‹ BaonlChapitre 11 sur 22 · ACTE PREMIER · texte numérisé non relu

ACTE PREMIER

(Le théâtre roprésent«; une cabane de bambous au milieu d'une épaisse tmet; — le jour comuieuce à poindre, -- le 8.)leil se lè\e d'arière los palmiers. )

SCÈM-: I". — EMPSAEL, ALMIRI.

Au front des banaiàeis déjà brille l'aurore; De nuages pourprés l'orient se colore ; Adieu, cher Empsaél, profiions des u:umenls.

Empsaël reproche h son frère ce prompt départ ; — mais Almiri explique qu'esclave fugitif il n'a pas assez d'avoir reconquis la liberté. — Un grand complot va rendre la liberté à tous les noirs, — et il faut qu'il en dirige l'exécution.

lG-2 RAOUL

Empsaël regrette surtout son départ, parce que ce jour-là il doit épouser Zoraïde.

Raoul suppose que les cérémonies de mariage chez ces Américains, qu'il fait trop noirs, — sont entièrement conformes au rit catholique romain.

Zoraïde est une enfant qu'Almiri a enlevée autrefois dans une de ses courses sur les habitations des blancs. — Elle partage l'amour d'Empsaël. — L'auteur ne dit pas qu'on a publié leurs bans, — mais toutes les phrases à ce sujet rappellent le culte romain — et placent l'église de Saint-Roch dans une forêt d'Amérique. — Almiri n'approuve pas trop cette union; il avertit même Empsaël — que Zoraïde, par ce mariage, se souille aux yeux de tous les blancs.

Empsaël s'étonne de ce mépris des blancs.

. . . Leur mépris!... Qu'ont-ils de plus que nous? Au front de l'homme brun le courage étincelle, L'éclair jaillit au loin de sa noire prunelle.

Nos pieds, sans la courber, semblent glisser sur l'herbe, etc.

Almiri réplique avec véhémence :

Ah î tu ne connais pas toute leur cruauté !

Dix soleiljt — avant toi j'ai reçu la lumière.

J'ai vu, j'ai vu périr notre malheureux père

Sous les fers qui chargeaient ses membres languissants.

Lui-môme a été esclave... Le moment est arrivé de venger ses douleurs, celles de sa famille et de ses compagnons d'esclavage. 11 recommande sa mère à Empsaël, absolument comme s'il parlait de madame Desloges, domiciliée rue Pigale.

Notre mère... en ces lieux, Erapsaël, n'a que toi pour lui fermer les yeux. Peut-être à nos desseins le sort sera contraire, Peut-être pour jamais nous nous quittons, mon frère, Je braverais la mort avec^ue plus d'effroi, Si je ne te laissais pour l'aimer après moi, Pour soutenir ses pas appesantis par l'âge, Pour lui cueillir des fruits, préparer son breuvage; Par les soins les plus doux, les plus tendres secours, D'un éclair de bonheur charmer ses derniers jours. Si je meurs, Empsaël, cache-Uii ta tristesse. De son cœur maternel abuse la tendresse; Qu'elle ne pleure plus... et up viens qu'en secret Répandre sur ma tombe et des fleurs et du lail.

11 part en conseillant à Empsaël de changer de logement, et d'aller, aussitôt son mariage, se cacher sur les bords du grand lac. — Quel lac? — Nous n'en savons rien, ni l'auteur non plus.

Suit une scène entre Zoraïde-Marguerite et Empsacl- Raoul.

EMPSAEL.

Quoi ! si matin, tu fuis ta couche et le sommeil! La nature en ce jour veut féier ton réveil.

Le hronillarrl en réseau brille encor sur les fleurs.

Zoraïde s'était levée de bonne heure pour prier — le vrai Dieu, méconnu dans le cœur d'Empsaël, d'ouvrir son âme à la lumière. — Alors, dit-elle,

Alurs que l'avenir serait beau pour mon cœur! Au delà du trépas encore le bonheur!

