LITAMES DES VIEUX FIACRES
sable, hélas!... Je suis la place |)ublique, salie par les passants, lavée par les pluies, condamnée à tout oublier, el malheureuse comme la j)rostitution! »
ils étaient six qui se morfondaient, à la lile, coques et bicoques lamentables, dans la nuit répandue.
Un homme et une femme surgirent, f|ui se disputaient, s'assénaient des reproches et des injures, renversaient toute la lie de leur amour gâté. Des curieux s'amusaient à les suivre, des enfants les excitaient; ils étaient des oi)jets de risée. L'homme lecom|)ril. Il saisit sa compagne par le bras, fit un
crochet et la poussa dans une voiture où il monta avec elle, après avoir dit simplement au cocher : c< Allez! ».
Kl le quatrième fiacre, en s'éhranlant cahin-caha, disait : « Tu vois,... je suis aussi le complice de leurs brutalités et j'assiste, impassible, aux scènes qu'ils se fonf. Quel rôle! Quel métier! Des paroles irrétraclables vont être prononcées. Je suis la cage qui transporte des animaux incompatil)les. Déjà, ils s'entre-dévorent. Comme ils me secouent! Ce sont la jalousie et la lassitude aux prises. Ils sortiront
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meurtris de mon étreinte. Ah! on ne sait pas quel instrument de torture al)ominal)le je suis! Je me resserre sur les couples désunis, sur les êtres qui ne s'aiment plus, je les opprime, je prolonge le supplice du contact et de l'intimité; je ramène de force et contrains à l'assemblage les genoux qui se fuient, les bouches qui se détestent, les corps qui se répudient, et je me fais d'autant plus petit qu'ils voudraient mettre plus de distance entre eux Adieu!...
Je suis pressé. J'ai tant de monde à servir! »
Il disparut, et le cinquième fiacre, sollicitant à son tour l'attention, dit encore :
« Moi, c'est d'impuissance que j'enrage. Je suis incapable de consoler celle qui attend, de faire prendre patience à celle qui guette, de distraire ou de conseiller celles qui me demandent une diversion ou une inspiration. J'ajoute ma détresse à la leur, j'afflige leurs yeux, j'entretiens leurs soupçons, je ravive leurs craintes — Je suis hostile comme une chamlire d'hôtel, ouvert et nu comme un hangar; bête comme une glace de restaurant où tous les passants ont écrit leur nom. Je rappelle aussi la caserne et le poste de police. I^e tarif cousu sur mes
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capitons délabrés se complique criin règlement que personne ne consulte ; le manteau du coclier sèche sur les coussins, comme une capote d'homme de garde sur le lit de camp; et j'ai un œil dans le dos, ainsi que la guérite du factionnaire. »
Et le sixième reprit :
ce Tu n'es que le vestiaire de ton cocher; moi, je suis son oarde-manoer et le lieu de sa sieste. Je sens le fricot, le vin et la pipe. C/est tout le faubourg qui descend en moi. J'aime les chaussées du vieux Paris, sur lesquelles mes roues sautent avec un bruit de ferraille; je suis dépaysé sur le pavage en l)ois comme un forgeron dans un hôpital ; j'ai une âme d'émeute et de barricades. Je suis l'ami des enfants qui s'accrochent après moi, je loge un chien sous ma banquette et je remets complaisamment dans leur chemin les ivrognes égarés. Après minuit, j'apparais aux voyageurs comme un coupe-gorge, et s'ils se décident à me prendre, aux abords d'une gare, c'est pour m'accabler de bagages dont le poids les rassure. »
Et tous s'écrièrent à la fois : « Nous sommes les ambulances urbaines de l'amour honteux ; nous