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il vivait avec madame Maiulron dans la plus stricte économie — pour entretenir M. Calixte au collège et à une des meilleures pensions, — et le tenir aussi bien vêtu que les plus riches d'entre ses camarades. Mandron n'avait en apparence rien appris au collège; il était cohnu entre les caîicres, mot consacré au collège Bourbon, — et qui exprime assez spirituellement les élèves qui reculent à mesure qu'ils sont censés avancer. Il était vrai que Mandron, élève en troisième, composant avec la classe de cinquième, avait obtenu la quarantedeuxième place sur cinquante-trois concurrents. Mais le séjour du collège n'avait pas laissé de porter pour lui quelques fruits. Élevé sur un pied d'égalité avec des jeunes gens de familles opulentes ou au moins aisées, — distinguées ou au moins bourgeoises, — il trouvait ses parents communs et mal élevés, — s'ennuyait avec eux et mourait de peur qu'ils ne se manifestassent. — Jamais il ne menait un camarade chez lui, — et il avait graduellement établi un certain nombre de mensonges magnifiques au sujet de son invisible famille. Ainsi, son père était peintre, — mais peintre d'histoire; — il lui attribuait, au salon, les tableaux signés trois étoiles, — ou celui qui d'aventure portait pour désignation M***, qu'il traduisait par Mandron. — Le château de son oncle — était un château, en effet, dont le frère de son père était concierge. — Tous ces mensonges et mille autres lui étaient devenus si familiers, que non-seulement il les répétait sans le moindre embarras, — mais encore sans y faire la moindre attention. Sa mère, qui s'apercevait quel-
quefois do celte extrC-mc leiulancc à imaginer, disait dans son langage plus que prosaïque : « Ce garçon-là ment sans s'en apercevoir, il ment sous lui. » On comprend facilement que rien au monde ne pouvait lui être plus désagréable que le terrible brrrrr paternel. Il devait commencer sa seconde l'année suivante, — mais sa réputation de menteur était déjà un peu trop établie au collège. — D'ailleurs, il voulait faire \e jeune homme^ le monsieur. Quand il filait, — mot moderne traduisant l'ancien mot — faire Vécole huissonnière, — ce n'était pas, comme ses camarades, pour aller nager et patiner. — Il avait dit si souvent l'hiver qu'il nageait comme un poisson, — si souvent l'été qu'il patinait admirablement, qu'il lui était devenu impossible de se livrer devant ses camarades à ces exercices, — qu'il avait fini par ne pas apprendre pour ne pas laisser voir qu'il les ignorait. Il allait jouer au billard — et avait un compte ouvert à un petit café situé sur la place Sainte-Croix, vis-à-vis le collège Bourbon. — Il était en train de persuader au père Mandron qu'il ne ferait jamais un bon avocat, — et qu'il avait une vocation insurmontable pour la peinture, — mais pour la peinture d'histoire, et non pour cette parodie de l'art qu'exerçait son père. Les menteurs ont besoin de changer souvent d'auditeurs. — Il vient un moment où leur position n'est plus lenable. — Un menteur a besoin d'avoir le double de la mémoire d'un autre homme, il faut qu'il se rappelle et les faits réels et ceux par lesquels il les remplace. Calixle, d'ailleurs, voyait dans la peinture les flâneries de l'atelier et une liberté plus grande que celle du
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collège. — Do plus, àforrc de mensonjïes, il n'arrivait qu'à l'égalité de ses camarades; mais k l'atelier il planerait au-dessus de ses nouveaux compagnons. — Il n'avait pas encore osé faire d'ouverture sur ce sujet à ses parents, qui lui avaient fait faire jusque-là ses études à force de privations. Il était difficile de les foire renoncer tout à coup aux illusions qu'ils avaient caressées si longtemps, et qu'ils étaient loin d'avoir caressées gratis.
Félix raconta à son père qu'il avait à peu près invité im de ses camarades à venir le voir le dimanche suivant, jour destiné à la partie en bateau.
— Eh bien, dit M. Hédouin, écris-lui de venir avec nous à Saint-Ûucn. Il faut inviter aussi votre voisin llaoul, qui me convient beaucoup mieux que le petit Mandron.
M. Hédouin rencontra M. Desloges dans la cour et lui dit ;
— Votre fils Raoul est plein de complaisance pour son camarade Félix, qui est plus jeune que lui et qu'il pourrait dédaigner pour prendre part à ses jeux; je voudrais bien que vous lui permissiez de partager un plaisir que j'ai promis à mes enfants ; je dois les mener dimanche à la campagne.
— Mon cher voisin, répondit M. Deslogcs, vous parlez bien là en homme aussi libre que veuf; mais moi, je suis en puissance de femme : il faut que ce soit la mère qui donne la permission. Je ne puis que vous remercier avec cordialité de votre bienveillance pour Raoul, qui du reste est un excellent garçon, et un enfant
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qui me fait souvent regretter mes affaires extérieures et mes haiiitudes vagabondes.
