A JEANNE
C'était le dix août — et distribution des prix du concours général entre les collèges royaux de Paris et de Versailles; — la salle de la Sorbonnc, où a lieu d'ordinaire cette solennité, était remplie jusqu'aux combles; — sur une estrade étaient rangés les proviseurs, les censeurs, les professeurs et une foule de dignitaires de l'Université, tous en robes noires, mais faisant reconnaître leurs grades par des rubans jaunes, bleus ou cramoisis placés sur l'épaule, etc., etc. En face d'eux étaient assis les élèves des collèges rivaux; ceux-là seuls avaient été admis dans la salle qui avaient au
moins un accessitf les concurrents étaient de beaucoup
trop nombreux pour que la salle eût pu les contenir
tous.
Les parents des lauréats étaient placés plus haut, dans des tribunes réservées. — Bientôt les massiers entrèrent, précédant le grand maître de l'Université. — Je pourrais dire qui était k cette époque le grand maître, mais ce serait donner à cette histoire une date certaine, et j'ai mes raisons pour qu'elle n'en ait pas. — Un professeur se leva et commença un discours en latin. Il est assez curieux de compter à peu près combien de personnes dans l'assemblée pouvaient comprendre ce discours. Il faut d'abord distraire du nombre des assistants les femmes, qui formaient un peu plus de la moitié de l'assemblée; ensuite d'entre les hommes — ceux qui n'avaient jamais appris le latin, — puis ceux qui l'avaient appris dix ans comme tout le monde et ne lavaient jamais su, comme presque tout le monde, — puis ceux qui l'avaient su et l'avaient oublié. — Parmi les collégiens, il faut encore excepter tous les élèves des classes inférieures, — puis, pour ceux des classes plus élevées, il faut constater qu'il leur fallait saisir le sens d'un discours débité rapidement pendant une heure et demie, — tandis que , pour traduire la version de cinquante lignes pour laquelle ils allaient être plus ou moins couronnés, l'Université avait cru devoir leur accorder un espace de six ou huit heures. — Nous voulons bien admettre que tous les professeurs sans exception entendissent l'orateur.
Néanmoins le discours fut, sinon compris, du moins écouté avec un religieux silence ; — seulement, chaque fois que l'orateur s'arrêta pour respirer ou pour se moucher, — les écoliers, qui n'attendaient qu'un prétexte pour rompre un silence qui les étouffait, se mettaient à applaudir à tout rompre. — Les hommes placés dans les trihuncs, voulant paraître aux yeux de leurs voisins avoir parfaitement compris ce qui se disait, applaudissaient de leur coté, — à quoi les voisins répondaient par des applaudissements plus éner;;:iques, pour montrer qu'ils comprenaient aussi bien qu'eux.
L'orateur avait pris pour texte de son discours /p^ avantages des éludes universilaires, qui conduisent à tout. La chose était exprimée en lambeaux de phrases arrachés à tous les anciens et péniblement ajustés et recousus. — Quand ce fut enfin fini, cela causa à l'assemblée une joie qui vint porter jusqu'à la frénésie les applaudissements dont nous avons dévoilé les plus fortes causes; — le ^M'and mailre })rit à son tour la parole, — et, dans un discours beaucoup moins long et en français, il parla à son tour des avantagrs des études classiques^ et établit qu'elles conduisaient à tout. — Après quoi on commença à lire la liste des vainqueurs. — Le lauréat proclamé traversait les bancs et allait recevoir des mains du grand maître une couronne et un énorme paquet de livres richement reliés. Puis il embrassait lesjoues décharnées de l'évêque et revenait à sa place au bruit des applaudissements et des hourras des écoliers du même collège, qui prenaient leur part de son triomphe.
Pendant que ceci se passait régulièrement, des conversations particulières s'étaient établies à demi-voix dans les tribunes réservées au public.
— Madame a probablement un fils parmi les lauréats ?
— Oui, monsieur, et sans doute votre présence n'est pas plus désintéressée que la mienne?
— J'espère, madame, que mon fils aura un accessit...
— Je ne sais ce qu'aura le raien, monsieu •. mais je commence à avoir le cœur serré.
— En quelle classe est votre fils, madame?
— En seconde, monsieur.
— Alors, madame, votre émotion est un peu prématurée... on n'en est encore qu'à la rhétorique... Et quel aire a monsieur votre fils?
— Un peu plus de dix-sept ans.
— Le mien est beaucoup plus jeune... Le vôtre est au collège...?
— Alors, madame, nous tenons pour le môme collège.