J'adure, ainsi que loi, le Dieu de la nafure,

Le Dieu qui des furets fait croître la verdure;

Le Dieu qui fait pour nous et la nuit et le jouir;

Le Dieu dont le soleil est un regard d'amour;

Le Dieu qui te créa pour embellir ma vie.

Je crois, ainsi que toi, sa puissance infinie!

Tout le montre à mon âme encor plus qu'à mes yeux.

Je le vois, je iVntends, je le sens ^n tous lieux.

Le murniure d- s flois fl celui du feuillage.

Le sifflement des veus, le bruit sourd de lorage,

Vuilà sa voix; ce cœur qu'il a mis dans mon ^ein,

Qui bat auprès de toi , c'est Sun souffly divin.

Zoraïde espère plus tard qu'il pourra apprendre un catéchisme plus conforme à celui du diocèse de Paris.

Un jour p. ut-être, un jiur, de plus sacrés raybtères Ton oreille et ton cœur seront dépositaires.

Survient Mirrha, à laquelle Empsaël annonce le départ d'Almiri. D'abord elle s'afflige; — puis, en songeante ses enfants, — elle se proclame une heureuse mère.

Oh! non, ne pleurons pas; son généreux courage

Doit être mon orgueil, l'espoir de mon vieil âge.

Le bonheur d'une mère est tout, tout dans ses fils.

A quelle autre l'orgueil serait-il mieux permis!

Mes fils! leur taille est souple, et de leur front sauvage

Des plus hauts cotonniers ils touchent le feuillage.

Plus noirs et plus brillatiis que l'aile des curbeaui,

Leurs longs cheveux flottants retombent sur leur dos.

Etc., etc., etc.

Et loi ma fille aussi, ma bru, ma chère enfant,

De tes attraits aubsi, de ton cœur je suis ficrc.

Viens, je vais le parer : que la main de la mère

Attache sur ton sein le bouquet virginal.

Comme je vous le disais, ceci n'est pas extrêmement sauvage. Les quatre vers suivants ont été traduits en sauvage avec plus de soin.

Mon fils, pour compléter le festin nuptial, Va percer dans les bois quelque bicho impniJenîc. Nous, nous ferons couler la liqueur enivrante Que le tronc des palmiers recèle dans son sein.

Tandis que, rue I^igale. — on aurait dit : Commande des pieds truffés au calé Anglais, — et vois si nous avons encore du vin de Champagne.

Mirrha et Zoraïde rentrent dans la cabane. Empsaêl reste seul. Fernandès et Diego, à la recherche de quelques esclaves fugitifs, se sont égarés dans la forêt et demandent leur chemin à Empsaël. Celui-ci imite librement l'églogue de Virgile :

Sunt mihi dulcia potna, Castanœ molles, et pressi copia laclis.

J'ai là des cocos frais et de nouvelles dattes, Des ignames, du riz, des citrons, des patates; Des fruits que nous produit le soleil créateur Nous réservons toujours la part du voyageur.

Fernandès, le professeur de quatrième , envoie, par un aparté, Diego rassembler ses gens pour s'emparer des habitants de la cabane. Diego, — qui se rappelle alors merveilleusement les chemins, se met en route, — et Fernandès, le traître Fernandès, jase avec Empsaël pour Vamuser. Il lui demande adroitement s'il est seul dans cette cabane. — Le naïf Empsaël lui dit :

Regarde autour de toi, — vois la nature entière; Les oiseaux, quand la nuit s'étend sur les déserts, S'envolent deux à deux sous leurs ombrages verts. Le palmier croît toujours auprès de sa femelle.

(Système Linnée.)

Autour des lataniers — la liane fidèle Grimpe et laisse tomber son feuillage flottant.

Fernandès veut entrer dans la cabane. — Empsaël l'en empêche.

Ftn!<ANi)F.S.

, N'a>-tu jamais appris

Que les blancs sont les chefs, les rois de ce pays? Que les noir» de leurs pieds adorent la poussière?

Qui! vous! les hommes blancs! — vous! rois de cette terre? Et qui vous l'a donnée?...

fEnNAKOÈS.

