‹ BaonlChapitre 18 sur 22 · UNCAS · texte numérisé non relu

UNCAS

Nous sommes entourés d'une troupe ennemie. A leur tête est Diego...

TERKARDÉS.

Diego î empsu;l.

Nous combattrons!

CSC AS.

Us seraient dix contre un.

EMPSAEL.

Eh bien ! nous périrons!

Les esclaveshésitent. Empsaêl s'écrie avec amertume :

lis seraient dix contre un! Ils ont peur de mourir,

ALMirU.

Lâches!... il en est temps... Datez-vous donc d'offrir

A de nouveaux liens vos mains obéissantes.

Les aimes puur vus bras devienn-nt irop pesantes.

Voilà voire lyian, mttlez-vous à gcnuux

Et tàcliez d'apaiser son sup'-rbe courroux ;

U daignera peut-éire écouler vos prières...

Le cercle des soldats se resserre. — On commence à enchaîner les esclaves. — Almiii se jette sur Fernandès. — On l'arrête, on le désarme. — Empsacl le prend par la main, et, le conduisant près de la tombe

SOUS laquelle est Mirrha, sur laquelle est Zoraïde, — il

dit, avec tranquilité d'abord, puis avec enthousiasme :

Calme ces vains transports. — Adieu, vous dont le cœur Préfère l'esclavage à l'éterael bonheur... Un jour, la liberté tout autour de la terre

Fera briller enfin sa féconde lumière.

Tout sera libre enfin sur la terre et les flots.

Heureux ceux dont les yeux verront ces jours de gloiie!...

Pour nous, dont les efforts n'ont pas eu la victoire,

Laissant ici les fers que nous voulions briser,

Nous sommes fatigués, nous allons reposer.

Adieu, brillant soleil de ma belle patrie;

Adieu, triste tombeau d'une mère chérie...

Mais je vais la revoir... Et là... plus de tyrans,

Plus d'esclaves, de fer, de fouets toujours sanglants...

Esprits aériens, parez ma fiancée...

Que d'un vêtement blanc sa taille soit pressée;

Qu'une couronne blanche orne ses longs cheveux,

Et remplissez les airs d'accords harmonieux :

Chantez le chant d'hymen... Bientôt ma main glacée

Ira presser ta main^ ma belle fiancée...

{Il se frappe.) Ah 1 je suis libre !

ALVIBI.

11 a porté !e coup fatal!

Je te suis...

EMPSAF.L, caîme et lui donnant le poiqnard qu'il retire de sa blessure.

Tiens, mon frère, il ne fait pas Je mal.

Almiri se frappe, et tous deux tombent dans les bras Lun de l'autre.

RAorr 201

Ainsi finissait l'œuvre, par un mot qu'un jeune sauvage traduisait du latin.

Un matin, Calixte vint trouver Raoul et lui dit :

— Tu faisais des vers autrefois; — en fais-tu toujours?

Raoul rougit h cette question. — On a autant de pudeur pour ses premiers vers que pour son premier amour. — Cependant il avoua qu'il écrivait, qu'il passait à écrire le temps que lui laissaient ses ennuyeuses occupations, — que c'était son but, son espoir, etc.

— Eh bien, dit Calixte, nous pourrons bientôt faire entrer dans le monde ces enfants de ton amour. — Je fonde im journal.

Ilaoul resta stupéfait; il n'aurait pas été plus étonné si Calixte lui eût dit : — Je fonde un empire, ou : J'invente une religion.

— Oui, ajouta Calixte, je fonde un journal, et ce matin même nous déjeunons avec notre principal actionnaire, M. Leroux, protecteur d'une demoiselle Léocadie, artiste du Cirque-Olympique. Tu es invité, j'ai parlé de toi comme du plus distingué de nos jeune/ poètes; — tu formeras le fonds de la rédaction avec moi et Alexandre, tu sais?

— Oucî Alexandre?

— Eh ! le flot démissionnaire du Cirque-Olympique. Je viendrai te prendre à onze heures ; — sois chez toi : — mets-toi un peu bien. Jusque-là je vais avec Alexandre travailler à donner à notre logis quelque peu de somptuosité, — parce que nous ne pourrons nous dispenser peut-être d'y conduire notre actionnaire. — Prête-moi cent sous.

