‹ Barbares et bandits: la prusse et la communeChapitre 11 sur 13 · RAPPORTS MILITAIRES ECRITS DE BERLIN · texte numérisé non relu

RAPPORTS MILITAIRES ECRITS DE BERLIN

Par le colonel baron Stoffel, ancien attaché militaire en Prusse.

Les livres saints et l'histoire, les traditions et les légendes sont remplis de prophètes apparaissant aux peuples, la veille de leur suprême catastrophe. Ils leur annoncent le péril urgent, l'orage qui gronde, l'ennemi aux portes. Les peuples repoussent et insultent l'homme de mauvais augure; ils le traitent d'imposteur et de faux devin, ils le chassent <lè la place publique ou de la salle du banquet... Le lendemain, Ninive est prise et Babylone est détruite.

Nous aussi, nous avons eu des prophètes avant nos désastres. On se souvient de la séance pathétique où M. Thiers, voyant la Chambre, en proie au vertige»

jeter la France dans une guerre insensée, s'acharnait à la retenir et à nous sauver. Il signalait, avec des cris d'éloquence, le gouffre ouvert où elle allait précipiter la patrie. Les huées et les injures étouffèrent sa voix : on l'arracha de la tribune d'où il voyait et montrait Sedan. Le lendemain, les rues retentissaient contre lui de cris de colère. — L'histoire n'a . guère de pages plus poignantes et plus dramatiques que cette lutte désespérée de la raison d'un grand homme d'État contre le délire d'un peuple affolé.

Trois ans avant qu'elle fût entreprise, cette guerre, maudite eut aussi son- prophète secret et son augure à huis clos. Envoyé en Prusse, après la campagne de Bohème, en qualité d'attaché militaire, le colonel Stoffel y étudia de près la nation dont le canon de Sadowa venait de révéler la puissance. Frappé de sa force, ému de la haine qui ranimait contre nous, surpris et effrayé par ses qualités menaçantes, il les dénonçait au ministre de la guerre, dans une série de rapports d'une sagacité pénétrante. Tout l'avenir était là, prédit et décrit en faits et en chiffres. . Un caporal s'en serait ému ; il parait que H. Lebœuf ne daigna pas* y jeter les yeux. — Quand un gouvernement est condamné à périr, l'infatuation le prend, l'aveuglement le saisit. Comme César marchant vers les poignards du sénat, il rit des présages, et déchire, sans même les ouvrir, les billets qui l'avertissent du péril.

On se souvient de l'impression que produisirent,

en plein siège, les rapports du colonel Stoffel, publiés en partie dans quelques journaux. Cela fit l'effet de prédictions après coup, tant elles étaient justes et précises. Ces rapports reparaissent* aujourd'hui au complet, dans un volume qui sera longtemps consulté, et qui, plus tard, prendra une place permanente parmi les documents historiques. Le colonel Stoffel a armé ce volume, sous forme de lettre, d'une préface agressive, où l'amertume altère souvent sa clairvoyance habituelle. Le découragement y. est poussé jusqu'au pessimisme; et, à travers des vérités excellentes, éclatent des violences d'une blessante injustice. Je voudrais en retrancher surtout les accusations lancées contre M. Thiers. Elles frappent à faux, n'atteignent pas l'homme illustre qu'elle? visent, et retombent, non sur le caractère de l'agresseur, d'une inattaquable droiture, mais sur la prévention de son esprit aigri par des griefs personnels. — Passons sur cette préface et revenons aux rapports eux-mêmes. Remettons en lumière le Mané, Thêcel, Phares, qui y est inscrit à chaque page. Ravivons ces traits de feu qui n'ont pas éclairé ceux qui, selon l'expression de l'Écriture, a: avaient des yeux et ne voyaient point. » Il est bon de montrer quel degré d'aveuglement et de surdité peuvent atteindre les gouvernements infatués d'euxmêmes et hallucinés par l'adulation.

Dès ses premiers rapports de 1866, le colonel Stoffel signalait avec insistance la redoutable composition de l'armée prussienne. Il la montrait, par la vertu du

service obligatoire, à l'état de peuple en armes, image exacte de la nation dont elle représente toutes les classes, fortifiée par la sommé d'intelligence que versent en elle le grand nombre d'hommes cultivés qui en font partie. Il opposait la science militaire de ses officiers, leur ardeur et leur assiduité au travail, à l'insuffisance des nôtres, qui « vivent sur les connaissances acquises » , 6ans les renouveler par l'accroissement et la continuité des études. Il mettait en contraste l'ignorance de nos soldats avec l'instruction primaire très-complète des soldats prussiens, sachant tous lire et écrire, pourvus de ce premier fonds de culture qu'aucun don de l'intelligence naturelle ne peut remplacer. La service obligatoire, en Prusse, a pour fondement l'instruction obligatoire, en vigueur chez elle depuis plus de trente ans, et qui a vulgarisé dans toute la nation, les connaissances indispensables à la vitalité de l'esprit. — <t Le peuple prussien^ — » écrivait le colonel Stoffel, — est le pl«s éclairé de » l'Europe, en ce sens que l'instruction y 'est ré- » pandue dans toutes les classes* En France, où Ton » ignore si complètement toutes les choses qui se » rapportent aux pays étrangers, on ne se doute » même pas de la somme de travail intellectuel dont y> l'Allemagne du Nord est îe théâtre. Les écoles po- » pulaires y abondent, et, tandis qu'en France le d nombre des centres d'activité et de production in- » tellectuelle se réduit à celui de quelques grandes » villes, l'Allemagne du Nord est couverte dô pareils

