratique de celte marche progressive.
La culture dont nous parlons, au lieu de se perdre en vaines paroles, en émotions vagues, en discussions sur des sujets qui ne mènent à rien, opérant sur une génération naturellement pleine de vigueur et de talent , a produit un édifice qui étonne nos savants les plus sages, nos hommes d'État les plus éclairés. Il y a, en vérité, beaucoup moins à s'étonner du désir de former ces grandes entreprises que de la capacité de les organiser et de les administrer avec intelligence, avec droiture, avec prudence et avec justice (2).
(1) Il eSl bon de noter Ici un fait littéraire qui fait honneur aux Coope'rateurs des comtés de Lancastre et Chester. Il y a là 22,000 ouvriers qui appartiennent aux associations liltéraires de mécanique, et 8,500 ouvriers fréquentent les classes des adultes. Il y a plus : pour les membres de ces Sociétés littéraires on a institué un concours , et dernièrement 1,200 ouvriers coopératifs sont entrés dans la lice. D'Israeli, le second chef des Tories (car en Angleterre les conservateurs eux-mêmes sont amis du progrès, ce qui a donné à la nation anglaise cette puissance, cette grandeur qui font l'admiration universelle ) , d'Israeli , en distribuant les prix aux vainqueurs, parlait ainsi : « J'ai examiné la liste de ceux qui ont obtenu, pour ainsi dire, un certificat d'excellence dans les matières sur lesquelles ils ont été examinés ; et quels sont ceux à qui j'ai l'insigne honneur de présenter un témoignage, preuve de leur mérite et de leurs fatigues? Des mécaniciens, des fondeurs, des tisserands, des tailleurs, des relieurs; ils représentent tous les travaux de nos fabriques Qui dira désormais que ces institutions n'ont pas atteint leur but, qu'elles ne satisfont pas largement au goût de l'instruction et à la culture de l'esprit.'' » Comme complément à ces paroles,' M. Ashworth observe, avec une originalité toute anglaise, que ces ouvriers qui ont reçu des prix habitaient pour la plupart dans des maisons de 125 à 450 francs de loyer par an.
(2) La note marquée d'un astérisque est de W. Chambers, celles marquées d'un chiffre sont de F. Viganô.
COMCLUSION GÉNÉRALE
Me voici arrivé à la fia de mon travail, dans lequel j'ai exposé tout ce qu'on a fait et qu'on pourrait faire, au moyen des Banques populaires, pour le bonheur des classes peu aisées et surtout de celles qui gagnent leur pain de chaque jour à la sueur de leur front. Je leur ai proposé de compter sur elles-mêmes, de regarder au fond de leur âme, de songer à la puissance immense enfermée au sein de l'homme, et de conquérir par leur vertu, par leur volonlé, la vraie émancipation matérielle, civile, polilique, sans tendre la main aux gens qui sont apparus riches et joyeux sur la terre, sans crier aux gouvernements: « Du secours! du secours! vous avez aidé les riches, aidez-nous aussi ». Travailleurs, vous êtes nés malheureux, et vous devez presque vous créer par vous-mêmes; mais mettez-vous bien dans l'esprit qu'on n'arrive à satisfaire le besoin suprême de l'homme, l'indépendance, que par une volonlé énergique, par la persévérance, les sacrifices, le travail. Répétez-vous à vous-mêmes tous les jours de votre vie : « Celui qui demande du secours n'est pas libre ».
Que Dieu me garde de soutenir que les riches, les puissants, les gouvernements doivent rester indifférents, sans chercher à faciliter la résurrecUon des travailleurs! Celui qui travaille doit, il est vrai, conquérir son indépendance comme s'il n'était pas aidé (jusqu'ici il a été contrarié) ; mais les riches, les puissants, les gouvernements doivent l'aider non par seiilim(;nt de compassion, par vue de bienfaisance, mais par justice et par devoir. Ils doivent le faire avec tous les moyens •[ui sont en leur pouvoir, et malheur à eux s'ils restent immobiles, indifférents, à contempler les peines douloureuses et le triomphe final de ce Promélhéo sublime, l'ouvrier qui, au prix d'immenses sacrifices, marche vers l'émancipation! malheur aux riches, aux puissants qui méconnaissent leur devoir !
