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L\ PAIX DES CHAMPS

Si le hasard, à mes désirs prospère, Accomplissait mes rêves de bonheur, Dans un vallon j'aurais une chaumière, Peu vaste, mais riamc, solitaire.

La clcmalite avec sa douce odeur, La vigne en couvriraient les murailles rustiques; De gros noyers de leurs bnnche-î antiques La cacheraient aux regards inùiscrets.

t*n mur d'épine blanche et d'églantier sauvage Enfermerait mes prés, ma mai-on, mon jardin, Oh! si j'avais encor, sur le coteau voisin, Un petit clos de vigne!... et, iljiis le voisinage.

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Un champ de blé dont les épis dores Suus le vent qui frémit se balancent en onde De bluet% de pavots, de nielles diaprés... J.: serais le roi du monde!

Puis je voudrais, quand le matin, Au travers de ma fencire, Le soleil glisserait un rayon incertain,

P^écur^eu^ du jour qui va naître.

Je voudrais voir, les yeux clos encore à demi, De mon premier regard ia maisun d'un ami.

(ScmLLER.)

Le soleil commence à descendre derrière les arbres. Un jeune homme et une jeune fille — sont assis sur le sommet d'une colline qui domine une vallée étroite dans laquelle une trentaine de maisons sont cachées sous les arbres.

La colline est couverte de bruyères dont la fleur est passée, mais — le thym sauvage y étale ses fleurs roses. — Ils sont étendus sous une vieille aubépine dont les fruits commencent à rougir. — Ils sont silencieux; leurs regards comme leur pensée suivent le soleil qui disparaît derrière de grands sycomores, — dont le feuillage, richement découpé, se dessine vigoureusement sur l'horizon empourpré.

L'œil a besoin de chercher les maisons entourées de hauts arbres, le clocher de l'église s'élève seul, et le coq doré qui le surmonte resplendit d'un dernier rayon que lui envoie obliquement le soleil. Bientôt ce rayon

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s'éteint, — et la cloche sonne VAngflua. Alors, de toutes parts on délelle les cljevaiix des charrues. — Les hommes et les lemmes reviennent h la maison. Le jour disparaît et les arbres de la vallée se constellent de lumières rouges qui s'allument successivement, — tandis que le feu bleuâtre des étoiles s'allume au ciel. — On dirait des fleurs de feu qui s'épanouissent au ciel et sur la terre. — On entend au loin coasser les grenouilles dans la marc d'une ferme.

— 0 mon ami, dit la jeune fille, — quel calme enchanteur ! que chacune de ces maisons cachées dans les arbres comme un nid d'oiseau doit être une douce retraite! — Que les habilants de cette vallée doivent être heureux et bons! Mon ami... pourquoi ne cacherions-nous pas aussi notre vie et noire bonheur dans un de CCS nids parfumés, — loin des villes, de leurs habitanis curieux et envieux? — Mon ami, ce n'est pas le hasard qui nous a fait assister à ce beau spectacle de Li lin du jour. — Si vous m'en croyez, le reste de notre vie se passera sous ces beaux arbres. — Il m'a semblé que la voix vibrante de la cloche de l'église nous appelait et qu'elle nous promettait enOn une vie heureuse et paisible.

— Le lendemain, dès le jour, Raoul et Marguerite revinrent et descendirent dans la petite vallée; — leur enchantement fut encore plus complet. — Trois ou quatre maisons bourgeoises étaient clair-semées. Ils virent à la porte d'une de ces maisons une jeune femme qui tenait un enfant dans ses bras. Ses beaux grands yeux bleus étaient pleins de bonheur et d'innocence.

Marguerite s'arrêta, regarda l'enfant et baisa ses fraîches joues roses. — Raoul demanda à la paysanne s'il y avait une maison à louer dans le pays.

— Je crois que oui, dit-elle; celle de maître Gillet est fermée depuis l'année dernière.

^- Et oîi est la maison de maître Gillet?

— A l'autre bout de la commune, — Notre gars vas vous y conduire. — Ohé ! Todore !

On voit alors sortir do la niche du chien placée dans le milieu de la cour deux têtes, — l'une était celle d'un grand dogue aux yeux calmes, — l'autre la tête blonde et frisée d'un petit garçon; — il embrassa son ami le dogue avant de le quitter, et celui-ci lui rendit sa caresse avec gravité. La mère arracha des cheveux de Théodore des brins de paille qui y étaient restés, puis elle lui dit :

— Tu vas conduire monsieur et sa dame à la maison de maître Gillet; en passant tu appelleras marne Gillet pour qu'elle prenne les clefs et leur vienne montrer la maison. — Tu entends bien, n'est-ce pas?

Marguerite fit quelques compliments à la mère sur la beauté et la santé de ce nouvel enfaut, — et Marguerite et Raoul se mirent en route précédés de Théo* dore.

Ils traversèrent une partie du \illage. Madame Gillet, avertie, s'arma d'un trousseau de clefs et les mena voir la maison. — C'était un grand jardin abandonné depuis plusieurs années déjà, et une maison couverte en chaume, passablem.ent délabrée. — Néanmoins elle plut beaucoup à Marguerite et à Raoul, et ils furent

très-désappointés lorsque madame Gillet leur annonça que la maison n'était pas à louer, — qu'elle et son mari, M. Gillet, ne voulaient plus la louer,, — que le dernier locataire était parti sans payer, et avait, pendant l'hiver, fait du feu avec une notable partie de l'escalier; — qu'en conséquence il s'agissait de se débarrasser de la maison et de la vendre.

Marguerite et Raoul se retirèrent; tous deux restèrent quelque temps silencieux et tristes. — Pendant leur visite à la maison couverte de chaume, ils l'avaient déjà remplie de rêves et de projets. — Marguerite parla la première et dit : — Mais... Raoul... si nous achetions cette maison... en vendant une partie de... nos... rentes, cela ne nous coûterait pas autant que nos deux logements à Paris.

Raoul fit quelques objections qui furent bien vile levées. — Marguerite voulut que ce fût Raoul qui achetât la maison; — c'était le seul moyen — qu'on les crût mariés, et que le sacrilice qu'il faisait si noblement de sa considération et do mi position sociale ne lut pas pour elle une cause de mépris et de dédain. L'affaire fût bientôt conclue. — Ils firent faire les réparations indispensables, et ils ^'installèrent clans leur nouvelle demeure.

MARGrERITE A SA TANTE CLEMENCE.

« Je pense comme toi, ma chère tante, que l'occasion que ton fils a trouvée de s'échapper ne doit pas être attribuée au hasard^ — et que ses chefs auront eu pitié de la douleur. Tu n'en os pas moins perdue pour moi encore pour bien longiemps; — tu ne le quitteras, je le sais bien, que lorsqu'il sera tout à fait remis de la maladie qu'il a contractée en prison. C'est mon seul cha^^rin aujourd'hui, lu manques à tout ici : — mon bonheur, mes plaisirs, — tout a un côté de moins, tout est comme échancré, parce que tu n'es pas là.

» Nous som.mcs installés enfui dans cette paisible vallée, dans celte petite maison dont je t'ai parlé. J'ai p ur quand je m'y sens si heureuse. Si je fais m; 1, comme tout me le dit, — si j'ai manqué aux lois de la rcliîiion et à celles de la société, que suis-jo donc devenue pour trouver si peu de repentir et de si rares

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regrets dans mon cœur? — Que poiivais-je faire cependant?... c'était le seul moyen d'adoucir le sort de Raoul; — et, à part certaines cérémonies, ne suis-je pas sa femme? — n'ai-je pas la conscience de remplir avec joie tous les devoirs sacrés du mariage? — Lui seul occupe toutes mes pensées, ma vie entière est consacrée à son bonheur. — Il y a des moments où j'ose me dire : Esther, qui est sa femme^ — a fait tout haut des serments qu'elle a trahis; — ces mêmes serments, que j'ai faits tout bas, je les tiens religieusement. — Bien plus, pour veiller sur le bonheur de Raoul, pour adoucir les ennuis de sa vie, j'ai renoncé à tçut ce qui fait l'orgueil des femmes, j'ai donné aux plus misérables d'entre elles le droit de me traiter avec dédain. J'espère alors que Dieu a pitié de moi ; — que je n'ai fait qu'obéir aux meilleurs sentiments qu'il a mis dans mon âme, et qu'il me pardonne.

» Que j'aime notre retraite, chère tante! C'est une maison avec un toit de chaume. Du côté du nord, on ne voit plus le chaume; — la mousse l'a couvert du plus soyeux velours vert. — Sur la crête s'élèvent des iris au feuillage aigu. — Le devant de la maison est tapissé par une vigne vierge dont le riche feuillage commence à rougir, — par un jasmin chargé d'étoiles blanches embaumées, — et par un chèvrefeuille, le plus poétique, le plus rêveur des parfums.

» En face est une pelouse verte sur laquelle s'étend l'ombre de trois énormes noyers. La saison ne nous permet encore de faire aucun travail. — Cet hiver nous préparerons des plates-bandes pour mettre quelques

la.

ùeurs, — pnis nous cultiverons aussi des légumes — dans le reste du jardin, où il y a quelques arbres fruitiers. — Nous avons hier acheté des poules et un coq.

» Nous n'avons rien dit à personne, — mais naturellement on nous croit mari et femme. — Nous avons avec nous une grosse servante que nous avons prise dans le pays; c'est la cousine de cette femme dont je l'ai parlé, qui a de si jolis enfants et qui nous a indiqué la maison la première fois que nous sommes descendus dans la vallée. Nous sommes décidés à ne voir aucun des bourgeois qui habitent le village pendant l'été. Raoul ne sort pas de la maison; c'est un calme dont il n'avait pas d'idée jusque-là. — Tu comprends que ma petite fortune a élé diminuée par l'acquisition que nous avons faite, — mais il nous reste de quoi vivre... comme nousvivons... sans toilette, sans plaisirs achetés, sans spectacles, sans voir de monde.

» Que je suis heureuse de voir Raoul si heureux! — Il soigne ses arbres avec une sollicitude qui te ferait sourire. Une chenille qui se nourrit sur une feuille n'est jamais si petite qu'elle puisse échapper à ses recherches et à sa vengeance. — Viens aus^i vite que tu le pourras, — toi seule nous manques. — Tu nous forces de porter notre pensée au dehors de notre maison, tandis que si tu étais ici, avec nous, le monde se bornerait aux murailles de notre jardin. — Sauf les moments où tu nous gênes dans notre bonheur en n'en faisant pas partie, il semble que nous soyons tous deux seuls au monde, comme nos premiers parents étaient dans le Paradis. — N'est-ce pas que ce qui rend si

doucement heurnix ne peut être un crime impardonnable ?

» Adieu! »

;tfAP.(;rrERÏTE a sa tante ÇliMENÇE.

« Je suis, ma chère tante, en proie depuis longtem.o à une tristesse dont la cause est tellement absurd'.', qu'il n'y a qu'à toi que j'en puisse parler, — et que ca ne sera pas (lop de toute ton indulgence pour recevoir ma coniession à ce sujet.

» 11 nous est su; venu une visite, il y a quelques jour>. Un M. Aristide Leroux, que Raoul a connu autrefois., se trouve t)tre le maire du village que nous habitons. Le hasard lui ayant appris le séjour de M. Deslogcs dans la commune qu'il gouverne, il a cru devoir le visiter, 11 nous a fort engagés à aller voir son jardin. Raoul le lui a promis, ce que je lui ai fort reproché quand M. le maire a été parti ; ma position me défend de voir aucunes femmes — et de m'exposer aux humiliations qu'elles ne manqueraient pas de me faire .«;ubir avec, tant de plaisir, que je me suis plus d'une fois demandé si les femmes ont réellement une si grande horreur qu'elles le disent pour des fautes qui leur donnent le droit d'écraser aussi impitoyablement d'autres femmes. Raoul, pour me ras^urer, m'a dit que 11 femme de M. le maire n'était autre qu'une ancienne actrice du Cirque-Olympique, qui avait eu l'adresse de se faire épouser.

w Je suis fâchée que Raoul. n'ait pas compris ce qu'il y avait de bless int pour moi dans celle explication. N'esl-ce pas accepter avec trop de résignation le côté humiliant de la position que j'ai prise, que d'admettre que je puis voir une femme précisément par les raisons qui devraient m'empêcher de la voir, si j'étais ce que je dois être et ce que j'ai été?