» foyers. Pour les énumérer, il faudrait descendre » jusqu'à compter des villes de troisième et quatrième » ordre. »

Quelle confiance en lai-même ne donne pas au soldat cette première armure d'instruction dont le revêt l'école, surtout si l'adversaire contre lequel il marche s'en trouve dépourvu ! C'est, en quelque sorte, au moral, l'orgueil du cavalier de Gortez, cuirassé de fer, armé d'un mousquet, en face du Mexicain, vêtu de coton, qui lui lançait des flèches émoussées. — Des officiers prussiens, qui avaient fait la guerre de Bohème, disaient au colonel Stoffel : c Lorsque, après les » premiers combats, nos soldats se trouvèrent, pour » la première fois, en présence de? prisonniers autri- » chiens, qu'ils virent de près et interrogèrent ces » hommes, dont beaucoup savaient à peine distinguer » leur droite de leur gauche, il n'y en a pas un seul y> qui ne se regardât comme un dieu, comparé à de » telles gens, et cette conviction décupla nos forces. »

L'état-major de l'armée prussienne a été l'agent le plus sûr et le plus actif de tous nos désastres. A chaque instant, dans ses rapports, M. Stoffel proclamait l'effrayante supériorité qu'il a sur le nôtre. — Et d'abord son chef est permanent et inamovible. Depuis des années déjà, c'était M. de Moltke, la science incarnée, la tactique faite homme, possédant la géographie de toutes les contrées de l'Europe , sachant, et par détails, toutes les armées étrangères autant que la sienne. L'état-major ne forme pas, en Prusse» un

corps à part, comme en France; ses officiers, élus da l'intelligence et de l'aptitude, sont recrutés dans l'ar- , mée entière, et formés longuement ensuite par les «mains savantes de M. de Moltke. Il faut lire, dans les rapports, le mécanisme d'épreuves, d'examens$ d'épu- |)rations, de triage par lequel il les fait passer. Le crible est si serré et si rigoureux qu'aucune médiocrité

ne peut s'y glisser. Quelle différence de ce choix sévère avec le recrutement des officiers de l'élat-major français, nommés au hasard d'un seul examen, végétant ensuite, sans contrôle et sans direction, dans des travaux d'écriture auxquels un scribe suffirait! — « Combien, — écrivait M. Stoffel, — n'en trouva-t-on » pas chez nous qui ne savent pas lire sur une carte, » qui n'ont aucune connaissance des manœuvres des » diverses armes, qui n'ont jamais étudié une cam- = * pagne des temps modernes, qui, enfin, ne savent » même pas choisir un campement convenable pour j> une brigade d'infanterie ou un régiment de cava- * lerie ! » Le colonel Stoffel ne croyait pas si bien * dire. Dès l'ouverture de la guerre, les Prussiens entraient en France comme dans un domaine longuement exploré, tandis que l'armée française, en partie conduite par des chefs pour qui une carte était un grimoire, errait, en tâtonnant, au seuil de la patrie envahie ! — Chaque fois qu'il touche ce nerf de l'armée prussienne, le colonel Stoffel tàte et pressent en lui l'instrument de nos désastres futurs. — € Persuadé, — disait-il dans un rapport du 23 avril 1868,

— que dans une guerre prochaine l'armée cde TAl- » lemagne du Nord tirerait de la composition de son » corps d'état-major de sérieux avantages, et que nous » aurions à .nous repentir cruellement peut-être de b notre infériorité, je reviens sur cette question, selon » moi, la plus grave de toutes. Je ne le dissimulerai » pas, ma conviction est telle à cet égard, qu'ici je » jette le cri d'alarme : CavearU consules ! ? — « Ma » conviction, dit-il ailleurs, est trop entière pour que » je ne l'exprime pas une dernière fois : Méfions-nous » de V état-major prussien ! »

