DUE A UX ILLUSTRE BURIN
Le journal était composé ainsi qu'il suit : Un discours aux abonnés où se retrouvait à peu près ce que Man- (Iron avait récité à M. Aristide Leroux le jour du déjeuner chez Vachette.
Un article économique de M. INTandron : — u Nous voulons, — disait-il, que la France soit prospère; nos veilles, notre expérience, nos lumières seront consacrées à ce but; nous flagellerons de notre plume satirique les hommes qui ne marcheraient pas dans cette voie, etc. »
Un article de M. Alexandre. — Il y était établi, comme dans celui qu'on avait lu à l'actionnaire transluge, que Vîmpéritie et Vlncurif du directeur du Cirque- Olympique mettaient la littérature et l'art en danger de périr. — On citait, comme dans le premier article, la inoUesae des fJots^ — mais un^e modification avait été faite h cet article en ce qui regardait mademoiselle Léocadie : « Une des dernières figurantes , disait M. Alexandre, met tout en œuvre pour se faire remarquer; — des toilettes indécentes, une effronterie sans égale, ne servent qu'à mettre en évidence la nullité de cette prétendue artiste. — Nous dirons à mademoiselle Léocadie, dans son intérêt, qu'il ne suffit pas d'avoir de l'aplomb, de crier fort, de se démener sans grâce, — et de faire minauder une figure vulgaire, pour se croire une actrice. — On assure que la direction, si aveugle et si partiale, a promis un rôle à cette demoiselle, qui ne manque pas de protecteurs. »
Un article Mod^s, où on disait que la Fashion ne se faisait plus coiffer, raser et cirer, que chez les trois
industriels qui avaient fourni les fonds de ce numéro.
— Il n'y avait plus que les laquais qui se faisaient habiller par M. Seeburg (qui avait refusé de continuer à habiller Calixte).
On avait annoncé d'office — les quelques bonbons infâmes qui, en faisant pour trente sous d'annonces pour se vendre trente-deux sous, font encore un bénéfice exagéré, — et ne reculent devant aucuns frais de ce genre ; — en leur faisant une annonce qu'ils ne payaient pas, on espérait bien leur en faire payer plusieurs qu'on ne leur ferait pas. Mandron et Alexandre portèrent sur le soir un exemplaire du Scorpion à chacune des personnes qui y étaient désignées, — puis à chaque théâtre, en demandant les entrées pour M. Calixte Mandron,
— et pour le rédacteur spécial, M. Alexandre, homme de lettres.
Plus, à tous les acteurs et à toutes les actrices dont on put s'avoir l'adresse. Le lendemain, on alla savoir les réponses ; on prit pour cela un portier pour le moment sans place, qui était chargé de présenter des quittances d'abonnement aux acteurs et aux actrices auxquels on avait porté le journal; — beaucoup payèrent l'abonnement. — On ne saurait croire combien d'industries honteuses vivent aux dépens de la vanité si chatouilleuse de ces pauvres diables, — qui s'imposent parfois les plus dures privations pour payer jusqu'à quatre et cinq abonnements du même journal à telle feuille qui fait ce trafic.
Trois ou quatre directeurs de théâtre accordèrent les entrées, quelques autres alléguèrent l'usage établi
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de ne donner les entrées à un journal qu'après qu'il s'est montré viable et a paru au moins pendant un trimestre.
Le portier revint chargé d'argent; — on l'embrassa,
— on dîna avec lui chez Rouget, dans un souterrain célèbre auprès du Palais-Royal ; — on se tutoya au café,
— et le portier fut promu à la dignité de rédacteur et ami jusqu'à la mort, pendant que Mandron faisait brûler le punch; il fut convenu néanmoins qu'il continuerait à cirer les bottes et à faire les recouvrements. Le Pactole continua à traverser la chambre de M. Alexandre, sur la porte de laquelle on fit écrire : Cabinet de rédaction^ et une seconde chambre sur le môme carré, que la rédaction du Scorpion avait maintenant le moyen de joindre au logis primitif, reçut l'inscription de Bureau de Caisse.
M. Francis, le portier en disponibilité, occupait un cabinet mansardé. — Nous les laisserons momentanément se livrer à cette vie somptueuse.
Le « monsieur » qui avait demandé Raoul si mal à propos chez M. Seeburg n'était autre que Félix Hédouin. — 11 avait reçu une lettre de son père déjà depuis quatre jours. — Chaque matin, il s'était mis en route pour venir faire à Raoul la proposition d'aller
rejoindre son père, sa tante et sa sœur, dans un petit port de mer où ils prenaient des bains.
— Écoute, dit-il à Desloges, ce que je te demande est absurde, — et cela par ma négligence; tandis que si j'étais venu il y a trois jours, comme je voulais le faire, c'aurait été une partie charmante. — Veux-tu Tenir à Yport avec moi et partir demain matin ?
— Ce soir, si tu veux, répondit Raoul.
— Tu es un homme unique ! Alors tu ne seras pas effrayé de partir à six heures du malin ?
— J'irai te prendre et le réveiller. Gomment partonsnous?
— Par une voiture qui va à Fécamp ; — de Fécarap à Yport, nous irons à pied. — La voiture part à sept heures du matin.
Resté seul, Raoul commença à voir des difficultés :
— il fallait renoncer à ses leçons pendant dix jours au moins; on le congédii^rait, el, au retour, il aurait perdu ses moyens d'existence. — Mais je dois lui rendre la justice de dire qu'il ne considéra pas cela comme un obstacle. — Il lui semblait que lorsqu'il aurait vu Marguerite, quand il aurait passé auprès d'elle une semaine, — il puiserait dans ses regards une telle force,
— qu'il ferait tout ce qu'il voudrait au retour. — Ce qui rinquiélait, c'est qu'il n'avait d'argent ni pour faire la route, ni pour séjourner, ni pour revenir. Il savait bien certainement qu'il partirait, qu'il arriverait, qu'il aurait l'argent nécessaire. — Il y a des choses que l'on veut tellement, qu'on sait qu'elles se feront; — mais il ne savait pas du tout comment il aurait cet argent. — 11
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avisa d'éventrer franchement sa poule aux œufs d'or.