— Ah! monsieur, votre fils est aussi...
— Oui, madame... Madame demeure sans doute dans le quartier du collège?...
— Pas autant que je le voudrais, monsieur, mais je cherche un logement qui me rapproche un peu... C'est si difficile de se loger à Paris !
— Ma foi, madame, j'aurais, pour ma part, tort de me plaindre... voilà trois ans que j'habite une maison où je suis on ne peut mieux... une maison très-tranquille, à dix minutes de chemin du collège...
Il n'y eut pas de réponse ; rinterloculrice pleurait
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du meilleur de son cœur : — on venait de proclamer pour le premier prix de version latine Raoul Deslogcs, et un grand jeune homme, pâle d'émotion, traversait la salle au bruit de la musique et des hourras de ses camarades.
L'interlocuteur crut que sa voisine ne l'avait pas entendu et reprit sa phrase.
' — Oui, madame, à dix minutes du collège, avec un jardin.
— Pardon, monsieur, répondit la voisine en entrecoupant ses paroles de sanglots, — pardon... c'est que... c'est mon fils.
— Ah ! madame, c'est moi qui vous demande pardon, — je comprends bien cette émotion de la part d'une mère. — Les femmes pleurent un peu facilement, dit-il à son voisin de l'autre côté.
La voisine cependant Unit par se calmer et fut la première à reprendre la conversation. D'abord elle parla de son fils, il avait au moins huit volumes... Elle trouvait la musique excellente... Son fils ne lui avait rien voulu dire, mais elle était siire d'avance qu'il n'aurait pas qu'uji accessit... Elle était fâchée d'une chose, cependant : il s'était obstiné à nouer sa cravate commt» un homme, tandis qu'elle voulait qu'il portât son col de chemise rabattu à la Colin. Puis on revint à parler de logement; elle félicitait son voisin... elle serait bien heureuse de trouver un logement semblable au sien.
— Ma foi, madame, cela dépend de vous entièrement, — il en reste un à louer dans ma maison...
— Et avec un jardin?
— Oui, madame, avec un petit jardin...
— Et où est située cette maison?
Le voisin ne répondit pas.
— Veuillez me dire, monsieur, où est située la maison dont vous me faites un si grand éloge...
— Pardon, — madame, — pardon. . . si je ne ne vous réponds pas. . . c'est que. . . j 'étouffe. . . c'est. . . c'est mon fils.
Et il se mit à fondre en larmes à son tour.
— Monsieur, je vous félicite...
— C'est un premier prix, madame, et je n'espérais qu'un accessit... Le petit traître m'avait dit qu'il n'était pas fort content de son thème... Un premier prix,
— Sa mère sera bien contente...
— Hélas! madame, il n'a jamais connu sa mère... elle est morte en le mettant au monde.
La conversation fut interrompue pendant quelque temps ; puis on revint encore aux logements.
— Oui, madame, rue Pigaie, n« 11.
— J'irai dès demain voir l'appartement vacant.
La cérémonie est finie, on se salue, on se sépare... on se perd dans la foule.
C'est ainsi que madame Desloges vint habiter la maison de M. Hédouin.
Madame Desloges était une fcmm.e petite, maigre et incroyablement impérieuse ; — mais ce qu'il y avait de particulier dans son caractère, c'est qu'elle était despote sans le savoir. Bien plus, comme les choses souvent, les hommes quelquefois ne se soumettaient pas à ses volontés, elle considérait cette rébellion comme une tyrannie. — A peu près comme ce brave homme qui,
arrivant à Londres, pays libre par excellence, lui avaiton dit, — voulut en faire l'épreuve et brisa la devanture d'une boutique. — Il fut arrêté et mis en prison, — d'où il écrivit à ses amis que Londres était un pays de despotisme et de tyrannie. — Or, comme ce n'était pas seulement ses affaires que madame Desloges prétendait conduire, comme elle s'ingérait un peu aussi dans celles d'autrui, — comme sa volonté marchait sur un front large, elle rencontrait en conséquence plus d'obstacles qu'une volonté ordinaire marchant tout droit devant elle en serrant les coudes. — En un mot, madame Desloges avait fini de bonne foi par se croire la femme la plus esclave qu'il y eût au monde. — M. Desloges surtout, à en croire les récits qu'elle faisait volontiers, était le plus féroce tyran qu'on eût jamais rencontré, non pas seulement dans la vie, mais dans les tragédies et dans les journaux. M. Desloges, à le voir, était en elfct construit physiquement dans des conditions de tyrannie facile ; — il était grand et foit, sa femme ne lui allait guère qu'au coude, — et il l'eût facilement, avec peu d'efforts, cachée dans une des poches de sa grosse redingote d'hiver. Mais quand on voyait ses yeux bleus doux et riants, sa bonhomie, sa simplicité, on avait besoin de se rappeler les plaintes amères de sa victime pour continuer de croire encore à l'odieuse tyrannie qu'il exerçait sur elle et à la crainte profonde qu'il lui inspirait.