L'artillerie de la Prusse ne lui semblait pas moins à craindre. On crut avoir tout fait, chez nous, en opposant le chassepot au fusil à aiguille. La mitrailleuse surtout semblait irrésistible. On se souvient de quels voiles et de quels mystères l'empereur enveloppait cette favorite militaire. On en parlait comme d'un talisman fabuleux qui devait fatalement gagner toute bataille. Personne ne se doutait que la mitrailleuse était ' déjà connue et fabriquée en Allemagne, mais comme un engin secondaire qui ne peut agir partout, et que le canon à longue portée paralyse. Cependantle colonel Stoffel dénonçait au ministre de la guerre les pièces de campagne prussiennes «comme tirant plus » juste, plus vite, et ayant une portée plus grande j> que les nôtres. » On méprisa cet avertissement. N'avions-nous pas le canon rayé qui avait foudroyé, à Solfprino, la solide armée de l'Autriche? Mais la machine ne s'arrête pas ; elle passe d'une nation à

l'autre ; on ne garde jamais ni son secret ni son mo- % nopole. Elle va se perfectionnant sans cesse , par des progrès légers, souvent insensibles*, qui, ajoutés l'un à l'autre, mettent entre les mains du dernier venu et du plus habile, une force invincible* Tandis que notre chassepot faisait merveille à Mentana, tandis que des ouvriers initiés fabriquaient nos mitrailleuses, comme des mécanismes magiques, dans des laboratoires mystérieux, la Prusse forgeait par milliers ses : canons d'acier chargés par la culasse, d'une portée > telle que ni fusils ni mitrailleuses n'en pourraient seu- ; lement approcher, et que, sans combat, ils remporteraient la victoire. De là ces batailles abstraites, pour ; ainsi dire, où nos soldats, vaincus d'avance par un : calcul infaillible, tombaient écrasés, sans jamais voir : l'ennemi. — Imaginez un duel entre deux- hommes, \ dont l'un armé d'un petit poignard, s'escrimerait dans ; le. vide, tandis que la grande épée de son adversaire r enferrerait à tout coup.

Aucun avertissement ne manqua. Dès le mois de ; mai 1858, le colonel Stoffel dressait l'état des forces que rassemblerait l'Allemagne liguée contre la France, sous la dictature de la Prusse. C'était déjà à plus d'un \ million d'hommes qu'il évaluait la mùsee de l'avalan- ] che toute prête à fondre sur nous. Il montrait cette ;' immense armée dressée du nord au sud, par la main j prussienne, en travail constant d'idstructioq, dp m$i ! nœuvres, d'études de toute sorte, c m plein entrai- : jiement militaire ** selon sa pittoresque expression. -r->

, « L'activité déployée dans toute l'armée, disait-il, qu'if « s'agisse des travaux élaborés au ministère, de ceux » des commissions, de ceux de Tétat-major, ou qu'il d s'agisse de l'instruction de détail et de l'instruction

> générale des troupes, l'activité déployée, dis-je, est . » prod.gieuse. Aucune armée européenne ne la pré-

» sente au même degré : on dirait d'une ruche d'à- » beilles... * — « En un mot, ajoutait-il dans une

> autre lettre, le spectacle qu'offre la Prusse à l'ob- » servateur est celui d'une nation pleine de sève et » d'énergie, instruite comme aucune autre en Europe, » privée à la vérité de toute qualité aimable ou géné-

* reuse, mais douée des qualités les plus solides, » ambitieuse à l'excès, sans scrupules , audacieuse, » façonnée toute entière, depuis longtemps, au régime j> militaire... Ce spectacle est tellement saisissant » qu'on ne peut qu'accuser d'aberration ou d'une » coupable légèreté les étrangers qu'il aurait dû frap-

* per bien avant 1866... Je le répète, en Prusse, na- » tion et armée révèlent un esprit, une énergie, une » discipline, une instruction qui en feront pour nous, » le cas échéant, les plus redoutables adversaires. »

A cette institution formidable d'un peuple armé, d'une nation -légion, d'un pays transformé en un vaste camp, la France opposait sa loi sur la garde nationale mobile; loi dérisoire, qui en levant une nrmée nouvelle de cinq cent mille jeunes gens, réiuisait les exercices à quinze jours par an, et lui était ainsi les moyens d'acquérir la moindre instruo-

tion. On railla fort, en Prusse, cette armée niort-née, sans cohésion possible, sans force appréciable, presque imaginaire,- tant sa formation était chimérique. Le colonel Stoffel transmit vainement à Paris ces rires et ces mépris de l'ennemi. Il écrivait à des aveugles et prêchait des sourds.

Elle avançait pourtant, cette guerre inéluctable, écrite dans les étoiles , décrétée par nos destinées. L'unité allemande que nous avions follement provoquée était devenue l'idée fixe, le dogme nationarl, la volonté inflexible et acharnée de la Prusse. Par la guerre d'Italie, par sa diplomatie de dupe avant la campagne de 1866, l'Empire avait évoqué ce redoutable fantôme. Il recula effrayé, lorsqu'il sortit, incarné, déjà gigantesque de la fumée de Sadowa. On voulut alors le dissiper, l'empêcher de croître. Mais les efforts de la politique étaient aussi impuissants que des gestes et des formules d'exorcisme pour conjurer le spectre fatal. Les balles et les boulets pouvaient seuls le faire évanouir. Ici les prédictions du colonel Stoffel acquièrent une précision surprenante. Dans son rapport, du 22 août 1869, il déclare que m la guerre est inévitable. » — c Les personnes qui,

> en France ou ailleurs, regardent une entente comme. » possible ne connaissent peut-être pas bien le carac-

