‹ BaonlChapitre 14 sur 22 · MAGUA · texte numérisé non relu

MAGUA

Et cependant Ion père Était un grand guerrier; ensemble, aux premiers rangs, Nous avons combattu dans des combats sanglants ; Son aspect noble et fier répandait l'épouvante. La mort suivait les coups de sa hache sanglante, Et sur la même natte on nous a vus souvent, Au retour du combat, reposer un moment. Et le chef des guerriers, vaincu par l'csciavage, De vivre parmi nous n'a pas eu le courage.

Pour moi, vingt-cinq hivers de leurs sombres haleines

Ont refroidi le sang qui bouillait dans mes veines,

Et les fers sont moins lourds alors qu'on est moins fort.

Sans crainte, sans espoir, j'attends ici la mort;

Mon tour viendra bientôt... Tous les ans le feuillage,

Jeune et vert quelque temps, nous donne un doux ombrage;

Mais quand la froide bise amène les hivers,

Il jaunit, roule au loin, vole jouet des airs...

Du courage I Empsacl.

Ah! si tu m'avais vu Traverser les forêts, leur ombrage touft'u, Et, bravant le couroux des ondes mugissantes, Franchir de nos torrents les vagues écumantes. J'étais heureux alors et j'étais libre cncor; Mon pied rasait le sol comme le vent du nord .. Aussi libre que lui, je foulais l'herbe épaisse. Je marchais au Imsard, selon que ma paresse, Ou la chasse ou l'amour guidaient mes pas errant:

Je me rappelle encore ma case et le feuillage. Les deux hauts citronniers dont le mobile ombrag Couronné de fruits d'or, s'étendait sur mon toit ; Quand, fatigué le soir, je revenais chez moi, Au-dessus des palmiers, de leur sombre feuillée, De ma case on voyait s'élever la fumée...

On entend du bruit; — les esclaves s'éloignent. Zoraïde entre avec Loyse et veut rester seule. — Elle rejette les ornements dont on veut la parer :

Oh! loin de moi toujours ornements superflus!

Et pourquoi me parer, il ne me verra plus...

Quand nous étions ensenible, alors de ma parure

J'empruntais tous les frai> à la riche nature ;

Je mettais avec soin, dans l'or de mes cheveux,

Les fleurs dont les couleurs charmaient le plus ses yeux...

Ce monologue est fort long; — il est heureusement, quoique trop tard, interrompu par Empsaël que pour- 5>uit le chef des esclaves, qui veut le frapper. — Empsaêl menace son agresseur — et voit Zoraïde. — Zoraïde renvoie le chef des esclaves, qui sort sur ce vers :

Je vais aller trouver le seigneur Fcrnandès.

Zoraïde et Empsaél restent ensemble.

Ah! je revois encore, j'entends ma Zoraïde.

Tous mes maux ont passé comme une ombre rapide.

In seul de les regards a calmé ma douleur.

Que ses traits sont changés par le poids du malheur! Ses yeux seuls ont gardé ce regard dont la flamme Pénètre doucement jusqu'au fond de mon âme. Est-ce ainsi qu'il devait reparaître à mes veux I

EMPSÀEL.

Fuyez, mes souvenirs, et laissez à mon âme

D'un bonheur passager goûter la vive flamme.

Jo suis auprès de toi! mes fers sont plus légers!

Je suis auprès de toi! Depuis cinq jours entiers,

Zoraïde, ma main n'a pas pressé la tienne,

Je n'ai pas respiré cette suave haleine.

Ta voix n'a pas sonné jusqu'au fond de mon coeur.

Oh ! que de cet instant je sens bien la douceur î

Fixe, flxesur moi ce douloureux sourire!

Oh! qu'il est pur cet air, cet air qu'elle respire!

Qu'il dispose mon àme aux rêves de bonheur !

Ces pleurs longtemps captifs, qu'ils soulagent mon cœur!

Zoraïde veut qii'Empsaël s'enfuie ; — mais Empsaël refuse de quitter les lieux qu'habite son amante adorée.