Il est bon cependant de dévoiler quelques-uns des actes de ce despotisme. M. Desloges était peintre et ne manquait pas de talent; — mais, né sans fortune, il
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avait commencé par donner des leçons de dessin, — qui prenaient une partie de son temps et ne lui permet' taient guère de travailler à ses tableaux, dont il ne faisait qu'un petit nombre, malgré sa merveilleuse facilité.
Madame Desloges n'avait pu obtenir de lui la permission de décacheter et de lire ses lettres, — et celte pauvre femme en était réduite à la triste nécessité de ne prendre connaissance de la correspondance de son mari que clandestinement et avec toutes sortes de gênes et de difficultés ennuyeuses. — Ce n'était rien. Sous prétexte de travaux, M. Desloges prétendait avoir un atelier, — dans cet atelier il recevait ses amis — et des modèles; — dans c^t atelier on fumait; dans cet atelier Desloges se renfermait des journées entières quand il n'avait pas de leçons, et n'aimait pas qu'on vînt le déranger. — Quand il sortait, il mettait la elef dans sa poche. — Si la servante venait balayer pendant qu'il était au travail, il la renvoyait avec impatience. En vain madame Desloges avait plusieurs fois prmiré l'inutilité de cet atelier, en vain elle avait établi que l'on pouvait peindre aussi bien dans une chambre : — - M. Desloges avait tenu bon. Madame Desîoges avait, il est vrai, une seconde clef de l'atelier, et y furetait à loisir dans les heures où son mari était nécessairement absent; mais il revint un jour plus tôt qu'elle ne Tat' tendait, et il la trouva à môme un tiroir. — En vain cette pauvre femme affirma qu'elle ne s'introduisait ainsi que pour mettre de l'ordre. — M. Desloges fit changer la serrure, et quand, trois jours après, elle arriva avec sa clef pour faire sa petite visite ordinaire, —
]{A01L il
ladite clef se trouva trois fois trop grosse pour la nouvelle semii'C. — Il est vrai que le lendemain un serrurier venait prendre l'empreinte de la serrure; il est vrai que le surlendemain il apporta une nouvelle clef avec laquelle il ouvrit la porte de l'atelier. — Mais M. Desloges, qui y était perfidement rentré, — prit le serrurier par les épaules, lui fit descendre l'escalier "^lus rapidement qu'il ne l'avait monté, et s'empara de la clef, qu'il mit dans sa poche.
Madame Desloges pleura beaucoup et se promit bien de ne pas oublier cet acte de despotisme. En effet, elle arriva un matin, frappa à l'atelier — et annonça a son mari qu'il fallait quitter cette horrible maison. — Elle avait appris que la portière avait mal parlé d'elle avec une servante qu'elle venait de chasser. De plus, la cuisine étai-t humide, l'escalier sombre; — en un mot elle allait chercher un logement. M. Desloges fut d'abord assez contrarié de cette résolution ; ce logement lui plaisait, il y était accoutumé, — et ces futiles considérations l'emportèrent au point qu'il fit quelques observations. On comprend quel chagrin ressentit cette pauvre madame Desloges. — En effet, elle ne pouvait rester dans cette maison : — l'ennui qu'elle y éprouvait avait déjà altéré sa santé; elle y mourrait. M. Desloges demanda alors qu'on attendit à avoir trouvé une autre maison pour quitter celle qu'il no pouvait s'empêcher de regretter. — Une heure après, un écriteau collé sur la porte cochère faisait savoir aux passants qu'il y avait au second étage un bel appartement à louer présentemenî^ et un atelier pour le terme suivant. En effet,
la location de l'atelier n'avait pas été faite en même
temps que celle de l'appartement.
