‹ BaonlChapitre 2 sur 22 · H AU IL · texte numérisé non relu

H AU IL

bâtirions bien cinquante ici, papa nous laisserait faire.

— Dis donc, Félix, une idée ! Si nous faisions mon banc cbez loi?

— Avec ça que nous regrettons bien souvent de n'en pas avoir.

Le gazon fut bientcM transporté dans le jardin du voisin, et les deux écoliers entassèrent et pétrirent la terre, — puis commencèrent à plaquer le gazon; — il était placé au-dessous de trois vieux acacias qui confondaient leur tète et lui donnaient de l'ombre. — Ils venaient de donner la dernière main à leur ouvrage, lorsque la servante de madame Dcsloges vint chercher Raoul pour déjeuner; — il rentra tout noir de terre et reçut à ce sujet les compliments empressés de madame Desloges.

— Eh! mon Dieu! d'où sortez-vous comme cela?

— J'ai travaillé au jardin.

— Mais, autant que jai pu le voir, c'est de la terre qu'il y a dans le jardin, et pas de la boue.

— Ah ! c'est qu'il a fallu la délayer un peu.

— Pourquoi cela?

— C'est que j'ai fait un banc de gazon.

— Pourquoi faire un banc sur lequel on ne peut s'asseoir, où il y a toutes sortes d'insectes!...

— Ah ! ma mère, ce n'est pas dans votre jardin, c'est dans celui de M. Hédouin.

Raoul mangea en un instant et retourna au jardin; il fallait arroser le banc. Et puis il avait avisé encore quelque chose : c'étaient deux autres arbres assez gros et précisément assez distants l'un de l'autre pour y éta-

blir une balançoire; la seule proposition de la balançoire fit jeter à Félix des cris de joie. Le jardin de M. Hédouin avait été par lui livré aux enfants. — C'était une pelouse avec cinq ou six grands arbres; — seulement, depuis que Marguerite était sortie de pension, elle avait planté et semé quelques fleurs, que les deux plus jeunes ménageaient avec grand soin. — On alla fouiller les greniers pour trouver une corde convenable ; mais comme on n'y put parvenir, Raoul, que son père ne laissait pas manquer d'argent, en alla acheter une, et avant la fin de la journée, la balançoire était installée. Lorsque le lendemain Raoul vint au jardin, il trouva la balançoire occupée par Marguerite, que Félix balançait un peu plus fort qu'elle ne le voulait. Raoul, qui était entré brusquement dans le jardin de M. Hédouin, s'arrêta à la porte, un peu confus, en apercevant mademoiselle Hédouin, qu'il voyait pour la première fois; — mais Félix l'appela en lui disant : « Eh bien! viens donc, Raoul, c'est ma sœur.» Et comme il avait un instant discontinué à lancer la corde de la balançoire, Marguerite profita du ralentissement du mouvement pour sauter légèrement en bas. Raoul salua sans trop de maladresse, parce que Marguerite, trouvée au milieu de ces jeux de garçon et habillée en très-jeune fille avec une robe courte qui laissait voir un pantalon, et les cheveux aplatis sur les tempes, lui fit l'effet d'une sorte de camarade. — Il lui demanda si elle avait réellement très peur quand la balançoire allait un peu haut.

— J'ai peur, dit-elle, mais ce n'est pas sans un mé-

lange de plaisir. — Je voudrais seulement que Félix arrêtât quand je le demande; mais quand vous êtes arrivé, il y avait un quart d'heure qu'il me retenait prisonnière sur la balançoire.