Raoul donna cent sous et resta seul. — Les paroles de Calixle l'avaient grisé, — d'enivrantes vapeurs étaient montées à son cerveau. — Quoi î ses vers allaient être imprimés !... il avait emïe de les brûler tous et d'en faire d'autres plus dignes de ce sort magnifique... Quoi ! on l'avait cité comme le plus distingué des jeunes poètes de l'époque... Mais ces pensées vertigineuses se calmaient un peu quand il songeait qu'on avait dû également citer comme deux grands prosateurs et son ami Calixte et aussi M. Alexandre, qu'il avait connu une des vagues les plus insignifiantes qui supportaient le radeau de la Méduse, Cependant il revenait toujours à cette pensée, ses vers seraient imprimés !... Marguerite et la tante Clémence les liraient ! Il n'y avait qu'une chose qu'il n'avait jamais confiée à la tante Clémence, — c'était le secret de ses vers, — de ses vers chéris, qui pour lui n'étaient pas seulement des vers, — mais des OBàfs sortis de son cer%eau, desquels devaient éclore la gloire, et la richesse, et tous les bonheurs.

Mandron vint le chercher avec M. Alexandre.

M. Alexandre dérangeait beaucoup les idées de Raoul; — il était bien difiicile de le faire entrer dans un rêve un peu poétique. Cependant il ne put prendre

le courage de refuser la main que le guerrier du Cirque lui tendait farailièreçnent.

— Tu as des gants? dit Mandron, ça se trouve bien; c'est assez d'une paire pour nous tfois.

— Comment cela?

— Par un procédé ingénieux que je me flatte d'avoir inventé, — je me place entre vous deux, les mains dans mes poches; — je n'ai pas de gants, mais je ne montre pas de mains. - Je suis donc censé avoir des gants ; — vous passez chacun un bras dans un des miens, — Raoul la main droite, Alexandre la main gauche ; vous gantez ces deux mains exposées aux regards avec la paire de gants rie Raoul; — chacun de vous met dans sa poche la main qui hii reste. - A nous trois, de celle manière, nous ne montrons que deux mains, f*t toutes deux parfHitemcQl gantées; — ce qui nous suffit pour conserver l'eslinie île nos concitoyens.

On ariiva au café Vachette, — à l'angle du boulevard et du faubourg Montmartre, c'fsl là que l'actionnaire attend ses convive^. — L'actionnaire est un homme petit et grCle, avec des cils et des cheveux blond pâle, — des yeux clignotants et faiigués par la lumière. Il est vt'lu de noir et laisse voir deux ou trois beaux diamants à ses doi^'ts et à sa chemise. — \\ est contraint et embarrassé. — Il est en conférence avec le garçon, et commande le déjeuner de l'air dont il commanderait un service funèbre. — On ne sait s'il s'agit d'im déjeimer de première classe, ou d'un convoi de quatre couverts, — ou d'un enterrement de garçon. Il parle à voix basse, d'uu air demi-solennel, demi-inquiet. — Ca-

2'U RAOLL

lixte fait les présentations. — On s'assied, — on mange et on boit. — M. Leroux, l'actionnaire, — craint toujours qu'il n'y ait pas assez. — Peu à peu cependant sa timidité diminue, il laisse tomber quelques mots que Calixte fait ressortir avec emphase comme des aphorismes de bon sens et de rectitude. Enfin Calixte arrive au sujet de la réunion.

— Parlons de notre journal. Loin de moi la pensée vulgaire, dit Calixte Mandron, d'aller mendier l'appui dédaigneux des écrivains, aussi usés que célèbres, qui trônent dans les grands journaux; la feuille que nous créons veut plus de sève et de jeunesse. — Organe de la génération actuelle et de ses besoins, elle ne faillira pas à sa mission — J'ai voulu, pour Vœucre que nous commençons, m'entourer d'hommes jeunes, d'hommes d'avenir, qui aient à se faire un nom et à conquérir leur réputation. — Je traiterai la partie politique si un cautionnement nous le permet, — sinon la partie morale. — Le jeune Raoul Desloges, dont l'étoile n'attend qu'un souffle bienfaisant qui la dégage des nuages de l'anonyme et du manuscrit pour briller au ciel de la poésie française, le jeune Desloges nous donnera des vers et aussi quelques romans pleins de larmes. — Pour M. Alexandre, homme initié à tous les mystères de théâtre, homme qui connaît la scène devant et derrière le rideau, depuis les 'cintres jusqu'au troisième dessous; — M. Alexandre nous fera enfin un feuilleton théâtral comme Vart en attend vainement, sévère mais impartial, disant la vérité aux directeurs, aux auteurs cl îiux artistes, — ramomnt l'art à sa liante missiaji so-

> cialCf et ne lui pcrmeltvnnt aucun écart. Mais, de lout

.. temps, — Apollon et Plulus ont renoncé à marcher de compagnie, — Apollon fut berger chez Admète, — Homère fut aveugle et mendiant, — Gilbert est mort à l'hôpital.