VicàNÔ. Banques poputatret, 41
Que les riches et les puissants remercient Dieu d'être arrivés libres sur la terre, d'avoir joui de l'aisance, de n'avoir pas eu besoin de faire un chemin long et pénible pour se créer une position, ce chemin où d'abattement et de désespoir ont succombé et succombent chaque jour encore des milliers de malheureux; qu'ils aident indirectement les efforts des travailleurs, avec délicatesse, en vrais frères, pour leur faire atteindre plus tôt le but; qu'ils facilitent leur instruction, qu'ils fondent des établissements, qu'ils contribuent à améliorer l'organisation industrielle, le travail des champs par des procédés plus humains, plus savants, ou plus équitables ; qu'ils donnent aux travailleurs l'importance, le respect, la considération qu'ils méritent : en un mot, qu'ils les aident spontanément à porter la croix pesante et fatale pour monter à ce Calvaire, qui n'est plus le théâtre du supplice, mais de la résurrection.
Les gouvernements doivent s'occuper, avec une sollicitude et un amour paternels, du peuple, formé, pour dix-neuf vingtièmes, de gens qui travaillent et gagnent péniblement leur vie; ils doivent leurs soins, non plus seulement, comme par le passé, au vingtième du peuple, mais aux autres dix-neuf vingtièmes obligés à servir sans cesse, avec dévouement, en silence, en proie à la faim, donnant les fruits de leur travail, le sang, la chair de leur corps, l'agonie et le désespoir dans le cœur, la mort dans l'esprit. L'autre vingtième n'a pas besoin de secours: la Providence l'a conduit par la main avec amour et presque avec partialité, d'après les décrets de l'ordre universel et non pas à cause du mérite de l'individu, dans le monde des heureux, ou l'a élevé en quelques instans à la fortune, à l'émancipation. C'est un devoir pour les gouvernements de faire manœuvrer les rouages de l'État, de façon que chaque membre ait, en travaillant raisonnablement, sa part proportionnée de liberté, de bien-être, d'indépendance civile et politique. Voilà le principe qui doit animer un gouvernement, voilà le but auquel il doit toujours tendre, et malheur à celui qui méconnaît son mandat !
Que les Italiens aient toujours présente à l'esprit cette maxime de Schulze-Dehtzsch : « Sans une certaine base de culture et de bien-être dans les masses, une grande nation ne peut se développer réguhèrement ».
J'ai fait ce que j'ai pu pour exposer la position pénible et presque injuste dans laquelle ont vécu jusqu'ici les classes qui travaillent, les moyens qu'on a employés pour rendre leur travail plus profitable, plus efficace, plus digne du rôle essentiel qu'il joue dans la production des
richesses, en parlant des Monts-de-Piété, des Caisses d'épargne, des Banques d'Ecosse, d'Allemagne, d'Angleterre, de France et d'Italie.
J'ai fait ce que j'ai pu avec les ressources dont je pouvais disposer, désireux de faire mieux dans une autre occasion, me sentant presque aujourd'hui plus fort que lorsque j'ai abordé cette tâche difficile ; je l'ai entreprise sans doute avec de bonnes intentions, avec un vif désir d'en venir à bout, mais sans avoir une provision suffisante des matériaux nécessaires à une œuvre aussi étendue, matériaux que la bonne volonté ne suffit pas à procurer.
J'ai rencontré, il est vrai, des personnes et des Établissements qui m'ont aidé dans mes recherches, mais j'ai eu à lutter contre de sérieuses difficultés, les unes venant de moi-même, pour n'avoir pas une assez grande connaissance de certaines langues d'où j'ai dû tirer des matériaux avec l'aide de quelques personnes, à qui j'offre ici mes remercîments les plus vifs; les autres venant de ce que plusieurs m'ont mis dans l'embarras par des réponses incomplètes, craignant peut-être, mais bien à tort, que je pusse abuser de la liberté et de la publicité, et encore de la rareté de mes renseignements. Il y a des monographies sur les sujets que j'ai traités, mais bien peu d'ouvrages où se trouvent classées les institutions dont j'ai parlé ; le meilleur est encore celui de De Gérando.
J'aurai donc, malgré toute ma bonne volonté, fait des omissions, mal interprété quelques phrases particulières de quelques auteurs.
Pour les Monts-de-Piété, par exemple, il y a peu de documents italiens. Mais où les trouver? Où sont les statistiques? Nous avons à Milan un Mont-de-Piété qu'en 1835 De Gérando regardait comme un des premiers de l'Europe. Malgré toutes mes recherches, je n'ai trouvé que les renseignements publiés dans l'Annuaire Bernardoni.
