‹ BarabbasChapitre 28 sur 34 · LITANIES DES VIEUX FIACRES · texte numérisé non relu

LITANIES DES VIEUX FIACRES

qui a son concierge de ressource, habile à dépister les fâcheux : le cocher; je suis la garçonnière des pauvres, le rez-de-chaussée dilatoire où l'on retire pour la première fois la voilette et les gants, tandis que les vitres pleurent et les coussins exhalent une odeur de chien mouillé. Drôle? Non, je serais plutôt ridicule, ridicule comme une caisse à chapeaux trimballée par des touristes; ridicule comme une boîte à surprise dont quelque pantin grotesque va soulever le couvercle, pour fuir ou |)our menacer; ridicule comme une boîte à musique jouant toujours les

mêmes airs, avec les mêmes arrêts, aux mêmes endroits. Ah! les gestes prévus, l'itinéraire invariable des privautés et l'échange fastidieux des caresses aux stations du parcours! Maraudeurs comme moi, les couples furtifs n'ont rien à m'envier, pas même les éclaboussures qui souillent mon coffre éraillé. Les amants que je rapproclie, quand ils me quittent, n'ont jamais été si loin l'un de l'autre. Mon haleine fane les baisers, et je suis le réduit cellulaire d'où l'on s'évade. »

Ils étaient six qui se morfondaient, à la file, sous un

T.ITANIES DES VIEUX FIACRES mi

ciel d'hiver et d'ennui, au bout de l'avenue déserte.

Ils étaient six à la file —

J.e troisième dit : « Regarde-moi bien Il n'y a

pas de maison à six étages, de vieille maison usée par des locataires sans nombre, qui renferme autant de secrets que moi, qui puisse raconter autant de drames que j'en ai ])ercé! Des désespérés se sont donné la mort chez moi, si discrètement que je continuais à promener leur agonie et leur cadavre à travers la ville indifférente. J'ai cahoté des souffrances qui faisaient crier la victime comme une bète

blessée. J'ai conduit aux gares des gens qui ne devaient plus se revoir et qui gaspillaient, par la portière, leurs derniers regards; et j'en ai traîné d'autres qui mêlaient leurs pressentiments et se pleuraient vivants. J'ai été le témoin des premiers aveux et des suprêmes tendresses; j'ai résonné d'ailieux déchirants; des têtes charmantes ont battu follement mes parois, et tel était leur désordre sincère et passionné, que j'aurais voulu ensuite rester à jamais vide, en proie au Souvenir et au Regret, le rehquaire et le musée de ces peines profondes. Souhait irréali-

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