— II écrivit le soir même à ses divers écoliers qu'obligé de s'absenter peut-être pour quelque temps, il ne pourrait avoir le plaisir de leur continuer ses soins,
— et qu'il les priait de lui envoyer par son commissionnaire le prix des leçons données. — Il était rouiic de confusion en écrivant ce paragraphe, — mais il s'agis-ait de voir Marguerite. Il envoya le portier de la maison porter ces diverses lettres. — Quî^nd le portier revint, Raoul avait le cœur serré. — En effet, les réponses n'étaient pas Irès-favorablcs. L'un était en soirée, — un autre était couché, — un troisième répondit qu'il recevait et payait à la fin du mois, et que M. Raoul pourrait ïnive toucher à l'époque indiquée; — un autre répondit que M. Raoul ne finissant pas son mois, il ne lui était rien dû ; — un seul envoyait quinze francs ! et Raoul, en une heure, avait perdu tou^ les écoliers qu'il avait tu tant de peine à trouver depuis un an.
Raoul paya généreusement le portier, et se trouva à la (été de dix francs. — Il alla chez un brocanteur et lut oflrit de lui vendre ses meubles et ses livres; — le brocanteur répondit qu'il ne pourrait venir voir les objets que le lendemain à sept heures. — Raoul alla chez un autre qui promit de venir à cinq heures ; — à quatre heures et demie, Raoul alla le réveiller. — Le marchand le vit si empressé qu'il lui donna le quart de la valeur des livres et des meubles; il lui aurait donné le demi-quart, que Raoul aurait aussi bien conclu le marché. — Mais une autre difficulté se présenta : le
marchand demanda s'il ne trouverait aucun empêchement à enlever ses meubles. — 11 fallut avoir recours au porlier, qui ne consentit à les laisser emporter que si M. Desloges déposait entre ses mains — le terme courant et celui qui Vfîiait après; — c'est ce qui obligea Deslosges à faire un nouveau marché et à vendre en surplus son bois de lit et un de ses deux matelas. — Quand Talfaire fut conclue, il avait trois cents francs ! il était riche î il alla réveiller Félix, et ils montèrent tous deux en voiture.
Le lendemain matin ils ai'rivèrent à Fécamp. — Raoul voulait se mettre en chemin pour Yport sans attendre un instant, — mais Félix voulut déjeuner. — Raoul ne pouvait rester assis, — il se levait, il marchait. Enfin on se mit en route par un chemin qui longe la mer.
Marguerite était seule au bord de la mer avec la tante Clémence sur la petite jetée d'Yport. — Les pêcheurs appareillaient pour la pêche du maquereau. — Hommes, femmes, entants, tout le monde s'occupait des barques.
— Félix et Raoul peuvent arriver aujourd'hui, si toutefois Raoul vient, dit la tante Clémence.
— Je sais qu'il viendra, répondit Marguerite.
— As-tu des nouvelles ? Félix a-t-il écrit?
— Non, mais je sais qu'il viendra et qu'il arrivera juste à l'heure où il est possible d'arriver. Que je serai heureuse de contempler avec lui ce grand spectacle ! d'écouter avec lui ces voix imposantes ! — Depuis que nous sommes ici, je ferme mon cœur et mes sens à toutes les impressions, — il y a une fouie de choses
que je ne peux sentir qu'avec lui. — Cette pensée a sur moi une puissance incroyable, — je dirais presque que je n'ai pas encore vu la mer, du moins je ne la vois qu'avec les yeux, j'arrête par quelque agitation, par quelque autre pensée les rêveries que l'océan m'inspire. C'est pour cela qu'en ce moment je suis tournée du côté des barques et que j'écoute les paroles confuses des pêcheurs. — J'écouterai le vent et la mer, — je regarderai l'horizon avec lui quand il sera là. — Tiens, ma tante, dit-elle en montrant deux hommes qui descendaient la grande rue, — le voilà ! — Eh bien ! mets la main sur mon cœur, il ne bat pas plus que tout à l'heure, ou plutôt depuis ce matin il bat aussi fort qu'à présent, — tant j'étais sûre de lui, — tant je le sentais approcher de moi.
En eOet, Félix et Raoul — arrivèrent sur la jetée. — Tous deux embrassèrent la tante Clémence. — Félix embrassa sa sœur; — les deux amants avaient échangé un regard dont tous deux avaient frissonné. — La bonne tante Clémence fit mille questions à Félix pour leur laisser le temps au moins de ne pas parler, puisqu'ils ne pouvaient causer librement ensemble.
On alla rejoindre M. Hédouin à l'auberge du père Huet. — La tante prit alors le bras de Raoul. — L'accueil de M. Hédouin fut plein de cordialité.
Je n'essayerai pas de vous raconter la semaine qui se passa à Yport. On ne manque jamais d'expressions pour peindre la douleur, l'absence, la séparation, — mais la poésie ne sait peindre le bonheur qu'alors qu'il est perdu ou passé. — Chaque matin Marguerite,
Raoul et la tante Clémence, levés avant tout le monde, s'allaient promener au bord de la mer jusqu'au déjeuner, où ils se réunissaient à Félix et à son père. — Jamais Raoul n'avait été autant de la famille. — Le soir, après le souper, — ils dormaient sous le même toit. — Le matin, au réveil, — Raoul avait toujours peur d'être le jouet d'un songe quand il pensait que Marguerite était là, près de lui, séparée seulement par quelques cloisons, — qu'il allait la voir dans quelques instants.
Un jour, au diner, Félix raconta que Raoul avait, en nageant, été rejoindre une barque à une grande distance. M. Hédouin et la tante Clémence blâmèrent fort l'imprudence de Raoul. — Marguerite dit seulement :
— Puisque M. Raoul le fait, c'est qu'il n'y a pas de danger.
Et son regard calme et modeste acheva sa pensée pour Raoul et pour la tante Clémence. — Elle était sûre que Raoul ne voulait pas mourir, — qu'il n'était pas assez sot pour mettre sa vie enjeu contre un petit triomphe de vanité.
Raoul, pendant ce temps, songeait quelquefois à Esther; — je n'ose pas dire qu'il avait des remords, — c'est cependant le titre dont il ennoblissait pour luimême les craintes et les embarras que lui donnait s position. — Je n'ose même pas affirmer qu'il ne pens.i pas quelquefois que l'amour que lui inspirait Marguerite était si différent de l'enivrement qu'il ressentait auprès d'Esther, — que c'étaient deux sentiments qui ne se faisaient point de tort l'un à l'autre. — L'cncen>
qu'il brûlait aux pieds d'Eslher, pour parler convena- Llcment, lui paraissait si grossier, que Marguerite ne l'aurait pas accepté. — Il y avait dans Marguerite tant de candeur, tant de majestueuse virginité, que l'imagination ne dérangeait jamais un pli d^-s vêtements de l'idole; ceux d'p]slher, au contraire, semblaient n'être arrangés que pour irriter la pensée. Ilaoul croyait avoir donné une plus grande preuve d'amour à Marguerite en quittant, rien que pour la voir quelques jours, une iille cbarmantc et amoureuse à laquelle il n'avait même pas dit adieu, que s'il était resté froid et insensible à la beauté de mademoiselle Seeburg. — En un mot, il aurait trouvé fort déraisonnable que Marguerite iklui pardonnât pas cette erreur; — mais en même temps il se fût battu jusqu'à la mort avec cehii qu'il aurait su en roule pour venir raconter à Marguerite celle dislraction innocente. Ce qui prouve que tous les raisonnements dudit Raoul, pour se juslilier h ses propres yeux, ne valent absolument rien et sont des sopbismes de casuistc. — Je tiens à constater le mépris que je fais d'une pareille argumentation.