» Je me crois honnête femme. Je n'ai manqué à aucun des devoirs compatibles avec ma tendresse pour Raoul. Mais si les idées du monde me procrivent de la société des honnêtes femmes, ce n'est pas à dire que je sois condamnée à la société des courtisanes,

» Aussi ce matin j'ai pris un prétexte pour ne pas accompagner Raoul, qui déjeune chez ce M. Leroux; mais tout a été pour moi un sujet de souffrance. Raoul a pris, pour la première fois depuis longtemps, quelque soin de sa toilette. Il m'a fait ourler une cravate neuve sur laquelle je n'ai pu m'empêcher de laisser tomber deux grosses larmes.

T) Je serais bien fâchée qu'il se fût aperçu de cette impression; c'est une occasion de distraction dont il avait peut-être besoin; mais pourquoi a-t-il besoin de distractions? Nous sommes si heureux dans notre solitude I A quoi sert de se distraire du bonheur?

» Comme il s'en allait sans m'embrasser ainsi qu'il a l'habitude de le faire, je le rappelai, — et ce n'est qu'après son départ que je me permis de pleurer. — J'en suis vraiment honteuse, chère tante, et je t'écris pour me consoler et me punir en môme temps. »

« P. S. Je rouvre ma lettre pour te dire que Ri.oul

revient, qu'il paraît heureux de me revoir, qu'il est chargé de plantes que lui a données M. Leroux et qu'il s'empresse de replacer dans notre jardin.

» Marguerite. »

Dans un jour d'expansion, Raoul lut à Marguerite sa fameuse tragédie. Marguerite, en elle-même, la trouva médiocre, mais elle le vit si heureux au bruit de ses vers qu'elle exagéra de beaucoup le peu de bien qu'elle pensait du chef-d'œuvre, et elle se joignit aux regrets qu'éprouvait Raoul de ne pas la voir imprimée. . .

A quelque temps de là, — Raoul, qui était allé à Paris pour quelques affaires, crut reconnaître dans la rue son ancien ami Calixte Mandron. Mais ce qui lui parut singulier et l'empêcha de l'aborder, c'est qu'il vit à sa boutonnière un ruban rouge, — qui lui fit croire que l'homme qu'il apercevait n'était pas Calixte, mais quelqu'un qui, par un jeu du hasard, lui ressemblait étrangement.

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Raoul cependant ne s'élait pas trompé, Maïuîron avait, depuis leur dernière entrevue, essayé sans succès diverses professions, — qu'il avait pris le parti désespéré de réunir et d'exercer tour à tour selon les circonstances.

A sa qualité d'homme de lettres, qui ne lui rapportait rien, il avait tenté de joindre une industrie plus productive. — Il s'étiit fait agent d'affaires. — A son agence d'affaires il avait ajouté un bureau de placement pour les domestiques et les ouvriers. Mais la police, n'avait pas tardé à intervenir au sujet de quelques opérations sur lesquelles des explications lui ayant paru nécessaires, elle avait cru devoir interroger Calixte. — Celui-ci avait disparu sans daigner répondre, et il s'était fait chimiste, inventeur d'une pommade pour faire pousser les cheveux et la barbe, — et aussi d'une eau pour les teindre en noir ou en blond, au choix des personnes.

Un jour, qu'il avait confectionné une provision de la pommade, il s'aperçut qu'il en avait fait plus qu'il n'était nécessaire, — et du reste de sa pommade pour fiure pousser les cheveux, il avait fait une crème épilatoire qui faisait tomber le poil des bras en vingtquatre heures. La réunion de ces denrées ne suffisait cependant pas à Mandron, qui était accoutumé à faire de grandes dépenses. 11 avait, en conséquence, eu recours à un autre expédient : il avait laissé pousser ses moustaches, — et s'était créé lui-même chevalier de l'ordre de la Légion d'honneur. Cependant, comme on

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aurait pu lui faire quelques chicanes sur la légalité de cette ordonnance, il ne portait pas le ruban rouge partout.

Voici la nouvelle industrie imaginée par ledit Mandron :

Il se présentait dans une maison, demandant quelqu'un dont il avait pris au hasard l'adresse dans VAlnmnach; — dans l'escalier, il attachait sa décoration, qu'il avait par prudence laissée dans sa poche, — et il se présentait comme ancien officier. 11 venait, disait-il, pour faire une bonne œuvre. Un vieux troupier qui avait servi sous ses ordres se trouvait pour le moment dans une tri'^te situation; il était malade, sans ouvrage, chargé d'une nombreuse famille. Il s'était avec raison adressé à son ancien chef, qui avait toujours regardé les soldats comme ses enfants; — celuici s'était fait un plaisir et un devoir de venir au secours de son ancien compagnon d'armes; — mais sa fortune était bornée, ses économies entières y avaient passé ; cependant il ne pouvait abandonner ce malheureux, — et il avait pris la liberté de se présenter chez monsieur***, dont la générosité était connue, — pour lui fournir une occasion d'exercer sa bienfaisance en l'aidant avenir au secours du vieux soldat.

Quelquefois on lui demandait le nom et l'adresse du malade, — mais avec beaucoup de dignité il répondait : — Ah î monsieur, ce serait le tuer que de trahir le secret de son infortune ! Si vous saviez tout ce qu'il a souffert avant de se décider à s'adresser à moi, — à moi, son père plutôt que son supérieur. — Non, mon-

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sieur, non; il repousserait vos bienfails, — et ce n'est qu'à force de ruses que je puis lui faire accepter même de ma part. Aussi je me suis adressé à vous, monsieur, parce que vous n'êles pas un de ces faux philanthropes qui ne donnent que par vanité. Si vous venez au secours du vieux soldat, il n'y aura que Dieu et moi qui saurons votre belle action.

Presque toujours Mandron réussissait à se faire remettre ainsi quelques pièces de cent sous. Puis en descendant l'escalier il remettait son ruban dans sa poche. Il revenait d'une de ces expéditions lorsque Raoul l'avait reconnu, et il avait oublié de faire disparaître son ruban. Il avait bien aperçu Raoul, mais en même temps il avait remarqué son oubli, *et il avait feint de ne pas le reconnaître. — Mais quelque temps après il vint le voir à la campagne et lui demanda sans façon à déjeuner. On causa, et Calixle demanda à Raoul s'il faisait toujours des vers.

— Non, répondit Raoul, — je suis fatigué de n'en pouvoir publier aucuns.

— Et pourquoi ne les publies-tu pas? — Par exemple, ta tragédie, qu'en as-tu fait?

— Ma tragédie?.. . on n'a pas voulu la jouer.

— Eh bien ! il faut en appeler au public de l'ignorance des directeurs de théâtre. Il faut faire-imprimer ta pièce.

— Mais comment?

— Tu demandes comment!... mais il n'est pas un libraire qui ne soit enchanté de l'imprimer... J'ai justement un homme avec lequel je fais des affaires...

Mais, parbleu, tu le connais bien, c'est Alexandre...

— Comment, l'ancien flot du Cirque-Ohmpique?

— Lui-mCme... Il a gagné de l'argent avec le Scorpion... il est devenu un de nos premiers éditeurs.

— Vraiment!

— Et il se chargera de ton affaire... mais il faudra que tu entres dans une partie des frais d'impression,

— Ah diable!

— Ce n'est rien; vous partagerez ensuite le prix de la vente. — L'affaire vaut bien mieux comme cela; — en cas de succès, tu n'auras pas le crève-cœur de voir ton libraire s'enrichir à tes dépens. — En tous cas, je le verrai.

— Quand cela?

— Demain, — et après-demain je viendrai le rendre réponse.

Les deux amis allumèrent des cisares et se miient à fumer en se promenant dans le jardin. — Marguerite avait pris un prétexte pour quitter la table avant le moment où l'on avait commencé à parler de la tiagédie. — La présence d'un étranger l'embarrassait, et, d'ailleurs, les manières de Mandron ne lui plaisaient pas. Calixte questionna beaucoup Raoul, — et a; prit que la maison lui appartenait. Il prit congé de lui et revint le surlendemain. — Raoul alla au-devant de lui et lui dit rapidement : — Ne parle pas devant Marguerite des conditions de ton libraire.

En effet, il avait seulement dit à Marguerite que Calixte devait lui trouver un libraire qui imprimerait sa tragédie. — Après dîner, — ils sortirent tous deux et

se promenèrent dans la campagne. — Ton affaire va bien, dit Galixte; Alexandre imprimera ton livre, que Ton aura soin de prôner dans le ScorpioUy ce journal que j'avais fondé et qui a déjà dit du bien de toi. — Tu payeras quinze tents francs pour ta part dans les frais d'impression. — Ces quinze cents francs et une somme égale que mettra Alexandre seront prélevés sur les premiers produits de la vente ; — après quoi vous partagerez les bénéfices.

— Mais, je n'ai pas les quinze cents francs.

— Bagatelle! tu vas faire un billet de quinze cents francs à quatre mois. — ^ Avant l'échéance, nous aurons l'argent pour le payer.

— Mais si nous n'avions pas l'argent?

— Impossible ! on vend ta tragédie sept francs cin quante centimes l'exemplaire : — il faudrait, en trois mois, n'en avoir pas vendu deux cents exemplaires pour ne pas avoir les quinze cents francs et au delà. C'est une affaire sûre. Jai apporté du papier timbré; — tu vas me faire le billet... Tiens... pour que ça aille plus vile... pour que ta femme ne nous voie pas, — meU en travers de ce papier : — Accepté pour la somme de quinze cents francs, — Donne-moi ton manuscrit, et ne te mêle plus de rien.

Raoul signa et donna sa tragédie, — puis il fut trois grands mois sans entendre parler de Calixte Mandron ni de son éditeur Alexandre.

Celte affiiire réconcilia les deux fondateurs du Scorpion, — et les fit vivre dans l'abondance avec les quinze cents francs de Raoul, dont ils escomptèrent facilement

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le billet, loul en s'occupant de trouver un libraire qui voulût se charger pour rien d'imprimer la fameuse tragédie, en courant seul les chances de perte et de bénéfice. On Unit par découvrir un jeune homme auquel on persuada que M. Desloges, homme fort à son aise, rachèterait presque tous les exemplaires de sa tragédie pour en faire hommage à toutes ses connaissances. Aussi, un matin, Calixte vint trouver son ami llaoul et lui apporta les épreuves à corriger.

— Mais, dit Raoul, c'est dans un mois qu'il faudra payer le billet..., et on n'aura jamais eu le temps de vendre assez d'exemplaires pour se procurer l'argent.

< — Ne t'inquiète de rien, — tout ira bien.

Quinze jours après, la tragédie était imprimée. — Calixte envoya trois exem])laires à Raoul, — avec une lettre où il lui disait : « Nous sommes en retard, ne compte pas sur les quinze cents francs du billet, qui ne pourront pas rentrer avant deux ou trois mois d'ici : — la librairie ne va pas pour le moment. Arrange-toi pour payer le billet, qui échoit dans quinze jours; c'est un ari^ent qui ne lardera pas à te revenir.

» Ton ami,

» C' Mandrqn. »

Raoul fut horriblement tourmenté de cette nouvelle; il n'avait aucun moyen de se procurer les quinze cents francs; il aurait màcux aimé cent fois se brûler la cervelle que de parler à Marguerite de sa situation, — surtout à cause du peu de respect que Marguerite avait

pour ses vers. — Cependant il se détermina à attendre,

— et pensa qu'il obtiendrait sans doute de la personne qui avait le billet dans les mains le délai nécessaire pour que la vente de sa tragédie le rendît possesseur des quinze cents francs. En attendant, il se livra à la joie d'être imprimé. Il relut sa tragédie une fois dans chacun des trois exemplaires qu'on lui avait adressés.

