SIGNALEMENT
i: suis Celui de qui les femmes disent à leur mari, avec un sursaut d'épouvante : « Vois doue. . . le vilain homme. »
Je suis Celui de qui les mères disent à leurs enfants dissipés : « Si tu n'es pas sage, le Vilain Homme t'emportera ».
Je suis Celui de qui les clients des grands restaurants disent au gérant : « Chassez donc ce vilain
homme qui nous regarde »; C-elui (|ue les eoiicieroes désignent aux agents et qui s'amuse de l'efïroi qu'il sème; Celui dont l'image réfléchie dans les boules de jardins dérange les siestes et consterne les jeux; Celui qui se console de ne point dîner en troublant le repas ou la digestion des gens qui ilînent —
Je suis le remords au fond de l'inquiétude ; quand on m'a considéré une fois, on ne m'oublie plus. Je hante les nuits, je suis la lie des cauchemars, le mauvais hôte qui s'installe et ne s'en va pas, et mon ombre obstinée grandit aux flambeaux.
Dehors par tous les temps, l'hiver, je parcours les vieux ({uartiers paisibles qu'habite la petite bourgeoisie retirée et peureuse. Je vais jusqu'en banlieue, où les rues sont désertes dès que le
soir tombe Tous les rez-de-chaussée
me connaissent. J'attends que la douce lampe, incluse dans les suspensions à chaînes, descende lentement sur la nappe éblouie; j'attends que la famille soit réunie autour de la table et (jue la
SIGNALEMENT 6i
soujiière décoiivertf pousse sa fumée tremhlaiiU' vers ral)at-jour de porcelaine. Alors je colle mon visage aux vitres el montre, dans un rictus, des dents blanches et tranchantes. J.es enfants effrayés se jettent dans les l)ras de leur mère; les gestes ver's la bouche se cassent en route; les plats refroidissent et les sauces se figent. Mais lorsque le plus résolu des convives se lève pour m'inlerpeller, je suis déjà loin et l'écho de mes ricanements dans la nuit est la seule trace de mon passage.
Ou bien j'apparais à la fin des repas, quand les ventres sont pleins et les faces rouges. Si le vent souftie, c'est mon souffle qui fait grincer les serrures; si le froid sévit, c'est ma grimace qui givre les carreaux; pleut-il, ce sont mes larmes qui battent les fenêtres.
On ne me plaint pas, cependant; je ne veux pas qu'on me plaigne — Il esl trop facile de plaindre les pauvres, quand on a chaud et qu'on a bien dîné. Mieux vaut inspirer la terreur que la compassion; la terreur réconforte davantage celui qui la répand. On \oil loul de suite que je ne mendie pas, on le voit dans mes veux étincelanis el sur ma lèvre amère :
leur expression est pire que l'outrage et met le
désordre dans les âmes.
L'été, j'ai les mêmes distractions — ailleurs. Je rôde autour des gens qui dinenl en plein air,
j'alarme leur |)laisir, je contracte leur estomac, je
suis, pour les âmes sensibles, » Celui qui n'a pas mangé >>. Je les incite à se retuser quelque chose; certaines façons de les regarder sul'fit pour les priver de des- I sert, comme des enfants; et ils n'osent plus jeter leur pain sous la table, aux chiens.
Mais c'est surtout devant les grands restaurants dont les galeries vitrées avancent sur le boulevard, que je m'arrête le plus volontiers et que je stationne le plus longuement. Les clients de ces endroits-là ne reçoivent point de conseils de mon aspect et de ma misère, mais je les incommode tout de même. Je suis la menace vague suspendue sur leiu' insolente })i'Osj)érilé; je boindonne, je les iirile sans motif