M. Hédouin, qui avait trouvé un peu sèches les révérences que madame Desloges rendait à ses saluts respectueux depuis qu'il avait éludé des relations habituelles, se contenta de dire à son fils : — Dis à ton camarade de demander à sa mère la permission de venir avec nous dimanche.
Raoul, à cette invitation, découvrit qu'il y avait des bonheurs plus grands que de recevoir un premier prix de version au concours général, — et il monta l'escalier, tout rouge et tout joyeux; — mais quel ne fut pas son désespoir lorsque madame Desloges répondit nettement qu'elle serait trop inquiète, qu'elle mourrait de crainte en sachant son fils sur l'eau; qu'on n'entendait parler que d'accidents; — en un mot, — qu'elle 7ie voulait pas. En vain Raoul rappela à sa mère qu'il nageait bien, — et que d'ailleurs ils allaient avec un homme âgé, calme et raisonnable, qui ne s'amuserait pas à conduire ses trois enfants dans un danger. Madame Desloges fut inflexible. — Ce refus fit une révolution dans l'esprit et dans le cœur de Raoul, — il décida qu'il irait à Saint-Ouen, — et allant retrouver Félix au jardin, il lui dit sans s'expliquer davantage : — J'irai avec vous dimanche.
Le dimanche arriva, — on partait à la pointe du jour, — trois heures au moins avant le lever de madame Desloges. — Raoul mourait de peur que le bruit du départ ne réveillât sa mère, — à laquelle il avait laissé une lettre dans laquelle il lui demandait pardon
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de sa rébellion, — tout en se permettant de discuter ses ordres et d'établir leur absurdité.
Quelle joie quand le fiacre eut dépassé la barrière et quand il les mit tous à terre dans les champs! — Félix s'élançait et courait à fond de train sans but, sans rai-^ son, ou franchissait les fossés; l'air de la campagne l'enivrait. — Raoul était plus calme, mais son bonheur muet tenait de l'extase. — Marguerite donnait le bras à son père et tenait Alice par la main. Enfin on arriva au bord de la Seine; — on voyait de l'autre coté de l'eau les grands peupliers et l'herbe verte de l'île. — C'est là qu'était le but de la promenade. On appela Rourdin, — et un batelier vint offrir ses services. — Toute la famille entra dans le bateau de Bourdin, et l'on traversa la rivière. A moitié chemin, Raoul demanda au batelier la permission de le remplacer, — et se servit des rames de façon à s'attirer les éloges de Rourdin, qui dit : — Monsieur est marinier? — Le talent révélé de Raoul fit imaginer un autre itinéraire. — On devait d'abord traverser l'Ile pour aller déjeuner chez le meunier, dont le moulin est sur l'autre bras de la Seine ; mais on demanda à M. Hédouin la permission de faire le tour de l'île en côtoyant le rivage. — On garda le bateau de Rourdin. — M. Hédouin suivit sur terre les sinuosités de la rivière, tandis que Raoul remontait le courant en les suivant sur l'eau, — sous les branches des grands peupliers. — De larges nappes de feuilles vertes supportaient les petites fieurs blanches de la renoncule d'eau. — Au-dessus de ces fleurs voltigeaient des libellules aux ailes de gaze, — au corps
de saphir, de turquoise et d'émeraude ; — un raartinpêcheur vert bleu et jaune, s'échappant des saules dont le pied baignait dans l'eau, poussa un cri aigu et traversa la rivière avec la rapidité d'une flèche. Le soleil ^ ardent était tempéré par une brise rafraîchissante.
Il vient un moment où, — arrivé à la pointe de l'île, — vers Clichy, — le bateau doit passer entre IMIc et un polit ilôt couvert de saules; — puis on traverse la rivière, et on descend alors le courant qui conduit au moulin. — Rien ne porte à la rêverie comme le bruit d'un moulin à eau. Félix de temps en temps laissait échapper une exclamation. — Marguerite était silencieuse. — Pour Raoul, — il sentait des fleurs inconnues s'épanouir dans son âme. Il lui semblait que c'était pour la première fois qu'il voyait des peupliers, qu'il entendait le bruit d'un moulin, le murmure du vent et le bruissement de l'eau, ou du moins que ce qu'il avait vu et entendu jusque-là sous ces noms usurpes — n'était que de pâles imitations de ce qu'il voyait et de ce qu'il entendait en ce moment.
Enfin, on arriva au moulin, où on amarra le bateau à un pieu. — Raoul offrit la main à Marguerite pour mettre pied à terre. — C'est le plus grand trait de cou- , rage que son historien connaisse de lui.