L'époque fatale arriva cependant. — Un garçon de caisse se présenta pour îouch''r les quinze cents francs. Raoul voulut causer avec lui et lui demander un délai; mais le garçon lui dit :

— Monsieur, cela ne me regarde pas; — que vous payiez ou non, ça m'est parfaitement égal. Voici l'adresse de la personne qui m'envoie; vous avez encore jusqu'à demain midi pour payer, — après quoi on poursuivra

Sur ces entrefaites arriva une lettre de la tante Clémence; — son fils, guéri, avait passé en pays étranger.

— Elle avait aliéné le reste de sa petite fortune pour lui en fournir les moyens.

« Ma chère Marguerite, disait-elle, i^ faut maintenant que tu nourrisses ta tante; je n'ai plus rien, — mais mon fils est sauvé. 11 a, cette fois, paru réellement touché de ce dernier sacrifice. — J'espère qu'il sera sage, je serais trop désespérée de ne plus rien pouvoir faire pour lui... — Pourtant... je suis sûre que je le sauverais encore. — Ces derniers événements ont doublé ma confiance dans la bonté divine et dans l'efficacité de la prière.

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» Jusque-là je n'avais guère prié. Je pensais que Dieu est si grand, — nous si petits, qu'il ne s'oecupait guère de noire destinée, — et que le plus grand détail dans lequel sa toute-puissance entrait était le soin d'un monde; — mais j'ai trouvé tant de consolation rien qu'à prier et à croire, — que je considérerai toujours comme un bonheur de prier, — non pas seulement pour ce qu'on espère obtenir, mais pour la prière ellemême. J'arrive auprès de toi; — je n'ai plus guère d'autre bonheur à espérer dans la vie que de te voir heureuse : — fais-mci donc une toute petite place dans ton bonbeur. »

Peu de jours après, en eflel, on sonna à la porte, el deux personnes se présentèrent à la fois, la tante Clémence et un huissier. — Marguerite se jeta dans les bras de sa tante ; — Raoul pâlit, balbutia, — et reçut un papier timbré que l'étranger lui remit et qu'il ^'lissa rapidement dans sa poche sans le lire. Il fut contraint, embarrassé, préoccupé : — son air inquiéta les deux femmes. — Aussi, quand, après diner, il sortit pour lire le grimoire en question, — elles cherchèrent à deviner les causes de cette singulière préoccupation. — La tante Clémence pensait que son arrivée lui était désagréable ou l'inquiétait. Marguerite avait vu le papier et craignait une provocation, un duel, — toutes sortes d'affreux malheurs. — Cependant elles se calmèrent — et s'endormirent dans les bras l'une de l'autre.

Pour Raoul, — avant le jour il se mit en rOule pour la villo. — Il allait, à tout hasard. — demander du

temps à l'huissier, — au créancier. — 11 passa chez Mandron pour demander quand il reviendrait. — On lui répondit qu'il était chez lui. — Mandron, en effet, n'avait pas quitté Paris.

Il monta et lui fit part de ses embarras. — Mandron s'écria qu'il n'y avait rien de si facile que de le tirer d'affaire, — qu'il se chargeait de faire renouveler le billet à trois mois de date, et que, dici à trois mois... on verrait, — que la tragédie se serait vendue, etc.

Raoul demanda à passer chez son libraire. — Malgré : les divers prétextes qu'imagina Calixte pour l'en dé- i tourner, il y mit une telle insistance qu'il fallut céder. — A propos, dit IMandion, ce n'est pas Alexandre qui a fait l'affaire, c'est quelqu'un de mieux que lui, " — tu vas voir.

Le libraire répondit aux questions de Uaoul, sur le nombre d'exemplaires vendus, qu'il n'en avait pas vendis un seul, si ce n'est les trois qu'il lui avait envoyés.

En effet, Mandron et Alexandre avaient acheté ces trois exemplaires, — parce que pour obtenir du libraire qu'il imprimât k ses frais la tragédie de M. Desloges, ils lui avaient dit, ainsi que nous l'avons expliqué, — que ledit poète achèterait beaucoup d'exemplaire^ pour les distribuer à ses connaissances; aussi le libraire demanda-t-il à Raoul s'il voulait quelques exemplaires; — à quoi Raoul répondit qu'il en avait assez pour le moment , — et que monsieur élait trop bon.

Le libraire insista et finit môme par dire que ce n'était pas ce dont on était convenu, et qu'il fallait absolument qu'il en prît.

Mandron, voyant que le tour que prenait la conversation ne tarderait pas pour le moins à surprendre Raoul, la termina en lui disant que M. Desloges en ferait prendre une douzaine par son domestique, et il Tenlraîna dehors.

Raoul rentra rassuré et montra alors à la tante Clémence toute la joie qu'il ressentait en effet de son arrivée, et surtout de sa réunion à Marguerite et à lui.

La tanlo Clémence aimait beaucoup Raoul, — et les plus clairvoyantes de nos lectrices n'ont pas été salis s'apercevoir que son âge cl'l'amour de Marguerite pour Raoul n'avaient été que suffisants pour l'empêcher de se laisser piendre à un sentiment plus vif. Mais elle avait réussi à en faire une sorle de tendresse maternelle un peu inquiète et un peu craintive, — qu'elle cultivait en l'émondant soigneusement, comme les jardiniers arrondissent, au moyen de ciseaux, la télé d'un oranger, et la mainlicnnent dans la forme inventée par le caprice.

Calixte fut ponctuel et arriva le lendemain de bonne heure. l\ lit faire à Raoul un nouveau billet, de seize cents francs cette fois; — c'est à celle seule condition que le créancier avait consenti à un renouvellement.

Raoul, voyant devant lui un horizon tranquille de trois mois, se livra tout entier à la douce existence que lui faisait la tendresse de Marguerite et de la tante Clémence.

Une chose seulement le tourmentait singulièrement. Le sentiment de Marguerite, d'abord formé d'admiration et de resDcct, s'était tout doucement transformé.

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— parce qu'elle avait été forcée d'intervertir les rôles avec Raoul et de le protéger, — et parce que dans la vie commune elle ne lui avait trouvé que peu d'énergie.

— Enfin il finit par y avoir dans son amour pour Raoul un peu de l'amour d'une mère pour son fils.

Celte position, que Raoul sentait, lui était désagréable; mais, par moments, il pensait que le succès, — un peu lent, mais cependant probable de sa tragédie, — lui ferait reprendre dans la maison la place qui lui convenait, et lui rendrait le prestige d'autorité qu'il comprenait avoir perdu.

56 septembre 1845.

LAriEUR AU LECTEUR.

J'en étais là de mon récit, — il y a déjà plusieurs j années, — et je me suis subitement interrompu, ne

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parlant pas plus, ni de Raoul, m de Marguerite, ni de Mandron, que s'ils n'avaient jamais existé.

Je veux supposer que, parmi les lecteurs de ce qui précède, il s'est trouvé une personne que cela ait intéressée au point de lui faire dire : — L'auteur est un insupportable personnage! Pourquoi ne finit-il pas celle histoire?

Je vais donner quelques explications à cette personne.

Ce qui m'a empêché de continuer, c'aurait pu étie,

— à l'exemple de Sancho Pansa, — que j'avais perdu le compte des chapitres publiés de l'autre cùlé de l'eau;

Ou que je n'en savais pas plus long; Ou qu'il n'était arrivé rien d'inléres."ïanl à mes personnages depuis mon dernier récit.

Rien de lout cela.

Quelques personnes ont imaginé peut-être de croire,

— mais à coup sûr de dire, — que ce roman était une histoire personnelle, — que Raoul Dcbloges n'était autre que moi-même. — Un ne tarda pas à désigner une Marguerite, et plusieurs de mes amis, — si j'ose m'exprimer ainsi, — eurent le désagrément d'être tour à tour signalés comme le type de Calixle Mandron. — Un journal lit à ce sujet quelques allusions qui furentsaisies avec emprebSjmenl, et la chose fut complètement établie parmi les personnes qui m'entourent... à quelque distance.

Je me trouvai i'ort embarrassé.

Si on m'avait averti d'avance qu'on était décidé à

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voir mon portrait dans Raoul Desloges, j'aurais pris mes mesures en conséquence, j'aurai orné mon héros de tous les agréments, de toutes les vertus que j'aurais pu imaginer, — et Grandisson eût été auprès de lui un type d'immoralité. Mais le livre était trop avancé. — J'avais voulu peindre dans Raoul un caractère faible, indécis, ayant dans la tête des images brillantes de ce qui lui manquait dans le cœur; — victime d'une fausse éducation dont il n'avait pas eu l'énergie de secouer le joug, entraînant dans le précipice la douce et dévouée Marguerite.

Je ne prétends pas certes que je ne connais pas Raoul, — je ne dis pas que personne n"a posé devant moi pour esquisser ce portrait. Je crois que l'art est le choix dansle vrai; — j'ai soin d'inventerlemoinspossible.

J'ai bien dans ma mémoire une sorte d'herbier, — où j'ai gardé, desséchées, les fleurs et les épines que j'ai trouvées sur les chemins ; — il m'arrive bien parfois de tâcher de leur rendre la vie, la couleur et le parfum, et d'en faire des bouquets pour vous, — ma belle lectrice.

Mais de là à croire que je suis le héros de tous mes livres, — il y a loin, et cela pourrait un jour, si le bruit s'en répandait trop fort, attirer l'attention du parquet. — J'ai raconté des histoires où les héros se permettaient des écarts prévus par divers articles du code pénal, et dont la réunion pourrait bien, — si j'avais fait tout cela à moi seul, m'envoyer à Brest ou à Toulon, — et j'avoue que je préfère ma riante vallée de Sainte-Adresse.

A propos de vallée, — précisément, — on a dit : Raoul demeure dans une vallée, — l'auteur habite celle de Sainte-Adresse, — donc c'est lui. •

Il est vrai que Sainte- Adresse est au bord de la mer, — et que celle où j'avais laissé, peut-être oublié Raoul, est auprès de Paris. — Mais, — preuve de plus, — c'est pour dérouler.

— Raoul a été au collège, — l'auteur également; —quel doute peut-il rester dans l'esprit?

Si je refuse d'admettre que j'ai fait le portrait de Raoul devant une glace, si j'avoue que j'ai la prétention de ne pas ressembler audit Raoul, — si je prétends môme qu'il y a dans ce que je raconte de lui deux ou trois actions parfaitement lionteuses à mes yeux, — non-seulement Raoul n'est pas moi, — Dieu merci, — mais il n'aurait pas été mon ami.

Je ne refuserai, au contraire, à personne d'avoir posé pour Marguerite; — c'est une noble et ravissante fille, — et il ne serait pas poli de ma part de dire h n'importe qui : — Vous ne lui ressemblez pas. — Je suis donc décidé à répondre h toute femme qui me demandera : — Qui avcz-vous peint dans Marguerite? — par ces deux mots : — Vous-même.

C'est une chose que j'admire tous les jours que la légèreté avec laquelle on porte sur les autres des jugements sans examen et sans appel, — tout en se plaignant avec âereté de ces mêmes jugements quand on se trouve à son tour sur la sellette.

Certes, je no crois pas que la justice légale, -^ la justice du Code et du Palais, — soit infaillible. Et ce-

pendant, de combien de lumières elle s'efforce d'éclairer ses jugements ! de combien de garanties elle entoure le prévenu! — C'est une étude curieuse.

Si la rumeur publique signale qu'un crime a été commis, an juge d'instruction se transporte sur les lieux, accompagné d'un officier du ministère public.

— Il constate et recueille les éléments du crime, lance des mandats d'amener, interroge, etc.