Uu Dieu dont le courroux Peut briser les faux dieus que vous adorez tous, Notre Dieu, le seul Dieu de la terre et de l'onde.

Que ne vous donnait-il une terre féconde

Assez pour vous nourrir sans traverser les mers,

Sans venir ravapter nos fertiles déserts !

0 compa^'ne de l'homme, — 6 vierge aimable et pure.

Hôtesse des déserts, reine de la nature,

Le plus noble présent de la Divinité!

Tout meurt lorsque tu fuis, auguste liberté.

Du léger colibri l'étincelant jiluraage

Perd ses riches couleurs, terni par l'esclavage.

Et le lion captif perd sa noble fierté.

Le Grand Esprit des noirs punit l'iniquité.

Il a jeté sur nous un regard de colère

Et mis aux mains des blancs sa foudre meurtrière.

Invincibles tyrans de la terre et des flots,

Les blancs sont arrivés sur d'immenses canots.

Tout s'est tu devant eux cl devant leur tonnerre :

Comme le vent d'automne ils ont rasé la terre,

En laissant derrière eux le deuil et le trépas;

Les corbeaux ont suivi la trace de leurs pas.

Mais ils ont abusé de leur divin message.

Le Grand Esprit sur eux fait gronder son orage:

Ses yeux ont vu couler les pleurs de ses enfants, Sou oreille a compris leurs douloureux accents ; Sur vous à votre tour va tomber sa colère.

Mirrha et Zoraïde sortent de la cabane. Fernandès commence par faire des compliments à Zoraïde, puis découvre qu'elle est sa fille. Elle le prie de consentir k son mariage dans le véritable style de la tragédie.

Won pèro, bénissez notre heureux hyménée.

Le père se conduit en père espagnol et en père de premier acte, il refuse net; mais, par respect pour Aristote et pour garder une sorte d'unité, il fait charger Empsaël de chaînes, et on l'emmène avec Zoraïde. On refuse d'emmener la pauvre vieille Mirrha, qui ne peut travailler et mourra de faim si elle veut ; on renverse sa cabane, et on fait avancer Empsaël en le battant ; le rideau tombe ; le premier acte est fini.

Tout ceci ne manquait ni de sensibilité ni d'une sorte de grandeur un peu ampoulée. — mais surtout — il y avait de l'amour, — de l'amour jeune, naïf, ardent, poétique. Mademoiselle Seeburg fut enchantée de ce premier acte. — Pour Raoul. — il serait impossible de dire tous les rêves que lui fit faire sa tragédie. — Que de gloire, que d'amour, que de bonheur il voyait dans l'avenir !

Je ne sais si mademoiselle Esther eut autant aimé le drame si elle eût su que dans tous ces rêves d'avenir

elle n'entrait absolument pour rien ; qu'en écrivant ces vers amoureux, si Raoul était Empsaèl, c'était Marguerite qui était Zoraide, — et que, ces vers finis, c'était pour Marguerite qu'il désirait de la gloire el de l'argent.

M. Seeburg sortait presque tous les soirs. — Il allait au café du coin de la rue jouer aux dames avec quelques-uns de ses amis. — Raoul, qui était descendu passer la soirée un jour qu'il pleuvait à verse, fut surpris de ne pas trouver son voisin. — Alfred était seul avec sa sœur. Alfred se coucha, et Raoul resta avec mademoiselle Seeburg.

— Que faites-vous de vos soirées ordinairement? lui demanda-t-elle.

— Autrefois, dit-il, j'allais quelquefois chez des amis, mais ils sont en voyage et je ne vais plus nulle part.

— C'est comme moi, dit-elle, je passe presque toujours mes soirées seule. Alfred se couche quand il a fini ses devoirs pour le collège; — et moi, je travaille, je brode, je fais un peu de musique; — total, je m'ennuie! Quel dommage que ce ne soit pas le soir que vous nous donniez votre leçon !... Si cela ne vous dérangeait pas, ce serait facile à changer.

— Je suis entièrement à vos ordres, mademoiselle.