Raoul eût resté toute sa vie à Yport avec Marguerite, — se contentant de la voir, '• — ou de la sentir s'appuyer doucement sur son bras. Mademoiselle Seeburg aurait été dans la même maison, il n'aurait pas quitté Marguerite un moment pour aller la voir, il n'aurait pas payé d'un doux regard de Marguerite un jour d'ivresse à passer auprès d'Ksther. Mais quand Marguerite ne serait plus là, il ne voyait pas grand mal à prendre quelques instants sur ceux qu'il ne pouvait employer
qu'à gémir de l'absence de mademoiselle Hédouin, et à chercher quelques consolations auprès de la fille du tailleur. — Cependant il avait un fonds d'honnêteté, — sans quoi je me serais bien gardé de raconter son histoire. — 11 ne voulut pas tromper mademoiselle Seeburg. Il lui écrivit d'Yport une lettre dans laquelle il lui avouait son saint amour pour Marguerite, Il s'excusait de ne pas lui en avoir parlé plus tôt, — 1° sur ce qu'il n'avait pas la présomption de penser que mademoiselle Seeburg s'occupât de lui, — 2° sur les charmes de ladite demoiselle, qui ne lui avait pas laissé le libre exercice de sa raison.
Je ne sais si Marguerite eût été parfaitement contente de cette lettre. Raoul voulait bien avertir mademoiselle Seeburg, mais il espérait qu'elle ne ferait pas usage de l'avis. Aussi ne disait-il pas à Esther qu'il préférait un cheveu de Marguerite à toute sa personne à elle, — qu'entendre seulement la voix de Marguerite était pour lui un bonheur plus grand que celui qu'il avait jamais senti auprès d'Esther. Il ne parlait que de foi jurée, — de promesses saintes, — d'une jeune fille chaste et d'une honnête famille qu'on ne pouvait trahir sans infamie; — il lui laissait croire, sans cependant le dire tout à fait, qu'il se sacrifiait à la religion du serment ; que, sans ses serments, il aurait été bien plus heureux de lui consacrer ses jours. — Il parlait bien de la candeur, de l'innocence de Marguerite, — mais nullement de sa charmante beauté ; tandis qu'il se laissait emporter par le plus vif enthousiasme pour celle de sa rivale. En un mot, cette lettre, commencée avec
rintenlion honnCte de ne pas tromper Esther, n'avait pour résultat que de continuer à la tromper, — sans remords. — C'était une vertu qui espérait bien trouver sa récompense dans le vice. Il terminait en disant qu'il attendait d'Esther quelques paroles généreuses, quelques mots de pardon, sans lesquels il n'oserait jamais se représenter devant elle.
Esther reçut la lettre et resta d'abord écrasée du coup, — quoique, depuis le départ si extraordinaire de Raoul, — elle eût imaginé les choses les plus horribles pour l'expliquer. Mais bientôt, h force de relire la lettre, elle en conclut : — que Raoul l'aimait et la préférait h Marguerite ; que Marguerite n'avait pour elle que le devoir, des promesses sacrées et toutes sortes de belles choses qui ne résisteraient pas lonijtemps à la supériorité de ses charmes. De plus, quoiqu'elle eût l'imagination très-vive, Esther avait conservé une pureté (le cœur dont les femmes ne se débarrassent pas facilement, môme quand elles s'en trouvent importunées; elle appartenait à Raoul, elle ne pouvait être qu'à lui; elle devait être à lui, être sa femme. Elle pensa qu'elle pouvait employer un peu de ruse pour y parvenir, et que les moyens qu'elle emploierait étaient justifiés d'avance parles droits qu'elle avait acquis, par la nécessité de sa position.
Elle répondit donc à Raoul une lettre dans laquelle, après avoir parlé de sa douleur, après avoir reproché doucement à Raoul d'avoir abusé d'un sentiment qu'il ne pouvait partager, — elle finissait par se montrer victime résignée. — Désormais, Raoul serait son ami, son
frère. Elle devait, pour elle, renoncer désormais rai
bonheur, mais elle serait heureuse de celui de Raoul.
— Revenez, mon ami, disait-elle, revenez auprès de moi, — nous parlerons ensemble de l'heureuse, de la charmante Marguerite ; — nous l'aimerons ensemble, et, de tous les vœux qui seront faits pour votre bonheur, les miens ne seront pas les moins ardents.
Raoul se crut sauvé. — Esther lui pardonnerait, — elle serait son amie, — sa sœur, et s'il leur arrivait parfois, par malheur, d'entendre l'amour fraternel à la manière des Guèbres, (ce dont l'idée le faisait frissonner), ce serait une simple amitié qui ne ferait pas le moindre tort à Marguerite.
Un matin, il ne trouva levée que la tante Clémence, qui lui dit :
— Donnez-moi le bras, nous irons nous promener seulement nous deux. Nous avons à causer. Écoutezmoi, Raoul, dit-elle : sous certains rapports vous jouez parfaitement votre rôle d'amoureux, — vous regardez Marguerite avec une admiration convenable ; — quand elle parle, on voit à la manière dont vous écoutez qu'il vous semble entendre une musique céleste; — je pense que vous avez fait à son intention deux ou trois mille vers, comme vous le deviez; — vous êtes à la fois ardent et respectueux, vous frémissez quand son bras s'appuie sur le vôtre et cependant vous n'osez presser son bras. — Si, en regardant un livre ensemble, ses cheveux touchent les vôtres, vous pâlissez, comme si vous alliez mourir. — Tout cela est fort bien : — vous êtes amoureux de Marguerite; mais cela ne sufût pas.
