‹ BarabbasChapitre 1 sur 34 · Barabbas · texte numérisé non relu

Barabbas

// était d'usage, à propos de la fête de Pârjue, de délivrer au peuple un prisonnier. Pilate, sachant que Jésus n avait été arrêté que par suite de la jalousie des prêtres, essaya de le faire bénéficier de cette coutume. Il parut de nouveau sur le Bima et proposa à la foule de relâcher « le roi des Juifs ». La proposition faite en ces ternies avait un certain caractère de largeur en même temps que d'' ironie. Les prêtres en virent le danger. Ils agirent promptement et, pour combattre la proposition de Pilate, ils suggérèrent à la foule le nom d'un prisonnier qui jouissait dans Jérusalem d'une grande popularité. Par un singulier hasard, il s'appelait aussi Jésus et portait le surnom de Bar-Abba ou Bar-Rabban. C'était un personnage fort connu; il avait été arrêté à la suite d'une émeute accompagnée de meurtre.

Renan [Vie de Jésus).

AVANT-PROPOS

JAKviEiî. Temps mou, ciel humide, pavé gras. L'x\venue des Ternes à l'heure où les femmes font leurs provisions elles-mêmes, en longs manteaux et voilettes épaisses, cachant le négligé des dessous et la rouille du teint.

Nous avions rendez-vous, Eugène Rey et moi, pour causer avec Steinlen d'un projet formé... dans le temps..., et auquel je ne sais fichtre plus pourquoi nous n'avions pas donné suite.

Le livre que voici, lentement poussé, comme un

12 AVANT-PROPOS

de ces gosses dont la croissance est un perpétuel tourment, avait atteint l'âge de paraître. Mais Steinlen, qui s'était engagé en principe à le piloter dans le monde en l'illustrant, n'avait-il pas changé d'avis, en changeant d'existence et de goûts? Allais-je le retrouver tel que je l'avais pratiqué et affectionné? On a quitté un homme plein de talent, et l'on hésite à le reconnaître dans un administrateur plein de ses intérêts.

Parvenu, en art, à son point de maturité, n'ayant que l'embarras du choix entre les sollicitations, Steinlen demeurait-il dans l'état de grâce où il faut être pour accompagner bras dessus, bras dessous, Barabbas sur les routes ; ou bien allait-il nous révéler les préoccupations esthétiques et commerciales d'un peintre de l'Avenue de Villiers?

Je tremblais, je l'avoue, que la fortune, le succès, la quarantaine franchie, ne m'eussent gâté notre ami, si pitoyable aux pauvres gens que son crayon secourt.

« Nous allons bien voir, dis-je à Rey, Laissez-moi faire ».

Et, Steinlen survenant, je lui proposai tout de go de déjeuner n'importe où, pourvu que ce fût dans un

AVANT-PROPOS i3

restaurant où les viandes sont appelées par leur nom et où les cure-dents n'ont pas de chemise.

11 me considéra d'un air singulier et répondit :

« Mais parfaitement! Je vais vous conduire à côté, au Petit Moulin^ on j^ déjeune quelquefois et où l'on est d'autant mieux, je vous assure, que la cuisine y contente la clientèle difficile des cochers w.

C'était vrai. Leurs fiacres, entre lesquels s'intercalaient deux ou trois taxi-autos, étaient alignés à la porte. Nous entrâmes. La salle commune. L'odeur aussi. Pas de nappe sur le marbre veiné des petites tables pour quatre. L'honnête pain de ménage, dont

la mie a des yeux si bons L'assiette en granit et

le verre également incassable. La bouteille au col de laquelle le client coquet noue sa serviette en régate

Et des cochers... pas trop..., assez..., deux ou trois en gilets de laine à carreaux rouges ; des cochers replets et vultueux, mangeant sans hâte, ayant bien le temps... ; puis, des employés, des ouvriers, plus pressés, lisant par-dessus leur assiette massive, mâchant à la fois leur nourriture et les nouvelles, le plat et l'article du jour, le faux fdet et l'entrefdet.

i4 AVANT-PROPOS

Le dessein de faire un repas d'inclination nous ayant rendus respectivement friands de bceuf aux pommes, de veau aux nouilles et de côte Bercy, nous y ajoutâmes un légume, du fromage..., et nous avions déjeuné poin^ vingt-trois sous par tête, vin non compris, toutefois.

Bien ou mal déjeuné ?

Bien, puisque nous n'avions plus faim.

Tl faut toujours pouvoir dire la i^elle parole de Jean-Jacques Rousseau à lord Maréchal : « Je n'ai pas besoin de ce qui me manque ».

Ce fut une heure charmante. Rev nous rappelait les admirables débuts du Théâtre-Libre..., et nous lui parlions, Steinlen et moi, des éphémères illustrés auxquels nous apportions nos instincts combatifs et l'impétuosité de nos vingt-cinc| ans.

f( Comme c'est loin ! » Pas un d'entre nous ne murmura ce mot usé aux lèvres de tous ceux qui se retournent vers la pointe indécise des clochers, comme si d'autres clochers sans nombre ne jalonnaient pas devant nous la route à poursuivre !

Vieux camarades séparés par des rues, des quartiers, la Seine, la vie..., nous avions l'air de nous être

AVANT-PROPOS i5

quittés la semaine dernière. L'excitation qui provient ordinairement de la bonne chère, de la qualité des vins, de l'éclat du service, nous ne la recevions que de nos souvenirs, de nos espérances et de notre frugalité. Ainsi, nous n'avions pas sur l'estomac le poids du superflu, ni sur la conscience le remords d'en frustrer quelqu'un. Le spectacle de notre digestion n'ajouterait rien, tout à l'heure, au supplice du Vilain Homme, dont la faim débonnaire n'assiège les festins que pour en regarder sortir les bouches et les bouchées inutiles. Si nous étions coupables, nous aussi, envers ce malheureux, du moins ne l'étions-nous pas autant que les autres. Nous étions gras avec circonstances a t tén uantes .

