MARGUERITE A LA TANTE CLK.ME>'CE
«Hier, nous avons tous deux quitté la campagne pour revenir à Paris. Au moment de nous séparer, nous étions aussi tristes et embarrassés l'un que l'autre.
Raoul ne me demandait pas s'il viendrait me voir chez moi. — Plusieurs fois nous nous sommes dit adieu, sans cependant nous en aller ni l'un ni l'autre. J'ai ^TL sur son visage péniblement contracté qu'il prenait sa résolution et qu'il allait me quitter. Alors je lui ai demandé : — Yiendrez-vous me voir demain? — Oui, — m'a-t-il répondu, et son regard mouillé de larmes m'a remercié éloquemment.
)) Je ne l'ai pas encore vu aujourd'hui, et c'est en l'attendant que je t'écris pour parler de lui. Mon Dieu ! pourquoi me suis-je laissé entraîner par les mensonges d'Eslher î pourquoi n'ai-je pas écouté tes conseils ! — Raoul serait ici chez lui. J'aurais le droit de partager avec lui ma petite fortune, tandis que je n'ose faire la moindre allusion à ses affaires dans la crainte de l'offenser. Je suis effrayée de l'exiguité de ses ressources. — Je ne crois pas qu'il puisse lui rester un ou deux louis. A-t-il trouvé tout de suite des leçons? Et, s'il en a trouvé, comment fera-t-il pour attendre la fm du mois et l'époque du payement de ses leçons? Il est faible encore, et à peine convalescent. Ne se fatiguera-t-il pas trop ! aura-t-il les soins nécessaires? Heureuse Eslher! qui avait le droit de savoir tout cela !
» Il est venu comme je t'écrivais cette lettre. Je l'ai interrompue. — Il est parti et je reste seule avec toi. Je l'ai trouvé pâle et fatigué. — Il aura sans doute marché beaucoup. Je n'ai osé lui faire aucune question à ce sujet. Je n'aurais pu lui dire : « Xe marchez pas tant, w Il m'aurait pu répondre qu'il faut bien qu'il s'occupe
de gagner sa vie, de trouver des leçons et du travail, et qu'il n'a pas d'argent pour prendre des voilures. — Mon Dieu! si tu étais là, tu trouvends, j'en suis sûre, quelque moyen ingénieux; tandis que moi je me désespère sans pouvoir rien imaginer.
» Je lui ai demandé s'il voyait quelqu'un, — s'il avait conservé quelques amis. Il m'a répondu que non,
— qu'il était heureux de ne plus connaître que moi. — J'ai essayé de lui demander s'il avait de l'occupation, s'il pensait trouver facilement des leçons : — il a fait semblant de ne pas entendre cette question, et il m'a demandé de tes nouvelles. — Je n'ai pas osé revenir sur ce sujet, et nous avons parlé de toi jusqu'au moment où il a regardé h la pendule, s'est levé et est parti.
— Il m'a regardée alors si tristement que, malgré moi, j'ai dit : « A demain !» — Et un éclair de joie et de santé a brillé sur son visage pâle et amaigri. »
Cette situation, qui était un supplice pour Marguerite, dura longtemps. Parfois elle trouvait un bon prétexte pour engager Raoul h dîner avec elle; — mais celui-ci ne laissait pas s'établir l'habitude qu'elle en voulait faire, et souvent il refusa de partager le dîner de mademoiselle Hédouin en disant qu'il avait déjà dîné, ce qui n'était pas vrai.
Les leçons ne se présentaient pas : — ses démarches pour trouver des occupations d'un autre genre n'avaient pas plus de succès ; — il avait vendu successivement tous ses habits, en ne réservant qu'une grosse redin-
gote, très-convenable pour la saison froide au milieu laquelle on se trouvait; — mais le printemps arriva, puis le commencement de l'été, qui s'annonça par des chaleurs accablantes. Il est difficile de dire ce que souffrit Marguerite de voir cbaqoe jour Raoul avec sa lourde redingote.