Le lendemain, M. Seeburg monta de bonne heure chez Raoul et lui dit :

— Monsieur Raoul, je viens vous demander un service : je viens vous prier de changer l'heure de votre leçon. — Ça m'a tout l'air d'être un caprice de ma fille ; mais comme elle l'appuie de quelques raisons, je lui ai encore cédé. — Vous serait-il égal de venir après dîner? ; — Parfaitement égal, dit Raoul.

El de ce jour, il n alla plus chez M. Seeburg que le soir, c'est-à-dire qu'il passa presque toutes ses soirées seul avec Esther. Il lisait des vers ; mademoiselle See- \burg jouait du piano et chantait.

Je suis ici bien embarrassé pour continuer mon récit. — Il y a des mœurs consacrées pour les romans dont il est dangereux de s'écarter, — même au bénéfice de la vérité.

Il y a deux sortes de héros de roman acceptés : l'un est un soupirant timide, à l'exemple du maréchal Boucicaut, qui traitait un de ses officiers d'étourdi — parce que ce jeune homme avait déclaré son amour à l'objet de sa flamme — quand il n'y avait guère qu'un an qu'il lui faisait la cour, — tandis que lui n'en agissait jamais ainsi avant la fin de la troisième année. — Ce type de héros n'a d'âme, d'yeux, de sens que pour celle qu'il aime ; — il ne s'avise jamais de la moindre distraction ;

— il Iraverse pendant sept ou huit ans les éclairs des plus beaux yeux, — sans jamais se sentir ému le moins du monde.

Si vous ne voulez pas entreprendre l'odyssée d'un héros de ce genre, — il faut tout de suite adopter le second type, — Faublas ou don Juan. Votre héros alors ne peut pas avoir moins de soixante h quatre-vingts maîtresses dans le cours de deux volumes in-S". — A ce prix, on lui pardonne de mettre quelques parenthèses dans la grande pas:iion. — Une seule iniidélité le perdrait dans l'esprit des lecteurs; pour le faire absoudre, il en faut une centaine. — ï)n effet, un amant annoncé comme un amant fidèle, et qui ne l'est pas tout k fait,

— est comme un acteur tragique qui ferait rire. — Quoique le rire soit un plaisir des plus grands, — loin de lui être reconnaissant de l'avoir provoqué, on ne manquerait pas de l'en punir sévèrement.

Il y a dans les roman^ un certain nombre d'nnploiii conmic dans l'opéia-comique, oîi on connaît — les 'J'rial, — les Laruette, — les Gavaudan, — les IJugazon.

— Dans le pays des romans il faut jouer les Saint-Preux ou les Lovelaces.

Raoul — ne ressemble ni à l'un ni à l'autre de ces deux types; c'est une imagination ardente; — il aime, il adore Marguerite, — elle règne seule dans ses rêves et dans ses projets. — S'il contemple un beau spectacle,

— c'est avec elle qu'il voudrait le contempler ; — le soleil glisse ses premiers rayons à travers une épaisse feuillée, — les gouttes de rosée ornent les humbles pâquerettes d'émeraudes et de rubis, — les oiseaux chan-

tent, — un air parfumé s'exhale des feuilles et des fleurs rafraîchies. — C'est un doux et riant spectacle;

— il y manque quelque chose, c'est la présence de Marguerite.

Le soleil se couche dans des flots de pourpre, — les oiseaux se taisent, — les fleurs ferment leur corolle, — les étoiles brillent — et semblent des fleurs de feu qui s'épanouissent au ciel, — une poétique rêverie s'empare de l'âme, — Raoul — serre avec force ses mains jointes, — il dit : 0 mon Dieu ! — puis, presque en même temps, il ajoute : 0 Marguerite !

S'il s'imagine être au milieu d'héroïques dangers, s'il pense à la gloire, — s'il rêve des couronnes de lauriers et des couronnes de fleurs, — c'est pour les mettre sur le front de Marguerite.