> tère prussien, ou n'en tiennent pas suffisamment » compte. Cependant, on ne saurait nier que le ca- « ractère des deux peuples rivaux, leurs qualités et d leurs défauts sont des éléments importants pour

» juger à l'avance si la paix ou la guerre découleront d d'une situation déterminée. Il en est ici comme de » deux individus qui, pour une cause en litige, arri- » veront à s'entendre ou à se quereller, selon qu'ils 2> auront l'un et l'autre tel ou tel tempérament, tels * ou tels défauts ou qualités. Or, le peuple prussien est d tout aussi susceptible que le peuple français, tout d aussi fier, plus pénétré de sa propre valeur ; il est » énergique, tenace, ambitieux, plein de qualités es- » timables et solides, mais rude, passablement arro- » gant et dépourvu de toute générosité. Et c'est ce i> pçuple qui a entrepris de résoudre, quoi qu'il en d coûte, la question de l'unité allemande, quand la j> France ne peut et ne veut y consentir ! Et ce litige » si grave s'est élevé entre deux nations également . » susceptibles et fières, ambitieuses et puissantes, qui d se regardent comme des ennemies séculaires, qui se » sont infligé Tune à l'autre, au commencement de ce » siècle, les plus sanglants affronts ; entre deux nations » que tout divise : la langue, la religion, les tendand ces, le caractère ! Comment espérer, après cela, y> qu'une entente soit possible entre elles? Il n'y a » qu'un politique sentimental ou un rêveur sans au- » cune connaissance du jeu des passions humaines, » (Jui puisse conserver un tel espoir* On doit donc d s'y attendre, le conflit naîtra , un jour ou l'autre, » terrible, acharné. »

La clairvoyance du colonel Stoffel n'était pas moins vive, lorsqu'il annonçait que la Prusse ne prendrait

jamais l'initiative d'une déclaration de guerre à la \" France. — « Il n'est pas probable, ajoutait-il, que la » guerre éclate sur la question même de l'unité alled mande, aussi longtemps du moins que M. de Bis-

> mark conduira les affaires de la Confédération. Cet d homme éminent, type remarquable du plus parfait . y> équilibre entre l'intelligence et l'énergie de la vod Ion té, ne commettra, on peut en être certain* au- » eu ne faute par impatience. Il sait trop bien que le j> temps est son p(lus sûr auxiliaire, et que, dans une j> guerre avec la France, il courrait risque de compro- » mettre son œuvre de 1866. Dans une récente con- » versation, il m'exposait, en un langage plein de bon d sens, les raisons qui engagent la Prusse à ne pro- » voquer ni à ne désirer la guerre ; et il terminait par i> ces paroles : c Jamais nous ne vous ferons la guerre : i> il faudra que vous veniez nous tirer des coups de \ » fusil chez nous, à bout portant. » **• Le colonel f Stoffel prévoyait aussi, dans le même rapport, que cette guerre funeste sortirait d'un simple incident, qu'une étincelle quelconque mettrait le feu aux poudres de haine, de ressentiments, de méfiance > entassées, chez les deux peuples, depuis si longtemps. On dirait qu'à travers le jeu confus de la politique des dernières années, il voyait déjà surgir la carte fatidique du prince de Hohenzollern* — c Aud jourd'hui déjà, les choses sont arrivées à ce point, » que le fait le plus simple en apparence, ou l'événe» * ment le plus insignifiant peut amener une rupture, ,

» En d'autres termes, la guerre est à la merci d'un j> incident. Quel qu'il soit, les esprits superficiels le » regarderont comme la cause de la guerre ; mais cette d cause est beaucoup plus profonde et plus complexe. » L'hostilité réciproque des deux peuples, hostilité » toujours croissante, pourrait se comparer à un fruit » qui mûrit, et l'incident d'où naîtra la rupture, sera d comme le choc accidentel qui fait tomber de l'arbre » le fruit parvenu à sa maturité. »

Plus la guerre approche, et plus les avertissements de M, Stoffel redoublent d'insistance et de gravité. C'est comme un tocsin qui précipite ses battements à mesure que l'incendie gagne. « La France, — écrit- » il au mois d'août 1869, — montre-t-elle la même » clairvoyance que la Prusse ? Malheureusement non, « et, chose triste à reconnaître, nul ne saurait dire » quand finira le funeste aveuglement dont elle est » frappée. Ainsi donc, une guerre effroyable s'ao- » nonce et menace d'éclater d'un jour à l'autre. Notre j> ennemi le plus sérieux discerne clairement «cette » chance redoutable ; il épie le moment de la lutte,- il » est prêt à la soutenir avec toute la partie virile de » la nation, avec un million de soldats, les plus disciy> plinés, les plus aguerris, les plus fortement orga- » nisésqu'ily ait; — et, en Fraqce, où quarante » millions d'hommes devraient être convaincus , » comme le peuple prussien, que la guerre est fatale, y> où toutes les préoccupations devraient s'évanouir d devant une seule , celle du salut public, à peine