J'ai étudié un grand nombre de Caisses d'épargne, 99 groupes, qui par leurs succursales en représentent des milliers, mais il y en a beaucoup en Allemagne, beaucoup en Italie, dont je n'ai pu trouver les comptes-rendus. Pour ces institutions cependant j'ai été heureux, car j'ai trouvé toutes sortes de facilités dans nos Caisses de Lombardie (i), les premières du monde, et j'ai reçu d'Angleterre de bons documents.
(1) Voyez le Supplément. Le 1." janvier 1864 la Caisse d'épargne de Milan paya aux déposants le 4 p. "/o-
Quant aux Banques d'avances de Prusse, d'Ecosse, à la Coopération anglaise, le livre est abondant, car j'ai été aidé par le Ministre Gladstone et par W. Ghambers, qui m'a envoyé son discours sur la Coopération et ses formes diverses, que j'ai mis dans les pièces justificatives. Pour les renseignements sur l'Allemagne, je ne pouvais pas être plus favorisé, car Schulze-Delitzsch a eu l'obligeance de m'envoyer presque tous ses ouvrages et les comptes-rendus des Sociétés d'avances de matières grèges et de production.
J'ai passé sous silence les Sociétés de prévoyance plantées dans les Sociétés de secours mutuel. Sociétés remarquables, surtout à Turin, à Gôme W, à Milan, qui pourraient aisément se changer en Sociétés de Coopération sur le plan des fameuses Sociétés des Justes Pionniers de Rochdale (2).
Je remercie avec effusion toutes les personnes qui m'ont aidé dans ce travail libre et franc, qui m'a coûté tant de peine, mais que j'ai entrepris avec confiance, avec le désir de voir se répandre en Italie des idées utiles sur un sujet si important.
Nous devons semer dans le sein du peuple, non pas de vaines espérances, des mots ampoulés et vides, mais l'amour efficace, la vérité bonne et profitable. Disons par la parole et par le fait à l'ouvrier, au travailleur: « Voici ce que tu dois faire pour arriver à être vraiment ton maître, à être un citoyen digne de la nation, à vivre sur la terre avec considération, avec un peu de joie, sans redouter un avenir de honte, de douleur et de faim ; tu as en tes mains la véritable Terre promise :
Aide-toi toi-même,
(1) Je rappelle ici de nouveau les services de la Société de prévoyance de Côme,
qui vend du pain, du vin, des huiles, des pâtes, des chandelles et bougies, etc
avec un grand succès, justifié par l'amour, le zèle de ceux qui la dirigent, et par le bon sens de cette population intelligente et laborieuse, administrée depuis plusieurs années par Lorenzo Valerio, un des meilleurs Préfets du Royaume d'Italie.
(2) La Société de Prévoyance de Côme dans l'année terminant avec juin 1864 a fait en achats fr. 71,249. 59 d'aflFaires, et en ventes fr. 74,675. 06. Cette Société très-probablement dans le courant de 1865 sera transformée en association coopérative par des actions payables par les membres à 30 centimes par semaine avec droit de participation des profits en raison des achats contrôlés par des chèques métalliques et avec un Statut fait selon les règles adoptées par les Sociétés coopératives anglaises. Par des relations personnelles que j'ai eues avec des personnes distinguées et les ouvriers de cette ville, avec lesquels j'ai été plusieurs fois en conférence, j'espère que Côme, la ville de Volta, sera le Rochdale et le Delitzsch de l'Italie, étant même en train de fonder une institution de crédit sur la forme des banques d'avances de Prusse.
et associe-toi avec un groupe de tes semblables qui aient la même foi que toi. Ce principe sacré: Aide-toi toi-même, est le point d'appui du levier d'Archimède. Tu sais qu'Archimède, grand géomètre de l'antiquité, qui avec un miroir brûlait les bâtiments des ennemis de la Sicile, sa patrie, disait toujours: « Donnez-moi un point d'appui et je soulèverai la terre » . Ce principe : Aide-toi toi-même, est donc le point d'appui du levier, trouvé par Schulze-Delitzsch, par les Justes Pionniers : que le travailleur s'en serve.
Aurais-je par hasard, dans ce livre, poussé au matérialisme? — Mes idées sont contraires à la tendance qui domine fatalement dans quelques classes de la société, et qui, si elle enflammait les masses, entraînerait la ruine de tout principe moral; on ne pourrait s'en relever que par des révolutions profondes et sanglantes. L'ouvrier est un élément de la production des richesses. Il a droit d'en avoir les honneurs et les bénéfices. La société tout entière, en sanctionnant ce principe, fera un pas immense sur la voie du vrai perfectionnement moral de l'humanité.