Vivrais-je loin de toi, — loin de ma tendre amie! Loin de ma Zoraïde! En toi seule est ma vie! Elle est dans tes regards, quand leur triste langueur Répand dans tout mon être une douce chaleur. Ma vie! elle est encor sur ta bouche charmante Quand j'entends les acrcnts de cct'e voix toucbanlcl

Si Empsaêl n'est pas très-sauvage, Zoraïde en revanche l'est beaucoup. Empsaël veut la presser sur son cœur, elle le repousse avec effroi, et s'écrie d'un ton de reproche :

Empsaël !

EMPSAEL.

Tu me crains?...

ZOPAIDE.

Tu n'es pas mr>n époux I Ah ! dj Dieu qui nous voit rciiouiuns le cour;our.

y.MPSAEL

L'amour est un présent d'- ce Dieu lulclaire :

il Ut' ptMii atîrer sv o regar.4 de c«.lere ;

A noire \ e il el c«>uimc aux près sont les fleurs,

Coiuoie aux fleurs du [•rinl-uips leuis suave- odeurs.

L'a'Tour anime tout, par l'aniour loul respire;

Dr- la diviiiiié l'aniuur es.1 iid sourire.

Cela dure assez longtemps et durerait encore plus si le chef des esclaves n'élait allé chercher le mfjncur Fernande!^. — Fernandes trouve sa fille dans les bras d'Empsaël. il est furieux. — Empsaël lui récite les quatie-\ingts vers d'injures que doit suliir tout tyran de tragédie, toutes fois et quantes il plaît à sa ^ictime de les lui sangler. — Feiiii.udès lui répond, — seulement pour qu'il reprenne haleine, — mais il lui avoue imprudemment que Mirrha est morte. •

EWPSAE'.

EMe est mor cî elle est inor:< !

C'U' II- n'^iY.lîc tifficusc! El celui qui l'nppur c, .

C'est loi... son assassin!... C'est toi dont les fureurs

De sa longue agonie ont causé les douleurs!

Oh ! ma mère! ma mère ! Oh ! quelle mort horrible !

Oh! qu'elle a dû souffrir dans ce moment terrible !

Je crois l'entendre... là... d'un accent presque éteint.

Invoquer ses deux Ois contre son assassin!...

Mes enfants, vengei-moi ! — Tu le seras, ma mère...

Tes accents n'ont pas fui sur la brise légère,

Ils ont résonné là jusqu'au fond de mon cœur.

Il va frapper Fcrnandès d'un poignard, lorsque Zoraïde se jette à genoux et demande la grâce de son père. — Il remet sou poignard dans son sein ; — mais on accourt, on s'^isit Empsaël. — Zoraïde demande à son père la grâce d'Empsaël. mais cette fois sa prière n'est pas écoutée. — Empsaël va périr, — d'autant que des bruits de révolte circulent dans l'habitation, il faut un exemple. — Zoraïde se jette dans les bras d'Empsaël : on les sépare; on voit passer Alniiri dans le fond du théâtre, — cl le deuxième acte est fini.

Esther trouva cela magnifique.

— Un malin, à peine s'il faisait jour, Calixte arriva chez Raoul. — Il parlait vite, était ému. . . — Tu ne sais pas... il arrive une chose singulière... — J'ai absolument besoin de toi.

— Pourquoi faire?

ISi RAOUL

— C'est Alexandre qui a un duel.

— Qui ça, Alexandre?

— Eh! mon ami... le flot du Cirque.

— Et que vcux-tu que j'y fasse?