Mai> précisément à cause de la poésie de cet amour,

— il n'est pas à l'abri d'une inlidélité; — jamais il n'a, même dans ses rêves les plus ardents, dérangé un des plis des vêtements de son idole. — Ce frémissement qu'il éprouve en touchant sa main, — cette commotion violente qu'il a sentie au cœur le jour où la tante Clémence les a fiancés, lui causent des émotions si profondes, qu'elles tiennent autant de la douleur que du plaisir. — Raoul a divisé l'amour en deux parts : — l'une se compose — de poésie, d'imagmation, de religion, — c'est le parfum d'une fleur; — l'autre, c'est tout ce qui n'est pas cela, et il ne l'applique point à Marguerite, — c'est un encens trop grossier pour sa divinité.

Mais Raoul a vingt ans, Raoul passe toutes ses

IIAOUL i73

soirées avec une belle fille dont il est aimé, — et Esther est précisément l'idéal de l'autre amour. — Toute la poésie est pour Marguerite ; — il est bien près d'aimer Esther en prose. — Une seule chose peut lui faire trouver grâce aux yeux de mes lectrices, c'est que, jusqu'à présent , il n'en sait absolument rien. — 11 n'est pas un homme peut-être qui n'ait eu une lemme pour confidente de l'amour qu'il ressentait pour une autre femme. — Eh bien , c'est une douce sensation que de sentir cette main délicate panser les blessures du cœur. — Rappelez-vous bien, — et vous verrez que l'amour est un foyer tellement ardent, qu'il brûle, ou au moins échauffe ceux qui s'en approchent sans précautions extrêmes. — L'homme amoureux embrasse à son insu bien des choses dans son amour. — Il aime davantage les fleurs, les arbres, le soleil, — il devient tout amour.

Raoul cependant ne se rend aucun compte du charme qu'il trouve auprès d'Esther ; — il ne sait même pas qu'il y trouve du charme, — jusqu'à un soir — où, descendant comme de coutume, un peu plus tôt que d'ordinaire pour lui donner sa leçon et lui dicter des vers, — il ne trouve qu'une servante qai lui dit :

— J'allais monter chez vous, monsieur Desloges ; tout le monde est au spectacle ; — mademoiselle m'a bien recommandé de vous prévenir pour que vous ne preniez pas la peine de descendre; mais il n'est pas encore tout à fait l'heure de la leçon, et j'allais monter.

— Ah ! on est au specliicle... dit Raoul stupéfait.

m RAOUL

— Oui, on a reçu des billets pendant le dîuer, et monsieur s'est décidé tout à coup.

— C'est bien.

Raoul remonte à la chambre ~- et il se sent désorkntéj comme disent les bonnes gens... Il ne sait que faire de son temps, — il est triste, découragé, il relit ses vers, il les trouve détestables ; — il veut en faire d'autres, mais est convaincu que sa pièce ne sera jamais jouée. — Il déœuvre qu'il n'a aucun talent, — qu'il a pris pour l'ardeur du génie l'ardeur des applaudissements et des succès ; — il a envie de déchirer sa tragédie ; — il va sortir; — il re.srette de n'avoir pas demandé à la servante à quel spectacle était allé M. Seeburg, — mais il n'ose pas retourner faire cette question, — cela paraîtrait singulier. — Il marche dans sa chambre, il s'assied, il se lève, — puis il se décide, il redescend et sonne; mais Cette fois personne ne vient ouvrir; la servante a profité de l'absence de ses maîtres pour sortir de son côté.

Il met son chapeau et se trouve dans la rue sans savoir de quel côté tourner ses pas. — Heureusement qu'il rencontre Calixte. — Calixte l'emmène dans un endroit où Raoul n'est jamais entré, — dans un estaminet où il passe toutes ses soirées. — On y fume, on y boit de la bière, on y joue au billard. Raoul étouffe dans cet antre, — il s'y ennuie, — et cependant il n'en sort pas. — Où irait-il? — D'ailleurs on joue la poule; — c'est un jeu à deux billes où jouent en même temps une quinzaine de joueurs. — Calixte ne joue guère que qu.Llre ou cinq fois dans une demi-heure; — dans les

RAOUL Ho

intervalles, il cause avec Raoul. — Calixte est habile et gagne.

