‹ BaonlChapitre 15 sur 22 · MO'SIEIR ALEXANDRE GRANDIN , ARTISTE DRAMATIQUE · texte numérisé non relu

MO'SIEIR ALEXANDRE GRANDIN , ARTISTE DRAMATIQUE

— C'est Calixte qui ouvre la porte. L'im des jeunes gens prend la parole.

~ C'est ici que demeure M. Grandin?

— Oui, monsieur, c'est moi-môme, dit Alexandre, et es messieurs sont mes témoins.

Les quatre jeunes gens se saluèrent.

— Vous savez sans doute, messieurs, de quoi il s'agit, continua le jeune homme qui avait pris la parole, — en s'adressant à Raoul et à Galixte. — Monsieur, ici présent, — s'est précipité dans la loge d'avantscène que nous occupions avec un de nos amis ; — il nous a dit force injures; notre ami, qui se trouvait le plus près de lui, l'a pris par les épaules et l'a mis dehors en le poussant du pied. — Monsieur nous a envoyé sa carte, sur le dos de laquelle nous avons lu avec quelque gaieté un cartel emprunté à quelque mimodrame du Cirque. — Après discussion, celui de nous qui a eu le plaisir de recevoir monsieur dans sa loge a pris le cartel pour lui, — il est en bas dans un fiacre. Nous venons voir maintenant quelles sont les prétentions de monsieur.

— M. Alexandre a été insulté par vous, messieurs, vous l'avez hué et vous lui avez jeté des pommes.

— Mais, mon cher monsieur, vous rêvez, nous ne l'avions jamais vu avant son invasion dans notre loge.

— Pardon, Alexandre jouait dans la pièce; c'est lui qui était l'Anglais auquel vous avez jeté des pommes.

— Ah ! c'est monsieur... eh bien, monsieur peut se flatter de nous avoir fait plaisir dans ce rôle-là, — jamais Bouffé, n\ Vernet, ni Arnal, ni Odry, — ne nous ont fait rire comme monsieur.

— M. Alexandre, qui, s'il avait joué un rôle comi-

que, serait très-heureux de cet eîfet produit, — s'en

trouve offensé parce qu'il jouait un rôle sérieux.

— Eh bien, nous avons cru que c'était un rôle comique, parole d'honneur !

— Messieurs, dit Alexandre la main dans son gilet et la tête fièrement renversée en arrière, — vous n'êtes sans doute pas venus ici pour plaisanter...

% — Mais peut-être bien, monsieur...

A ce moment on frappe à la porte, — c'est l'adversaire de M. Alexandre qui s'ennuie en bas et qui monte.

— Mais quel est l'étonnement de Raoul et de Calixte en reconnaissant... Félix Bédouin !

— Comment, c'est toi?

— Oui... mais par quel hasard es-tu ici, Raoul? — Je suis allé chez toi... ce matin... en venant ici... on m'a dit que tu étais sorti de bonne heure.

— Calixte était venu me chercher pour que je servisse avec lui de témoin à son ami; mais...

On explique à Félix quel est son adversaire et comment il l'a offensé. Ses amis prétendent qu'il ne doit aucune réparation... Mais Félix :

— Allons, monsieur, prenez votre hache. Est-ce à la hache que nous nous battons?... J'ai toujours eu envie de me battre à la hache...

On discute longuement ; — mais Calixte et surtout Raoul sont décidés à ce que le duel n'ait pas lieu. — On décide que Félix fera des excuses ainsi rédigées : — J'avoue que j'ai sifflé et hué monsieur, et que je lui ai jeté quelques pommes, — mais c'était par patriotisme,

— le supposant Anglais. — Monsieur étant Français et

partageant mes opinions, c'est à son rôle que j'ai jeté des pommes. — Pour la seconde partie de nos relations, j'ai, il est vrai, jeté monsieur hors de notre loge et je lui ai donné un coup de pied, mais c'était sans intention de l'offenser.

L'affaire terminée, Raoul s'en va avec Félix. — Quand ils sont seuls, — Raoul lui dit :

— Imprudent ! comment, tu allais te battre... pour une pareille sottise... et ton père... malheureux!... et tes sœurs !...