— Voulez-vous encore essayer? je vous promets d'arrêter la balançoire aussitôt que vous le voudrez. — Marguerite, pour toute réponse, se plaça sur l'escarpolette, et Félix d'un côté, Raoul de l'autre, la lancèrent jusque dans le feuillage des arbres. Quand elle demanda à descendre, Félix voulut pousser plus fort, mais Raoul arrêta subitement la corde et l'aida à remettre pied à terre. Il monta à son tour debout sur la balançoire, et se lança avec une telle force que la corde arrivait à être plus qu'horizontale et que Raoul se perdait entièrement dans le feuillage. Sans qu'aucune réflexion lui en vint à l'esprit, la présence de Marguerite l'animait et faisait disparaître tout danger à ses yeux. — Marguerite cependant le pria de descendre. — Elle avait peur. La petite Alice, d'ailleurs, demandait à se balancer à son tour. — Mais Marguerite ne voulut permettre à personne de lancer l'escarpolette, et elle s'en chargea elle-même. — Vous voyez, monsieur Raoul, dit-elle, que nous faisons honneur à toutes les belles choses que vous avez mises dans notre jardin ; — j'ai été bien contente quand j'ai mi ce banc de gazon : vous ne sauriez croire combien j'en désirais un. — Raoul ne répondait pas et écoutait à peine. — Pour la première fois de sa vie, il se préoccupait de certains détails de sa toilette, et s'apercevait que ses bas bleus, dont un retombait entièrement sur son talon, manquaientpeut-être

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d'élép'ance, — et il ne fat pas très-fâché d'être appelé pour le déjeuner et d"avoir un prétexte de quitter le jardin de M. Bédouin. — La présence de Marguerite lui causait une impression semblable à celle qu'éprouvait Marguerite sur la balançoire : — c'était, disait-elle, une peur mêlée de plaisir. — Raoul ne savait pas bien s'il avait envie de la retrouver au jardin quand il retournerait se balancer avec FélLx, — et il se traduisait l'embarras que lui avait causé le desordre de ses bas, — par : c'est ennuyeux quand il y a des femmes, il faut prendre une foule de soins ! — à l'avenir je surveillerai un peu mes jarretières.

On parla beaucoup au père et du banc de gazon et de la balançoire. — Raoul est le meilleur enfant du inonde, disait Félix. — Il est un peu imprudent, disait Marguerite, et je mourais de peur de le voir tomber de la balançoire.

M. Hédouin descendit lui-même au jardin pour s'assurer de la solidité de la corde et donner son approbation à rinslallation. Il rencontra Raoul et le remercia des complaisances quil avait eues pour ses enfants. Raoul se sentit pris, sans savoir pourquoi, d'un vif désir d'être agréable à M. Hédouin, — et, par une coquetterie involontaire, — l'écouta avec cette déférence qui, de la part des jeunes gens, est une puissante flatterie pour les vieillards.

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Comme Marguerite et sa sœur, Raoul et Félix étaient à la balançoire, — un jeune homme entra au jardin ; — Félix alla au-devant de lui — et Tintroduisit. Le nouvel arrivé, qui paraissait âgé d'une quinzaine d'années, avait la mise, les manières et la tournure d'un homme de trente ans. Sa cravate était haute, empesée, serrée:

— ses rhcveux étaient frisés, ses bottes irréprochablement vernies; un lorgnon pendait sur son gilet ; — il saluait et parlait avec affectation. Raoul, en ce moment enlevé dans les feuilles par la balançoire, reconnut un camarade de collège et s'écria du haut de l'arbre : — Tiens, Mandron! ohé, Mandron ! bonjour, Mandron!

Félix lui expliqua que c'était Raoul Desloges, qui, du reste, obéissant aux mouvements de-l'escarpolette, — se rapprocha de terre au même instant, — et y sauta légèrement, sans attendre que la balançoire se ralentît.

— Ohé, Mandron! — dit-il, comme tu fionnesl — Mais il rougit tout à coup, et, se retournant vers Marguerite :

— Pardon, mademoiselle, dit-il, c'est un mot du collège ; — c'est pour faire compliment à Mandron de son habit neuf. — Tiens, Mandron, dit Félix, je parlais de toi l'autre jour à papa et à mes sœurs; — je racontais comment tu venais cette année passer de temps en temps trois ou quatre jours en cinquième, — chez M. Brychamp. — Ce que j'ai oublié de raconter, c'est

qu'un jour de composition, ton arrivée a fait murmurer tout le monde. — Un élève de troisième luttant en thème avec des élèves de cinquième ! — Tu as composé et tu as été le quarante-deuxième.