» compterait-on quelques personnes qui se fassent une » idée précise de la situation et qui aient conscience » de l'immense danger qu'elle comporte. »

Citons encore cet avertissement dernier et suprême, — daté du 14 février 1870. — Il ressemble au coup de feu que la sentinelle, qui voit l'ennemi s'avancer dans l'ombre, tire en se repliant sur le fort ou sur le camp menacé. — t On est effrayé de songer » que nous avons à i/os portes une puissance rivale, )> qui nous trouve pour le moins incommodes, quoi » qu'on en puisse dire, et qui, par suite d'une orga- » nisation dont elle ne peut pas se départir, dispose * de plus de neuf cent mille soldats, rompus au mé- » tier des armes, »,

Tous ces cris d'alarme restèrent sans écho, toutes ces ^prophéties s'engloutirent, incomprises et méprisées, dans la poussière des cartons, comme les feuilles \ \ sibyllines dans les flammes du trépied (Je Tarquin. \ L'incident annoncé survint, la guerre éclata, remise au hasard, vouée à l'aventuré, sans* préparation d'au-

cune sorte. On peut dire que c'est dans un bureau de loterie qu'elle fut déclarée. Alors, on vit, d'une part, l'étonnant spectacle. d'un million d'hommes appelés et concentrés en quinze jours, marchant au combat comme à la parade, arrivant toujours au moment voulu, à l'heure indiquée par le chronomètre infaillible qui réglait leurs évolutions, culbutant méthodiquement nos armées, exécutant, avec une précision al-

gébriquc, les plans dressés, depuis des années, dans le cabinet de M. de Moltke ; — de l'autre part, trois cent mille soldats désagrégés par l'indiscipline, affamés et désarmés par une inepte/intfendance, poussés, / sans direction et sans but, à des défaites immanquables. Car l'affreuse originalité de cette guerre, est d'avoir été une catastrophe perpétuelle : déroutes sur désastres, écrasements sur renversements ; son prologue fut aussi tragique que son épilogue. Les victoires que la Prusse a remportées sur nouSj ont été celles du calcul sur le hasard, de la réflexion sur l'improvisation, de la science sur l'ignorance. La fatalité n'a rien à voir dans nos catastrophes, notre aveuglement a tout fait.

Transformons-nous donc si nous voulons revivre, € Être ou n'être pas », ce dilemme d'Hamlet est aujourd'hui celui delà France. Que le service obligatoire discipline et aguerrisse le pays entier. Aucun élan, aucun héroïsme ne prévalent contre la masse d'une nation armée. Les trois cents Spartiates de Léonidas iraient, aujourd'hui, souper chez Pluton, sans.avoir pu seulement lancer un javelot ou tirer leur glaive. Il n'y a plus de Thermopyles à l'époque des canons Krupp et des mortiers monstres. Que l'instruction pénètre le peuple et qu'elle l'éclairé en tous sens. Même à forces égales, il est prouvé, aujourd'hui, qu'une race instruite battra toujours une race ignorante, L'Allemagne répète partout ce mot dont elle a fait un proverbe : « C'est le maître d'école prussien qui a gagné la ba-

» taille de Kœniggrsetz. » Que la routine, cette pagode chinoise, ne soit plus la divinité de la France. Assimilons-nous, en tâchant de les devancer, tous les progrès accomplis par les autres peuples, dans l'administration comme dans l'enseignement, dans la politique comme dans les armes.' Que notre artillerie ne soit plus une académie, confinée dans ses traditions, ayant ses classiques et ses mandarins, n'admettant qu'on bombarde ou qu'on mitraille que selon ses règles. Un canon perfectionné, une découverte de la chimie militaire peut, à l'heure qu'il est, renouveler la guerre et décider les victoires. — Rompons, de tous côtés, cette muraille de porcelaine que notre vanité frivole avait élevée entre nous et les nations étrangères. Étudions leur génie, scrutons leurs arcanes, suivons le courant de leurs idées et de leurs tendances. N'attendons pas, pour reconnaître et confesser leur puissance, qu elle éclate sur nous comme un coup de tonnerre. Apprenons leurs langues, et surtout celles de nos ennemis : l'ignorance de la langue allemande entre pour sa part dans les causes qui ont produit nos désastres. Leurs livres, leurs journaux, les salons même de nos ambassades retentissaient des complots qu'ils préparaient contre nous : nos politiques et nos diplomates ne voyaient et n'entendaient rien. Ils ressemblaient à des. voyageurs enveloppés, dans un pays inconnu, par une troupe de bandits qui viennent à eux avec des sourires. Sachant qu'ils ne comprennent pas leur langage, ils peuvent, sans se gêner, conspirer

devant eux leur mort et discuter le piège où ils les prendront. — Rétablissons, surtout, dans le cœur même du pays, le sentiment du devoir, la virilité des' mœurs, le respect de la famille, l'obéissance à la loi. Un peuple se stérilise quand il a perdu ces racines; comme un arbre mort, il est marqué pour la hache : tôt ou tjard il sera frappé. Que la foudre qui nous terrasse nous ait du moins éclairés. — « C'est a la France, i> disait-on en Prusse au colonel Stoffel, que nous » devons notre réveil et notre grandeur, Iéna nous a » fait réfléchir et nous avons profité de la leçon. » — C'est a la Prusse que la France devra sa résurrection, si Sedan la fait rentrer en elle-même, et si elle met à profit cette effroyable leçon.

