‹ BaonlChapitre 5 sur 22 · LETTRE · texte numérisé non relu

LETTRE

MARGUERITE HÉDOriN A SA TANTE CLÉMENCE.

« U me semble, ma chère tante, que tu nous négliges beaucoup. — Je ne puis aller te voir parce que Alice est un peu souffrante d'un gros rhume. Il y a un siècle que tu n'as gravi la rue Pigale. — N'as-tu pas à nous donner quelques nouvelles de ton fils ou à venir t'inquiéter avec nous de ce que tu n'en reçois pas? — J'ai à te consulter sur une robe que je fais faire. — Et d'ailleurs je voudrais te voir pour te voir.

)) Mais, — tiens, — ce n'est pas de tout cela qu'il s'agit. — Viens, — parce que je suis dans un trouble extrême, — parce qu'il se passe dans mon esprit et dans mon cœur des mouvements étranges; — je ne sais si je suis heureuse ou malheureuse, — mais je pleure au moindre prétexte ; — je n'ai rien à te dire, rien à t'expliquer; — car je ne comprends rien moi-même. Viens, car j'entasse les mensonges dans ma lettre. — Et quand tu seras là, — quand j'aurai ma tête doucement appuyée sur toi, — quand de ta voix caressante tu me demanderas ce que j ai, — je suis sûre que je

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te dirai une foule de choses que je ne me dis pas k moi-môme. Viens, ma bonne tante , j'ai besoin de toi. d

La tante Clémence arriva aussitôt qu'elle eut reçu la lettre ; — elle demanda à son père la permission d'emmener Marguerite dîner avec elle. — La tante Clémence demeurait en dehors de la barrière ; — elle avait là un tout petit logement dans lequel elle vivait seule, — inventant chaque jour des économies pour en envoyer le produit à sou lils. Marguerite l'aida de bonne grâce dans les apprêts de leur dîner; — puis, le soir, quand il commença à faire un peu sombre, la tante Clémence attira Marguerite sur ses genoux — et lui dit :

— Il parait que mon enfant a quelque chose à raconter à sa mère ?

— Oh! oui, ma mère, mon excellente mère !...

— Est-ce mi chagrin?

— Je n'en sais rien... mais... tiens... tu sais... l'ami de Félix... M. Uaoul...

— Eh bien?...

— Tu sais qu'il devait me montrer un journal qu'il avait fait au collège étant enfant... il me l'a donné avanlhior, — mais dans le journal... il y avait une lettre...

— C'était sans doute une erreur, —cette lettre n'était pas pour toi.

— Hélas! si, ma tante, elle est pour moi : •— il y u mon nom sur l'adresse.

— Et qu'as-tu fait de la lettre ?

— La voici, dit Marguerite en la tirant de son sein; — je n'ai pas osé la décacheter; il me semblait que de

cette lettre ouverte il allait s'échapper des choses ef- Iroyahles.

— Tu as bien fait...

— Mais en même temps que cette lecture me faisait peur, il me sembkiil presque que je l'attendais; — je la pressais sur mon cœur avec enthousiasme. — Cette nuit, je l'ai mise sous mon oreiller; — tout le jour, quand je pensais qu'elle était là, dans mon sein, — je sentais comme une commotion électrique; — deux fois je suis allée dans ma chambre pour la décacheter, — et je suis revenue après m'etre contentée de la regarder.

— Mais que penses-tu que puisse te dire ce jeune homme ?

- — Je ne le sais pas trop bien, ma tante, — mais quand il arrive à la maison, le son de sa voix me cause une impression singulière ; — quand il me regarde, je sens ma respiration gênée ; — quand il est parti, tout reste froid, triste, décoloré autour de moi. C'est comme lorsque le soleil se cache sous des nuages. Je ne sais pas ce que renferme cette lettre... mais je crois que ce sera comme sa voix, et quelque chose de plus. — Je voudrais qu'il fût triste et inquiet comme moi !

— Ma pauvre enfant, dit la tante Clémence, — le mystère est comme le brouillard, qui grossit les objets; je gagerais que cette lettre ne contient qu'une commission pour ton frère, dont il te prie de te charger... la proposition d'une grande partie de balle...