— Parbleu, dit Mandron, je l'avais fait exprès.

— Ah ouiche ! exprès, dit Félix; joliment! c'était la dernière composition avant la Saint-Charlemagne, et tu voulais être une fois le premier pour être admis au banquet.

— C'est singulier, dit Mandron en haussant les épaules, quelle importance les enfants attachent à leurs succès de collège î

— C'est bien naturel, répondit Raoul, à un âge où il est si ridicule de prétendre à d'autres.

Cette réponse ne manquait pas d'âcreté, mais, sans bien comprendre pourquoi, Raoul sentait une sorte de haine contre Calixte Mandron de l'air de supériorité qu'il prenait avec lui, — et aussi à cause de son habit neuf et de sa cravate si bien mise. Cependant — ce n'était pas la première fois qu'il remarquait la mise prétentieusement élégante de son camarade; — mais jusque-là il s'était contenté d'en rire et de lui jeter quelques sarcasmes d'écolier.

— Eh bien, dit Mandron, vous amusez-vous un peu pendant ces vacances? — Pour moi, c'est un temps ravissant.— Je viens de passer quinze jours au château de mon oncle, en Champagne, et je vais y retourner... pour chasser. — J'ai un iu^il. Que faites-vous, vous autres?

— Mais tu le vois, dit Raoul, nous nous balançons, —

nous nous promenons, nous allons à la campagne, et nous recevons de belles visites, — quand de jeunes seigneurs comme toi veulent bien venir nous voir.

— Dis donc, Mandron, dit F6lix, veux-lu te balancer? Je parie que tu ne disparais pas tout à fait dans les arbres, comme Raoul.

Mandron refusa. — Marguerite salua et sortit du jardin avec sa sœur. — Mandron la pria d'agréer son hommage respectuPMx.

— Ah bien, dit Félix, décidément, Calixte, tu fionnes trop, vois-tu; — tu deviens trop monsieur. — Ton hommage respectueux à Marguerite, à ma sœur? Pourquoi pas à Alice pendant que tu y étais?

— Est-ce un beau pays, la Champagne? demanda Raoul.

— Magnifique, surtout l'endroit où est le château de mon oncle. — Il y a une rivière, — la Marne, — où je me baignais tous les jours.

— Est-ce que tu nages, à présent? dit FélLx.

— Comme un poisson, reprit Mandron.

— Ah ! moi, je commence... yc descends V école. Mandron resta encore quelque temps, puis prit congé

de ses camarades, après avoir dit à Félix : — Est-ce toujours le dimanche que vous jouez aux charades?

— Oui.

— Eh bien, je viendrai dimanche. Adieu.

A peine fut-il parti que Félix s'écria : — Ah ! mon Dieu! moi qui lui dis de venir dimanche, — et nous passons la journée à la campagne, à Saint-Ouen, en bateau !

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On appela Félix pour le dîner. — lîaoul quitta le jardin de M. Hédouin et rentra dans le sien, où il resta seul, — mais il lui sembla qu'il ne savait pas jusque-là c-e que c'est que d'être seul. — Sa sensation ressemblait à celle d"un bomme qui se serait ennuyé seul dans sa chambre, — et qui se trouverait seul dans un désert. A l'impatience que lui avait donnée Mandron, il se joignait un peu de mauvaise humeur contre lui-même; la mise de Mandron était ridicule, — mais la sienne, à lui Raoul, l'était également : il y a un milieu à suivre entre l'affectation et Textréme négligence; — il sentit des mouvements de haine contre ses bas bleus et ses souliers dénoués, — et sa cravate dont le nœud décorait la nuque de son col. Il se demanda si mademoiselle Hédouin, par exemple, n'aurait pas plus d'indulgence pour l'excès de Mandron que pour le sien, — puis il pensa à son isolement, à son père, doux mais toujours absent, à sa mère, toujours présente mais sévère. Il ne comprit que depuis qu'il était seul qu'il avait été très-heureux toute la journée avec la famille Hédouin. — Que fera-t-il ce soir? — Si c'était Mandron, il irait chez M. Hédouin, — comme il doit y aller dimanche... c'est-à-dire, dimanche il viendra, mais il ne trouvera personne, — et Raoul se sentit un sourire dans le cœur. — Il alla dîner à son tour; il feignit un grand mal de tête et obtint de ne pas accompagner sa mère chez le médecin du second; — il se renferma dans sa chambre, — et là pensa encore à Mandron et à la famille Hédouin, à cette partie de campagne à Saint-Ouen, sur la rivière, — en bateau; — il ne se disait pas : — avec