2 juillet 1871.

Un des plus grands crimes de la Commune aura été d'émousser la haine de la Prusse dans l'àme de la France. Qu'elle était forte et ardente cette sainte haine au lendemain du siège de Paris, après les préliminaires de la paix féroce qui faisait passer la patrie sous les Fourches de la conquête ! La soif des représailles nous dévorait tous, l'espoir de la revanche prochaine ou lointaine était l'idée fixe du pays entier» Des ligues se formaient, comme des cordons sanitaires, contre le retour des espions allemands. On se promettait de ne plus vivre que pour la revendication et pour la vengeance. Le serment d'Annibal était gravé dans chaque cœur.

L'insurrection du 18 mars éclata; Paris fut envahi par ses bandes. Elle le remplit d'insanités et de crimes ; elle en fit l'épouvante et l'horreur du monde, La Jacquerie accouplée au Jacobinisme engendra une faction monstrueuse dont la politique était un massacre, et le drapeau un sac de pillage. Alors un grand

changement s'opéra dans tous les esprits. La* plaie saignante de l'invasion fut cautérisée par le fer rouge de la guerre civile. La haine fit volte-face et se retourna contre la Commune. La Prusse fut reléguée à l'arrière-plan de la scène tragique où la France, depuis dix mois, se débattait dans des flots de sang. Comparé, au sauvage du dedans, le Barbare du dehors parut à quelques-uns presque tolérable. Son oppression réglée fut trouvée légère auprès de la tyrannie délirante des démagogues de THôtel-de- Ville. Les villes et les campagnes qu'occupaient ses hordes, étaient recherchées comme des lieux d'asile. Prise entre deux gouffres, la France redouta surtout celui qu'elle savait sans fond. D'ailleurs, on ne peut pas plus servir deux haines que deux maîtres. Comme les serpents sortis de la verge d'Aaron et de celle du mage égyptien, la dernière venue dévore la première.

La Commune est tombée, l'anarchie expire, la France va renaître. Mais si nous voulons qu'elle se relève de toute sa grandeur, hâtons-nous de faire rentrer dans son âme cette haine urgente, vitale, essentielle. Entretenons-la comme un feu sacré. Si elle s'éteignait, sa vie nationale ne ferait plus que décroître. Son abjuration serait une abdication.

Il faut sonner ce tocsin, battre ce rappel, car la France ne sait pas haïr. Il y a un défaut singulier dans son admirable organisation : le manque de mémoire. Son ignorance de la géographie, son inaptitude aux langues étrangères trahissent cette lacune signa-

lée par les physiologistes des races. Mais ce n'est pas seulement la mémoire intellectuelle, c'est aussi la mémoire morale et surtout celle des injures qui lui fait défaut. Elle oublie vite, pardonne. aisément, jusqu'aux plus impardonnables insultes* Cela tient peut-être à la facilité merveilleuse avec laquelle elle a jusqu'ici guéri ses blessures. On se réconcilie aisément avec un ennemi, quand on se croit sûr de survivre aux coups qu'il vous a portés.

Bien plus, ignorant la haine, la France ne la soupçonne pas chez les autres. Elle a vécu soixante ans en face de l'Allemagne,, sans se douter qu'elle en était exécrée. Une nation entière complotait son meurtre, préméditait sa ruine, dressait, étape par étape, l'itinéraire de son invasion : la France n'écoutait et ne voyait rien. Un jour enfin, assourdie par ses cris de rage, elle répondit par une chanson d'Alfred de Musset et n'y songea plus. Les Barbares étaient là, sur le bord du fleuve, vociférant des menaces, frappant sur leurs boucliers : elle leur lança cette flèche légère comme un dard d'abeille, et crut les avoir désarmés.

Cette haine contre la France était pourtant , au delà du Rhin, en éruption perpétuelle. Elle brûlait à une profondeur incommensurable, alimentée par des litiges séculaires, par des grimoires historiques, par des parchemins de vieux traités abolis, par l'incendie du Palatinat autant que par les canons d'Iéna. Car l'Allemagne ne connaît pas la prescription en fait de

de bon sens dans la révolution parisienne. » Ces in- \ dices épars, si on parvenait à les compléter, nous conduiraient peut-être, par des ramifications ténébreuses, à quelque horrible rencontre de la Commune surprise en flagrant délit de complicité avec l'invasion.