Malgré que notre situation ne soit pas celle des grands hommes, nous avons examiné froidement notre position financière, et il nous est complètement impossible de mettre, pour le moment, en dehors la somme qu'un gouvernement ennemi des lumières, hostile à la presse, ombrageux devant toute indépendance, exige de ceux qui veulent apporter aux masses la nourriture de l'esprit. Nous avons rencontré M. Aristide Leroux, — magistrat ou à peu près, — protecteur éclairé des beaux-arts, — qui gémissait comme nous de voir que tant de journaux qui se publient à Paris, pas un ne répond aux véritables besoins de l'art. Nous avons alors conçu la pensée d'une société dans laquelle nous apporterions, nous, notre talent, notre expérience des hommes et des choses, notre incorruptible indépendance, et M. Aristide Leroux les quelques capitaux indispensables pour mettre en train une entreprise qui doit inévitablement les lui rendre au centuple. De telle sorte qu'il aura fait à la fois et une action honorable, dont la société entière lui saura gré, et une bonne affaire. J'ai par hasard sur moi le manuscrit du premier article d'art que notre honorable ami Alexandre destine au feuilleton du Scorpion (tel est l'heureux titre de notre publication); je vais vous le lire :

THEATRE DU CIRQrE-OLYMPIQl'E.

(c Nous ne saurions déplorer avec trop d'amertume l'inconcevable incurie, ou plutôt l'extraordinaire partialité du directeur de cet établissement. Nous avons remarqué parmi les figurantes une jeune artiste d'une haute intelligence, d'une physionomie enchanteresse, d'un aplomb qui n'est que la conscience d'un talent hors ligne, qu'elle n'attend que l'occasion de montrer. Cette charmante personne, qui s'appelle Léocadie, reste, par Vimpériiie du directeur, confondue avec le vulgaire des figurantes, — tandis que les premiers rôles sont confiés... (Ici aura place nn éreintement nn ^on soigné des principales actrices de l'endroit.) Certes ce n'est pas la seule preuve d'incapacité et de mauvais vouloir qu'ait donnée cette déplorable administration. — A force de les abreuver de dégoûts, elle a forcé à la retraite des> hoimivs d'un talent éminent qui, s'ils avaieni été mis à leur place, auraient fait la fortune d'un théâtre. — Tout va de mal en pis à ce malheureux théâtre. A la dernière représentation du Vengeur, — on a sifflé la mer, dont les flots étaient flasques, mous et sans énergie. — On nous objectera peut-être que le théâtre gagne énormément d'argent... Méprisable raisonnement, argument frivole auquel nous devrions peutêtre dédaigner de répondre, tant il nous serait facile de prouver que, par le temps qui court, chez les hommes et chez les choses, la prospérité matérielle est en proportion contraire de la valeur réelle et sérieuse des choses et des hommes, etc., etc., etc. »

— Que dites-vous de cet article, monsieur Leroux?

— C'est très-bien... c'est très-bien... voilà ce que j'appelle de la justice ; — car cette pauvre Léocadie... vous ne sauriez croire combien on la rend malheureuse !

— Elle sera vengée, monsieur Leroux, elle sera vengée ! — je vous l'ai dit, notre mission est de protéger le talent contre l'intrigue et l'envie. — Je ne vous parle pas de notre ligne politique, cela dépend du cautionnement; mais, en tous cas, indépendance et vérité, — voilà notre devise et celle du Scorpion. — Garçon ! des cigares.

Le déjeuner se prolonge assez tard; — en arrive à une remarquable intimité; Mandron appelle M. Leroux Mécène et le tutoie.

On se sépare après avoir pris rendez-vous pour l'^ lendemain chez M. Alexandre.

Calixle n'avoue pas la communauté du logement; il n'assigne pas, dit-il, le rendez-vous chez lui, parce qu'il n'y demeure pas lui-même depuis quelque temps. — Le ministère, auquel son indépendance fait ombrage, veut en finir avec lui, et il craint d'être arrêté. — Le logis d'Alexandre est un logis de savants, d'hommes de lettres peu soucieux des choses terrestres. — Mais qu'est-ce que cela fait pour parler affaires ! — Calixle aurait cependant aimé à faire voir à un connaisseur comme M. Leroux ses meubles de bois sculpté et une remarquable collection d'armes antiques; mais ce sera pour un autre moment. — A demain.