C'est sur ces entrefciites qu'eut lieu la rencontre de madame Desloges et de M. Hédouin ; — elle alla voir ie logement de la rue Pigale : — le logement l'enchanta, — elle le retint et donna au portier le denier à Dieu. — M. Desloges fut invité à aller voir l'appartement et à en dire son avis. — Comme il savait que la chose était déjà faite, il n'y alla pas et demanda seulement si l'atelier était situé au nord, — ainsi que cela était à peu près nécessaire pour lui, — à quoi madame Desloges répondit qu'il n'y avait pas d'atelier, — mais qu'il y avait une chambre qui pourrait en tenir lieu. Puis elle répéta tous ses arguments contre l'atelier, — arguments auxquels M. Desloges avait si souvent répondu qu'il ne répondit pas cette fois à la plaidoirie de sa femme. Seulement, quand arriva le jour du déménagement, on lui demanda sa clef pour emporter ce qu'il y avait dans l'atelier; mais il répondit que l'atelier devant être payé encore trois mois, il comptait en profiter jusque-là. — Il redemanda l'adresse de la maison où il devait aller coucher le soir, et l'écrivit sur son agenda pour ne se point tromper; puis il alla, comme de coutume, donner ses leçons. — Le soir, il se présenta rue Pigale — et dit au portier : — Pardon, mon brave homme, mais je crois que c'est ici que je demeure; — je m'appelle M. Desloges.
— Oui, monsieur, vos meubles sont arrivés taniùt.
— Madame Desloges est-elle là-haut?
— Oui, monsieur.
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— A quel étage est-ce que je demeure?
— Au premier étage, monsieur.
— Merci, mon brave homme.
M. Desloges monta au i)remier étage et frappa. — Une servante qu'il ne connaissait pas vint ouvrir la porte et lui demanda ce qu'il voulait.
— Mais entrer... J'ai frappé trois fois.
— Il y a une sonnette.
— Je ne savais pas.
— Que demande monsieur?
— Mais une chambre pour me coucher...
— Comment ! . . . monsieur. . . mais. . . c'est ici madame Desloges.
— Précisément.
— Mais, monsieur...
— J'oubliais, ma chère enfant, de vous dire que je m'appelle M. Desloges et que je suis le maitre de la maison.
— Ah! pardon, monsieur, c'est que je n'ai jamais Vil monsieur... je ne suis entrée que ce malin...
— Ah! Et comment vous appelez-vous?
— Victoire, monsieur.
M. Desloges donna deux petits coups sur la joue de Victoire et entra chez sa femme. — Il la trouva de fort mauvaise humeur. — Les commissionnaires avaient Ijut toutes sortes de déiiàts. 11 fallut que M. Desloges passât en revue chaque meuble ébréché ou froissé. — Puis il demanda : — Nous avons une nouvelle servante?
— Fallait-il garder cette impertinente Marianne, qui
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.ivait fini par être plus maîtresse que moi dans la maison?
— Celle-ci s'appelle Victoire?
— Oui... eh bien... après?
— Mais après... je ne vois rien à vous dire que bonsoir.
— C'est que vous avez un air...
— Si j'ai un autre air que d'avoir extrêmement sommeil, vous ferez bien de ne pas vous fier à mon air, il vous trompe.
— Dire que je n'ai pas même le droit de chasser une servante.
— Mais, madame Desloges, je vous laisse bien faire à ce sujet ce que vous voulez, je ne dis pas un mot...
— C'est de l'hypocrisie.
— Dites donc, c'est un peu bien loin, notiT logement.
— Mais non... au contraire...
— Pardon, je croyais... c'est que je viens de la rue Saint-Dominique.
— Alors c'est la rue Saint-Dominique qui est loin.
— Bonsoir, bonsoir.
Le lendemain était un dimanche. M. Desloges alla passer la journée à son atelier, et ne rentra qu'à l'heure du dîner. Le surlendemain, il donna ses leçons. — En rentrant, il demanda ses lettres au portier, — mais celuici répondit qu'on les avait données à madame.
— A l'avenir, dit M. Desloges, vous remettrez à madame les lettres qui lui seront adressées et vous garderez mes lettres, que vous me remettrez à moi-même.
RAOl'L lo
— Mais, monsieur, c'est que madame m'a dit de lui remettre toutes les lettres.
— C'est différent.
M. Desloges monte et sonne. C'est une figure qui lui est inconnue qui vient lui ouvrir la porte.
— Pardon, mademoiselle, je me trompe, je croyais ^Ire au premier.
— Mais c'est bien ici le premier, monsieur.
— M. Desloges?
-<- Il est sorti, monsieur.
— Je le sais; mais il ne va pas tarder à renti-er. Je suis M. Desloges.
■ — Pardon, monsieur, je ne suis enirée chez madame que d'aujourd'hui.