Ce qu'il y a de certain du moins, c'est la joie des armées allemandes devant les catastrophes de la dernière lutte. Nous étions à Montmorency pendant cette semaine infernale. Chaque soir, du haut des collines, on voyait les incendies s'allumer comme des cratères, dans l'enceinte de Paris qui débordait l'horizon. Les Tuileries, l'Hôtel-de-ville, le Conseil d'État, le Palais-Royal, des rues entières prenaient fèu et s'embrasaient tour à tour. Le spectre rouge de la grande ville brûlée vive flamboyait sur la noirceur de la nuit. Les officiers et les soldats prussiens accouraient là, comme aux avant-scènes d'un spectacle , gais, railleurs, bruyamment joyeux, saluant les jets des flammes incendiaires comme les fusées d'un feu d'ar» tifice. J'entends encore leurs éclats de rire; j'entends leurs hurrahs et leurs quolibets vociférés dans celte langue allemande qui prend, quand elle insulte, l'accent bestial d'un idiome sauvage. Ces rires effrayants déchiraient le cœur. La Prusse attroupée sur les coteaux de cette campagne qu'elle a saccagée, et acclamant l'incendie de Paris, faisait songer à Néron j regardant brûler Rome du haut de sa tour. : ,

Haïssons donc qui nous hait si bien. Cette guerre

n'est pas un de ces duels courtois, après lesquels l'homme à terre se soulève pour tendre la main à son adversaire ; c'est une lutte irréconciliable, que la défaite peut- interrompre, mais non terminer. Certes, > il y aurait de la démence à pousser la France vers une revanche immédiate» Il lui faudra des années pour retremper ses armes et se retrouver prête au combat, ! A Dieu ne plaise qu'elle retombe dans son infatuation d'autrefois ! Nous avons appris, par une cruelle expérience, qu'une confiance présomptueuse irrite la fortune, que les cris fanfarons font fuir la victoire. Mais la France ne peut se résigner à sa chute. Tôt ou tard, i sous peine de déchéance et de mort, elle devra recouvrer ses provinces perdues. Ses frontières d'avant la guerre étaient déjà terriblement affaiblies. On a vu quelle porte ouvrait aux envahisseurs l'énorme brèche que leur avaient faite les traités de 1815, depuis la Meuse jusqu'à Wissembourg. Aujourd'hui il n'y a plus de brèche, parce qu'il n'y plus de rempart; nos dernières forteresses sont retournées contre nous ; les canons ennemis plongent à moitié dans l'intérieur du pays. Tant qu'elle n'aura pas reconquis l'Alsace, repris la Lorraine, la France souffrira, comme l'amputé souffre des membres que le fer lui a retranchés. Cette mutilation, si elle se prolonge, amènerait bientôt le dépérissement. Une nation ne peut vivre avec un bras et un pied coupé.

La revanche est donc inévitable dans un temps donné ; elle est écrite dans le livre de nos destins, s if

n'est pas fermé pour jamais. Préparons-nous à la prendre, quand paraîtra l'occasion propice, par la haine patiente et sérieuse, opiniâtre et vigilante de notre ennemi. Étudions ses forces, scrutons ses lacunes, explorons ses pièges, emparons-nous de ses progrès en tâchant de les devancer. Mettons au ban de Paris sa légion d'espions qui, de la banque à l'échoppe, reviennent déjà, effrontément, reprendre leurs postes. Que cette haine ne s'évapore point en paroles, mais qu'elle pénètre dans nos lois, qu'elle s'insinue dans nos moçurs, qu'elle inspire notre diplomatie et notre politique. Qu'elle suscité notre armée nouvelle, illustrée déjà par une lutte héroïque, l'exalte de sa passion, l'embrase de son souffle. Il y a des poisons qui sont des remèdes ; la France ne guérira qu'en s'inoculant celui-là.

Aussi bien nous pouvons remettre à la Prusse le soin de retourner son fer dans nos plaies. Elle s'entend à se faire haïr. Le triomphe de notre emprunt, débordé plutôt que couvert, l'irrite déjà jusqu'à h fureur. Ce peuple, que depuis dix mois elle pressure, demande deux milliards pour lui payer son rachat. A son appel, cinq milliards sortent, en un jour, des épargnes de l'Europe entière. L'argent indifférent, sceptique, égoïste affirme, par une profusion sans exemple, sa foi dans la vitalité de la France. Il comble à flots le sépulcre où la Prusse croyait l'avoir enfermée. Le crédit du vaincu est cent fois plus grand que ne le serait celui du vainqueur. Aussi voilà le

créancier qui se fâche et se repent, avec un dépit cynique, de n'avoir pas doublé la rançon. — Shylock a exigé de son débiteur une livre de chair prise à l'endroit du cœur. Le patient, l'épée sur la gorge, accepte ce contrat atroce; il ouvre sa poitrine, la tend au couteau. Par un miracle imprévu, il survit à l'opération; sa plaie se cicatrise et se ferme. Sur quoi Shylock, indigné de ce que sa victime ait la vie si dure, regrette de n'avoir pas réclamé son cœur même, arraché tout vif de son sein.