On trouva au moulin, où était le rendez-vous général, M. et madame Desfossés, avec leur enfant, — la tante Clémence, — et un peu après on vit arriver dans tout son éclat Calixte Mandron. — Un cabaret attient au moulin. — On eut bientôt commandé le déjeuner, et quel déjeuner! du lait, de la crème, des œufs frais et
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du pain bis. — Raoul n'était ni gauche ni embarrassé; — sa force, son agilité, son adresse, son audace, l'em^ portaient de beaucoup maintenant sur le maintien compassé, sur la roideur de Galixte Mandron. — On servit le déjeuner, tout le monde avait un appétit dévorant; — Marguerite seule était un peu distraite, — préoccupée. — Raoul, pour le moment, oubliait les rêveries vagues, — il dévorait.
La table était mise sous de gramls arbres à travers lesquels le soleil tamisait ses rayuns. — Par-dessous les arbres, on voyait la rivière, divisée en deux bras;
— l'un s'en allait calme, insoucieux, — baignant l'herbe,
— du côté de la Garenne-Saint-Denis; — l'autre, condamné au travail, écumeux, murmurant, faisait tourner la roue du moulin. Une troupe de canards, — le mâle avec son col d'un vert changeant, la femelle modestement vôtue de gris, voguaient avec leurs petits, couverts d'un léger duvet.
Mandron crut du bel air de traiter avec un profond mépris le vin et la chère.
Après le repas, on se promena dans l'île, on cueillit dans le foin de grandes marguerites blanches et du sainfoin aux épis roses, et l'on en tressa des couronnes.
— Toutes les élégances de Mandron étaient non-seulement perdues, — mais encore elles lui donnaient un
désavantage marqué. — Félix et Raoul le défièrent à la course, — puis à franchir une haie. — 11 refusa. — Ses deux camarades laissèrent leurs habits au moulin. Calixte n ota pas même ses gants. — Aussi, quand on parla de remonter en bateau, comme la société s'était fort accrue, — et comme il n'était pas possible qu'une partie allât par terre à Tile Saint-Denis, où l'on devait dîner, — on prit un second bateau. — Raoul s'écria : — Allons, Calixte, — à chacun le nôtre !
— Est-ce qu'on ne peut pas avoir un batelier? demanda Calixte.
— Mais tu m'as dit que tu conduisais si bien un bateau...
— Oui... oui... quand je suis seul; mais j'aime mieux causer... et d'ailleurs, après déjeuner... et encore, je ne connais pas cette rivière...
On alla appeler Bourdin, mais il promenait quelqu'un et ne devait revenir que dans une heure.
— Si M. Mandron ne se croit pas capable de conduire un bateau, dit M. Hédouin, — il a parfaitement raison de ne pas courir et faire courir à d'autres un danger sans gloire. Nous allons encore ncus promener pendant une heure en attendant le retour de Bourdin.
— Ah ! quel ennui ! s'écria Félix, il n'y a pas le moindre danger. — Raoul passera devant avec son bateau, et nous le suivrons avec le second; je resterai avec Mandron.
Après quelques objections, on se divisa dans les deux bateaux. — La tante Clémence, Marguerite, Alice et l'oncle Desfossés entrèrent dans le bateau de Raoul. —
M. Bédouin, la tanle Desfossés et son enfant se livrèrent à la conduite de Mandron et de Félix. — Les deux bateaux passèrent devant le moulin et entrèrent dans l'autre bras, dont le courant les porta bientôt aux petits bras de rivière qui forment l'île Saint-Denis.
— C'est un des plus charmants endroits du monde. — L'eau coule entre des rives si rapprochées, que les saules qui les bordent des deux côtés mêlent et entrelacent les branches de leurs sommets. Marguerite était redevenue rêveuse et appuyait sa jolie tète sur l'épaule de la tante Clémence, qui elle-même paraissait plongée dans des souvenirs ou dans des regrets. — Alice, assise au fond du bateau, continuait à faire des guirlandes de marguerites. — Raoul, heureux, interdit, — sentait s'éveiller dans son âme des sensations confuses et inconnues. — Il lui semblait que son cœur s'épanouissait sous les regards de ^largucrile, — comme les fleurs sous les rayons du soleil. — Il la contemplait en silence, tandis que, les yeux baissés, elle écoutait au dedans d'elle-même des voix mystérieuses qui disaient des choses qu'elle comprenait charmantes, quoique dans une langue ignorée. L'oncle Desfossés lisait le journal.
Dans l'autre bateau, la lante Desfossés tricotait. — L'enfant exigeait qu'on lui donnât un martin-pêcheur qui partait comme une lièchc du feuillage d'un saule.
— M. Hédouin refaisait l'addition de la carte du déjeuner chez le meunier. — Félix ramait et riait en voyant que non-seulement leur bateau restait fort en arrière, mais encore que, loin de remonter le courant.