~ Non, ma tante, je suis sûre que non.

— Tu as néanmoins bien fait de ne pas la décacheter, parce que tu ne dois pas recevoir de lettres.

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— Et... si tu la lisais, toi?

— Non; il faut que tu rendes la lettre avec le journal, comme tu l'as reçue.

— Ah ! ma tante, je n'oserai jamais,

— Eh bien, laisse-la-moi, je la lui rendrai.

— Non, ma tante, cela serait trop dur; il se fâcherait, il ne viendrait plus.

— Eh bien... s'il ne venait plus...

— S'il ne venait plus, matante, je serais malheureuse pour toute ma vie! il n'y a que lui que j'aie du plaisir à voir et à entendre ; il est si bon, si noble, si fier !

— Mais, ma pauvre Marguerite, dit la tante, tu m'effrayes, on ne doit aimer ainsi que son mari.

— Et pourquoi ne serait-il pas le mien, ma tante?

— Vous êtes tous les deux des enfants encore.

— Oh! ma tante, j'attendrai; j'attendrai dix ans, j'attendrai toujours... pourvu que je le voie, que je l'entende.

— Laisse-moi la lettre; je causerai avec lui... dimanche prochain... Vraiment cela n'a pas le sens commun!

— Tiens, ma tante, voici ma pauvre lettre.

La tante Clémence reconduisit Marguerite chez son père; puis, rentrée chez elle, elle décacheta la lettre de Raoul; — elle espérait que cette lettre lui ferait connaître ce jeune homme, ce qui lui apprendrait comment elle devait se conduire avec lui. — La tante Clémence avait aimé ; quoique cet amour eût fmi par un mariage qui l'avait rendue bien malheureuse, elle n'avait trouvé aucun argument contre l'amour. — Elle

n'avait pu se décider à débiter à Marguerite les phrases toutes faites qu'on lui avait récitées à elle en pareille circonstance. — Cela n'aurait servi encore une fois, sans doute, qu'à effaroucher la confiance. D'ailleurs, pourquoi ces jeunes gens ne s'aimeraient-ils pas? La seule objection était leur âge; mais c'est en môme temps, de tous les obstacles, celui qui s'aplanit le mieux de lui-même.

Voici ce que contenait la lettre de Raoul :

(( Pardonnez-moi, mademoiselle, la liberté que je prends de vous écrire; mais je ne puis vous cacher plus longtemps les sentiments que vous m'inspirez. D'ailleurs, jamais on ne réussira à me persuader — que l'affection la plus douce, que l'amour le plus respectueux, que le dévouement le plus absolu, soient de mauvais sentiments qu'il faille cacher et dont la personne qui les inspire puisse à bon droit se trouver offensée. Je vous aime, mademoiselle, je vous aime comme vous aiment votre père et votre frère, — et mille fois plus qu'eux. Je vous aime, et je trouve dans cet amour tant de force et tant de courage, tant de bonheur, tant d'espérance, tant de foi, — que je ne puis penser que ce sentiment qui me rend plus grand, plus généreux, plus sensible, soit pour vous une offense et pour moi un crime. Si vous me permettez de vous aimer, si vous permettez que ce soit pour nous deux que j'aie à conquérir les choses de la vie qui sont réputées être le bonheur, — je ne vois plus dans lavenir rien d'impossible, rien que mes efforts ne puissent snrmon-

1er. Il est vrai que lorsque je songe au bonheur de vous posséder, de vous voir ma femme, je ne trouve pas bien ce qu'il me resterait à désirer dans la vie, mais je crois que je serais ambitieux pour vous, — et d'ailleurs je serais assez curieux de voir ce qu'on pourrait opposer à un homme aimé de vous, et quelle force auraient mes adversaires aux combats de la vie, à opposer à celle que je puiserais dans un re,:?ard, dans un sourire, dans un mot prononcé avec votre voix.