Quelqu'un qui, un jour, se trouvait chez elle en même temps que Raoul, se plaignit de l'excès de la chaleur. — Raoul rougit un peu et dit qu'il ne trouvait pas qu'il fît trop chaud. Quelques intants après, Marguerite le surprit essuyant son front, sur lequel tombaient de grosses gouttes de sueur.
Il fit, cet été-là, une chaleur si peu ordinaire, que c'était un sujet de conversation partout. — 3ïais Marguerite n'en parla pas une seule fois et feignit de ne pas s'en apercevoir. — Quelquefois mademoiselle Hédouin disait :
— Monsieur Desloges, je m'ennuie mortellement ; — ou : je suis un peu malade. — Si vous étiez bien aimr.ble, TOUS dîneriez avec moi.
Une autre fois : — Monsieur Desloges, j'ai fait aujourd'hui une certaine crème sur laquelle je veux avoir voire avis.
Un jour Raoul, refusa formellement. — Il était venu avant l'heure ordinaire du dîner; mais il crut s'apercevoir, à l'insistance de Marguerite, qu'elle soupçonnait sa pénurie. — Alors il dit qu'il était invité et dînait avec un ami, lui qui avait dit qu'il ne voyait plus personne.
— Ne vous verrai-je donc pas ce soir? — dit mademoiselle Hédouin.
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— Si vraiment, si vous me le permettez. — Je ne fais pas de cérémonie avec ce camarade, et je l'ai averti qu'aussitôt le dîner fini je le quitterais. Je reviendrai.
Comme Marguerite dînait seule, elle reçut la visite d'une femme de ses amies, qui, en parlant de choses et d'autres, lui dit :
— Ah çà, ce M. Raoul qui vient souvent chez vous est donc bien frileux? je viens de le voir qui regardait les images sur le boulevard. — Il a une énorme redindote boutonnée jusqu'au col.
— C'est un ami d'enfance, dit Marguerite; il a reçu en duel, il y a quelques mois, une blessure très-dangereuse dont il n'est pas encore tout à fait rétabli, et... on lui a ordonné de se tenir trùs-chaudemenl.
— Eh bien! il doit plus souffrir de cette prescription qu'il n'a dû souffrir de sa blessure !
— Vous dites qu'il regardait des images?
— Oui... très-près d^ti... je l'ai vu deux fois, d'abord il y a une demi-heure ; puis, comme je venais ici, je l'ai retrouvé à la même place, qu'il n'avait pas quittée.
Marguerite resta silencieuse, dit qu'elle n'avait plus faim, et fit desservir son dîner. — Elle était convaincue que Raoul l'avait trompée, — qu'aucun ami ne raltciidait pour dîner, et qu'il regardait des images en attendant qu'elle eût fini son repas.
Raoul ne tarda pas à revenir. — Elle était seule alors. Ils parlèrent longtemps de choses indifférentes; mais mademoiselle Hédouin laissait souvent tomber la conversation. Elle était triste, préoccupée. On lui servit du thé, selon son habitude. Elle demanda des gâteaux,
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(lisant qu'elle avait mal dîné. — Raoul prit une tasse de thé; mais, sans s'en apercevoir et vaincu par le besoin, il mordit dans un gâteau avec une telle voracité, que Marguerite ne put se contenir davantage, fondit en larmes et éclata en sanglots. Elle fut longtemps sans pouvoir répondre aux questions de Raoul, — tant elle pleurait convulsivement ; — puis tout à coup elle joignit les mains et s'écria :
— 0 Raoul I mon ami ! au nom du ciel, je vous en supplie, ayez pitié de moi !
— Qu'avez-vous, Marguerite? répondit Raoul.
— Ayez pitié de moi, Raoul 1 ne me laissez plus souffrir ce que je souffre depuis six mois ! — je ne puis plus le supporter : — vous me faites mourir. — Mon Dieu! que suis-je donc pour vous? — Ne puis-je c4re autant qu'un ami? Tenez, Raoul, — cela ne peut durer.
— Tiens, Raoul, dit-elle, écoute, prends sur moi les droits d'un amant et d'un mari, pourquej'aie ceux d'une amante et d'une femme. — Je t'en prie, Raoul, comprends-moi, je t'en prie I
— Je le voudrais, dit froidement Raoul.