— L'aimcz-vous? — Ne vous récriez pas!... ce que je vous dis là va devenir plus clair : il n'y a rien de si facile que les grands dévouements pour les imaginations poétiques; — mais les petites abnégations de tous les jours, voilà ce qu'il faut en ménage. — Que vous vous battiez comme un lion, que vous vous jetiez dans le feu ou dans l'eau pour sauver Marguerite, je n'en doute pas un instant; mais on se noie rarement, on n'est brûlé que de temps en temps, — tandis qu'on mange tous les jours et qu'on use chaque jour sa robe et ses gants. — Je ne vous demande pas si vous êtes prêt à mourir pour elle, je le sais ; — mais je vous demande si vous êtes capable de travailler pour la faire vivre; — si vous offririez votre sang? — je le sais aussi, et je n'en doute pas;
— mais lui donnerez-vous du pain — et des cba- ])eaux?
Ces grands et héroïques dévouements, sous prétexte desquels tant de gens se dispensent de la bonté quotidienne et du pain de tous les jours, — me rappellent un homme que je connais, — qui offre toujours de changer un billet de banque ou au moins un louis d'or, chaque fois qu'il a à payer le sou de passage d'un pont ou un cigare, de sorte que les amis qui l'accompagnent s'empressent de payer pour lui; et il garde son louis d'or ou son billet de banque, — qui peuvent iHre faux tous les deux si bon lui semble. Arrivons au but, — dussiez-vous me classer dans les tantes radoteuses et insupportables : que faites-vous? oîi en êtesvous? — que gagnez-vous d'argent? — Voici le gros mot lâché.
Ici, — Raoul confia à la tante qu'il avait fait une tragédie, — avec toutes les précautions hypocrites d'usage en pareil cas. Sans prétendre au premier rang, il aspirait à une place plus estimable dans la république des lettres; — il cita bon nombre de littérateurs du second ordre qui avaient gagné beaucoup d'argent avec des pièces de théâtre, — puis, s'animant par degrés, il dit qu'il se sentait poëte, — qu'il n'était bon qu'à faire des vers, et qu'il ne ferait jamais autre chose; — mais son enthousiasme fut bientôt glacé par l'air de naïf et de triste étonnement que peignait le visage dé la tante Clémence.
— Mon ami, dit-elle du ton de douce condescendance dont on parle à un malade, c'est une belle existence que celle d'un poëte, — mais c'est une existence. qu'il n'a le droit de faire partager à personne. Ses veilles, ses privations, ses anxiétés, tout cela se répare par un succès, — peut-être même sans unsuccès, par la volupté du travail ; — mais il faut faire comme Pétrarque, qui, pouvant épouser Laure, préféra rester son amant malheureux.
— Mais, chère tante, dit Raoul, lisez ma tragédie.
— Mon cher Raoul, — voici le moment de montrer à Marguerite un de ces dévouements... en prose, les seuls qui soient réellement grands et difficiles : — consacrez vos talents et votre intelligence à des occupations vulgaires, — ne confiez pas les besoins de ma Marguerite aux hasards de l'inspiration poétique, — ne vous préparez pas l'horrible douleur de faire de la poésie le plus vil métier, — en travaillant seulement
pour l'argent, — demandez-lui seulement les enivrantes jouissances du travail, — et la gloire, — si vous la croyez utile à votre bonheur. — Vous le ferez, vous suivrez mes conseils si vous n'êtes qu'un de ces mille poètes,
— que l'amour, l'absence, la jalousie ou l'indignation ont fiiits poètes par hasard. — Mais, si vous êtes un vrai poëte, si votre génie vous entraîne malgré vous, nous sommes tous trois bien malheureux ! — Mon frère ne vous donnera sa fille que si vous avez « iin état» au défaut de fortune, et il n'acceptera jamais la poésie comme un état.
A ce moment, M. Hédouin, Marguerite et Félix venaient rejoindre la tante Clémence et Raoul. Raoul ne répondit rien à la tante, mais il se rappela, à l'avantage d'Esther, qu'elle avait trouvé ses vers — charmants,
— et qu'elle l'avait encouragé dans ses travaux. — Pour la première fois, il pensa à Esther en présence de Marguerite.
On fit une promenade en canot. — Raoul, comme s'il eût parlé en général, — comme la conversation roulait sur les accidents de la mer, parla avec enthousiasme du bonheur d'exposer sa vie pour sauver celle d'une femme aimée. — La tante Clémence répondit :
— Pour moi, j'admire davantage le dévouement de l'homme qui conduit notre bateau et qui tous les jours fait un métier fatigant, — par le soleil ardent ou par la froide pluie, — pour nourrir sa femme et ses petits.
— Raoul ! Raoul ! dit-elle à demi-voix, — vous demandez
la monnaie de cir.q cent francs à un pauvre qui vous demande un sou.
Raoul évita de se Irouver seul avec la tante Clémence.
— Il se disait à lui-même :
— J'ai fait une sottise. — On ne croit pas que les gens que Ton voit tous les jours aient du talent; — il faut que ce talent soit consacré au dehors pour qu'il soit accepté et reconnu dans la famille. — Les parents et les amis d'un poëte sont les derniers à l'applaudir.
— Quand ma tragédie sera jouée, — quand j'aurai été applaudi, quand j'aurai le front ceint du laurier poétique, — seulement alors je reviendrai dire : Je suis poëte! Les poètes sont comme les belles. — Il ne faut pas qu'on voie leurs efforts pour se jucher sur le dos de Pégase, — de même qu'on n'est pas amoureux d'une femme qu'on a vue apprendre à marcher et à danser, — ou dont on a subi les rudes apprentissages sur le piano.
C'est la veille du départ de Félix et de Raoul; — on fait les adieux le soir, parce que les deux jeunes gens, qui doivent retourner à Fécamp prendre la voiture, quitteront Yport à la naissance du jour. — Raoul est mécontent, — il pense que sa position va être plus que difficile en rentrant à Paris; il n'a plus de meubles, plus d'argent, plus de leçons. — Il a tout sacrifié pour voir Marguerite pendant quelques jours, et ce sacrifice est ignoré. Et d'ailleurs il serait méprisé par la tante Clémence. — Il a passé tant de nuits à faire sa tragédie, pour être riche et glorieux, — afin d'être digne de Marguerite, et la tante Clémence n'a même pas daigné la lire I
Mais comme tout fui oublié, lorsque le matin, au moment de quitter l'auberge du père Huet — sans voir Marguerite, — lorsque, le cœur serré, il prolongeait les quelques instants qui précèdent le départ sous mille prétextes luliles, — il vit sortir de leurs cbambres Marguerite et sa tante, qui s'étaient levées — pour les accompagner jusqu'au haut de la côte, et voir avec eux le soleil se lever sur la mer. La tante s'empara encore du bras de Félix. — Raoul offrit le sien à Marguerile.