» Peut-être cependant vous a-t-on appris des raisons de prendre en mauvaise part la démarche que je fais aujourd'hui après tant d'hésitations, après tant de combats avec moi-même; — mais cependant je ne puis deviner quelles craintes peut inspirer un amour comme le mien. — Vous devez aimer un jour, vous ne serez pas toujours une douce et craintive jeune fille, vous serez épouse, vous serez mère à votre tour; eh bien, ce que vous voulez que soit l'heureux mortel qui partagera avec vous ces félicités et ces devoirs, quelque exigeante que puisse être à bon droit une personne si heureusement douée et si parfaite, — ce que vous voulez que soit votre époux, je le serai. Je sens à la fois tout le peu que je suis et tout ce que je peux devenir; — je sais que je ne suis qu'une graine, — petite, sans éclat, confondue avec la terre, mais je sens qu'un rayon de soleil fait sortir de la graine une tige élevée, un riche feuillage, des fleurs éclatantes et de suaves parfums.

)) Laissez-moi être votre frère, jusqu'à ce que je puisse être votre mari.

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La tante Clémence s'attendait à trouver dans cette lettre plus d'emphase et de phrases ampoulées, quelques menaces de trépas, quelques comparaisons mythologiques, etc. La simplicité de celte déclaration était à la fois inquiétante et rassurante, parce que c'était l'indice d'un sentiment sérieux et qu'il fallait prendre en considération. — Elle n'avait jamais songé à mettre sa nièce à l'abri de l'amour, — dont elle ne médisait pas,

— quoiqu'il lui eût apporté tant de cruels chagrins; elle était convaincue que si elle avait été destinée à être heureuse, c'était à l'amour qu'elle aurait dû son bonheur.— Mais Raoul était si jeune, cet amour noble et généreux qui braverait les obstacles triompherait-il également des années? — Si elle le favorisait, que de chagrins peut-être n'amassait-elle pas sur la tête de sa nièce chérie ! — Si elle le repoussait, au contraire, il était probable qu'elle ne serait ni écoutée ni obéie.

— Et dailleurs, à quel amour résenait-elle Marguerite?

Le dimanche suivant, en sortant de chez son frère, elle pria Raoul de lui donner le bras pour la reconduire chez elle. — Raoul était on ne peut plu5- malheureux.

— Marguerite lui avait rendu son journal, et il avait inutilement cherché dans ses plis la réponse à sa lettre.

— Ne l'avait-elle donc pas vue, où était-ce une marque de dédain? Il trouva mademoiselle Hédouin moins familière avec lui que de coulume, plus sérieuse et un peu embarrassée. La timte Clémence, aussitôt qu'ils furent dans la rue, lui dit :

— Monsieur Raoul, vous avez écrit à Marguerite?

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Raoul fut anéanti ; il répondit h tout hasard un : — Moiy madame?

— II faut être franc avec moi, dit la tante d'une voix douce : vous avez écrit à Marguerite, j'ai votre lettre, elle me l'a donnée et ne l'a pas lue, — mais moi je l'ai lue.

— Vous me permettrez, 'madame... dit Raoul.

— De trouver mauvais ce que vous avez bien envie d'appeler ma curiosité, n'est-ce pas? J'ai été conduite par un meilleur sentiment que vous ne le supposez. Marguerite n'a pas de mère; j'ai hérité de toute la tendresse que ma sœur aurait eue pour sa fille; j'ai joué mon rôle dans la vie, il a été assez court et assez mal joué; — jo n'ai plus que deux intérêts, le bonheur de mon lîls, — qui en ce moment peut-être reçoit une balle dans la poitrine, et celui de cette douce créature. J'ai lu votre lettre, je vous crois sincère, mais quel est le but de cet amour d'enfants? En admettant que toutes

, les chances vous soient favorables, il se passera de longues années avant que vous puissiez être unis. Penserez-vous, sentirez-vous dans huit ans comme vous pensez, comme vous sentez aujourd'hui? pouvez-vous le promettre? non, — car vous ne pouvez le savoir. Marguerite est charmante, — je n'ai pas besoin de vous le faire remarquer; les qualités de son cœur et de son esprit l'emportent sur les agréments de son visage. — Bientôt des occasions se présenteront de l'établir; son apparition dans le monde ne peut manquer de fiure quelque sensation. — Si elle doit vous attendre, si elle doit repousser toutes les propositions, et qu'ensuite votre amour éteint la laisse seule, abandonnée dans la

vie, lorsqu'elle aura perdu peut-être son père et moi...