— Eh bien! je vais parler. — A commencer d'aujourd'hui, — je veux être pauvre et misérable. — Tenez, j'ai faim, et voilà ce que je fais!
Elle jeta à terre les gâteaux.
— Oui, j'ai faim, reprit-elle, et je ne mangerai pas.
— Écoutez ! — Vous êtes pour moi dur et cruel, — vous êtes pauvre, — vous me donnez l'horrible douleur de vos privations, — vous n'en avez pas le droit!
Elle se jeta à ses genoux et lui dit ;
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— Raoul'. Raoul! sois mon maitie, — sois moTi amant: Je veux que cette maison ^oit à toi, — je veux être ici chez toi !
Puis elle se releva, se jeta dans un fauteuil, la ttM'' sur le dossier, et recommença à pleurer amèrement.
— Vous vous trompez, Marguerite, — je vous aifirme que vous vous trompez. Je suis... gcné... momentanément..., mais... ce n'est pas au point que vousupposez.
Marguerite se leva et dit :
— Raoul, vous meniez ! — où avez-vous dîné aujourd'hui!... Avec un ami? disiez-vous. — Vous êtes reslr sur le boulevard à regarder les images !
— Je n'avais pas faim... et...
— Taisez-vous î... je sais tout!... Mais quel mépn.-> avez-vous donc pour moi! Que suis-je pour vous? — Raoul ! Raou! ! — Vous ne saurez jamais tout ce que vous m'avez fait souffrir.
— Ne souffririez-vous pas davantage de me voir accepter une situation honteuse?
— Honteuse?... Ah! si vous m'aimiez, vous comprendriez que le bienfaiteur est celui qui reçoit. Mai^ je vous ai dit ma résolution... je serai pauvre comme vous, — malgré vous je partagerai voire sort, — je verrai combien de temps vous m'imposerez ces privations, puisque vous ne voulez pas comprendre que je souffrirai moins ainsi.
Raoul voulut encore abuser mademoiselle Hédouin, mais elle pleura et supplia avec plus de véhémence encore.
— Écoulez, Marguerite, dit-il, avouez une cliose : oscriez-vous dire aux gens que vous connaissez ce qwq vous voulez que j'accepte de vous?
— Oui. Je leur dirai que je vous aime, que vous daignez rae regarder comme un ami, — que vous m'aimez, que tout est commun entre nous. — N'ai-je pas osé mu compromettre pour vous voir tous les jours? — A-t-oii cru, le pensez-vous, à la pureté de nos tèle-à-téte f\'j tous les soirs depuis six mois ! Vous m'avez laissée mo perdre pour vous, — vous m'avez permis de vous sacrifier ma réputation, — et vous refusez de partager mon argent! — c'est absurde et niais i — Attachezvous plus de prix à l'argent qu'à l'honneur? — Mais je ne veux pas plaider et discuter contre vous; — ce n'est pas à votre pauvreté qu'il faut mettre un terme, c'est à la mienne, — car, je vous le jure, la misère n'oblige pas aux privations que j'aurai le génie d'inventer pour surpasser les vôtres ! — Mais quand vous avez épousé mademoiselle Seeburg, elle avait une dot, — vous avez bien accepté sa dot! — Est-ce parce que je ne puis être votre femme que vous me traitez ainsi? — Est-ce à vous de me m.arqucr du mépris pour cela ! — Écoutez, RaouU je comprends votre orgueil, parce qu'il est le mien. — Nous quitterons Paris, nous renverrons ma servante, — nous irons à la campagne ciisemble, — là où personne ne nous connaîtra; —je serai votre femme; — c'est vous qui louerez la maison;— je serai chez vous. Mon Haoul, je l'en prie, laisse-moi faire tout cela comme je l'entends. Oh! qu'> je voudrais être pauvre et misérable! comme je vou-
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drais tout recevoir de toi I Mais si tu savais tout le bonheur que tu peux me donner en consentant au partage que je te demande !
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