Quand les soupçons se sont fixés sur un individu, il est arrêté et interrogé. — S'il peut prouver manifestement son innocence, il est relaxé ; — sinon, le procèsverbal du juge d'instruction est envoyé à la chambre des mises en accusation, composée de membres de la cour d'appel, c'est-à-dire de la plus haute magistrature du pays. — Gslle chanibre délibère en présence du juge d'instruction, — et rend un arrêt qui remet le prévenu en liberté, ou l'envoie devant la cour d'assises, si les soupçons prennent de la consistance.

Vingt-quatre heures avant les débits, toutes les pièces du procès sont envoyées au greffe de la cour d'assises par le procureur général; — le président étudie la cause, interroge le pré\enu et hù assigne un défenseur d'ofiice, s'il n'a pas fait un choix lui-même;

— il l'avertit, en outre, qu'il a cinq jours pour se pcur\oir en cassation contre l'arrêt de mise en accusation. A partir de ce moment, le prévenu n'est plus au secret, et il communique librement avec son défenseur.

Le prévenu assiste aux débats; — toute pièce, toute allégation contre lui est soumise à lui et à son défen-

RAOUL 2Sl

senr. — Tous les témoins répètent leur déposition devaul lî.i, — et il la contrôle.

Le prévenu peut récuser une partie des jurés, — sans avoir aucune raison à en donner.

L'accusé, ou son défenseur pour lui, a toujours le Jioit de porter la parole le dernier.

Ensuite, il faut au moins huit voix sur les douze pour que l'accusé soit déclaré coupable; — sept voix le déclareraient coupable sur les douze, qu'il serait acquitté et mis immédiatement en liberté.

Ce n'est pas tout : — si le prévenu est acquitté, nul ne peut appeler du jugement; — s'il est condamné, il a trois jours pour se pourvoir en cassation.

Notez, en outre, quelques autres précautions accessoires. — Vn officier du ministère public est accoutumé à jouer le rôle d'accusateur. — La loi lui défend d'instruire une affaire.

Le juge qui a instruit un procès ne peut siéger au jugement, non plus que celui qui a fait partie de la chambre des mises en accusation, — parce qu'il pourrait apporter à la délibération un jugement formé d'avance.

Après tout cela, il y a encore quelques tristes et célèbres exemples d'erreurs commises par la justice.

Eh bien ! pour juger sans appel une cause qui intéresse l'honneur d'un homme ou d'une femme, il suffit d'une apparence douteuse, bien moins encore d'un on dit, — et on se fait un plaisir, presque un devoir, de propager l'accusation, la condamnation, et chacun se fait accusateur, juge et bourreau.

Ce qu'il y a de charmanl en ceci, c'est que les personnes qui acimetlcnt les plus faibles apparences comme des preuves contre les autres, veulent absolument faire passer les preuves acquises contre eux pour de frivoles et méprisables apparences, — et jettent les hauts cris qu'on n'ait pas pour eux l'indulgence aveugle quand ils refusent aux autres même la justice.

J'habite un petit hameau où, depuis quelques années, des étrangers viennent. — en nombre croissant, hélas! — prendre des bains de mer, — et je vois, de ce que je viens de signaler, des exemples fréquents et suffisamment comiques pour que je me croie le droit d'en citer au moins un, — sans craindre de trop ennuyer la personne pour laquelle j'ai fait ce chapitre. Après quoi, je reprendrai mon récit où je l'avais laissé il y a quatre ans.

Il arrive de tous côtés des personnes qui se casent comme elles peuvent dans les auberges et les maisons particulières; — le plus souvent, les femmes sont seules avec des enfants et des domestiques, — ou les maris les amènent et s'en retournent à Paris. — Ceux qui restent vont passer leurs journées au Havre, — faire le tour des bassins, — lire les journaux, — marcher sur du pavé, etc.

Les femmes, d'abord, se rencontrent aux bains, à la promenade, etc., — mais ne font pas connaissance; — chacun s'efforce seulement de paraître davantage aux yeux des autres ; — mais on n'échange pas un mot, — fort rarement un salut.

^ Un jour on signale une nouvelle arrivée, — une

femme très-belle ou très-rirhe, — ayant un joli visage ou des robes chères.

Il semble alors voir des brebis qui tondaient un pré, chacune de son côté, — mais qui, entendant hurler un loup, se serrent toutes en groupe.

En effet, la femime plus belle ou plus riche que les autres, c'est l'ennemi commun.

Toutes ces femmes qui, la veille, ne se saluaient pas, deviennent alors charmantes les unes pour les autres. — Regardez bien; l'amitié de deux femmes est toujours un complot contre une troisième. — Bonjour, madame, comment vous portez-vous? Et votre charmante petite filie?

— C'est de votre ravissant petit garçon qu'il faut parler, madame.

— Vous avez là une robe du meilleur goût.

— Je vous demanderai le patron de votre costume de bain, etc., etc.

L'alliance est ftiite. — Dès le lendemain on se demande :

— Avez-vous vu la nouvelle arrivée?

D'un air dédaigneux :

— Oui.

— On la dit bien.

— Elle n'est pas mal, — mais je n'aim^^ pas ces figures-là.

— Elle a l'air hardi, — ou l'air hypocrite, — on l'air mijauré.

— Sait-on ce que c'est?

— On dit que c'est une comtesse.

— Oh! une comtesse? — Elle est bien polie. — Ça ne doit pas être une vraie comtesse.

Ou bien : — Elle est avec son mari.

— Est-ce bien son mari?

— Je n'en répondrais pas, — il a l'air bien empressé. Le lendemain on se dit : — Eh bien ! la nouvelle arrivée, — on dit qu'elle n'est pas mariée.

— Ah!... ca ne m'étonne pas, le monsieur est reparti.

— C'est sinsrulier.

— Mais votre mari est reparti aussi après vous avoir installée.

— Ah!., mais moi, c'est bien différent; M*** joue à la bourse, il a des affaires.

Et les histoires vont leur train. — Il faut donner des prétextes vertueux à l'envie que causent la jolie figure ou les belles robes. — Trois jours après, il est établi que la nouvelle arrivée n'est pas mariée ; — personne ne s'est montré son contrat de mariage, mais sont réputées légitimement mariées et vertueuses toutes celles qui entrent dans l'association tacite contre la plus belle.

— Lui avez-vous parlé?

— Qui, moi? Xon vraiment, je ne parle pas à ces femmes-là.

— Connaît-elle quelqu'un dans le pays?

— Elle se promenait hier avec un monsieur et une dame.

— Pauvre petite femme !

— Qui? la nouvelle arrivée?

— Non, la femme de ce monsieur,

— Pourquoi?

— Quoi ! j'ai besoin de vous le dire, — vous ne voyez pas que ce monsieur est l'amant de la nouvelle venue, — et que sa femme à lui doit être bien malheureuse.

-- C'est vrai?

— On le dit.

— D'ailleurs c'est singulier de ne connaître que ce seul monsieur; on ne voit pas d'autre homme lui parler.

— On sait ce que ça veut dire.

Le lendemain on continue.

— Eh bien! elle a eu des visites toute la journée.

— Au moins quatre hommes, — c'est sans gêne ; — ces femmcs-là, ça conn;iît tout le monde.

— Oh! ça a bien vile fait connaissiincc.

— Recevoir aiiih>i du monde quand son mari est absent !

— Ce pauvre cher homme !

— Elle H voulu me parler, hier.

— Pas possible !

— Je lui ai à peine répondu, elle ne s'en avisera plus. — Mon mari ne serait pas content s'il me voyait faire de pareilles connaissances.

Le jour d'après :

— Voilà un aplomb ! — Vous savez bien, ce monsieur et cette dame avec qui elle s'est promenée l'autre jour?

— Oui. — Eh bien !

— Elle dit que c'eit un cousin.

— Ah ! ah! un cousin.

— On connaît ces cousins-là.

— Il y a réellement des femmes bien effrontées.

— On dit qu'elle est entretenue.

Le jour d'après :

— Eh bien ! cette demoiselle, — avec son cousin?

— Ne m'en parlez pas. — A quelle heure vous baignez-vous ?

— Je ne me baignerai pas aujourd'hui, -^j'attends quelqu'un, un ami de mon mari qui passe par ici.., par hasard.

L'élrangère quitte le pays ; — - mais les autres femmes, une fois lancées, sont comme des chiens courants qui ont perdu une trace, — faute du cerf, elles se lancent sur un lièvre ; — le venin élaboré pour la fugitive ne peut pas être perdu, — on se sépare en plusieurs hordes ennenJes; — les on dit se croisent comme un feu de mousqueterie, — chacune de celles qui s'étaient montrées si sévères contre l'étrangère — attend et reçoit tour à lour un beau-frère, — un cousin,— un parent, — un ami, et'". — Elle s'exaspère qu'on tourne ;i mal les choses les plus innocemles; — c'est affreux, — dit-elle, de juger ainsi sur les apparences.

Avant la fm de la saison, chacune a eu son paquet; — il vient un moment où il n'en reste que deux. — Pendant quelque temps, — elles disent du mal de toutes celles qui sont parties; — mais il vient un jour où l'une des deux exhibe une robe neuve, ou est l'objet î'.^ raltenlion d'un homme remarquable — par sa place,

sa fortune, ou une célébrité qucl-'onquc; — alors elles ne lardent pas à ne plus se saluer, — et, faute d'un autre auditoire, — elles disent du mal l'une de l'autre à la femme qui les déshabille ou au maître baigneur. — Celle-ci n'a jamais été mariée, — ou bien elle a fait mourir son mari de chagrin, — et d'ailleurs, elle serre si fort son corset qu'elle en devient violette. — L'aulro a été actrice sur un petit théûtre, —ou cuisinière, ello s'est estropiée à force de se chausser juste.

Il faut bien aimer les femmes pour ne pas les détester 1

— Où en étais-jc de l'histoire de Raoul et de Marguerite, ma belle lectrice?

M'y voici.

xxvn

Des bruits étranges commencèrent à circuler dans le pays. — On se rappelle Léocadie, celte figurante du Cirque-Olympique qui était devenue obèse, et qui s'était fait épouser par M. Leroux, lequel était également ass3z gros, et maire du villaiie. — Léocadie avait voulu faire connaissance avec Marguerite; Raoul, qui s'en-

nuyait quelquefois et allait Tolontiers jouer au billard chez M. le maire, n'avait pas su éluder celte tentative de Léocadie, — mais il avait trouvé Marguerite trèsrésolue à ce sujet, et la tante Clémicnce avait été entièrement de Tavis de Marguerite.

Marguerite avait accepté la situation tout entière; — Dieu, Raoul et la tante Clémence, savaient seuls tout ce qu'il y avait de noblesse, de dévouement, de générosité dans la vie qu'elle s'élait faite.

Elle ne se croyUit pas le droit d'exiger que tout le monde la comprit, — aussi elle ne voulait connaître pe'^sonne; — elle ne voulait pas s'exposer aux impertinences de quelques diôlesscs, qui avaient sur elle la supériorité de tromper un mari responsable; — elle ne voulait pas non plus se déclasser, — en voyant des femmes qui pouvaient être tombées, par des causes difierentes, dans une situation extérieurement pareille à la sienne ; elle refusa de voir madame Léocadie Leroux : — elle était, du reste, parfaitement heureuse entre Raoul et ta tante Clémence,^ et ne désirait rien de plus.

Malgré les prétextes dont Raoul essaya de colorer le refus auprès de l'épouse de M. le maire, Léocadie se sentit bicssée et devint pour Marguerite une ennemie mortelle. — Un incident imprévu ne tarda pas à venir lui (ionner de lerrilks armes contre mademois:lle Hédouin.