Raoul prit tout à fait au sérieux le dévouement d'Esther. — Aussi, quand il la revit, il lui baisa les mains avec une tendresse infinie, — et l'accabla de remercîments et de témoignages d'admiration. — Esther se fît raconter jusque dans ses moindres détails tout le roman de mademoiselle Hédouin; — elle voulut lire les lettres de la tante Clémence; elle dit avec effusion qu'elle aimait passionnément Marguerite, — et que tout son bonheur serait de la voir heureuse avec Raoul.
Celui-ci cependant n'était pas trop content de la tante et de la manière dont elle avait reçu la confidence de sa tragédie; il préférait de beaucoup les éloges et l'en-
thousiasme d'Esther, qui ne trouvait rien d'aussi beau que sa poésie, et flattait à la fois et son orgueil et sa haine contre toute occupation régulière. Aussi, quand la tante Clémence revint à Paris avec son frère et sa nièce, il lui montra beaucoup moins de confiance et d'abandon. Il voyait fort rarement Marguerite, mais son sort ne lui causait pas d'impatience. — Il arrivait parfois que les deux amis, Esther et Raoul, — à force de parler d'amour, de se presser les mains, redevenaient pour quelques instants amants presque sans le faire exprès.
Calixte venait de temps à autre voir son ancien camarade. L'étrange publication qu'il avait à peu près fondce continuait sa carrière. — Quand vint le mois de janvier, on fît de nouvelles têtes de lettres sur lesquelles on mit en caractères convenablement visibles : — Le Scorpioj}, deuxième année. Ces têtes de lettres servaient à écrire aux directeurs de théâtres, auxquels on extorquait des billets que l'on revendait au quart de leur valeur; à demander des abonnements aux acteurs débutants et aux actrices nouvelles; à offrir l'appui du Scorpion aux entrepreneurs des industries honteuses qui se faisaient jour à la quatrième page des journaux. Le Scorpion néanmoins — continuait à ne pas paraître avec une parfaite régularité. Les foudres d'un dieu aussi obstinément invisible commencèrent bientôt à ne plus effrayer beaucoup de gens. Quelques directeurs de théâtre prirent le parti de faire répondre à toutes les demandes de billets qu'ils étaient à la campagne. Quelques acteurs négligèrent de renouveler leur abonnement. La mau-
vaisc fortune vint mettre la discorde entre les fondateurs de la feuille. Chacun accusa l'autre d'avoir fatigué les directeurs de théâtres par des demandes trop multipliées, et diminué le respect que les acteurs portaient au Scorpion par un défaut de tenue et une trop grande familiarité, et surtout par des traits d'indélicatesse envers la société. — En effet, Alexandre avait quelquefois reçu et bu le prix d'un abonnement, — dont Calixte, auquel il n'avait pas fait part de l'aubaine, faisait réclamer le montant à la même personne. Enfin, un jour, après une altercation plus vive que de coutume, — Calixte annonça qu'il refuserait désormais le secours de sa plume au Scorpion. M. Alexandre demeura seul propriétaire. Pour Calixte, il trouva moyen de faire mettre dans un journal honorable auquel il manquait deux lignes ce jour-là : «M. le comte Mandron, homme de lettres, nous prie d'annoncer qu'il ne fait plus partie de la rédaction du journal le Scorpion. » Ce journal devint pour lui un précieux diplôme. — Il en avait toujours au moins un exemplaire dans sa poche, et savait le perdre ou le laisser tomber au besoin. La lecture de celle note relevait singulièrement Calixte dans l'opinion de beaucoup de gens, — car il en ressortait : 1" que Calixte était homme de lettres reconnu ; — 2° qu'il avait a/^a7K/on«e un journal, c'est-à-dire que c'était un écrivain indépendant et d'une telle importance, que ses moindres démarches étaient consignées dans les journaux pour répondre à l'intérêt que lui portaient les contemporains, — et pour fournir des matériaux à l'histoire.
Pour François, lancien portier, depuis qu'il avait élu élevé à la dignité de rédacteur du Scorpion et d'ami par Calixte et par M. Alexandre, il avait dédaigné tout emploi manuel. Il demeurait tantôt avec ?>I. Alexandre, tantôt avec Calixte, abandonnant le premier lorsqu'on refusait trop obstinément les abonnements et les billets de tbéâtre au Scorpion : — venant alors trouver Calixte pour voir s'il était plus beureux, — et, dans ce cas, passant quelque temps avec lui, le tutoyant, faisant ses commissions et nettoyant ses bottes et ses babits, à titre d'ami obligeant. Mais si la mauvaise fortune revenait s'installer chez Mandron, il retournait à M. Alexandre, — avec lequel il disait tout le mal possible de Calixte, comme avec celui-ci il avait vilipendé l'ancien flot démissiojinaire du Cirque-Olympique. Chacun cependant, malgré ses infidélités périodiques, le voyait revenir avec satisfaction et le recevait de son mieux. En effet, François était un homme précieux pour trouver un directeur de théâtre, pour forcer la consigne chez un artiste, — en un mot, pour se rendre tellement insupportable, pour convaincre si bien les gens qu'ils n'avaient aucun autre moyen de se débarrasser de lui, qu'on finissait le plus souvent par lui donner, ou le prix de l'abonnement au Scorpion, ou le billet de première galerie qu'il demandait pour M. Alexandre. Pour le service de M. Calixte, Il allait chez les libraires demander deux exemplairfs d'un ouvrage qui venait de paraître, — M. Calixte se proposant d'en rendre compte dans un journal répandu. A ce sujet, ledit Calixte, si on s'étonnait de ne point voir d'articles signés de son
nom, .ivalt imaginé imc réponse viclorieiisc. — Il ne signait point ses articles de son nom de Calixte Mandron, h. cause de sa famille, qui ne voyait pas sans chagrin qu'il s'adonnât à la littérature; mais il se déguisait sous divers pseudonymes ou lettres initiales. — En conséquence, il s'attribuait tous les articles non signés qui lui paraissaient bons, et les articles que feu Bequet signait R. au Journal des Débats^ — ceux que Rolle signait X. au National, — ceux que Merle signe J. M. T. h la Quotidienne. Enfin, tous ceux dont l'auteur était désigné par une étoile, deux étoiles, ou trois étoiles, lui revenaient de droit.
Mais il arrivait parfois que l'article promis en échange des deux exemplaires que l'on revendait le soir même sans les avoir lus, et qui fournissaient à dîner î\ Calixte et à François, n'était nullement conforme aux promesses faites par ledit François au nom dudit Calixte. L'ouvrage que l'on devait porter aux nues — était fort maltraité par les véritables maîtres des initiales. — Ces accidents, qui n'étaient pas rares, diminuaient singulièrement la clientèle de ces messieurs.