Peut-être, à la vérité, Steinlen, éventant la mine, s'était-il laissé mettre au pied du mur pour m'y voir moi-même. En ce cas, l'épreuve était complète. Nous nous étions tàtés réciproquement. Et quelle joie de constater, à la fois, que 1 âge, l'argent, l'ambition, les honneurs, l'envie, ne nous avaient pas dénaturés et que nous restions dignes de travailler ensemble ! Nous continuions tl'aimer ce que nous avions toujours aimé. Nos haines avaient la même durée (jue

AVANT-PROPOS

nos enthousiasmes. Enfin, nous pouvions regarder sans rougir notre boutonnière, qui nous rendait la pareille.

« Mon cher Steinlen, dis-je, il n'y a pas d'erreur : vous allez dessiner pour Barabbas un Chemin de croix qui ne sera pas dans une église ni dans une musette... si ce n'est dans celle du Vilain Homme, arrondie par ce qu'on lui donne de moins bon et par ce qu'il prend de meilleur, ma foi, où il le trouve !... Notre automobile ne nous attend pas à la porte — Cela n'a l'air de rien, et c'est une raison de plus, cependant, pour faire comprendre au Vilain Homme que notre désir est de l'accompagner fraternellement sur les routes et non pas de l'en balayer.

— Ainsi soit- il >', dit Steinlen.

mm

-nr

.^rom

"Sy

mfk

ilL^.^

Et par sa mère au ventre ouvert, Je jure, le front découvert.

Que l'autre n'a pas tant souffert.

Jean Richepin.

NATIVITE

BARABBAS est veiiii au monde une nuit, sur la paille, entre les quatre murs d'un refuge communal où sa mère s'était arrêtée.

Servante fie ferme, payée cent francs par an^ séduite et chassée, elle s'en allait à pied vers Paris,

comme les épaves tournoyantes qui descendent le fleuve, en dépit des l^arrages.

^i.%^^i^r''^r-^^^\j,^^è^'--s»p^^-^ f^iS^* -^-Si/^^ib^^^itJ^sSètièsi^ffr^ry-^^^

d'est dans ses entrailles que Barabbas a éprouvé pour la première fois la fatigue des longs trajets et l'incertitude des gîtes. Sa vocation date de là. Il a appris à marc lier dès le ventre de sa mère. La plus pauvre fille du monde ne peut enseigner que ce qu'elle sait.

Admise au refuge communal pour v passer la nuit, la voyageuse y a rencontré deux autres vagabonds avec qui le garde champêtre l'a enfermée.

C'est un petit bâtiment carré, couvert de cliaume et comme en pénitence à cinq cents mètres du

N Ail VITE

village. i*()ur sommier, la terre; pour matelas, un peu de paille foulée; pour édredon, le toit. Défense de fumer, d'allumer du feu et de ehanter. Pas de meubles dans cette mauvaise auberge, mais des règlements. L'hospitalité sous clef.

Les deux chemineaux, las et taciturnes, se sont étendus, côte à cote, dans un coin; la femme s'est blottie dans l'angle opposé. Mais les premières douleurs l'ont bientôt tirée de son assoupissement, et, pour s'excuser de troubler le sommeil de ses compagnons, elle leur a fait, dans l'ombre, entre deux déchirements, l'aveu de sa détresse.

D'abord, ils n'ont |)as répondu; puis ils ont grogné; puis, le plus vieux, homme d'expérience, de ressource et de bon secours, a dit :

« Lève-toi et remue. On va s'occuper de toi. »

Le plus jeune, alors, entraîné, a quitté sa place, planté un bout de chandelle dans les fentes du torchis

ao BARABBAS

et frotté une allumette pour éclairer la scène. Les murs se sont illustrés d'ombres aux gestes prolongés. Dans l'intervalle de ses gémissements, la femme, docile aux conseils du vieux, arpentait la cellule.

Celui-ci, cependant, aidait son camarade à se hisser jusqu'à la lucarne ouverte au-dessus de la porte et juste assez large pour laisser sortir un appel retentissant.

Mais la campagne environnante, paisible et froide sous la lune, est restée sourde à ce cri d'alarme; des chiens seuls, de proche en proche, ont répondu furieusement.

« On se passera de ces croquants w, a repris le vieux, en dissuadant l'autre de s'acharner contre la porte épaisse et solidement verrouillée.

Et de sa musette rebondie, rapidement opérée de quelques tumeurs incommodes, il a fait un oreiller suffisant pour le lit auquel son compagnon rapportait de la paille, tandis que la femme continuait de tourner, les mains aux flancs, dans le réduit perdu au milieu du silence des champs.

Le moment de la délivrance arrivé, comme le cliemineau assistant s'empressait maladroitement, cher-

ISA ri\ I TK

L'hait à se rendre utile et n'y parvenait pas, ni plus ni moins que s'il avait été le père :

« Laisse-moi faire, tu n'y entends rien, » a dit le vieux.

Et s'agenouillant devant la malheureuse, il a reçu l'enfant avec des précautions de sage-femme, il l'a enveloppé, rouge, tiède, gluant, dans un morceau de toile à tout usage.

Page 1