— Ah! madame!...

— Je sais que cela vous paraît impossible... que vous n'êtes pas bien sûr peut-être que les étoiles ne se décrocheront pas du ciel et ne tomberont pas sur la terre, parce que l'avenir est incertain ; mais vous croyez pouvoir répondre de votre amour. — Je ne veux pas lutter contre cette conviction, mais je veux vous faire voir seulement que dans cet engagement Marguerite mettrait toute sa vie en jeu, quand vous n'y mettriez que quelques années de la vôtre. Mais votre lettre n'est pas une lettre d'enfant, — elle m'a touchée ; je vous crois l'âme élevée, — je vous crois vrai ; — je vous aimerais pour mari de Marguerite, — je serais heureuse de vous confier plus tard le bonheur de cet ange que vous ne connaissez pas comme je la connais, — mais il y aurait besoin de plus de courage que vous ne le supposez pour parvenir à 7Wîre but.

Raoul, à ces mots, ne put s'empêcher de baiser la main de la tante Clémence.

— Madame, dit-il, ma bonne tante, m.a chère tante Clémence, un mot, de grâce, un seul mot : Marguerite n'a pas lu ma lettre... sait-elle que je l'aime? m'aimet-elle?

— Vous m'en demandez là plus que je n'en sais moimême ; mais écoutez bien ceci : je vais faire une action bien grave et bien effrayante. — Vous viendrez demain chez moi et vous y verrez Marguerite. — Si je ne me trompe pas, si vous ne vous trompez pas, si l'amour

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que vous ressentez est de ceiLX qui font le destin de toute la vie, je serai fière et heureuse. Si au contraire vous devenez plus tard inconstant, si vous manquez de courage et de force, — j'aurai joué un rôle plus ridicule et plus odieux que ne l'a jamais fait une vieille tante de roman ou de comédie. Je vous attends demain à quatre heures. — Bonsoir.

Raoul se promena une partie de la nuit dans le jardin. — Le lendemain, — au lieu d'aller au collège, il alla errer dans la campagne ; — à quatre heures, il arriva chez la tante Clémence. — Marguerite pâlit en le voyant entrer dans la chambre ; — la tante avait le visage fatigué, — elle s'assit entre eux deux, — laissa Marguerite cacher son visage sur son sein, — et prit une main de Raoul.

— Mes enfants, dit-elle, j'ai passé toute cette nuit à pleurer et à prier Dieu; je l'ai supplié de ne rien me laisser faire qui ne fût pour le bonheur de Marguerite, et malgré la ferveur de mes prières, j'ai encore peur j'ai en ce moment le cœur aussi serré que je l'ai eu de ma vie. Au nom du ciel, mes enfants, faites que cette heure ne soit pas pour moi une source éternelle de remords et de regrets, — faites que je ne sois pas en ce moment une vieille femme folle, — qui se plaise à rentrer dans l'amour à (ouï prix. Mes enfants, je ne vous

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ferai pas de ces grandes phrases que l'on m'a rabâchées quand j'avais l'âge de Marguerite ; — elles sont trop inutiles pour qu'on puisse leur pardonner d'être aussi ennuyeuses. Vous vous aimez, mes enfants ; — cet amour peut vous donner toute une vie de bonheur si vous en faites une vertu et un devoir. — Vous, Raoul, cet amour doit vous rendre fort contre tous les obstacles de la vie ; vous devez vous élancer au combat avec résolution. —Et toi, ma bonne chère Marguerite, cet amour termine avant seize ans ta vie de jeune fille ; tu ne dois plus entendre le fade langage de la galanterie, tune dois plus aller dans le monde, tu dois renoncer à tous les plaisirs de ton âge ; ton amour est le feu sacré que la vestale doit entretenir dans la solitude. Te senstu le courage, Marguerite, de fouler ainsi aux pieds les riantes fleurs de ton printemps ? — te sens-tu la force de commencer dès aujourd'hui une vie sérieuse et remplie de devoirs ?