Tans une maison à Paris, où ils passaient presque

tout riiiver, M. et madame Leroux entendirent annoncer un jour — madame Desloges. — Léocadie ne tarda pas à lui dire, plutôt pour parler des dignités de M. Leroux que dans tout autre but, que dans le hameau dont ledit M. Leroux était le premier magistrat, il y avait un M. Desloges, — qui était peut-être parent de cette dame. — Esther, car c'était elle, fit quelques questions, — et, après éclaircissements, — avoua, les yeux levés tristement au ciel, — que ce M. Desloges n'était autre que son mari, — lequel l'avait abandonnée pour vivre avec «je ne sais qui. »

— Quelle horreur ! s'écria Léocadie , abandonner une femme aussi charmante que madame! — Il faut que les hommes soient fous.

Aux questions d'Esther, Léocadie répondit qu'elle ne voyait pas la prétendue madame Desloges, — qu'elle s'était toujours doutée de quelque chose.

Esther cependant en apprit assez pour reconnaître Marguerite. La fuite d'Esiher n'avait pas duré longtemps ; — elle était revenue chez son père, où elle jouissait d'une grande liberté; elle avait son appartement à part et ses connaissances particulières, parmi lesquelles on eut bientôt établi que Raoul Desloges avait abandonné son irréprochable épouse, — en emportant une partie de sa fortune, qu'il mangeait avec une concubine.

C'est à peu près ce que Léocadie rapporta dans la petite vallée. — Ces bruits ne tardèrent pas à circuler dans tout le hameau, et Marguerite, — qui était un peu plus que polie avec tout le monde, tant elle consentait

à payer scn bonheur, — fut obligée de s'apercevoir que Léocadic lui rendait à peine son salut dans la rue. — et un jour qu'elle réprimanda une servante, — celleci lui répondit : — Au moins, moi, je ne vis avec le mari de personne.

Marguerite s'enferma pour pleurer. — Elle réussit à cacher ses larmes à Raoul, — mais pas à la tante Clémence. — Celle-ci se chargea de chasser la senante, qui entra deux jours après chez madame Léocadie Leroux.

De ce jour, Marguerite ne sortit plus, — pour ne rencontrer personne; — le dimanche seulement elle allait à la messe; — mais, un dimanche, une personne étrangère était dans le banc de M. le maire. — Marguerite ne la vit pas d'abord, — elle all.iit à l'église pour prier Dieu et n'y faisait pas autre chose.

La religion de la plupart des femmes consiste surtout en ceci :

Le dimanche est un jour cù on se lève plus tôt que de coutume pour se mettre de la pommade, se friser et se parer, de façon à attirer la pieuse attention des fidèles, — parmi lesquels on reste assise pendant une couple d'heures, — pour ûlre adniirée des unes et critiquer les autres.

Dans les autres bancs on chuchotait, et les regards se rej.oi talent de Marguerite sur rétrangère avec tant d'opiniâtreté, que Marguerite fut obligée de la regarder 5it reconnut Estiier; au premi'.r moment elle sentit un froid mortel arrêter la vie dans ses veines, — puis elle pria avec ferveur, — et offrit à Dieu un examen de sa

conscience. — Mon Dieu ! — dit-elle, — est-il juste que je m'humilie devant celte femme? — Pour elle, — pour réparer son honneur qu'elle se vanl.-iit d'avoir perdu, — j'ai sacrifié volontairement le bonheur de toute ma vie ; je lui ai fait épouser Raoul, — et je me suis condamnée à l'isolement et aux larmes ; — quand elle a eu abandonné et trahi cet homme, quand elle Ta laissé, — blessé, mourant, dans une auberge, — je suis allée le soigner et le recueillir, — ^2 lui ai consacré ma vie, j'ai renoncé à la réputation, à la considération ; — laquelle de nous deux a fait son devoir?

Marguerite sans doute sentit dans son cœur une réponse encourageante, car, — la mosse finie, — ellç traversa l'église et la foule qui la regardait, — calme et sereine, — les yeux limpides et doLicement assures, — pas plus baissés que de coutume, — et sans le moindre embarras.

Eslher était venue passer la journée chez Léocadie, avec laquelle elle s'élait liée, — et avait espéré humilier Marguerite; — il est vrai qu'elle l'avait perdue dans l'opinion des autres; — mais Marguerite ne vivait pas dans l'opinion ni pour l'opinion. Raoul et la tante Clémence étaient le monde entier pour elle. . Le soir, un monsieur, — qu'Eslher présenta comme un ami de son père, — vint la prendre et la ramener à Paris. — Quand elle fut partie, Léocadie Leroux dit aux autres femmes qui se trouvaient chez elle :

— Une pauvre petite femme bien intéressante, — si jolie, — si charmanle, cl abandonnée par ce Desloges, — qui mange son bien avec une autre femme; — et la

conversation sur ce sujet remplit le reste de la soirée municipale.

Marguerite, que la tante Clémence voulut consoler, — lui fit voir à nu toute la sérénité de son âme, — seulement il fut convenu entre les deux femmes qu'elles n'iraient plus à la messe ; — et le dimanche suivant, — toutes deux seules — dans le jardin, — Marguerite se mit à genoux — et dit : 0 mon Dieu! permettez-moi de ne plus aller vous adorer dans les temples de pierre bâtis par la main des hommes, permettez-moi de vous prier — sous cette belle coupole bleue qui forme votre ciel, sous ces arbres frais et embaumés dont vous avez fait la parure de la terre, — au milieu de ces trésors gratuits que vous avez donnés à l'homme ; — le parfum des fleurs remplacera l'encens de l'église, — et mon âme montera jusqu'au pied de votre trône, — avec ce parfum et avec le chant des oiseaux.

Puis les deux femmes prièrent ensemble, — et, leur prière finie, s'embrassèrent tendrement.

La vie de Marguerite et de Clémence fut un peu plus renfermée que jamais.

Raoul avait imaginé une singulière folie, — ou du moins son imagination l'avait acceptée. — Mandron, qui lui avait dit à propos de la lettre de change que l'affaire était arrangée, et auquel il n'en avait pas demandé plus long, — Mandron lui dit :

— Tu as eu tort de faire une tragédie; — le siècle n'est plus à la haute littérature; — il faut être de son siècle. — Un bon gros mélodrame, bien ronflant, ne le mènerait pas si sûrement au temple de mémoire, mais

il le mènerait h celui de la fortune. Il faut foire un mélodrame, c'est l'afTaire de quelques jours, et nous le ferons jouer. — Depuis que j'ai cessé avec tant d'éclat de collaborer au journal que j'avais fondé avec l'ex-flot Alexandre, et que cet imbécile avait déshonoré, — je me suis glissé dans quelques autres feuilles, où je suis à l'affût des moments où il manque dix lignes. — Je trouverai bien moyen de glisser une note sur la tragédie et sur ton mélodrame. — Puis je verrai les directeurs. — Travaille, — et reviens dans huit jours avec ton drame terminé.

En effet, — Raoul retourna à la campagne et se remit à l'œuvre. Ce nouveau produit de sa muse ne m'est pas parvenu. — D'ailleurs, je n'avais pas l'intention de vous le réciter. — Voici seulement ce que j'en ai su d'une manière certaine. — C'était, sous tous les rapports, très-inférieur à la tragédie.

La tragédie n'était déjà pas trop bonne, mais elle avait cependant une certaine sève de jeunesse, qui manquait tout à fait au drame nouveau. — Raoul avait mis tout ce qu'il savait et tout ce qu'il avait dans l^s Esclaves; — il n'avait rien vu et rien appris depuis, — et il n'était plus amoureux.

Cependant il ne tarda pas à recevoir un journal dans lequel il trouva cette note :

ft Notre jeune et déjà célèbre Raoul Desloges met, dit-on, la dernière main à un drame. Il abandonne les hauteurs du Parnasse, où l'avait placé d'un premier bond sa belle tragédie des Esclaves, — pour en côtoyer

la base. — Si les plus beaux talents sont obligés ainsi d'abandonner l'art pour le métier, il faut s'en prendre à l'impéritie d'un gouvernement sans entrailles, qui ne sait pas offrir d'appui au talent jeune et vivace. — Le libraire *** met en vente la deuxième édition de la tragédie de Raoul Dcsloges. — Les directeurs de trois théâtres du boulevard se disputent l'œuvre nouvelle. — On ne sait encore quel sera l'heureux possesseur du drame de Raoul Desloges. »

Raoul relui plusieurs fois ce curieux paragraphe, — et quoiqu'il sût qui en était l'auteur, — quoiqu'il reconnût la main complaisante de Mandron, — cet éloge imprimé lui monta à la tête.

Il écrivit à Galixte pour lui demander s'il était vrai qu'on fit une seconde édition de sa tragédie. — Mandron lui répondit : « Jamais on ne fait de seconde édition d'une tragédie. — Par un procédé de mon invention, qu'il serait trop long d'expliquer dans une lettre, le libraire a vendu quatorze exemplaires de ton œuvre, je l'ai engagé à faire les frais de couvertures nouvelles, sur lesquelles on amis : deuxième édition.— ïu es bien naïf de ne pas deviner cela. Pourquoi ne demandes-tu pas également le nom des trois directeurs qui se disputent ton mélodrame?»

Raoul fut un peu désorienté de ces révélations. — Néanmoins il relut le paragraphe, — et se dit : — J'y ai été trompé, les lecteurs de ce journal le seront plus facilement encore que moi. — Ce journal a dix mille abonnés, — chaque numéro d'un journal passe dans

dix mains avant d'être détruit, — cela fait cent mille personnes qui vont lire ceci. — Qu'est-ce que la renommée et la gloire, si ce n'est pas cela?

Et, tout éventé qu'il était, l'encens verligincux monta de nouveau à la tôte de Raoul et le grisa encore. — Il se remit avec ardeur à l'ouvrage, — et travailla plusieurs fois jusque fort avant dans la nuit.

La tante Clémence le prit à part et lai dit : — Mon cher Raoul, — pourquoi veillez-vous ainsi? — J'ai vu de la lumière dans votre chambre presque toute la nuit. — Êtcs-vous malade?

-— Non, — chère tante, — je travaille.

— El pourquoi travaillez-vous avec tant d'opiniâ^ treté? — Est-ce pour le travail lui-môme ou pour les résultais? — Pour ce qui csl des résultats, — notre vie est si simple quo le petit revenu de Marguerite nrus suffit à tous trois. — Pcul-i'tre voudriez-vous apporter votre pari dans la maison, — ou désireriez-vous un peu de luxe autour de nous. — Alors donnez un autre but à votre travail, car je vous soupçonne fort de faire des vers. — Voulez-vous que je m'ocrupe de vous trouver ici quelques leçons? — Tans l'été il y a des enCanls auxquels les parents sont fâchés de voir discontinuer leurs éludes. Aimez-vous mieux que je vous cherche à Paris — quelques écritures à faire, quelques manuscrits à copier?

— Je ne fais plus de vers, chère tante, mais néanmoins le travail auquel je me li\re est de ceux aux résultais desquels vous ne croyez pas. — Il y a cependant

de grandes fortunes faites au théâtre, — et ces fortunes ont eu un commencement.

La tante Clémence ne répondit rien.

— Vous ne me dites pas, — vous ne voulez pas me dire : Ceux qui ont fait ces grandes fortunes avaient du talent. — Je vous réponds : C'est vrai. — Mais qui vous dit que je n'en... aurai pas? Les personnes qui vous voient tous les jours ne vous croient jamais du talent que quand elles en sont averties par les applaudissements du dehors. — Je n'ai fait encore qu'une tentative : — ma tragédie, non destinée à la représentation, — sans obtenir un de ces succès bruyants — qui sent quelquefois dus à l'intrigue et au savoir-faire, — a obtenu un succès d'estime. — Et tenez, je vais voir si je n'ai pas brûlé un journal qui en dit quelques mots.

Raoul disparut un moment, — moment que la tante Clémence employa à joindre les mains et à lever les yeux au ciel. Il ne tarda pas à revenir avec le fameux journal à la main. — Je l'ai retrouvé par le plus grand des hasards, dit-il, — dans un coin où je l'avais jeté.