M. Deslogcs demande à sa femme : — Est-ce que nous avons deux servantes?
— Ce serait joli... Je vous reconnais bien là... du désordre, de la prodigalité... Nous irions loin avec ce que vous me donnez, si nous avions deux servantes !
— Mais, ma chère madame Desloges, je ne demande pas que vous ayez deux servantes, je demande si vous en avez pris une seconde.
— Du tout, c'est bien assez d'mie pour me faire endêver.
— Mais, cependant, ce n'est pas Victoire qui m'a ouvert la porte.
— Ah! vous pensiez retrouver Victoire pour lui taper sur la joue, n'est-ce pas?... Elle est partie.
— Ah! j'ai tapé si doucement que cela n'a pas pu
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lui faire du mal, j'en suis persuadé... Et comment s'appelle celle-ci?
— Celle-ci s'appelle Joséphine.
— Merci.
— Il nT a pas de quoi.
Le lendemain matin, M. Desloges, qui ne connaît pas le jardin, descend pour le voir. — C'est une portion d'un grand jardin divisé en trois pour trois locataires difFérents. Les jardins sont séparés par des treillages.
— Que voulez-vous mettre dans le jardin? — demanda madame Desloges à son mari.
— Mais ce que vous voudrez.
— Voilà... il faut que je décide tout, que j'aie tous les embarras...
— Mettez-y un gazon et des fleurs.
— Est-ce que vous ne pensez pas qu'il vaudrait mieux y semer un peu de légumes?
— Comme vous voudrez, mais vous aurez vos légumes deux mois plus tard que les marchands, et les pois vous reviendront à huit francs le litre.
— Oh ! je savais bien que je n'avais qu'à parler de légumes pour que vous y missiez de l'opposition!
— Ma foi. non. — Meltez-y des légumes si vous voulez. Où est Raoul?
— Raoul est allé faire une course pour moi à l'ancien logement, où on a oublié quelque chose. R est en vacances.
— Est-ce qu'il ne doit pas aller passer quinze jours chez mon frère?
— Du tout.
— Mais il me semble que c'était convenu?
— Je n'ai pas envie que mon fils aille chez mes ennemis apprendre à haïr sa mère !
— Mon frère sera furieux.
— Je sais bien que vous me sacrifiez sans cesse à votre odieuse famille.
* — Ma foi, non, et si j'ai eu un tort, c'est de vous sacrifier ma famille. Mon frère ne vient plus chez moi.
— C'est ça, dites comme lui... chez moi... c'est ce qu'il a osé me dire. La dernière fois qu'il est venu, il m'a dit qu'il n'était pas chez moi, mais chez son frère. Tout le monde s'aperçoit bien que je ne suis rien ici, et tout le monde en abuse. Quand une pauvre femme n'est pas même soutenue par son mari !...
M. Deslo^'cs se rappela alors que c'était l'heure de sa leçon chez M. Luchaux.
— Comment ! chez M. Luchaux? il est à la campagne. Madame Uesloges eut voulu retenir ces paroles, car
en se les entendant prononcer, elle s'aperçut qu'elle se dénonçait elle-même ; elle avait décacheté la veille une lettre adressée par M. Luchaux à M. Desloges, et l'avait assez bien recachetée pour que son mari ne s'en aperçût pas. Elle reprit :
— C'est par hasard hier que j'ai ouvert cette lettre, je la croyais adressée à moi, et j'avais pensé reconnaître l'écriture de ma sœur Dorothée.
— Vous savez bien que votre sœur ne vous écrit plus.
— C'est précisément ce qui m'a fait mettre plus d'empressement à ouvrir cette lettre, que je croyais d'elle.
— Alors, ma chère madame Desloges, puisque le hasard vous a fait savoir que M. Luchaux est à la campagne, et conséquemment que je viens de vous faire un mensonge, il ne me reste plus qu'à vous dire la vérité : c'est que je vais m'en aller à mon atelier. Vous paraissez mal disposée aujourd'hui, et Raoul n'étant pas à la maison...
— Raoul 1 Raoul ! en voilà encore un que vous gâtez et dont vous ferez un médiocre sujet malgré ses heureuses dispositions !
M. Desloges s'en alla à la direction des postes, et pria un de ses amis qui y était employé de faire en sorte qu'on adressât dorénavant ses lettres à son atelier, à son ancien logement.