Marguerite ne répondit que par des sanglots.

— Et vous, Raoul, dit la tante en laissant couler des larmes que depuis quelque temps déjà elle avait peine à retenir, — et vous, Raoul, screz-vous un homme courageux? saurez-vous supporter la lutte, le découragement? saurez-vous marcher droit à un but, sans reculer devant les obstacles, sans vous arrêter aux séductions? penserez-vous sans cesse à cette jeune fille qui vx)us attendra? reviendrez-vous à elle digne des richesses qu'elle vous aura amassées dans son âme virginale? Oh ! mon Dieu, — donnez-lui la force et^ le courage, — donnez-lui le dédain des faux plaisirs ! — Racal, si vous

faiblissez, si vous tombez en roule, vous aurez assassiné Marguerite et j'aurai été votre complice. — Oh! mon Dieu, vous qui en reprenant ma sœur m'avez faite la mère de cette enfant, mon Dieu ! m'avez-vous en même temps donné les lumières et la prudence? Mon Dieu ! si je me trompe, si c'est son malheur que je fais aujourd'hui, mon Dieu ! ne me pardonnez pas!... donnez-moi autant de remords et de souffrances qu'en puisse supporter une de vos créatures.

Raoul et Marguerite pleuraient. — Elle prit leurs deux mains et, les réunissant l'une dans l'autre, — elle dit: — Enfants, aimez-vous; — l'amour est l'origine de toutes les vertus. Raoul, Marguerite est votre fiancée, — toutes les actions de votre vie doivent avoir pour but son bonheur; — Marguerite, Raoul est ton fiancé, — tu dois lui réserver le moindre de tes cheveux et la plus futile de les pensées.

Elle les réunit alors tous deux sur son sein et les embrassa. — Puis elle leur dit :

— Maintenant, Raoul, mon neveu, mon fds, tu as ce que tu demandais dans la lettre; — « tu seras le frère de Marguerite jusqu'à ce que tu sois digne d'être son mari. »

Il y eut quelques instants de silence, pendant lesquels la tante Clémence calma en partie son émotion.

— Raoul, dit-elle, il faut maintenant descendre du ciel et causer un peu avec moi des choses de la terre. — Vous n'avez pas de fortune et vous n'en avez pas à attendre; — Marguerite aura trop peu de chose pour que cela puisse être compté. — Il faut vous fiiire une

position. Quels sont vos projets? — quelles sont vos

espérances?

— Chère tante, dit Raoul, je ne sais encore où doit me conduire cette éducation qui, dit-on, doit me conduire à tout; — mais ce que je sais, — c'est que je m'ouvrirai une carrière, — c'est que je triompherai des obstacles qui se rencontreront sur mon chemin, — c'est que...

— N'allons pas si vite, Raoul; n'usons pas notre énergie contre des fantômes et des dragons, et occupons-nous de ne pas butter contre le caillou qui est sous nos pieds. Tout irait fort bien dans la vie, s'il ne s'agissait que de ces grands coups d'épée ou de ces grands coups de dévouement qui remplissent les romans. Mais c'est la continuité des petits efforts qui est une chose difficile, c'est la monnaie du courage et de la force qu'il faut savoir dépenser. Il ne faut pas imiter ces avares qui épargnent sur les besoins de chaque jour, en prévoyance d'événements qui n'arrivent pas. Il ne faut pas céder au petit ennui d'aujourd'hui, sous prétexte de se réserver pour le grand combat qui arrivera peut-être demain. — Beaucoup de gens ont le courage des fêtes et dimanches. — Le courage de tous les jours est plus rare, — parce qu'il se dépense sans éclat, sans gloire. — Les grands périls grandissent l'homme suffisamment. Par exemple, — qu'avez-vous fait aujourd'hui?

— Ah ! aujourd'hui j'étais si ému, j'étais si troublé ! j'ai marché au hasard dans la campagne.

— Je vous le pardonne pour la dernière fois. Chacun

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