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qui leur était devenu contraire depuis qu'on avait pénétré dans la petite rivière, ils étaient inévitablement entraînés. Ce qui faisait rire Félix causait à Mandron une vive colère; — il était humilié de voir Raoul remonter ce courant par lequel il était emporté. — Laissant échapper des demi-jurons, — il essaya de s'en prendre à Félix, mais celui-ci n'accepta pas ses reproches et lui offrit de le laisser ramer seul. — Enfin, Mandron déclara que le bateau était mauvais, — que d'ailleurs il était plus chargé que l'autre, — et que, lui, il avait des ampoules aux mains. — Pendant ce temps le premier bateau avait assez pris d'avance dans cette sinueuse petite rivière pour que les deux navires ne fussent plus en vue l'un de l'autre. La tante Clémence proposa d'attendre, — et Raoul amarra le bateau à un vieux saule. On n'entendait que le bruissement de l'eau sur les flancs de la nacelle.
— Quel silence ! dit Marguerite; quelle solitude! — et comme on est heureux ici !
Puis elle s'arrêta, car elle se sentait prête à pleurer.
— Quel bonheur il y aurait, dit Raoul, à avoir une petite maison sous ces arbres et à y passer sa vie entière î
Il regarda Marguerite.
— Comme on serait seul, continua Raoul, dans une de ces petites îles!
— Ah ! dit Marguerite, je voudrais y avoir avec mo — mon père, Félix, Alice, ma tante Clémence, et... ajouta-t-clle en rougissant, et quelques amis fidèles.
La tante Clémence montra ù Marguerite, d'un signe
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de lôte, — que l'oncle Desfossés élait un peu bien près pour qu'on l'oubliât ainsi tout haut. — IMais elle fît voir à sa tante, avec un sourire, que l'oncle Desfossés était absorbé par son journal.
— Quel malheur, dit Raoul à demi-voix, que ce ne soit pas votre père qui soit avec nous, ainsi que Félix ! Je ne demanderais qu'un naufrage. Comme notre île serait plus charmante que celle de Robinson !
Au bord de l'eau avait fleuri dans l'herbe une petite Heur bleue. Quel vent ou quel oiseau avait jeté sa graine sur ce rivage désert? combien de fois avait-elle déjà ouvert sa corolle d'azur sans qu'aucun regard se fixât sur elle? — Marguerite l'aperçut et dit à la tante Clémence : — Ah! ma tante, la jolie fleur! c'est le ne m'oubliez pas.
Raoul cueillit la fleur, et comme il hésitait à Tofl'rir à Marguerite, Alice la demanda et la lui prit.
— Ah! ma sœur, dit Marguerite, donne-moi cette fleur. — Alice semblait vouloir la garder, — mais Marguerite lui promit tout bas des choses sans doute si magnifiques qu'elle accepta l'échange avec un sourire de satisfaction et livra la petite fleur bleue.
A ce moment — arrivait le second bateau, grâce à l'assistance d'un pécheur que l'on avait recruté. — Mandron ne parlait pas et semblait de mauvaise humeur. — Félix raconta que sans le pécheur qu'ils avaient pris à bordj ils seraient restés dans les branchages d'un saule tombé dans l'eau.
— Horrible situation 1 dit Félix, nous n'avions pas de vivres, — et j'ai compris toutes les horreurs que nous
racontent les historiens de naufrages. — Je sentais mon affection pour l'enfant de ma tante Desfossés dégénérer tout doucement en appétit. — Je devenais moins sensible à son intelligence précoce qu'à son embonpoint, — et je choisissais une sauce à mon cousin, — lorsque ce naturel^ auquel nous donnerons avec plaisir quelques verroteries, — nous a enfin tirés de notre position désespérée.
— Pour nous, — dit Raoul, — nous pensions à nous établir Robinsons dans cette île déserte.
— Une seule chose nous aurait embarrassés, dit la tante Clémence, à cause de Desfossés; — comment aurait-il reçu son journal, — lui qui est de si mauvaise humeur quand il arrive une demi-heure plus tard que de coutume?
— Ah bien î dit Félix, Raoul n'aurait pas été embarrassé pour en faire un. — On m'a raconté qu'il rédigeait un journal pendant sa cinquième; l'abonnement se payait en nature. — Le journal paraissait tous les jeudis. — Le prix était d'une plume ou de deux carrés de papier appelés copies. Cela a fait du bruit dans le temps, — et le rédacteur a été exilé pour un mois.
— Est-ce vrai? demanda M. Hédouin.
— Oui, monsieur, répondit Raoul en rougissant , c'était une plaisanterie qui n'a pas été continuée.
— Ah! monsieur Raoul, dit Marguerite, vous me montrerez ce journal.
— Je tâcherai, mademoiselle, d'en retrouver quelques numéros; —j'ai été, en effet, un martyr de la liberté de la presse; — je vous dirai comme Énée dit à
Didon au second livre de VÉnèide : Infandum^ regina, jubés..,
— Eh quoi ! monsieur Raoul, — allez-vous donc me parler latin !
— Plus, mademoiselle, c'est tout ce qu'on m'a appris. — On nous disait encore, il y a six semaines, à Félix et à moi, à la Sorbonnc, que cela conduit à tout;
— cela me conduit pour le moment à être très-ridicule. — La citation que vous avez si bien fait d'interrompre veut dire en français : — Vous voulez, madame, que je rappelle de cuisantes douleurs !