Pour mademoiselle Léocadie, elle avait fort engraissé et s'était fait épouser par M. Aristide Leroux, — le quasi-actionnaire, — et l'abonné malgré lui du Scorpion.
Nous avons voulu vous dire la situation de ces personnages avant de cesser pour quelque temps de nous occuper d'eux.
La situation de Raoul devint fort embarrassante. — Le père Seeburg eut quelques soupçons de ce qui se passait entre sa fille et le jeune Desloges, ou en fut
charitablement averti, — et il pria Raoul de discontinuer SCS leçons ou de se présenter comme candidat à la main d'Esthcr. Raoul, engagé avec Marguerite, refusa net. 11 y eut à ce sujet entre eux quelques mots échangés qui ne manquaient pas d'une certaine aigreur. Aussi, le lendemain de l'explication, M. Seeburg fit réclamer par un huissier le montant de la lettre de change souscrite à son profit. — Raoul répondit qu'il en avait payé une bonne partie par ses leçons, mais il n'en fut pas moins cité à comparaître, à quelques jours de là, devant le tribunal a pour s'entendre condamnera payer ladite lettre de change par toutes les voies de droit et même par corps. » Cette menace de la prison « au nom du roi, de la loi et de la justice » faillit lui faire perdre la tête. Il regarda en avant et ne vit qu'un chemin sans but. Jamais, certes, il ne pourrait se faire cette position honorable qu'exigeait avec tant de raison M. Hédouin pour lui donner sa fille. Ses affaires étaient en bien plus mauvais état qu'à l'époque où il était parti si résolument à la conquête du monde entier, — où rien ne lui semblait impossible si Marguerite devait en être le prix. Il évitait la tante Clémence ou lui faisait des mensonges, car elle voulait savoir dans ses moindres détails ses progrès et ses efforts. — Deux copies de sa tragédie étaient, il est vrai. Tune entre les mains du directeur du Théâtre- Français, — l'autre chez M. de Pongerville, l'académicien. Le directeur du Théâtre-Français n'avait pas répondu à l'envoi de la pièce, et M. de Pongerville avait répondu qu'elle était fort belle, comme il eût dit de toute autre.
Raoul, découragé, écrivit à Marguerite : « Décidément, le sort se déclare contre moi, disait-il; le courant m'entraîne, et, malgré mes efforts, je suis moins avancé aujourd'hui que le premier jour. Je refuse, Marguerite, de vous faire passer votre jeunesse dans la tristesse et dans l'attente; ce ne serait pas un bonheur pour moi que de vous enchaîner h ma triste destinée; — je vous rends vos promesses, — soyez libre, — soyez l'heureuse épouse d'un autre, acceptez tout le bonheur que la vie promet à votre beauté. Ma résolution est inébranlable. Adieu! »
Certes, Raoul souffrit beaucoup en écrivant cette lettre, et il eut besoin deux ou trois fois d'essuyer de grosses larmes qui venaient lui troubler la vue; mais, cependant, il était moins effrayé de ce beau et gros sacrifice, fait une fois pour toutes, — que des efforts de tous les instants qu'il lui eut fallu pour le rapprocher de Marguerite par le travail et la pertinacité. S'il ne se fût agi que de combattre en champ clos un rival redoutable pour obtenir la main de mademoiselle Hédouin, Raoul se fût présenté fièrement au combat; — mais d'autres ennemis lui faisaient peur : c'était le travail quotidien, c'était l'insuffisance d'une éducation toute littéraire, qui ne le rendait propre à rien qu'à faire des tragédies ; — d'ailleurs, il faut le dire, une pensée sans noblesse se glissait dans son cœur à son insu : Esther était aussi belle que Marguerite, — et, s'il l'épousait, il se trouvait tout à la fois débarrassé des inquiétudes que lui causaient les poursuites du père Seeburg, et dans une
position d'aisance qu'il ne croyait pas pouvoir atteindre par le travail de toute sa vie. — De plus, l'amour d'Es- Iher était humble et soumis; elle reconnaissait à Raoul une grande supériorité sur elle; — Marguerite, au contraire, avait à son insu l'air de le protéger ; la tante Clémence lui avait fait pressentir qu'elle trouverait mauvais les vers pour lesquels Esther avait une si grande admiration. — Il fallait parvenir à Marguerite. — Il élevait au contraire Esther jusqu'à lui. — Il colorait à ses propres yeux ces calculs peu poétiques d'une apparence d'abnégation; — il n'était pas juste qu'il gardât Marguerite attachée à son sort. Marguerite eut à peine lu cette lettre qu'elle la jeta au feu, prit la plume et commença à répondre : « Les raisons, disaitelle à Raoul, que vous me donnez pour que je renonce à vous sont, au contraire, excellentes pour que je vous entoure d'une tendresse plus sainte. — Vous êtes malheureux, le sort se déclare contre vous. Je sens une sorte de bonheur à vous rester seule fidèle, et vous ne pouvez pas plus me rendre mes promesses que je ne puis les reprendre. Croyez-vous que jamais j'appartiendrais à un autre après vous avoir dit que je vous aime, — après vous avoir donné mon âme tout entière? Ce serait, à mes yeux, me souiller doublement et commettre un double adultère ; ne vous laissez pas ainsi abattre et décourager; il ne dépend ni de vous, ni de moi, ni du sort, de séparer nos deux existences. — Je ne sais réellement si j'aurais le droit de me plaindre de quelque malheur qui m'arrivât; n'ai-je pas dans la vie une belle part de bonheur assurée? — Je suis aimée
RAOUL 23o
:e vous, eî vous cesseriez de m'aimer même, qu'il y a dans la tendresse que j'ai pour vous tant de douceurs secrètes et de joies ineffables, que je craindrais encore de me montrer ingrate si je laissais échapper la moindre plainte. — Du courage, Raoul, travaillez. »
RAOrL A MARGUERITE.
« Travaillez ! mais on ne veut pas me donner d'ouvrage. — Tenez, Marguerite, je vais vous dire toute la vérité. — Mais pensez que jamais je ne serai. le mari de la femme à laquelle je me serai fait voir dans une situation aussi humiliante.