La tante Clémence lut le paragraphe et dit : On va donc jouer un drame de vous?

— C'est précisément ce drame que je suis en train de terminer.

— Et trois directeurs se le disputent?

Raoul rougit un peu et dit : Oa m'a fait faire des propositions par un de mes amis.

En même temps Raoul froissait et chiffonnait le jour-

nal, — comme l'on fait d'un morceau de papier que l'on va jeter au feu. — Mais, la tante partie, il le déplia,

— le relut deux fois, et le serra soigneusement dans sa poche.

Voici le procédé dont s'était servi Calixte Mandron pour faire vendre quatorze exemplaires de la tragédie de Raoul.

Alexandre et Calixte se brouillaient et se raccommodaient suivant les circonstances. — Il s'en présentait parfois où l'un des deux avait besoin de l'autre, — et, dans ce cas, François, l'ancien portier, — se chargeait d'opérer la réconciliation. — Un jour qu'ils se trouvaient tous trois ensemble, ils échouèrent dans toutes leurs tentatives pour se procurer un dîner digne d'eux. — Les quittances du Scorpion n'avaient pas été acceptées. Calixte, — se voyant surveillé, — n'osait plus aller quêter pour des frères d'armes malheureux.

— Tout à coup celui-ci s'écria : — J'ai une idée !

— Rôtie ou bouillie? demanda Alexandre.

— Ni l'un ni l'autre, — mais une idée au moyen de laquelle nous ferons rtMir ou bouillir ce que nous voudrons.

— Voyons l'idée.

— La voici. — Comme tu es bien mis, viens avec moi. — Tu ne parleras pas, mais ton aspect me donnera de la considération.

Ils allèrent chez le libraire qui avait imprimé les Esclaves, — et Calixte lui dit : — Vous n'avez rien vendu?

— Non.

— Eh bien , vous allez vendre. — L'auteur a un drame reçu. — Tout le monde s'altend à un grand succès. — Son nom connu fera vendre la tragédie. — Mais il faut changer les couvertures et annoncer la seconde édition. — Je me charge d'en parler dans un journal influeiit. — M. Desloges, du reste, fera tous les frais de ce changement de couverture.

— Oui, cela peut bien faire. — Mais vous m'aviez promis qu'il prendrait un grand nombre d'exemplaires, — et il n'en a encore pris que trois, qui, entre parenthèse, ne m'ont pas été payés.

— Voyez l'injustice des hommes! — Vous vous plaignez en ce moment, — et savez-vous ce que je viens faire? — Je viens précisément vous demander quatorze exemplaires pour M. Desloges. — Vous lui en enverrez la note en y joignant les trois déjà pris, et les frais du changement de couverture de la tragédie.

— A la benne heure, — si toutefois il ne se borne pas h ce nombre d'exemplaires.

Une demi-heure après François élait venu prendre les quatorze exemplaires, marqués chacun sept francs cinquante centimes, — et les amis, après les avoir vendus tous pour sept francs, élaient allés dîner au Palais-Royal, à quarante sous par tête.

Peu de jours après on avait envoyé au libraire la fameuse note du journal, et on avait pris vingt exemplaires qui avaient eu le même sort.

Raoul ne fut pas longtemps sans connaître le débit extraordinaire delà tragédie et sans en soupçonner les causes. — Il reçut une note du libraire; cette note se

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montait à un peu plus de trois cents franns, — en y comprenant les nouvelles couvertures de la deuxième édition des Esclatps, tragédie en trois actes, non destinée à la représentation, par M. Raoul Daslogos.

Un autre désappoinlcraent plus grave ne tarda pas à se manifester; — on continua à réclamer le payement du billet de quinze cents francs, malgré celui de seize cents que Raoul avait donne en échange: il alla chez Oïlixte. — Celui-ci demanda sa procuration et se chargea d'arranger l'affaire. — En effet, quand on appela l'aflaire au tribunal de commerce, Calixte demanda et obtint, — selon l'usage, — un délai de vingt cinq jours. — Riioul, n'entendant plus de réclamations, ne songea plus au billet.

— Nous avons eu tort, dit Calixte Mandron, de nous tant presser de faire imprimer la tragédie. — Avec les quinze cents francs que ça nous a coûté, nous aurions pu fonder certain journal, — mais là, — ce que j'appelle fonder, — et, aujourd'hui, nous serions des gens redoutés dans la librairie et dans les théûtres; — au lieu de demander nous ordonnerions. — Pour quinze cents francs, — je crois bien! on aurait forgé, fourbi et amorcé une joli petite escopctte, — au moyen de laquelle tout ce qui aurait passé sur les grandes routes de la littérature et de l'industrie nous aurait payé un honnête tribut.

— Joli métier, dit Raoul, !que celui que tu faisais avec ton ami Alexandre, — du temps de la splendeur du ScorpioJi.

— Le métier que font certains autres journaux, —

mon honorable ami, — depuis celui qui répand chaque matin la calomnie pour faire arriver son candidat à la présidence ou au ministère, — c'est-à-dire pour entrer à sa suite dans la ville conquise et la livrer au pillage, jusqu'à celui qui reçoit sa part de toute entreprise industrielle pour la louer, et qui la dénigre si les offres sont insuffisantes, — ce qui n'est pas dire que le môme ne cumule pas les deux industries. La seule différence

— entre ces feuilles-là et le Scorpion, — c'est que le Scorpion étant moins puissant, c'est-à-dire pouvant moins attendre, — c'est-à-dire débitant ses mensonges aune assemblée moins nombreuse, — ne peut, comme eux, attendre qu'on vienne le trouver à sa boutique et qu'on lui offre. — Moins fort, il doit crier plus haut; — il demande et exige.

Mais avec quinze cents francs 1 c'était notre fortune assurée. — Il va sans dire qu'Alexandre serait resté étranger à l'administration autant qu'à la rédaction;

— il a beaucoup contribué a compromettre le Scorpion, mais je n'abandonne pas l'idée d'un nouveau journal ;

— j'ai un bon titre : la Gazette noire; — c'est un titre assez inquiétant, ce me semble, — ça a l'air chargé. — Penses-y, nous ne descendrons plus à ces honteux petits détails où la misère avait réduit le Scorpion, — et tu verras si les directeurs de théâtre ne viennent pas le demander, que dis-je ! te commander des pièces. — Personne n'aurait désormais d'esprit et de talent que nous, tout ce qui paraîtrait serait abînié et ércinté sans pitié. — Tu verrais la considération qu'on nous 7]iontrerait l

Au bout de vingt-cinq jours, on recommença les poursuites. Raoul eut encore recours à Mandron, — mais il fut plus de huit jours sans pouvoir le rencontrer. — Alors, Mandron lui avoue qu'ils ont été victimes de la fourberie de l'usurier qui a escompté les lettres de change, et qui n'a pas rendu la première et exige le payement des deux. Il faudrait lui faire un procès en escroquerie, — mais comment prouver le vol? — ces genslà sont tous si adroits, ils savent si bien se mettre en règle !

— Mais que faire? dit Raoul.

— Obtenir vingt-cinq jours encore quand la seconde échoira, — tâcher d'avoir un peu de temps pour la première de la bienveillance du créancier, — et puis on aura bien, d'ici là, vendu quelques exemplaires de la tragédie, ou tu auras fini ton drame ; — je vais aller chez le détenteur des billets, — je vais arranger ça; — attends-moi au Palais-Royal dans une heure. — Nous dînerons et nous aviserons.

Calixte revient en effet au bout d'une heure; — il n'a trouvé personne, il y retournera le lendemain. — On dîne, — aux frais de Raoul naturellement.

Le surlendemain Raoul reçoit une lettre de Calixte. Impossible de rien obtenir, — cet homme est un tigre; il faut que Raoul s'arrange pour payer ; mais, s'il veut taire la Gazette noin\ on ne tardera pas à avoir réparé cette brèche. Calixte Mandron est désolé, — il regrette que les circo7istances ne lui permettent pas de venir au secours de son ami.

Raoul, désespéré, va voir lui-même le créancier ; —

on lui donnera un peu de repos jusqu'à l'échéance de la seconde lettre de change, — mais alors il n'y aura plus de répit si les deux ne sont pas payées. Raoul veut parler du premier litre, indûment conservé;

— on lui prouve que Calixte a touché le montant des deux effets, — qu'il ne les a pas fait escompter par la même personne, et que c'est par hasard ou par des raisons particulières qu'ils sont tombés dans la même main.

Raoul cherche en vainMandron. — Mandron a délogé. Il s'enferme et termine son drame, et le porte au directeur du théâtre de la Gaîté. — Mais l'échéance du second billet arrive, — les jours se passent, — les huissiers apportent du papier timbré. Raoul est désespéré, — il n'a aucun moyen de résister; — par moments, il veut tout dire à Marguerite, — mais il se rappelle le peu de cas qu'elle et la tanle Clémence font de ses vers; — il se rappelle combien leur paraîtra ridicule et odieux d'avoir dépensé une pareille somme au profit de sa vanité, car, avec la réclamation du libraire et les frais, il faudrait payer plus de quatre mille francs.

Alors il recule devant cet aveu. — La vie est pour lui un affreux supplice; — s'il pouvait trouver Mandron, il l'étranglerait ou le forcerait de le tirer de la position où il l'a jeté.

C'était l'automne. — En cette saison, la nature est si riche, que la Fable n'a rien pu exagérer de ses magnificences; — si la Fable parle des fruits d'or du jardin des Hcspérides, cela ne dit pas grand'chose à l'esprit,

— quand on regarde de quelles admirables couleurs se

tldcore un jardin. Les ypréaux, — les peupliers blancs, ont les feuilles bLanches dessous, jaunes dessus, et le moindre vent agile et môle leur cime d'or et d'argent; los feuilles des sumacs sont d'un rouge de laque, — 'lies des érables, orange. — Les houx, les verglandiers, s sorbiers, ont des fruils écarlatos comme le corail, — les aubépines et les azeroliers, rouges comme le grenat; — les coings sont jaunes; — les baies du buisson ardent sont d'un orange vermillon. Dans le parterre, les marguerites sont en fleurs, les chrysanthèmes commencent à fleurir.

J'allais ne pas parler des dahlias. Aucune fleur n'a des couleurs aussi variées et aussi éclatantes : — on ne pourrait s'en passer dans un jardin, — on l'admire, mais on ne l^'aime pas ; — il est rcnl fleurs moins éclatantes, et dans lesquelles de charmants souvenirs se sont réfugiés et restent vivants, — s'épanouissant chaque année avec les fleurs sous les baisers du soleil. Les uns riants, les autres tristes sans être moins charmants, comme les dryades dans les chênes, — comme la cétoine, émeraude vivante dans les roses blanches.

Est-ce que l'aubépine, la pervenche, — la violette, — la rose simple des haies, — la giroflée des murailles, ne sont pas des amies?

Peut-être n'est-ce que pour les hommes de mon âge que le dahlia est une fleur muette, — sans souvenir comme elle est sans odeur. J'ai vu les premiers dahlias dans ma première jeunesse, ils ne se mêlent à aucun de mes premiers souvenirs, — tandis que je sais quel jour je me suis écorché les mains pour cueillir

une branche d'aubépint, — quel jour j'ai gravi ce vieux mur en ruine pour rapporter une giroflée; — je me rappelle avec qui j'ai tant cherché dans les bois ces églantiers que les botanistes appellent rubigineux et les Anglais brewer; — je sais encore aussi où se desséchèrent certaines violettes que l'on me rendit.

Peut-être la génération qui me suit aime-t-elle les dahlias. La meilleure preuve que je n'aime pas les dahlias, c'est que j'aime à en avoir de nouveaux, que je jette sans pitié ceux de l'année dernière, si on m'en apporte de mieux faits de la môme couleur.