A ce moment on quittait les petites rivières pour rentrer dans la grande, — on se trouvait à la pointe de l'île Saint-Denis, — à laquelle demeure M. ***, restaurateur et maire de l'île, — un excellent homme d'un embonpoint formidable, — qui, par la réunion de ses titre et profession, — peut marier au dessert des clients que son vin aurait trop attendris.
Pendant le dîner, on causa de choses et d'autres. — Calixte parla des étangs du château de son oncle et des charmantes barques avec lesquelles il voguait dessus.
— Là au moins il n'y a pas de courant ni de ces vieux saules qui entraînent ou arrêtent les bateaux. La tante Clémence et Marguerite ne veulent pas croire qu'il y ait en aucun lieu du monde quelque chose d'aussi charmant que le pays qu'elles viennent de parcourir.
— Ah! dit Calixte, si vous connaissiez l'étang du château de mon oncle ! Au lieu de ces vilaines barques plates et lourdes, de petits canots légers comme des cygnes, des avirons qu'on ne sent pas dans les main^.
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— Cela, dit Marguerite, nous intéresse peu ; nous avions un batelier qui n'avait pas l'air d'éprouver la moindre fatigue.
Raoul ne répondit pas, mais il pensa encore ce qu'il avait déjà songé, c'est qu'il aurait consenti volontiers à passer le reste de sa vie à remonter le courant de l'ile Saint-Denis avec Marguerite devant les yeux. — Une chose cependant l'inquiétait, sans qu'il démêlât bien pourquoi : — Marguerite n'avait plus à la main la petite fleur bleue qu'il avait cueillie pour elle; — il pensait qu'elle l'avait ou jetée ou perdue; — cette pensée lui causait un chagrin mêlé d'étonnement; il lui semblait que cette fleur méritait un meilleur sort.
Après le dîner on songea à partir. — Calixte Mandron et M. et madame Desfossés avec leur enfanl, qui criait maintenant pour avoir la lune qui se levait derrière les saules, traversèrent la rivière pour aller prendre les voitures de Saint-Denis. — La tante Clémence resta avec son frère, son neveu, ses nièces et Raoul. — On reprit le chemin par où on était venu, mais cette fois en descendant le courant. — D'un côté, le soleil couchant montrait l'horizon orange, tandis que, à l'opposé, montait le croissant blanc de la lune. — 11 serait impossible de dire ce qui se passait dans les esprits; — la petite Alice s'endormit la tête sur les genoux de son père. Félix avait voulu prendre les avirons, que Raoul lui avait volontiers abandonnés. — Pour lui, ses regards contemplaient le ciel et les arbres et l'eau, — puis quelquefois Marguerite, dont le soleil couchant colorait le charmant visage d'une teinte ravissante. —
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Marguerite avait repris sa position et appuyait sa tête sur l'épaule de la tante Clémence. — La tante Clémence, qui avait une belle voix, se mit à chanter un air lent et mélancolique. Marguerite raéla sa douce voix à celle de sa tante pour chanter une barcarolle.
— On arrivait à la rivière du côté de la Garenne ; il fallait recommencer à remonter le courant. — Raoul reprit les rames.
Madame Desloges n'était pas couchée, — elle attendait son fils. — II reçut, sans y répondre un mot, les reproches qui ne lui furent pas épargnés. — Il attendit que ce fût fini, puis il se mit au lit, où il s'endormit profondément.
Le lendemain, — Marguerite donna à sa sœur Alice sa dernière, sa magnifique poupée, — avec tous ses costumes.
Raoul donna à Félix sa balle élastique, qu'il avait faite, recouverte et cousue lui-même en classe.
Peu de jours après, c'était la rentrée du collège, Félix retourna à sa pension pour ne sortir que le dimanche,
— Raoul recommença à aller passer chaque jour quatre heures au collège en deux séances. On remarqua en lui une transformation : il ne portait plus ses livres en les balançant au bout d'une courroie, — il en tenait quelques-uns cachés dans son chapeau, par lequel il avait, après de longues discussions, obtenu de remplacer la casquette; les autres, ouverts et appliqués sur la poitrine, formaient une sorte de cuirasse retenue par l'habit boutonné par-dessus; des sous-pieds, tirant cruelle-
ment le pantalon, — donnaient à ses souliers lacés un certain air de bottes, à l'endroit desquelles madame Desloges s'était montrée inflexible. — Il marchait posément dans les rues. — Mais ce qu'on ne remarqua pas moins, c'est qu'il avait perdu toute son ardeur et toute son ambition. — Il fut le premier à la première composition, — mais à la seconde il ne parut pas au collège.