M. Hédouin demeurait deux étages au-dessus de madame Desloges. Il était resté veuf, encore jeune, avec trois enfants, auxquels il s'était consacré en refusant de se remarier. L'aînée, appelée Marguerite, venait de sortir de pension; la plus jeune, d'une santé délicate, n'y était jamais allée. — Marguerite devait faire l'éducation de sa jeune sœur et prendre la direction du ménage.— Félix était plus jeune que Marguerite, qui avait quinze ans, et plus âgé qu'Alice, qui n'en avait que dix ou onze. — C'est lui que nous avons vu chargé de lauriers au commencement de notre récit. Félix était en pension; de la pension on le conduisait au collège Bourbon, qui ne reçoit pas de pensionnaires, — tandis que Raoul Desloges allait directement de chez son père au collège.
Le matin, à déjeuner, M. Hédouin demanda à Félix
s'il avait vu le camarade qui venait d'arriver dans la maison.
— Pas encore, répondit Félix.
— Quel garçon est-ce ?
— Qui ça, papa?... Raoul?.. . C'est un grande — c'est-àdire que nous ne sommes pas dans la même classe, — tît que nous ne nous voyons guère qu'un instant dans la cour, au moment d'entrer en classe. — Il est très-fort en version. — Il y a dans notre classe de cinquième son nom gravé au canif dans le banc de la première plfice.
— Il a fallu plus de huit jours pour l'écrire; on se le rappelle encore en cinquième. — C'est lui qui avait créé l'ordre de la Manche.
— Qu'est-ce que l'ordre de la Manche? demanda Marguerite.
— C'est un ruban noir que toute la classe de cinquième a porté à la boutonnière pendant l'année de Ilaoul. — Les redoublants l'avaient encore Tannée d'après.
— Et quelle était l'origine de cet ordre?
— Voilà ce que c'est : un jour, M. Brychamp, qui fait encore notre classe, — avait donné un pensum général
— injustement; — Raoul profila du moment où, le coude appuyé sur le rebord de sa chaire, M. Brychamp laissait pendre la longue manche de sa robe, pour la couper entièrement avec des ciseaux; — on divisa la manche en petits morceaux dont on fit des décorations.
— Mais c'est un mauvais sujet que M. Raoul.
— Ah! papa, pas du tout; ça n'a pas empêché que cette année-là il ait eu un prix et un accessit au con-
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cours. — D'ailleurs, la classe de M. Brychamp est une classe où l'on s'amuse... c'est connu... Nous, nous avons guigné toute Tannée son parapluie vert pour en couvrir un cerf-volant. Si vous saviez comme on rit en cinquièm.e ! — C'est-à-dire qu'il y a Mandron, qui vient ici, qui est en troisième, et qui, lorsqu'il est chassé, vient passer deux ou trois jours dans la classe de M. Brychamp. — Le plus souvent, M. Bryclvimp ne s'en aperçoit pas; — mais quand il le voit, Mandron se donne pour un nouveau et se fait inscrire sous quelque nom burlesque. — Il dit qu'il aurait voulu passer toutes ses études en cinquième. — Au printemps, il avait apporté une fois plus de deux cents hannetons, qui volaient par la classe. Quel brave homme que ce père Brychamp ! comme on s'amuse chez lui! — Tenez, papa, à la composition des prix, — oncretailderire, — il y en avait un qui avait fait la caricature de M. Brychamp. — Il l'avait attachée à un fil à l'autre bout duquel était du papier mâché qu'il avait jeté et collé au plafond, — de sorte qu'on voyait le père Brychamp tourner et gigotter. — Et chaque fois qu'il ramasse la copie des devoirs en faisant le tour de la classe, — il y a Joubleau, — un petit, — qui, sans qu'il s'en aperçoive, prend et porte la queue de sa robe et le suit ainsi par derrière jusqu'à ce qu'il revienne à sa chaire. — Et il y avait les épicuriens. — On se faisait mettre à genoux l'hiver auprès du poêle, et là on faisait cuire des pommes de terre dans le poêle. — Nous étions dix associés pour cela. — La dernière fois, — c'était Joubleau qui s'était fait mettre à genoux; — je lui criais tout bas que les
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pommes ilc terre étaient assez cuites; — il me répondait que non. — Eh bien , M. Brychamp lui a pardonné et lui a dit de se remettre à sa place. — Vous comprenez comme nous étions inquiets. On ne tarda pas à sentir l'odeur des pommes de terre qui brûlaient, — et il n'y avait plus là personne pour les retirer. — \oi\k Jules Leroy qui se dévoue. M. Brychamp lui dit de réciter sa leçon. Jules dit qu'il ne la sait pas. Ordinairement, on en est quitte pour être mis à genoux et copier la leçon dix fois; — mais M. Brychamp était en colère : il le renvoie de la classe. — Les pommes de terre commençaient à sentir très-fort. — J'ai fait comme si j'étouffais de rire. — M. Brychamp m'a mis à genoux, et j'ai sauvé les pommes de terre. — Allez, papa, on s'amuse bien tout de môme chez M. Brychamp !