Il est minuit lorsqu'ils sortent de l'estaminet; Mandron conduit Raoul jusqu'à sa porte ; — mais Raoul ne voit pas de lumière à la fenêtre de M. Seeburg, — il reconduit Mandron jusqu'au pont des Arts.

— Ah çà, mais où demeures-tu? lui dit-il.

— C'est tout au plus si je demeure, répond Calixte. Tu sais comment cet animal de Seebu^-g m'a mis mal avec mon père; — eh bien, cette fois le père Mandron s'est fâché tout rouge, — il a payé Seeburg ; mais il a rassemblé ses économies et il est allé vivre à la campagne avec sa chaste épouse, après m'avoir écrit une longue lettre — renfermant un billctde cinq cents francs, — une déclaration qu'il ne s'occupe plus de moi h l'avenir, et trois bonnes pages de conseils. — Au bout de peu de t^ps, je me suis aperçu qu'il ne me restait plus que les conseils. — J'ai rencontré un ancien camarade avec lequel j'ai renouvelé connaissance, et nous demeurons ensemble jusqu'à ce que je trouve un emploi... qui viendra quand il voudra. — J'ai un bonheur insolent au billard.

— Mais, dit Raoul, ce n'est pas un état ; — si on te demande ta profession, — tu ne peux pas répondre : Fort au billard.

— Pour ce qui est des états, j'en ai plusieurs ; — je suis artiste, — je suis avocat ; — mais je médite autre chose dont je te parlerai quand ce sera plus avancé... c'est magnifique... je mènerai alors une vie cousue d'or et de soie.

— Ah çà, mais nous marchons toujours... Est-ce que ce n'est pas à Paris que demeure ton ami?

— Pardon, — c'est à Paris, — c'est sur le quai Sainl- Michel. — Nous y voilà. — Mais je vais te reconduire un peu.

— Volontiers... Et ton ami, qu'est-ce qu'il fait?... quel état a-t-il?... il est peut-être for! aux domims?

— Lui ! je lui rends cinquante points de cent; — il est artiste... acteur.

— Ah ! diahle ! ... A quel théâtre ?

— Au Cirque-Olympique.

— On l'appelle?

— Ses amis rappellent Alexandre ; — mais au théâtre il n'est pas connu par son nom...

— Ah! c'est fréquent... beaucoup d'artistes distingués prennent un nom en entrant au théâtre...

— Ce n'est pas cela... sur l'affiche on ne le distinguo que collectivement, — comme — paysans et soldats, — peuple, — hommes d'armes, quelquefois même il n'est annoncé à l'enthousiasme du public que par un sens; — pour le moment, il joue le rôle d'un flot.

— Comment, d'un flot?

— Oui, la mer s'exécute au moyen d'une grande toile verte sous laquelle s'adtent des ligurants; — mon ami est une des lames de lOcéan du Cirque-Olympique; il est calme au premier acte, mais très-orageux au troisième. — Nous voici à moitié chemin, nous ne pouvons nous reconduire ainsi toute la nuit ; — je demeure quai Saint-Michel, 18, — viens me voir... Je ne vais pas chez toi — h cause i\c ce ridicule SeeLurg, qui demeure dans

la maison. — Du reste, on me trouve tous les soirs à l'estaminet où nous avons passé la soirée. — Bonsoir.

Les amis se séparèrent. — Raoul, en rentrant, vit toujours obscures les fenêtres du tailleur; — il demanda au portier s'il attendait toujours quplqunn.

— Non, il n'y avait dehors que vous et les Seeburg, et il y a plus d'une demi-heure qu'ils sont rentrés.

Le lendemain, à l'heure de la leçon, Raoul tremblait presque en sonnant à la porte de M. Seeburg; — il fut distrait en donnant la leçon à Alfred ; — il était réconcilié avec ses vers, — il les dicta à Esther; c'était la fin du deuxième acte.

Page 1