— J'y avais pensé, reprit sérieusement Félix, mais que veux-tu ! — un jeune homme comme moi qui ne s'est jamais battu!... Ce n'est pas son premier duel qu'on peut refuser... quel qu'il soit... Après tout, j'ai passé une mauvaise nuit. — J'étais allé chez toi ce matin pour te chercher ; tiens, voici une lettre que je t'aurais donnée pour mon père en cas... de malheur. — Mais, ajouta Félix, c'est fini, n'en parlons plus.

— Eh bien, Alexandre, dit Calixte à son ami, — nous sommes vainqueurs, — tes ennemis t'ont adressé des excuses ettu as pardonné. — Je croyais qu'ils nous inviteraient à déjeuner.

— Je n'eusse pas accepté.

— Mon bon ami, en fait de dévouement, il est de bon goût de se dévouer soi-même. — Mais je t'aurais prié, le cas échéant, d'observer que c'aurait été me compromettre dans ta superbe attitude. — Pour refuser un déjeuner qu'un ami ne peut accepter si tu refuses, il faut que tu puisses en offrir un au moins égal audit ami, sans quoi je maintiens que tu n'as pas le droit de re-

fuser. Ça me serait égal sans cette mr-uditepouîe d'hier que j'ai perdue, après avoir achtté une bille^ encore î — et contre un vcriîuile agneau, un garçon avec lequel je jouerai, quand il voudra, ma vie contre un petit écu.

— Il n'accepterait peut-être pas, dit Alexandre.

— Oui... plaisante... sais-tu que ton duel m'embarrassait et me préoccupait?

— Excellent ami ! — dit Alexandre attendri en serrant les mains de Calixte.

— Ce n'est pas ce que tu crois... c'est que nous n'avions pas d'argent pour prendre un fiacre... J'en aurais bien demandé à Desloges, — mais j'ai un flair excellent, je enge qu'il n'avait pas le sou non plus... Comment allons-nous composer le menu ûe notre déjeuner?

— Je suis en position de t'offrir à déjeuner, — j'ai un crédit expirant — chez une sorte de restaurant derrière le Cirque ; — allons-y.

Les deux amis arrivent à un cabaret où Grandin connaît tout le monde ; il donne la main au maître de la maison, — il offre à la femme du comptoir un bouquet de violettes d'un sou qu'il a acheté sur le boulevard, — il appelle les garçons par leur nom; mais, malgré le déploiement de ses plus aimables sourires, on le reçoit froidement ; — le chef de l'établissement se laisse secouer la main sans répondre à cette amicale étreinte; •— la reine du comptoir, qui est sa femme, — remercie froidement Grandin de son bouquet et le laisse sur le marbre du comptoir; — les garçons sont distraits, — servent négligemment, — oublient de

commander à la cuisine ce que demande l'amphitryon de Calixte.

— Diable! dit Alexandre, mon crédit est plus bas encore que je ne le supposais; — il est mort, il s'ai/it de l'enterrer convenabUment. — Garçon, des filets de chevreuil, du pâté de foie gras, et ûiib'^rleaiix première.

Le garçon est longtemps sans revenir, — il est allé consulter au comptoir. — Alexandre le rap{)elle.

— Garçon, piicz M. Gerdou de venir me parler.

— Mon bon monsieur Gerdou, dit Alexandre, vous joindrez à ma carte le relevé de quelques cartes que je dois ici, — n'est-ce pas?

M. Gerdou se déride. — On sert le pâté, le che^Teuil et le vin de Bordeaux de la première qualité.

— Eh bien! ingrat, dit Alexandre, regrettes-tu le déjeuner que tu aurais lâchement accepté de nos ennemis humiliés?

— Non, et je ne veux plus désormais déjeuner autrement, répond Calixte, que le vin de Bordeaux ne tarde pas à animer singulièrement.

— Il ne faut cependant pas t'y accoutumer, reprend Alexandre; une fois sortis d'ici, nous n'avons pas h espérer jamais un verre d'eau sans que nous le payions d'avance.

— Ce n'est pas sur l'ignoble moyen du porif et du crédit que je compte pour me nourrir convenablement. — J'ai un projet depuis bien longtemps... Tu connais bien ce petit monsieur qui vient au théâtre, — toujours bien mis, — couvert de chaînes d'or?

— Parbleu ! — l'amant de la petite Indiana.

— Oui.

— Eh bien!... c'est une espèce de journaliste, — il fait dans un prétendu journal — le feuilleton des petits théâtres; — il a ses entrées dans les couHsses, il est aimé d'indiana sans qu'il lui en coûte autre chose que de dire du bien d'elle dans ses articles; il est bien mis,

— il dîne où il veut — tous les jours — et est très bien...