— Tu ne connais pas davantage le jeune Desloges?
— Ah! si! Je l'ai vu à l'école de natation : il nage très-bien ; il donne des îêles du pont.
— Il ressort de tout ceci que vous êtes un tas de mauvais garnements, et que vous ne valez pas mieux les uns que les autres.
Le lendemain, — Félix et Alice descendirent de bonne heure au jardin; — Raoul était déjà dans celui de madame Desloges ; — il travaillait, bêchait et retournait la terre. — Félix lui dit bonjour d'un signe de tête; Raoul quitta sa bêche et vint lui donner une poignée de main par-dessus le treillage qui séparait les jardins. — Ils causèrent un peu du collège. — Raoul était un grand jeune homme mince et élancé; ce n'était pas î(n;o/i garçon, mais il avait de grands traits et la physionomie
expressive. — Il était souple et agile, mais il avait seize ans, et depuis quelque temps la timidité, ce tyran des esprits fiers, le rendait gauche et gêné dans le monde, — et surtout, par un instinct secret, devant les femmes. De plus, madame Desloges n'avait pas peu contribué à augmenter cette timidité. — Raoul, d'un caractère ardent et impétueux, était élevé par elle avec une extrême sévérité. — Il redoutait extrêmement sa mère et n'osait dire quatre mots devant elle. — Madame Desloges surtout aurait été loin d'imiter Thétis, qui fit élever son fils Achille avec de jeunes filles ; — elle aurait voulu, au contraire, que Raoul n'aperçût jamais une femme, — Elle poussait sa surveillance à ce sujet jusqu'à des limites extrêmes; — peu de filles sont gardées avec autant de sollicitude que l'était Raoul.
Félix se trouva honoré de la poignée de main que lui avait donnée un grand; — aussi, le soir à diner, parla-t-il de Raoul avec plus de considération encore que la première fois.
La maison de M. Hédouin était une maison fermée; — il ne venait chez M. Hédouin que quelques vieux amis : — trois pendant longtemps, deux maintenant ; le troisième était mort et n'avait pas été remplacé. Ils venaient d'ordinaire le jeudi, causaient et jouaient au trictrac. — Le dimanche, jour de sortie de Félix, c'étaient les enfants qui recevaient. — Ce jour-là arrivait la tante Desfossés, sœur de M. Hédouin, avec son mari et un petit garçon de neuf ans, — et la tante Clémence, — également sœur de M. Hédouin. — On ne l'appelait jamais autrement dans la famille, quoiqu'elle
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fût mariée depuis longtemps; — mais son mari, après l'avoir plus d'aux trois quarts ruinée, avait disparu tout à coup, et on n'en avait plus entendu parler que pour apprendre qu'il était mort. — C'était l'ainée de la famille; elle avait un fils qui s'était fait soldat malgré elle, et auquel elle avait trouvé moyen, sur son modique revenu, d'envoyer ce qu'elle appelait ses économies, et ce ^u'on eût appelé plus justement ses privations.
Ce jour-là, on jouait au loto et aux charades.
Madame Desloges fit ses visites dans sa nouvelle maison, — mais seulement aux personnes qiConpomait voir : à M. Hédouin d'abord, puis à un médecin qui occupait le logement situé entre le sien et celui de M. Hédouin. — Le médecin et sa femme accueillirent avec empressement cette déclaration de bon voisinage ; M. Hédouin rendit à madame Desloges sa visite, mais il eut soin de glisser dans la conversation qu'il ne voyait absolument personne, — si ce n'est ses deux sœurs. — Outre son goût pour la retraite, sa fille aînée était trop jeune encore pour tenir la maison, et il n'aurait pu recevoir, quand même cela serait entré dans ses goûts, ce qui n'était nullement.