» Travaillez! — Mais que sais-je faire? Je donne des leçons de latin, de grec, de français. • — Je vends à la génération qui me suit les ennuis qu'on m'a vendus au collège. — Mais si vous saviez combien il y a de pauvres diables comme moi qu'une coûteuse éducation a amenés au même but ! — Nous nous disputons les le- •çons et les morceaux de pain. — J'en ai perdu une hier. — Il m'en reste deux. — Chacun des deux élèves me donne trente francs par mois, — vingt sous par leçon; ce qu'on donne à un commissionnaire pour une course, — et le commissionnaire peut avoir une veste, une casquette et de gros souliers. — Moi, il faut que je sois bien vêtu, — si bien que, pour le payement des habits que j'ai usés depuis deux ans, — je vais probablement être mis en prison d'un moment à l'autre. —
Peut-être les recors vont-ils venir me chercher pendant que je vous écris et ne me laisseront-ils pas finir ma lettre.
» J'avais cru que, soutenu de votre amour, j'aurais su me faire une belle place dans la société. Je sentais en moi cette ardeur des héros qui se rendaient dignes de la dame de leurs pensées par des dangers bravés, des obstacles vaincus ; — mais préparé à combattre des géans et des dragons, je n'ai trouvé que des moucherons incommodes, des insectes venimeux, — qui m'ont harcelé, fatigué, découragé. — Mon impuissance m'est un supplice, surtout parce que vous en êtes victime comme moi; surtout parce que vous êtes sans cesse devant mes yeux comme un but désiré que je ne saurais atteindre. — Laissez-moi seul; — je n'aurai plus alors cette soif ardente de m'élever, — je n'aurai plus qu'à subvenir aux besoins matériels de ma vie; — je serai une sorte d'ouvrier, vivant de mon état, — jusqu'au moment où mon état et ma vie m'ennuieront si bien que je quitterai l'un et l'autre d'un seul coup. Au nom du ciel, — ne me répondez pas ! ne me montrez pas plus noble et plus charmant encore ce but auquel il me faut renoncer; songez que c'est un supplice horrible que vous ajoutez à mes souffrances. »
A ce moment, la servante avertit mademoiselle Ik-douin qu'une jeune dame désirait lui parler. Klle n'était pas connue de mademoiselle Bédouin ; mais l'entretien qu'elle lui demandait était d'une telle importance qu'elle ne craignait pas d'insister pour l'obtenir. L'étrangère fut introduite auprès de Marguerite. — Toutes deux, en se voyant, manifestèrent une vive surprise :
— Eh quoi ! c'est vous, Esther I s'écria mademoiselle Hédouin.
— Marguerite ! dit avec un profond étonnement mademoiselle Seeburg.
— Ne saviez-vous pas, demanda Marguerite, que c'était moi que vous veniez voir?
— Nullement, ma chère Marguerite; j'avais besoin de trouver dans mademoiselle Hédouin une âme généreuse et compatissante, je suis bien rassurée en reconnaissant la plus noble et la plus douce de mes amies de pension.
— Eh quoi ! dit Marguerite, seriez-vous tombée dans l'infortune?
— Non pas comme tu l'entends, reprit Esther; je suis riche, au contraire; mais si tu ne viens pas à mon secours, je suis la plus malheureuse des filles, et si
l'appui que j"ai pensé trouver dans la générosité me trompe, je n'aurai plus de ressources que dans les conseils de mon désespoir.
— Parle, Esther, et je remercie d'avance le ciel, s'il est vrai que je puisse te sauver.
— Eh bien!... Marguerite... dit Esther eu rougissant, — j'ai... comment te dire cela?... Un jeune homme... qui vient à la maison depuis longtemps... il est beau, spirituel... je l'aime... je l'aime de telle sorte que j'ai oublié pour lui les devoirs les plus sacrés; et aujourd'hui... Esther alors balbutia quelques mots à peine intelligibles.
— Et pourquoi ne t'épouse-t-il pas, malheureuse fille, pourquoi ne sanctifie-t-il pas ces deux titres déjà sacrés d'amante et de mère?...
— Hélas ! dit mademoiselle Seeburg, — c'est que sa volonté n'est pas libre... une passion de jeunesse... un premier choix... des promesses, des serments faits d'abord à une autre... celui que j'aime est déjà engagé.
— C'est bien assez, je pense, dit Marguerite, d'avoir trahi une femme sans en tromper indignement, sans eu abandonner lâchement une seconde. D'ailleurs, quelle est la femme qui osera réclamer un cœur dont on a disposé pour un autre?
— Écoute, Marguerite, dit Esther, je ne dois pas plus longtemps prolonger tes doutes, et te laisser développer en général des sentiments d'une élévation que l'on ne tarde pas k trouver un peu exagérés dés l'instant qu'il s'agit de ses propres intérêts. — L'homme que j'aime, c'est ton amant à toi, c'est Uaoul !
Marguerite (le\int pâle et fut quelque temps sans pouvoir parler, mais bientôt elle reprit avec calme :
— Esther, les devoirs de M. Desloges envers vous sont plus sacrés que ceux qu'il avait contractés à mon égard. — M. Desloges vous épousera. C'est en vous aimant qu'il a trahi ses serments , c'est en vous épousant qu'il réparera votre laute à tous deux. Ce n'est pas par une infamie qu'il se ferait pardonner une infidélité. J'aurais voulu qu'il me fit lui-même l'aveu du changement de ses sentiments. — Ce que vous me dites m'explique deux lettres étranges que j'ai reçues de lui. 11 eût mieux valu qu'il m'eût dit la vérité... mais... Esther, je vous le jure, par la mémoire de ma mère, jamais je ne serai la femme de M. Raoul.
Esther se jeta dans les bras de Marguerite.
— Ah I Marguerite, s'écria-t-elle, — tu me sauves l'honneur et la vie, — mais le ciel te récompensera. Jolie et charmante comme lu es, tu n'auras qu'à choisir l'homme dont tu daigneras faire le bonheur.
Marguerite fit sij^ne à mademoiselle Seeburg de ne pas continuer, et elle dit :
— Non... je renonce à Raoul... mais je ne donnerai jamais ma main à un autre. — Un autre! eh! grand Dieul qu'aurais-je à lui donner! Je renonce à Raoul, mais je ne renonce pas à mon amour. Je me ferai un benheur encore du bonheur même que lui donnera une autre femme. Dieu fera le reste et me soutiendra dans les moments de fciiblesse et d'amertume. — Tenez, Esther, ajouta-t-elle, — aîtendez quelques instants. — Je vais vous donner pour M. Desloges une
lettre qui lui rendra cette liberté qu'il a su si bien reprendre.
Et Marguerite ne tarda pas à revenir avec une lettre qu'elle remit à roademoiselle Seeburg.