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Marguerite ;— il sentait, en pensant ù la famille Hc^douin, une douce chaleur au cœur, sans savoir quel ■ était le foyer d'où partaient ces rayons. — Que de plaisirs ils auront! quel dommage que je n'en sois pas ! — moi qui conduis si bien un bateau ! — Et s'il arrivait un ac^cident, — si le bateau chavirait, — moi qui ai tant prié Dieu de me faire bauvcr un noyé, — je retirerais de l'eau un des enfants de M. Hédouin, n'imporle lequel, Marguerite par exemple. Sans doute on dînera dans l'ile; — oh! le dincr, je m'en moque! — je voudrais manger du pain et du fromage et être de la partie. J'aime tant l'eau ! — et les saules ! — et l'herbe ! — Gomme ils s'amuseront î

Et Raoul se mit à pleurer amèrement, — à pleurer avec délices ; depuis le milieu de la journée, il avait ces larmes-là sur le cœur ; — elles l'étoufTaienl. — Les larmes sont quelquefois au cœur ce que sont au goût certains bonbons renfermant une amande amère. — Itaoul pleurait sans s'en apercevoir, — un coude sur la table, la télé dans la main, et de l'autre main — faisant des dessins avec l'eau de ses pleurs qui tombaient sur la table. — Après cet ébranlement nerveux, il s'endormit profondément et ne s'éveilla que fort avant dans la nuit.

En sortant de la maison de la rue Pigale, Galixte Mandron rehaussa sa cravate, prit son lorgnon entre deux doigts, en un mot rendit à son airtoute l'élégance qu'il avait cru devoir un peu modérer devant les deux écoliers moqueurs. — Il descendit la rue Pigale, la rue Blanche, traversa la rue Saint-Lazare, — et il allait en-

trer dans la rue du Mont-Blanc lorsqu'il entendit ce brrrrr impossible à traduire en lettres écrites que font entendre les peintres en bâtiment qui s'appellent. — Calixte s'arrêta un moment, pâlit, mais continua son chemin sans retourner la tête, — malgré le redoublement d'énergie du terrible brrrrr — et les Calixte^ ohé I qui ne permettaient pas de douter que les brrrrr s'adressassent à lui.

L'auteur de cette interpellation peu parlementaire était perché sur un échafaudage, et était en train de peindre un thvrse entouré de pampres sur la façade d'un grand cabaret fort connu situé rue Saint-Lazare, vis-à-vis la rue du Mont-Blanc. — Il portait un chapeau gris et un habit noir jaspé de toutes les couleurs qui entrent dans le thyrse entouré de raisins. — Le bonnet de papier appartient en propre aux badigeonneurs, aux peintres en bâtiment et aux colleurs de papier. — Mais M. Mandron père ne peignait que l'attribut, c'est-à-dire les ceps de vigne, les îhyrses^ — les bo7is coings^ — les pensées du bon goût, — les bouteilles laissant échapper Vïmi^éiueuse bière de mars, qui retombe si correctement dans deux verres, — les mains fermées désignant de l'index la loge du portier, auquel il faut parler.

M. Mandron avait de la réputation dans son art. — Il dédaignait les ftas des bonnetiers et les {/awïsroî^î^gs des mercières. — Il ne s'était résigné à peindre la lettre ornée qu'à une époque difficile de sa vie. — C'est un métier lucratif, et M. Mandron y gagnait beaucoup d'argent ; — mais il avait décidé, dans son ambition paternelle, que son fils serait avocat ou médecin, — et

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