La classe de rhétorique a une particularité remarquable : — au banc d'honneur, où sont mis ceux qui obtiennent les premières places, est adjointe une table ; — sur cette table un échafaudage de chapeaux permet de dérober aux yeux du professeur les romans et les journaux qu'il est d'usage de lire pendant toute la classe. — Les cabinets de lecture du quartier comptent un grand nombre de rhétoriciens parmi leurs abonnés. Dans les autres classes, les élèves, placés sur des gradins, écrivent sur leurs genoux, — comme font, du reste, les rhétoriciens qui n'ont pas place au banc d'honneur. Raoul se trouva fort gêné de ne plus être au banc d'honneur, et il y reconquit sa place à la troisième composition, où il fut le second. II ne lisait pas toujours, et ses voisins, à l'alfeclation avec laquelle il cachait des petits carrés de papier sur lesquels il écrivait, — à la longueur inégale des lignes qu'un regard furtif avait pu distinguer, ses voisins le soupçonnèrent de faire des vers.
Entre les deux classes, — Raoul revenait à la rue Pigale; il se hâtait de faire le devoir imposé, puis il descendait au jardin; — mais on était à la m.oitié d'octobre,— il pleuvait souvent ou il faisait froid, — et il
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éUiit bien rare qu'il y rencontrât Marguerite. — Quelquefois cependant elle s'y trouvait avec sa sœur; — ils échangeaient quelques paroles.
— A-l-on des nouvelles de Félix?
— Il a fait demander des plumes ou du papier. — Il a renvoyé un habit en lambeaux. — Il est en retenue pour dimanche et ne viendra pas à la maison.
D'autres fois la conversation prenait une autre tournure :
— Il liiit froid.
— Oui, mais moins froid qu'hier.
— Je ne suis point de votre avis.
Ou bien encore : — C'est aujourd'hui vendredi.
— Oui, c'est après-demain dimanche.
Eh bien, pour ne pas perdre une semblable conversation, tout insignifiante qu'elle puisse paraître, Raoul avait renoncé à tous les jeux, à toutes les promenades.
— Et Marguerite préparait deux jours à l'avance un prétexte de descendre au jardin. — Que d'adresse celle pauvre jeune lille, si franche, si naturelle jusqu'alors, employait pour se le faire demander par Alice ! Combien de fois elle y oubliait, ou un livre, — ou son dé,
— ou ses ciseaux !
Raoul, qui avait, comme nous l'avons dit, sa chambre sous les toits, montait et descendait vingt fois par jour.
— Marguerite reconnaissait son pas; elle était triste, elle était inquiète ; elle recherchait plus que de coutume sa tante Clémence; elle se sentait avec elle une sorte d'affinité mystérieuse; il lui semblait que la tante Clémence aurait pu lui dire de quoi elle souffrait, —
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de quoi elle avait si souvent envie de pleurer; quand elle la voyait arriver, ou quand M. Hédouin lui permettait de se faire conduire chez elle par la servante, elle se sentait heureuse. Jamais elle ne lui disait un mot de ce qu'elle éprouvait; mais elle se sentait auprès d'elle plus forte, plus assurée contre des dangers, contre des obstacles qu'elle redoutait sans les connaître, sans même les deviner.
Raoul ne tarda pas autant à donner un nom au sentiment nouveau qui s'était emparé de son cœur. Ses lectures l'avaient instruit; il vit bien qu'il était amoureux. — Il en fut aussi fier — que d'un léger duvet qui depuis quelque temps paraissait au-dessus de sa lèvre supérieure, quand on était placé en un certain jour. — 11 savait bien qu'il fallait déclarer son amour; mais un jour qu'il alla jusqu'à dire à Marguerite, en la rencontrant au jardin : — Il fait froid, — je n'espérais pas vous voir, — ces mots faillirent l'étrangler au passage, — et il resta tout tremblant. — Il faisait des vers, mais il les déchirait ensuite. — Il vint un moment où il fut irrité contre lui-même de sa tmiidité, — ^^où il se dit qu'il fallait faire sa déclaration ; — et il fut comme délivré d'un grand danger, lorsqu'une pluie inflexible, qui tomba pendant huit jours, — l'empêcha de rencontrer Marguerite au jardin ; — pendant le plus fort de l'averse et de l'impossibilité, il se sentait plus brave qu'il n'était nécessaire, — mais son courage diminuait sensiblement au premier point bleu qui reparaissait au ciel, — au premier rayon de soleil qui perçait les nuages. — Il se mit ensuite à geler avec violence, et Galixlc l'entraîna
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à la Glacière, derrière rObservatoire, — pour patiner pendant l'heure des classes. — Il s'étonnait lui-ui'jmc de ne plus autant penser à Marguerite.
Un jour, à l'heure du diner, madame Desloges avertit son fils qu'il passait la soirée avec elle chez le médecin. — Raoul avait le médecin en horreur. — Il prétexta des devoirs à finir; — madame Desloges lui permit de venir seulement la rejoindre à dix heures. — A peine fut-elle partie que Raoul, qui avait patiné toute la journée, se mit dans un fauteuil et s'endormit; — il ne se réveilla qu'à dix heures passées; il appela la servante et lui dit : — Rose, vous allez monter chez le docteur, vous direz à ma mère que j'ai un horrible mal de tète, et qu'il m'est impossible d'avoir le plaisir de l'aller chercher.