Raoul rentre chez lui un peu désenchanté de cette

espèce de littérature de bas élage en général, mais trèsheureux, cependant, de sa position particulière. — Il ne voit dans tout cela que ses vers imprimés. — De plus, il a bu quelques vers de Champagne, — ce qui ne lui était guère arrivé de sa vie. — Ces fumées, jointes à celles de la gloire, l'ont jeté dans un trouble étrange. Il ne sait que faire du reste de la journée, il remet au lendemain à aller donner ses leçons; il éprouve une sorte d'anéantissement. Cependant, quand vient l'heure d'aller chez M. Seeburg, il lui semble qu'il est sauvé; — il arrive môme un peu avant l'heure, et trouve Esther qui respire à une fenêtre entr'ouverte l'air frais d'une belle soirée.

— Oh! .qucvj 'aimerais, dit-elle, être à la campagne par ces beaux jours de l'été !

— Vraiment, dit Raoul, c'est bien obligeant pour moi. Quand vous serez à la campagne, je ne vous verrai plus.

— Oh! dit Esther, j'ai tellement... l'habitude... de vous voir tous les soirs, que je ne vous sépare jamais de moi dans mes idées. Quand je dis que je voudrais être à la campagne, — cela veut dire que je voudrais que la campagne fut autour de nous, — que ce tapis fût de l'herbe, — que ces murailles fussent des arbres,

— qu'on entendît, au lieu du bruit des voitures, — une brise tiède dans les feuilles, le murmure d'un ruisseau, le vol crépitant d'un papillon de nuit, — et, de loin, de temps en temps; le coassement des grenouilles cachées sous les nénuphars. — Dites-moi, monsieur Raoul,

— ne le voudriez-vous pas?

— Je n'ose rien désirer quand je suis auprès de vous, répondit Desloges, je craindrais d'être ingrat envers la Providence. — Mais, vous, êtes-vous certaine que vous supporteriez longtemps le séjour de la campagne et la solitude?

— Oui, certes, sij'avais autour de moi tous ceux que i'aime.

Et Esther se mit à trembler si fort en disant ce mot, qu'il était impossible de ne pas entendre : Oui, si vous étiez avec moi. Raoul prit sa main et la pressa sur ses lèvres; Esther laissa tomber sa jolie tCte sur l'épaule du professeur. Ils oublièrent le monde entier.

On sonna; la servante entra avec une lumière et dit qu'un « monsieur » demandait M. Desloges. — Raoul sortit de mauvaise humeur, mais il ne revint pas. — Esther écouta chaque bruit de la rue et de la maison. — Elle attendait encore Raoul à une heure où il eût été impossible qu'il se présentât. Le lendemain matin elle reçut une lettre avec ces mots :

t( Mademoiselle, je serai de retour dans dix jours, je vous dirai alors ce qui cause mon brusque départ. Agréez, etc. »

L'étonnement d'Esther ne fut pas diminué lorsqu'elle apprit que, dès cinq heures du matiu, Raoul était sorti et rentré ensuite avec un homme auquel il avait vendu ses meubles, moins un matelas, une chaise et une petite table; — puis qu'il était sorti une seconde fois — en costume de voyage, — avec une blouse et un

bâton. — La pauvre fille chercha dans les souvenirs de ses lectures un exemple d'une pareille conduite et ne le trouva pas. — Elle demeura triste, honteuse et inquiète. La première visite qui vint pour Raoul fut celle de Calixte Mandron. — Il venait lui demander des vers pour le premier numéro du Scorpion, qui allait paraître le surlendemain. On comptait également lui emprunter quelques pièces de cinq francs. — M. Leroux, l'actionnaire, — n'avait pas versé les fonds; — une feuille déjà établie et faisant le môme commerce avait supplanté — la société Alexandre et Calixte Mandron ; — moyennant trois abonnements à la feuille, on saturait d'éloges mademoiselle Léocadie. — La somme qu'avait dem^andée Mandron pour établir le Scorpion, cet élrang" organe deVoyinionficblique, — suffisaitpour faire encensermademoiselle Léocadie pendant vint-cinq ans dans l'autre feuille. Comme on ne trouva pas Raoul, on eut recours à d'autres expédients : on vendit des annonces. — Un chapelier, — un coiffeur et un marchand de cirage se laissèrent persuader d'avoir recours à l'immeme publicité du Scorpion, moyennant quoi on fit im-primer un numéro du journal, — et cinq cents têtes de lettres, — portant en marge ces mots : — Le Scorpion, journal littéraire, artistique, économique, industriel, social, etc., etc., etc., et raille quittances d'abonnement. En tête du journal était un carré contenant ces mots :

LNE TRACASSERIE DE LA CENSURE — NOrS OBLIGE

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