— Je veux me faire journaliste... mais il y a une difficulté : — j'ai envoyé cent fois aux petits journaux des articles, — jamais ils n'en ont inséré un seul; — le dernier... c'est quand ton propriétaire t'a donné congé... Je l'avais arrangé... là, de la bonne façon... J'avais signé... un de vos abonnés, — pour leur inspirer un peu de respect. — Cela n'a servi à rien. — L'article n'a pas paru. — Vois-tu, — tout ça ce sont des coteries,

— c'est une conspiration pour empêcher les jeunes talents de se produire... Mais il y a tin moyen... c'est de faire un journal nous-mêmes, — un journal à nous... Ce serait déjà fait si, d'après des calculs irréprochables,

— il ne me manquait juste cent cinquante mille francs pour commencer... Je n'ai pas pensé à te demander si tu les avais; mais je suppose que tu ne les as pas.

— Je ne les ai pas. répondit froidement Alexandre.

— Garçon, ajouta-t-il, du vin de Champagne!... Mais de Moët... Je n'en veux pas d'autre.

— Nous ne pouvons donc faire ni un journal politique, ni un journal quotidien... ni un journal hebdomadaire.. . L'important est de faire un numéro ; — c'est moins cher, il ne faut que soixante francs.

— C'est beaucoup moins cher en effet. Garçon, le

café... très chaud; si je peux le boire... je le renvoie.

— La difficulté est d'avoir soixante francs.

— En effet; c'est précisément aussi difficile que d'avoir cent cinquante mille francs, — et ce n'est pas la peine d'abandonner ton premier projet pour celui-ci.

— J'ai un projet pour les soixante francs... Avec quatre abonnements de trois mois nous avons notre affaire... Mais il faut faire imprimer des quittances;

— on peut même les faire lithographier, — à la rigueur, il faudrait dix francs. — La difficulté, qui, tu le vois, s'est fort amoindrie au feu de la réflexion, — ne consiste donc plus qu'à trouver dix francs.

— Dix francs ou cent cinquante mille francs, c'est tout un.

— Les dix francs, je les aurai, — et cela demain matin. — Il faut que dès aujourd'hui tu donnes ta démission au Cirque, pour deux raisons : la première est qu'il ne convient pas qu'un homme qui va distribuer le blùme et l'éloge aux artistes les plus haut placés reste dans cette condition inférieure; — la seconde, c'est qu'on n'attend que ton arrivée aujourd'hui pour te faire mettre à la porte par les garçons du théâtre.

— Comment le sais-tu?...

— Tu comprends que tu l'as mérité hier, et que ce sera justice. — D'ailleurs, il faut nous consacrer exclusivement à notre futur journal.

Quelques jours après, le soir, Raoul lut à Esther le troisième et dernier acte de sa tragédie. Ce n'est pas pour rien qu'Almiri a paru au fond du

théâtre au moment où on menait Empsafil à la mort. — Il a donné le signal de l'attaque. — Deux esclaves commencent le troisième acte. — Les habitations sont détruites.

Uncas, mon cœur palpite encore de frayeur; Ce tuniulie, ces cris, ce fracas plein d'hoireur, La terre, de carnage et de sang toute humide, Le feu dévorant tout dans sa course rapide...

Éloigne ces pensers, ne songeons qu'au bonheur: Libre, je puis enfin te presser sur mon cœur... Affranchis pour jamais d'une longue contrainte, Réunis pour jamais, nous nous voyons sans crainte, Réunis pour toujours...

Uncasj oui, pour toujours.

Je verrai mon époux, mon Uncas, tous les jours... Je n'ose encore y croire... Ah ! que cette joutnée A changé tout le cours de notre destinée!

Les tyrans massacrés ou chaigés de liens, ^^ous délivrés des fers qui retenaient nos mains... Réunis à nos fils, réunis à nos femmes... Les habitations détruites par les flammes... Almiri, digne fils d'un père généreux, Conduisant au combat nos guerriers valeureux, Et du chef des guerriers revêtant la parure, Et des plumes de pourpre ornant sa chevelure. Tout rappelait au cœur ces longs jours de bonheur Où son père aux combais ijuiàait notre valeur.

Comme il a renver>é ceux qui tenaient son frère! Moins pruiiipl le vent du nord fait voler la poussière,

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