Tandis que tous les ans, — quand refleurissent mes rosiers, je les aime davantage ; — je sais depuis combien de temps celui-ci esi entré dans mon jardin, — combien de fois celui-là y a épanoui ses splendides corolles et y a répandu ses parfums. — Ceux que j'ai depuis plus longtemps sont ceux que j'aime le mieux.

Clémence et Marguerite, qui ne sortent plus, — qui n'aiment plus que ce qui est entre les murailles du jardin, — s'occupent de leurs fleurs. — Il s'agit de rereplanter les oignons de jacinthe et de tulipe, — il faut préparer son printemps ; — toutes deux travaillent avec ardeur, et quelquefois fredonnent une valse ou une romance.

Raoul les regarde à travers les vitres d'une fenêtre; — il ne travaille pas au jardin, — lui, — il n'y travaille pas, — il sait que dans quelques jours la maison et le jardin seront vendus , que tous trois en seront expulsés.

Il a voulu détourner Marguerite et la tante Clémence d'y travailler, — mais il n'a pu prendre le courage et la force de leur dire l'affreuse vérité. — Hier il leur a proposé une promenade, — mais aujourd'hui elles ont déclaré qu'elles ne dîneraient pas qu'elles n'aient planté leurs beaux oignons à fleurs.

En les voyant ainsi planter avec tant de soins ces oignons qu'elles ne verront pas fleurir, — préparer pour d'autres de riches plates-bandes, — Raoul ne peut retenir ses larmes, il voudrait descendre et leur dire ce qui va arriver, — tout briser dans ce jardin qu'il a planté, et dire aux deux femmes : — Allons-nous-en.

Mais elles sont si gaies, si heureuses en ce moment, elles jouissent si bien déjà des belles couleurs et des suaves parfums que leur promettent les oignons qu'elles plantent, qu'il se dit : — Il sera temps demain de leur apprendre tout, — il sera temps quand je ne pourrai plus le leur cacher ; — pourtant il voudrait voir de la pluie, du froid, quelque chose qui les empêcherait de descendre au jardin, d'y planter et d'y semer.

Marguerite l'appelle, — elles sont embarrassées pour planter des anémones correctement, — l'œil en dessus.

— Il répond brusquement qu'il est occupé, — puis il change d'idée, — il se rafraîchit les yeux avec de l'eau,

— il embrasse les deux femmes, — il les aide, — il plante avec elles. — Ses doigts crispés écrasent quelques pattes d'anémones.

Sa préoccupation n'a pas échappe à Marguerite et à Clémence ; quand elles sont seules, — elles en cherchent les causes. — Est-ce qu'il s'ennuie? — Xon, ce n'est

pas de l'ennui que trahissent ses traits amaigris, — ses yeux enflammés, — c'est une tristesse profonde. — Est-ce le chagiin de voir ses vers naître et mourir inconnus?

Elles passent tout en revue, — elles l'aiment tant toutes deux, il leur paraît assuré qu'elles dissiperont son chagrin, — il ne s'agit que de le connaître.

Toutes deux le prennent à part, — mais ni l'une ni l'autre n'obtient de confidence; —il est un peu malade,

— ça ne sera rien, — ça se passera.

Puis il les quitte, — ébranlé, — attendri, — il va s'enfermer dans sa chambre.

Il se passe quelques jours pendant lesquels Marguerite et Clémence n'ont pas d 'antre pensée que de découvrir le sujet de cette douleur amère qu'il peut leur nier, mais non leur cacher. Il va à Paris deux jours de suite, il va voir le créancier possesseur des lettres de change. — 11 le prie d'attendre, — de consentir à un nouveau renouvellement. — Pendant ce temps-là il travaillera, s'il le faut, à la terre, mais l'autre finit par lui avouer qu'il n'est qu'un prête-nom, que la créance appartient en réalité à un autre, — que cet autre est un ancien négociant fort riche et qui fiit l'e<icompte, — que les risques sont grands, — qu'il exige un peu plus que l'intérêt légal, — et que pour éviter les mauvais tours que l'envie et la malveillance pourraient vouloir lui jouer, car il ne parait jamais dans les affaires et n'est jamais en nom, il veut bien en référer au vrai créancier; mais il ne donnera à Raoul ni son nom ni son adresse,

— il ne veut absolument pas être connu. — 11 suffirait quelquefois d'un méchant esprit, voyant mal les choses.

pour donner au procureur du roi de mauvaises impressions contre lui, et un magistrat un peu sévère pourrait quelquefois le troubler dans ses petites habitudes, et mal interpréter la façon dont il fait travailler un pauvre capital, qui sans cela courrait risque de s'ennuyer : rien ne s'ennuie comme de l'argent au fond d'un tiroir.

Raoul revient le lendemain pour avoir la réponse du négociant; — celui auquel il parle n'a rien pu obtenir. Raoul cherche partout Calixle Mandron pour le tuer, — mais cette consolation même lui est refusée. — On ne sait nulle part ce qu'est devenu Calixte. — Il est probable que ce n'est pas seulement pour éviter Raoul qu'il se cache. — Alexandre, l'ex-flot du Cirque-Olympique, croit qu'il a quitté Paris.

C'est dans dix jours que l'on doit vendre la maison. — Raoul cherche en vain autour de lai, rien ne peut le sauver. Il retourne à la campa;;ne, — il rendre t;\rd exprès, il feint d'être très-faligué et se réfugie dans sa chambre. — En elfet, que dire à ces deux pauvres femmes? S'il est triste, elles vont l'accabler encore de questions si touchantes, qu'il a peine à retenir son secret et ne peut retenir ses larmes ; — s'il affecte de la g iet^, s'il réussit à les rassurer, à quoi bon, pour les faire retomber de plus haut ilans quelques jours. Le lendemain il reçoit ua nouveau papier timbré, celui-ci est au nom du libraire. — Il a obtenu un jugement qui condamne Raoul à lui payer à peu près quatre cents francs; s'il ne paye pas, le jugement porte qu'il ira en prison. — Tout est conjuré contre lui, — une lettre du directeur du théâtre de la Gaité lui dit que beaucoup de

pièces étant à l'étude en ce moment, il lui est impossible d'accepter son drame, et qu'on le tient à sa disposition.

Le lendemain, à la fin du jour, on lui apporte une des affiches annonçant la vente de la maison, que l'on doit apposer sur la porte. — il la déchire en fureur, — et parcourt le village, où il en trouve deux, que l'on a déjà placées : — l'une, sur la porte de l'église, l'autre, sur la maison de M. Leroux, le maire. Il retourne le soir les arracher, mais à quoi lui sert cette puérile résistance?— Les affiches arrachées seront bientôt remplacées par d'autres, — et, affichée ou non, la maison n'en sera pas moins vendue dans huit jours. — Il sort dès le jour, pour aller — tenter encore une fois d'obtenir un sursis.

Pendant ce temps, Clémence et Marguerite ont pris le parti violent de faire une perquisition complète dans les papiers de Raoul; — à force de chercher, elles finissent par découvrir la vérité. — D'abord, elles restent stupéfaites, mais elles ne tardent pas à prendre un parti; — il faut payer ses dettes. — La tante Clémence va à la ville, — avec une procuration de Marguerite. — On charge un agent de change de vendre une grande partie des rentes qui restent à mademoiselle Bédouin; — cette opération exige deux jours. — Il ne restera pas à Marguerite certainement de quoi soutenir le petit ménage, — mais elles pensent toutes deux que cette leçon sera très-sévère pour Raoul, — qu'il va se décider à faire autre chose que des vers; qu'on lui trouvera une place ou un emploi, — et que tout ira le mieux du monde.

Clémence veut qu'on ne lui parle de rien que tout ne soit fini. — Hàtons-nous donc, — réplique Marguerite, car il souffre, il est malheureux, — je ne puis garder plus longtemps un secret dont la révélation va rendre la sérénité à son âme.

Elles vont toutes deux à la ville, — Marguerite seule pouvait toucher l'argent; — elles se sont procuré, dans leur grande perquisition, les adresses des deux créanciers de Raoul. — Elles vont d'abord payer le libraire, — puis l'autre, — où elles apprennent de celui qui sert d'écran au véritable usurier, que celui-ci n'est autre que monsieur Seeburg, le père d'Esther, — et qu'il est poussé dans la guerre qu'il fait à Raoul autant par la haine que par l'intérêt. — Aussi fait-on toutes sortes de difficultés pour recevoir l'argent, — mais enfin on se décide ; la tante et la nièce rentrent h la maison , — heureuses et fières, — et emportant toutes les quittances. — Où est Raoul? il n'est pas sorti de la journée, répond la servante, — il s'est tenu renfermé dans sa sa chambre; — il est probable qu'il est au fond du jardin, dans le petit kiosque où il se repose très-souvent, — ou qu'il sera sorti par la petite porte du jardin qui donne sur la campagne.

— Tant mieux ! nous aurons le temps de faire nos préparatifs avant l'heure du diner.

C'est en effet le jour de naisance de Raoul ;— la table est ornée de fleurs, — la servante a fait un gâteau, — les quittances seront le bouquet de fête ; — on les met sous sa serviette, — c'est la première chose qu'il verra en se mettant à table : — tout bien préparé, — elles attendei t

ayec impatience son retour :— Pourvu, dit Marguerite, que l'émotion ne soit ne soit pas trop violente et ne lui fasse pas de mal.

Voici l'heure du dîner, — Raoul n'est pas rentré, — on sonne une petite cloche qui d'ordinaire appelle aux heures de repas ceux qui sont dans le jardin. — Il ne vient pas, c'est qu'il est allé faire une promenade plus longue. — Il est six heures et demie, il ne vient pas.

A sept heures, Clémence et Marguerite, harcelées par la servante, prennent le parti de faire ser\ir le dîner, — mais elles sont préoccupées et mangent à peine.

D'ordinaire il est assez exact pour le dîner. — Après avoir f.dt durer le repas autnnt que possible, après s'être interrompues dix fois au moindre bruit, su disant : Le voilà ! les deux femmes font desservir, mais en laissant sur la table le couvert de Raoul, et les fleurs et les quittances sous la serviette.

Peul-L'lre est-il allé aussi à Paris et aura-t-il été retenu; peut-être toutes nos ruses vont être déjouées. Il aura tout appris à Paris.

— N'importe, dit la tante Clémence, d'aujourd'hui seulement datera notre bonheur. — Raoul ne s'avisera plus de se ruiner pour faire imprimer ses vers, — il va haïr les vers, et descendant à la prose, — chercher ou accepter,--car je me charge de trouver, — une occupation utile.

Il est huit heures, Raoul ne rentre pas.

On fuit de nouvelles questions à la servante, elle ré- ''

pond de nouveau que llaoul est resté toute la journée à la mnison, que du moins elle l'a vu plusieurs fois à des heures diflcTcntes, — mais que cependant il peut aller au jardin et du jardin dehors sans qu'elle l'aperçoive.

Neuf heures, dix heures arrivent, pas de nouvelles de Raoul. Clémence et Marguerite ne se disent plus rien. Chacune ne conçoit que des inquiétudes et ne veut pas augmenter celles de l'autre. — La tante Clémence même s'cllorce d'établir qu'il peut y avoir mille causes pour i.ue Raoul rentre tard, — peut-être même ne rentre pas du tout. — Marguerite lui serre la main pour la remercier, mais ne répond pas. On fait coucher la servante. — A minuit, elles se couchent cllcsmcmes, — mais dans le mémo lit. — Elles ne dorment pas ; elles pleurent, s'embrassent et prient.

La nuit se pasbC ainsi tout entière. —Les oiseaux annoncent le jour, dont les premières lueurs ne tardent pas à paraître. Klles se lèvent. — Margucrile reste assise, anéantie. — On entend une voiture. -Ah ! le voilà peutêtre, dit Cltmcncc. — Ah 1 je vais bien le gronder de nous laisser dans une pareille inquiétude.^ — Tu feras bien de le gronder, ma tante,— car moi je serai si heureuse que je n'y penserai seulement pas.