M. Hédouin fut déclaré ours.
Entre autres contradictions dans le caractère de madame Desloges, il y avait celle-ci : — elle surveillait assidûment Raoul et le réprimandait vertement s'il parlait à la servante; mais comme elle aimait le monde sans se l'avouer peut-être à elle-même, Raoul, un garçon déjà grand, auquel il fallait faire perdre la gaucberie de son âge et du collège, était un excellent pré-
texte. — Elle n'allait dans le monde que pour l'y conduire. — La vérité était cependant qu'elle le forçait d'y venir avec elle. Raoul, qu'aucun intérêt n'y amenait, s'y sentait maladroit et embarrassé, et préférait singulièrement au bal le plus brillant une partie de balle au mur ou une séance à l'école de natation, — parce que là il n'éprouvait pas de gêne et obtenait les plus grands succès aux yeux de ses rivaux et des spectateurs. Il dut cependant passer une soirée tout entière chez le médecin. On fit de très-mauvaise musique, on joua à l'écarté, on but du thé. Raoul fut aussi inutile qu'ennuyé ; — il se tenait roide sur son fauteuil — et se mordait les lèvres pour s'empêcher de dormir. On ne fit aucune attention à lui jusqu'au moment où il fit tomber et brisa une tasse pleine de thé. Il devint rouge comme une cerise — et crut qu'il lui arrivait là un grand malheur. — La femme du médecin répondit aux excuses qu'il balbutia — que ce n'était rien; — que cela, à la vérité, dépareillait une douzaine à laquelle elle tenait beaucoup. M. Duflot, le médecin, raconta que ces tasses provenaient d'un service que lui avait offert un homme auquel il avait sauvé la vie ; — on avait été assez heureux jusque-là pour n'en pas casser. — Ces discours ne contribuèrent pas à rendre l'assurance à Raoul, qui se sentit bien léger et bien heureux quand la soirée fut finie. — Quand on fut rentré, madame Desloges lui reprocha, non pas seulement cette maladresse, mais sa gaucherie pendant toute la soirée; — il n'avait pas desserré les dents; — à quoi sert-il d'envoyer un garçon au collège et de dépenser pour lui les
yeux de la tête, pour qu'il ne vous fasse pas plus d'honneur dans le monde?
— Mais, ma mère, répondit Raoul, à quoi voulezvous que me serve dans le monde ce qu'on nous apprend au collège? — Croyez-vous que j'aurais eu plus de succès si j'avais récité une cinquantaine de vers de Virgile ou une ode d'Horace? — Écoutez si cela va vous amuser :
Mœcenas, atavis édite regibus,
O et praesidium et dulce decus meum,
SuDt quot curriculo pulverem....
— Taisez-vous !
— Mais, ma mère, je veux que vous entendiez un peu cela, et je vous assure que c'est ce que nous possédons de plus joli :
Pulverem olympicum CoUegisse juvat, metaque...
— Assez! assez!... Mais du moins me direz-vous pourquoi, vous qui pouvez à peine modérer partout ailleurs la brusque rapidité de vos mouvements, vous restez tout une soirée assis, immobile, roide?
— Ma mère, c'est que je suis embarrassé; j'ai... comme peur... et vous voyez bien que j'ai encore trop remué, puisque du seul mouvement que je me sois permis j'ai eu le malheur de casser une tasse. Tenez, ma mère, si vous vouliez me faire un grand plaisir, ce serait de me laisser à la maison quand vous sortez le soir. Vous ne vous figurez pas à quel point j'étais ac-
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câblé de sommeil... je me pinçais, je me mordais les
lèvres.
— Allez vous coucher I
Le lendemain, dès avant le jour, Raoul était au jardin. — Il avait à faire une expédition que n'eût certainement pas approuvée madame Desloges. — Il emprunta la brouette du portier — et s'en alla hors de la ville, d'où il rapporta sa brouette chargée de bandes de gazon ; — puis il se mit à construire un banc. — Il n'était pas bien avancé dans son travail lorsque M. Desloges descendit. — Il embrassa son fils et lui demanda ce qu'il faisait là.
— Un banc de gazon.
— Sais-tu si cela convient à ta mère?
— Je ne le lui ai pas demandé.
— Eh bien, si j'ai un conseil à te donner, c'est de ne pas continuer; ta mère ne veut voir ici que des légumes.
— Mais moi qui ai été chercher mon gazon si loin!... et de si beau gazon !
— Fais comme tu voudras; mais je ne te cache pas que je n'oserais pas continuer.
M. Desloges partit. Félix descendit et trouva Raoul en contemplation devant son banc ébauché.
— Tiens, tu fais un banc !
— C'est-à-dire que je ne le fais plus; ma mère n'en veut pas.
— Manent opéra interrupia, dit Félix, comparant le banc commencé à la ville de Didon. Qu'est-ce que ça fait à ta mère que lu construises un banc? Nous en