— Il faut absolument que tu sois témoin avec moi... Raoul hésite, fait quelques objections, et finit par

consentir. Ils se mettent en route pour le quai Saint- Michel ; chemin faisant, CalLxte raconte l'événement. — On jouait hier deux pièces au Cirque. — La pièce où Alexandre joue son rôle de flot avait été sans encombre. — Dans la seconde pièce, Alexandre, qui d'ordinaire joue les Français, avait passé à l'ennemi par punition. — Mais tu ne comprends peut-être pas bien cela. — Dans tous les mimodrames du Cirque, il y a des combats dans lesquels les Français finissent toujours par être vainqueurs. — Outre que le rôle d'Anglais, de Russe ou de Prussien expose celui qui le remplit à une humiliation, il arrive souvent que les Français abusent de leur victoire et profitent du moment où l'étranger tombe ou fuit, pour lui donner quelque coup de sabre ou quelque coup de pied qui n'est pas écrit dans le drame, mais qui obtient le plus grand succès et excite les applaudissements du public. Quand un figurant a mérité quelque punition par son inexactitude ou sa tenue, il cesse d'être Français pendant deux ou trois semaines, selon la gravité du cas : il devient Russe, Prussien ou Anglais. Alexandre est Anglais depuis huit jours; — il y a au deiLxième acte de la pièce — un combat au sabre entre un Anglais et un Franc vis, c'est toujours Alexandre qui avait joué le

Français, — c'est lui qui a créé le rôle; — tu avoueras que c'est humiliant, après avoir été vainqueur tous les soirs pendant trois mois devant quinze cents personnes. Hier, surtout, — le peuple français qui meublait le paradis du Cirque était, je ne sais pourquoi, furieux contre les Anglais; — il les avait accueillis par des huées chaque fois qu'ils avaient paru sur le théâtre. — Tu conviendras que c'est vexant, — parce qu'après tout, — on est Français dans le fond. — Quand arriva le combat, ce furent des cris épouvantables et des encouragements, des battements de mains inouïs pour celui qui remplissait le rôle créé par Alexandre ; — il y avait surtout dans une avant-scène des jeunes gens qui avaient bien dîné et qui faisaient plus de bruit que tout le reste de la salle; — Alexandre était vexé; — et son adversaire, se grisant bêtement du bruit des applaudissements et des cris, — commença à ne plus le ménager et lui donna un coup de sabre sur la main. — Ma foi, Alexandre était en colère, — il riposta par un coup de sabre bien sanglé sur la jambe, — et voilà le combat qui s'engage pour tout de bon. — Du paradis et de l'avantscène on criait : — Xi. . . xi. . . xi. . . tue-le ! tape dessus ! — Le combat devait naturellement finir à la ritournelle de l'air joué par l'orchestre, — mais le chef d'orchestre, voyant qu'on continuait, fait recommencer l'air guerrier, — les xi, xi, les clameurs, les applaudissements, — la musique belliqueuse continuent d'animer les combattants; — cependant le Français recule et va être mis en fuite; — indignation du public; — de l'avant-scène même on jette des pommes à Alexandre;

— le Français se sentant inférieur — jette son sabre — et saute sur l'Anglais; — ils se saisissent, — ils s'empoignent, — les pommes pleuvent; — cependant ils arrivent près d'une coulisse où on les attire et où on les fait disparaître. — Mais nous voici au quai Saint-Michel... 18... c'est cela, — montons.

— Tu ne finis pas l'histoire... C'est donc avec le Brançais que ton ami Alexandre se bat aujourd'hui?

— Tu sauras le reste là-haut ; montons. On monte, on trouve Alexandre qui se promène avec

agitation dans sa chambre. — Il se plaît à se rappeler tous les rôles où il a été vainqueur.

— Voici mon ami R-aoul Desloges qui consent à être ton témoin avec moi.

— Monsieur, veuillez agréer l'assurance de toute ma gratitude.

M. Alexandre est un homme grand et gros, avec des cheveux noirs ruisselants de pommade. — Sa voix, son geste, ses paroles, ses vêtements, tout est rempli d'affectation.

La chambre est fort délabrée, quoique M. Alexandre, attendant les témoins de son adversaire, se soit efforcé de lui dotiner un air conforfahle.

A peine Raoul et Calixte étaient entrés qu'on entend monter bruyamment l'escalier, — et deux jeunes gens frappent à la porte sur laquelle est écrit :

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