— Ah! monsieur, dit Rose, ne faites pas cela, madame sera trop en colère î
— C'est que ça m'ennuie, dit Raoul.
— Vous serez habillé en cinq minutes, toutes tos affaires sont prêtes. — D'ailleurs vous vous amuserez peut-être. — On fait de la musique. — On l'entend de la cuisine comme si on y était.
Raoul se décida en rechignant ; — il s'habilla de mauvaise grâce, — puis il finit par monter. — Quand le domestique lui demanda son nom pour l'annoncer, il put à peine le dire, et eut un moment envie de s'enfuir sans répondre, et d'aller se coucher. — C'était la première fois de sa vie que Raoul entrait seul dans un salon. — Jusque-là, chaque fois qu'il avait été dans le monde, c'avait été pour accompagner sa mère, et on n'annonçait qu'elle.
Le domesliquc ouvrit la porle du salon, — cl dit à haute voix: — M. Raoul Desloges. — Raoul sentit ses jamljcs trembler, — sa ^iie se troubla, — il chercha autour du salon et aperçut sa mère, auprès de laquelle il se réfugia en toute hâte ; — il se sentait le visage en feu; — madame Desloges lui dit tout bas d'aller saluer la maîtresse de la maison.
— Qui? moi? — dit-il, — que je traverse encore une fois le salon, que je passe devant ces femmes? que j'aille dire... — Et que dirai-je, d'ailleurs?... J'aimerais mieux me sauver et aller me coucher.
En ce moment la femme du médecin se rapprocha,
— madame Desloges présenta son fils, — qui en fut quitte pour quelques saints assez gauchement exécutés.
Le docteur vint à son tour — et le trouva grandi. — Raoul fut d'autant plus irrité de cet éloge — qu'on lui adressait, — qu'il aperçut en ce moment Marguerite Hédouin dans l'embrasure d'une fenêtre : — il alla à elle — avec empressement — comme à un refuge. — Il se moqua le premier du compliment du docteur. — Il y a un de mes camarades, dit-il, qui a été mis, étant très enfant, dans une petite école dont le maître, pour contenter les parents, trouvait une foule de prétextes
— ingénieux pour donner des prix à tous ses élèves : — prix d'application, prix d'encouragement, prix d'émulation, — prix de douceur, prix de docilité, etc. — Cependant, malgré l'élasticité de ce cadre, mon camarade,—qui n'est autre que Calixte Mandron, ne pouvait, sans faire murmurer, fournir un prétexte suffisant pour avoir de ces prix. — Le maître ne se découragea pas,
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il lui donna un prix de cmismnce. — Il parait que j'aurais été pour lui un concurrent redoutable si le docteur avait été chargé de décerner les prix.
Raoul était plus heureux qu'on ne le saurait dire de la contenance que lui donnait sa conversation avec Marguerite, — mais le piano fit entendre une ritournelle, et un jeune homme vint chercher Marguerite, avec laquelle il dansait. — Raoul se trouva seul derechef, — il se leva, — mais il n'osait marcher, — il alla s'appuyer contre une porte derrière Marguerite et son danseur. Il la vit alors sous un nouveau jour, — la souplesse et l'élégance de sa taille paraissaient avec tous leurs avantages; — elle étiût vêtue d'une robe de crêpe blanc, — sur ses cheveux bruns lisses et brillants était posée une couronne de roses simples jaunes, — ses petits pieds étaient renfermés sans contrainte dans des souliers de salin blanc. — Elle dansait avec grâce et avec simplicité, — elle écoutait avec une négligence sans affectation les lieux comnmns que lui adressait son danseur, — tout le monde la trouvait charmante. — Raoul se sentit à un certain point irrité contre elle, — il se compara aux autres hommes, — et il reconnut l'insuffisance de toute son industrie pour donner l'air de bottes h ses souliers lacés; — sa cravate surtout le ren- 'dait honteux; — le danseur de Marguerite avait attaché la sienne d'un certain nœud qui faisait grande envie à Raoul, — il se rappela que Calixte savait faire ce nœud, et il se promit bien de ne pas tarder à se faire initier. Malgré la grâce naturelle qu'ont toutes les femmes, auxquelles d'ailleurs un peu de gaucherie et d'embarras
ne messied pas, Marguerile n'était pas tout à fait à son aise chez le docteur. — Son père, qui avait pour cette fois cédé à de nouvelles instances, — jouait dans une autre pièce et laissait sa llUe confiée aux soins de la maîtresse de maison, — qui était obligée de s'occuper de tout le monde; elle se fit reconduire à la place qu'elle avait quittée, et ne fut pas fâchée d'y retrouver Raoul, — qui, voyant la contredanse finie, était allé l'y attendre. Elle le trouva très-malveillant pour les riches habits, pour les bottes ternies, pour les plaisirs et pour les manières du monde. Jamais philosophe ne professa autant de mépris pour les choses qu'il ne pouvait atteindre, et ne traita si dédaigneusement de futilités les objets de sa secrète et malheureuse ambition.