« Raoul, disait Ma'rguerite, un hasard m'a tout appris. Vous avez contracté des devoirs qu'il faut remplir. J'ai renoncé à mes plus doux rêves, mais je ne saurais où prendre de la force s'il me fallait ne plus vous estimer. Avoir cessé de m'aimer n'est un tort que vis-à-vis de moi-môme, — mais abandonner mademoiselle Seeburg, dans la situation où l'ont mise son amour et le vôtre, ce serait une lâcheté et une infamie. Si je dois renoncer à ma tendresse dans l'avenir, il faut que je puisse la garder dans le passé. — Il ne faut pas que j'aie aimé un malhonnête homme. — Ne me répondez pas, — je me suis fait le serment de ne pas ouvrir une lettre qui viendrait de vous. Plus tard, quand mademoiselle Seeburg sera votre femme... je ne sais ce que je ferai : — je consulterai les forces que Dieu m'aura données. — Malgré le trouble dans lequel je suis en ce moment, je ne puis penser que cette tendresse si douce que j'ai pour vous puisse se changer en une telle amertume que ce soit jamais pour moi une souffrance de vous voir heureux. Ma résolution est immuable. En ne faisant pas ce que je vous demande, vous cesseriez d'être un honnête homme, sans vous rapprocher de moi pour cela, — et moi, vous m'enlèveriez mes chers souvenirs, — que je vous prie en grâce de respecter. »
RAOL'L 241
COURT SO^rsiAIRE DES EVENEMENTS QUI SURVINRENT TENDANT UN ESPACE DE TROIS ANNÉES.
Raoul épousa mademoiselle Esther Secburg. Eslhcr n'était point mère, ainsi qu'elle l'avait fait croire à Raoul et à mademoiselle Hédouin. Le père Seeburg ne donna pour dot à sa fille qu'une pension annuelle, mais sulfisanle pour que le nouveau ménage pût vivre dans l'aisance.
Marguerite continua son rôle héroïque. — Si une tristesse profonde qu'elle ne s'avouait pas à elle-même amaigrissait ses joues et lui donnait une pâleur inquiétante, elle ne laissait cependant pas échapper le moindre murmure, et ne regrettait en rien ce qu'elle avait fait.
Sur ces entrefLiites, M. Hédouin mourut ; Félix alla à Alger; Marguerite Hédouin se mit alors àvivre toutàfait avec la tante Clémence, qui avait de son côté de grands chagrins. Son fils avait déserté en emportant la caisse
du régiment. — Une condamnation par contumace n'avait atteint que son honneur, elle savait qu'il était à Paris ; de temps en temps il venait, à la chute du jour, lui demander de l'argent. Chaque matin elle se réveillait en se disant :
— C'est sans doute aujourd'hui que mon fils sera arrêté.
Ces deux pauvres femmes n'avaient dans la vie d'autre bonheur que de mêler leurs chagrins et de souffrir ensemble.
C'est de très-bonne foi que Marguerite apprit avec tristesse que Raoul et Esther n'avaient pas continué longtemps à vivre en bonne intelligence. Raoul, qui avait été blessé du mensonge employé par Esther pour le décider à l'épouser, ne tarda pas à s'apercevoir que l'amour d'Esther, feu follet de l'imagination, s'éteignait rapidement dans la prose du ménage : elle était coquette et légère. Quelques observ^ations de Raoul furent mal reçues et surtout mal écoutées. — Il devint sombre et taciturne ; il chercha à revoir Marguerite, qui l'accueillit comme un frère, — lui donna les conseils qu'elle crut les meilleurs pour i amener la paix dans sa maison. — La tante Clémence, respectant l'innocent bonheur que Marguerite goûtait à revoir et à consoler celui qu'elle avait tant aimé, n'osa pas lui dii^ que tout cela était encore de l'amour. Esther fut irrité d'apprendre que son mari allait chez Marguerite, et elL ne supposa pas un moment chez celle-ci des sentiments purs, nobles et désintéressés, qu'elle ne trouvait pas dan< son cœur; elle lit à Raoul de véhéments reproches aux
quels celui-ci répondit avec dédain. De ce moment, Esther se crut tout permis. En vain Raoul lui défendit de recevoir un homme dont les assiduités l'avaient déjh fort compromise : elle ne tint aucun compte de cette défense.
Raoul, poussé à bout, saisit un prétexte pour insulter celui qu'il croyait l'amant de sa femme : ils se battirent. — Raoul, qui n'avait de sa vie été fort qu'en thème, blessa son adversaire, il est vrai, mais en échange d'une égratignure, il reçut une blessure trcsgriive. Le soir même du duel, Esthcrleva le masque et prit la fuite avec son amant, emportant ses diamants, l'argenterie et toul ce qui avait quelque valeur dans la maison. Raoul n'y rentra pas et se fit porter dans une mauvaise chambre près de l'endroit où le duel avait eu lieu. Quand il apprit la fuite de sa femme, il fit demander M. Seeburg. — Celui-ci vint et rejeta sur son gendre tous les torts. Raoul lui donna les clefs de la maison qu'il avait habitée avec sa fille, n'y fit prendre que les effets personnellement à son usage, et lui abandonna le reste, — ce que M. Seeburg accepta, — ainsi qu'une autorisation par écrit de payer désormais à sa fille la pension qui, légalement, devait être versée entre les mains du mari comme chef de la communauté. Tous deux se témoignèrent alors le plaisir qu'ils auraient à ne jamais se revoir, Raoul resta dans l'auberge avec quelques louis pour toute fortune, — et tomba si dangereusement malade que le médecin, qui n'en espéra pas grand'chose, conseilla à l'hôte de prévenir le maire du village. — Celui-ci chercha des parents ou des amis à
Raoul. — Marguerite, alors, qui avait appris par la rumeur publique ce qui était arrivé, sut où Raoul était retiré ; elle alla soigner le pauvre mourant. — A ce moment, tout lui manqua, jusqu'à l'appui de la tante Clémence. Le fils de celle-ci s'était fait prendre à Chalon-sur-Saône. Il attendait en prison qu'un nouveau jugement décidât s'il irait aux galères ou s'il serait fusillé. Sa malheureuse mère alla s'installer à côté de la prison, où elle passait tout le temps qu'elle n'employait pas à voir, à solliciter les juges.
D'abord Raoul ne s'aperçut guère de la présence de Marguerite. — Quand il la reconnut ensuite, il la prit pour un ange descendu du ciel; — mais il la supplia de le laisser mourir. Marguerite s'accusait d'avoir exigé ce funeste mariage ; elle se reprochait tout haut les chagrins qu'elle avait ainsi attirés sur la tête de Raoul. — et à peine tout bas s'avouait-elle à elle-même le bonheur qu'elle avait perdu pour elle et pour lui.