Mais la voiture ne s'arrête pas, — peut-être le cocher se trompe; mais non, le bruit décroît, s'éloigne et s'éteint. — Clémence ne peut tenir en place. — Marguerite n'a pas la force de se lever. — Clémence va dans le jardin, reste quelques instants absente, puis rentre pâle, les yeux égarés, — tombe assise.

Marguerite — se lève : — Qu'as-tu? quel malheur sais-tu?

Mais Clémence ne peut parler. — La plus profonde terreur hébète ses regards — et étouffe sa voix. — Marguerite appelle sa servante, — lui confie sa tante, veut aller au jardin voir ce qui a si fort épouvanté Clémence. — Mais celle-ci fait un effort surhumain, — se lève, prend sa nièce par le corps, — et s'écrie : — N'y va pas! — Marguerite, au nom du ciel, n'y va pas ! — Aidez-moi, Ursule, — ne la laissez pas aller au jardin.

— Oh ! s'écrie Marguerite, — Raoul est mort î

— Du courage, — ma douce, ma pauvre M.irguerito, du courage !

— Eh bien ! je veux le voir, — où est-il?

— Reste, — reste.

— Je veux le voir, dit Marguerite, — pâle et froide, et si résolue qu'Ursule et sa tante la suivent sans oser la retenir. — Mais Clémence reprend un peu de force, — elle prend sa nièce dans ses bras, — veut encore la retenir. — Attends! —je vais te dire tout."

— Raoul est mort, —n'est-ce pas?

— Pourquoi affliger tes yeux — d'un affreux spectacle ? — Les hommes ne peuvent plus rien pour lui.

Marguerite ne répond pas , — mais s'élance , et, guidée par un triste instinct, — elle entre dans le kiosque du jardin, — où elle voit le cadavre de Raoul.

Elle tombe à genoux, — pose sa main sur son front.

RAOIL 313

— sur sa poitrine; — il est mort, — tout est froid, — son cœur ne bat pas.

Clémence, — d'ailleurs, quand elle l'avait découvert, — avait eu le courage — de dénouer la corde, — car le malheureux s'était pendu, — et de chercher tous les signes d'une existence encore cachée comme le feu sous la cendre; — mais la mort remontait déjà à sept ou huit heures, — et c'est seulement quand elle fut convaincue qu'il était mort que Clémence s'était abandonnée à la terreur qui l'avait fait s'enfuir. Marguerite ne dit pas un mot, ne verse pas une larme, — elle reste à genoux, — et prie. — Bientôt elle se lève, — il ne faut j)as que son pauvre corps reste là. — Mais Ursule n'ose toucher le pendu, —d'ailleurs elle croit, d'après le préjugé répandu dans les campagnes, — que Clémence a agi contre la loi en coupant la corde. — Clémence et Marguerite ne peuvent le porter; — on envoie Ursule — chercher le jardinier. — Elle l'envoie et court prévenir le maire, — dans la crainle d'être compromise. On porte le cadavre dans sa chambre, — on le met dans son lit ; — Marguerite — s'assied près du lit, — reste les yeux llxés sur lui, — et ne prononce plus une parole, — n'cnlcnd rien, — ne répond à rien ; elle est anéantie, — elle ne s'occupe de rien de ce qui se passe. — Le maire et un médecin viennent constater le décès, — on veut lui adresser quelques paroles de condoléance, — on ne les achève pas, tant il est visible qu'elle n'entend pas; — il semble qu'il y ait deux morts dans cette chambre.

iS

On a trouvé dans le kiosque — une lettre de Raoul à l'adresse de Marguerite.

Elle l'a lue avec avidité, — puis l'a mise dans son sein.

La lettre est courte :

«Pardonne-njoi, ma bicn-aimée Marguerite, — ce nouveau, — ce dernier chagrin que jeté cause.

» Je ne puis plus rester dans la vie ; — je m'en vais. — Loin d'Ctre pour toi un appui, — je t'ai entraînée dans les précipices où ma mauvaise fortune , — où ma nature incomplùte m'ont jeté. — De nouveaux gouffres sont ouverts sous mes pas; — je m'y précipite seul, — parce que tu voudrais m'y suivre.

y> Je te recommande à la chère tante Clémence, — elle sera ton ange gardien, — comme tu as été le mien.

» Pensez quelquefois à moi toutes les deux. t>

Marguerite passa le jour et la nuit dans le même fau* teuil. — On n'ose la déranger, — on espère qu'elle ne sent rien, — qu'elle ne souffre pas; mais, dès le même jour, — on vient pour enlever le cadavre, — Marguerite se laisse emporter dons une autre chambre. — La tante Clémence supplie tout le monde de ne pas faire de bruit, — pour que sa malheureuse nièce ne comprenne pas les flétails de ce qui se passe. — I3ienlôt elle rentre auprès de Marguerite, qui lui dit : Raoul est parti?

Clémence lui prend les mains. — Ma tante, dit Mar-

guérite,— dans cette lettre qu'il a laissée pour me dire qu'il m'abandonnait, — il me dit de t'embiasser pour lui. — Viens, que je t'embrasse.

Elles touibent alors dans les bras l'une de l'autre, — et le cœur leur crèce en même temps; — d'abondantes larmes se font passage, et elles restent longtemps dans celte mutuelle étreinte.

Le soir, — Marguerite voulut aller prier sur la tombe de Raoul. — Elle s'y dirige avec Clémence; — des enfants, qui jouaient dans le cimetière, se taisent et s'éloignent à la \ue d'jb diux femmes.

— Mon pauvre ami, — dit Marguerite — après avoir p'.ié, — ma vie entière te sera consacrée, quoique lu m'aies quittée bien tût; — si je n'ai pu faire ton bonheur en ce monde, — j'expierai par mes prières l'offense que tu as peut-Hre faite à Dieu en abandonnant la vie; — ton souvinir remplira mon existence, — tous mes soins auront p:)ur but de le garder présent. — Merci, mon Dieu I d'avoir gravé dans mon cœur celte fjisicomj lète à rinmiorlaliîé de 1 âme, h une autre vie. — Mon existence sora si au- 1ère et si innocente que vous me recevrez dans votre ciel, — au jour que vous avez marqué pour ma mort, — et, comme vous élcs juste cl bon, — je iuliouverai Raoul, sans lequel une vie éternelle serait l'enfer. Mon pauvre ami, — mon bion-aimé, — repose en paix, — dans la mort; — je ferai seule la roule qui doit nous rèimir.

Le lendemain matin, il arriva un juge de paix qui mit ies scellés partout. — Marguerite ne s'en préoccupa pas, pensant que c'était une formalité usitée.

3iU RAOUL

Mais Clémence fit dos questions, — et le juge de paix lui dit qu'il agissait au nom de madame Eslher Desloges, ncV^ Seeburg, épouse légitime du défunt, et héritière de toul ee qui lui avait appartenu, — aux termes de leur contrat, qui les avait mariés sous le régime de la communauté.

Le juge de paix lit quelques questions à son tour à la tante Clémence, sur la situation de sa nièce : — il lui apprit que mademoiselle Seeburg avait été avertie de 1 "événement par les soins de M. Leroux, maire de la coinnniu(\ — {]uc \ou\ a]iparionail à madame Esther IVv'^loges, — qu'elle viendrait sans doute s'y installer pour la lin de l'automne. — et qu'elle ferait bien d'emmener Marguerile \^o\\v lui épargner la douleur et Ihumiliation d'être expulsée légalement.

Clémence alla donner ces détails à Marguerite; elle lui expliqua que cette maison qu'elle avait payée, — qu'elle venait de racheter, — appartenait désormais à Esther. — ^larguerite ne fit aucune observation, — et dit : Allons-nous-en.

OiKiud en est frappé d'un grand malheur, il arrive comnu^ aux criminels condamnés pour divers crimes, — les peines moindres se confondent dans la plus forte. Le juge de paix, -~ honnête homme et homme compatissant, accéda volontiers à la demande de Clémence qui le pria de le guider de ses conseils. — Il les autorisa î\ emporter leur linge et tout ce qui était marqué à leur nom. — Il s'engagea à faire promptemenl \e\< les scelles sur les meubles dont elles pouvaient prouver la possession pvir dos quittances, — leur disant que

<!<Mit «lIcH pMirr.'ii^fjt phiidfr j»oijr offrir la • r|ij<' rimrnrMjiilr' ;ij)p;irt^ri;iit ii M;irgij< rili*, — et ijf! le K«in 'Jii proc^*!» r'îtait pofttiblc.^^lérnenc« réfuta i(*rnf dVn parler ii «a nUtcv, ci alla chercher un ; >^cïui;iii (Uiii% nri fauhoiirp^ »'i la porte de Pari»,— M... .uerile lui avait rerornrnandé d'avoir à tout prix un petit jardin; — elles allèrent encore, à la fin du joar, prier hur la t<rre qui rerouvrait le r- ' '' vjI, —

puis elles partirrriL — \farguerilc .1 '.c les

paquets U la tante Clémente, — elle avait pris dans le jardin certaineH i)lanles que llaoul préférait et qu'il avait planl(''e.s et tultivérs lui-ménie.

De l'héliotrope d'hiver, — tussilage odorant, — et j] rosier simple qu'il avait arraché à Saint-Ouen, en ^MU^enir d'une si douce promenade qu'ils y avaient faite autrefois.

Klle ne mit pas autre chose dans le jardin du petit logement du faubourg, — où elles s'installèrent dès le soir.

Au printemps suivant, Esther Desloges recevait ses

mis, — plnniait la crémaillère, et donnait une fête à

i villa. — On avait tout chanf:é; la maison et le jardin

'étaient plus reconnais«ables. M. et madame Leroux

(aient de la fête, — et félicitèrent la femme légitime

«l'avoir expulsé la concubine, — et d'être rentrée dans

sa maison.

Toute la société fit chorus; — mais, malgré cette lâ-

hoté, Esther — fil bientôt dire qu'elle n'y était pas,

uand Léocadie se présenta. — D'ailleurs elle épousa,

l'expiration légale de son deuil, — ce monsieur qui

l'accompagnait partout depuis assez longtemps, et qu'elle avait présenté comme un ami de son père.

Depuis, — le père Seeburg est mort, et Esther, qui s'appelle aujourd'hui madame Sorlain, est riche et heureuse, — et reçoit Télé une société nombreuse à la campagne; — Ibiver, elle n'y paraît pas.

Clémence et Marguerite, auxquelles il ne reste pas assez d'argent pour vivre, — brodent et festonnent ; — leur travail, joint aux quelques cents francs de revenu restés à Marguerite, sufiit à leup ie simple. — Une fois chaque mois, — elles viennent ensemble prier sur la tombe de Raoul et y apporter des tleurs ou des feuilles du tussilage et de i'égljnlier; — ces deux plantes seules dans le petit jardin, et obéissant à leur vigueur ordinaire, nont pas [v.rùé à le remplir.

La douleur de Marguerite est calme, — elle altend;

— elles n'é\itent ni lune ni Tautre de parler de Raoul;

— loin de là, — elks s'entourent de tout ce qui le rappelle, — cl en parlent sans cer-se.

— Oucl bonheur, dit la tanîc Clémence, qu'on ne se console pr.s ! — Xous ne saarions plus pour qui^i vivre.

Il y a deux ans, — je me trouvais à Bre>t, — et je visitais le bagne. — Un homme, jeune encore, revêtu de la livrée des forçats, faisait partie d'un groupe. —

RAO[î. 319

A ma vue, il recula prccipilammcnt et se cacha au milieu de ses compaf^nons, — mais j'avais eu le temps (le reconnaître Oïlixle Mandron. C'est ce que je ne savais pas encore, et n'auraispu vous dire, si je n'avais pas interrompu précédemment le présent récit.

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Parii. — Inip I'd Fict el C, nie 5j tu Trni», ^C, an ï.'er^'i.

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et PQ 2315

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