— Combien je préfère, dit-il, à ces réunions brillantes nos promenades sur l'eau ! combien sont différentes les rêveries qu'inspirent les molles clartés de la lune, des pensers qui éclosent à la lueur des lustres et des bougies !
— Écoutez donc, dit Marguerite, on ne peut se promener sur Teau au clair de la lune dans le mois de novembre. X'aimez-vous donc pas la musique?
— Oui, mais j'ai la danse en horreur.
Raoul ne savait pas danser, — et d'ailleurs, dans ce salon où Marguerite était une femme, lui qui n'était qu'un enfant, grâce à ses souliers lacés, à sa timidité et à son titre de lycéen, il voulut, à force de gravité, se faire prendre au sérieux.
— Vous pouvez ne pas aimer la danse, dit Marguerite, mais cependant il faut savoir danser.
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Raoul fil un ^^cste dcduigncux.
— Si vous saviez danser et si vous vouliez danser, dit Marguerite, je pourrais vous raconter le malheur arrivé à Félix, qui est en retenue pour dimanche prochain, — tandis que... Tenez, la musique commence et on vient me chercher.
Pendant cette contredanse, madame Desloges fit un signe à son lils, — et quand il fut auprès d'elle, elle lui annonça qu'il était temps de partir. — Raoul fut un peu plus contrarié de s'en aller qu'il ne l'avait été de venir;
— mais il fallait obéir. — Il ne dormit pas de la nuit : celte musique, ces bougies, ces parures dont il avait parlé avec tant d'âcreté, lui avaient causé une complète ivresse. — Que Marguerite était donc jolie et gracieuse!
— comme elle avait dû le trouver laid et maladroit ! R la haïssait presque à cette pensée. R haïssait tout à fait ces jeunes gens, si beaux, si bien habillés, qui lui avaient parlé, qui avaient dansé avec elle. — S'il savait seulement faire ce nœud de cravate ! — s'il savait danser ! — Mais danser avec des souliers lacés !
Au déjeuner, il annonça formellement à sa mère qu'il n'irait plus nulle part tant qu'il ne serait pas mis comme tous les jeunes gens qu'il voyait dans le monde. Madame Desloges sourit et lui répondit qu'il n'était qii'un enfant, qu'il serait ridicule qu'il fût mis autrement.
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Raoul avait rendez-vous ce jour-là avec Mandron aux Tuileries. — La glacière était décidément trop loin ; on dépensait plus de la moitié de son temps sur la roule et il n'en restait pas assez pour patiner, — et on avait décidé qu'on courrait les risques d'être rencontrés , mais qu'on patinerait désormais sur le grand bassin des Tuileries.
Calixte avait quitté le collège, — il était artiste ! — il ne parlait plus que d'académies, — de modèles. — La vérité est qu'il copiait des nez, ce que même la plus stricte décence n'ordonne pas de voiler, du moins dans ce pays-ci. Sa mère était persuadée qu'il deviendrait un grand peintre, — son père se contentait de le désirer.
Raoul avait le cœur plein ; au lieu de descendre sur le bassin pour patiner, il appela Calixte, et en se promenant avec lui sous les arbres chargés de givre, — il lui avoua — qu'il était amoureux. Mais Calixte n'apporta pas dans cette conversation tout le sérieux, toute la solennité qu'y mit Raoul, de sorte que celui-ci ne tarda pas à s'arrêter dans ses confidences, il refusa de nommer, et même de désigner la personne objet d'une si belle flamme. — Néanmoins, Mandron se récria fort il certains détails, — et quand Raoul parla du respect, de la timidité qu'il ressentait en présence de Marguerite, Mandron, qui n'aurait pas été plus brave, le plai-
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santa amèrement sur son platonisme, et développa sur les femmes et sur l'amour des théories assez risquées, qu'il avait entendu précisément la veille émettre par un autre.
Raoul ne laissa pas pénétrer Calixte plus avant dans le sanctuaire de son cœur. Cependant il fut honteux de l'excès de terreur que lui inspirait cette douce jeune lîlle, et il résolut de lui déclarer son amour. — Elle lui avait demandé à voir le journal qu'il avait rédigé étant en cinquième. — Il en retrouva un numéro, et y joignit un petit billet cacheté. — En vain il descendit au jardin, — en vain il monta à sa chambre, — il ne put réussir à rencontrer Marguerite. Mais un dimanche, Félix lui demanda pourquoi il ne venait pas, le soir, jouer au loto avec eux. Il ne se fit pas beaucoup prier.
Le journal était calqué sur les journaux politiques qui paraissaient tous les jours. Il est inutile de dire que c'était un journal d'opposition. — Voici ce que contenait le numéro retrouvé par Raoul :