Du même coup, la Prusse se révolte à l'idée que la France va refaire une puissante armée. Elle signale à la défiance de l'Europe cette incorrigible nation qui n'entend plus être surprise, avec trois cent mille hommes indisciplinés, par douze cent mille soldats aguerris. Elle s'étonne qu'elle ne veuille plus retomber dans cette enfilade de guets-apens et d'embûches qu'elle a , traversée, en y laissant son sang et ses membres, jusqu'à ce qu'elle vînt, mutilée et agonisante, se faire achever dans l'abattoir de Sedan. Elle prêche, d'un ton menaçant, le désarmement à ce peuple qu'elle dépouille à nu, qu'elle dépèce à vif, qu'elle écrase encore du poids d'une armée, et qui ose se mettre sur la défensive au lieu de se livrer faible et nue à ses récidives ! Le Vœ victis des vainqueurs barbares n'a jamais été traduit plus insolemment.

Que la France arme donc puisque l'ennemi la veut désarmée; que, des Alpes aux Pyrénées, elle se revête de force guerrière. Qu'elle économise sur tout, excepté

n'est pas fermé pour jamais. Préparons-nous à la prendre, quatid paraîtra l'occasion propice, par la haine patiente et sérieuse, opiniâtre et vigilante de notre ennemi. Étudions ses forces, scrutons ses lacunes, explorons ses pièges, emparons-nous de ses progrès en tâchant de les devancer. Mettons au ban de Paris sa légion d'espions qui, de la banque à l'échoppe, reviennent déjà, effrontément, reprendre leurs postes. Que cette haine ne s'évapore point en paroles, mais qu'elle pénètre dans nos lois, qu'elle s'insinue dans nos moçurs, qu'elle inspire notre diplomatie et notre politique. Qu'elle suscité notre armée nouvelle, illustrée déjà par une lutte héroïque, l'exalte de sa passion, l'embrase de son souffle. Il y a des poisons qui sont des remèdes ; la France ne guérira qu'en s'iribculant celui-là.

Aussi bien nous pouvons remettre à la Prusse le soin de retourner son fer dans nos plaies. Elle s'entend à se faire haïr. Le triomphe de notre emprunt, débordé plutôt que couvert, l'irrite déjà jusqu'à la fureur. Ce peuple, que depuis dix mois elle pressure, demande deux milliards pour lui payer son rachat. A son appel, cinq milliards sortent, en un jour, des épargnes de l'Europe entière. L'argent indifférent, sceptique, égoïste affirme, par une profusion sans exemple, sa foi dans la vitalité de la France. Il comble à flots le sépulcre où la Prusse croyait l'avoir enfermée. Le crédit du vaincu est cent fois plus grand que ne le serait celui du vainqueur. Aussi voilà le

créancier qui se fâche et se repent, avec un dépit cynique, de n'avoir pas doublé la rançon. — Shylock a exigé de son débiteur une livre de chair prise à l'endroit du cœur. Le patient, l'épée sur la gorge, accepte ce contrat atroce; il ouvre sa poitrine, la tend au couteau. Par un miracle imprévu, il survit à l'opération; sa plaie se cicatrise et se ferme. Sur quoi Shylock, indigné de ce que sa victime ait la vie si dure, regrette de n'avoir pas réclamé son cœur même, arraché tout vif de son sein.

Du même coup, la Prusse se révolte à l'idée que îa \ France va refaire une puissante armée. Elle signale à > la défiance de l'Europe cette incorrigible nation qui n'entend plus être surprise, avec trois cent mille hommes indisciplinés, par douze cent mille soldats aguerris. Elle s'étonne qu'elle ne veuille plus retomber dans cette enfilade de guets-apens et d'embûehes qu'elle a , traversée, en y laissant son sang et ses membres, jusqu'à ce qu'elle vînt, mutilée et agonisante, se faire achever dans l'abattoir de Sedan. Elle prêche, d'un ton menaçant, le désarmement à ce peuple qu'elle dépouille à nu, qu'elle dépèce à vif, qu'elle écrase encore du poids d'une armée, et qui ose se mettre sur la défensive au lieu de se livrer faible et nue à ses récidives ! Le Vœ victis des vainqueurs barbares n'a jamais été traduit plus insolemment.

Que la France arme donc puisque l'ennemi la veut désarmée ; que, des Alpes aux Pyrénées, elle se revête de force guerrière. Qu'elle économise sur tout, excepté

1 sur l'acier de ses canons et sur les pierres de ses forteresses. Il y va de son honneur, de son existence, de sa liberté ou de son servage. — Vous connaissez cette grande et tragique théorie de la « Concurrence vitale » posée par Darwin, qui vient de faire une révolution dans la sciertce- D'après ce système, la nature est un immense champ de bataille, où, depuis le graminée jusqu'au quadrupède, chaque être dispute aux autres sa part d'espace, de nourriture et de sève, et où le plus faible finit infailliblement par céder la place au plus fort. Cette règle inexorable on la retrouve dans l'histoire : les peuples y luttent pour l'existence, les races supérieures y supplantent les races inférieures. La loi est dure, mais elle est la loi. La nature subit sans murmure ce droit divin de la force; mais l'homme, doué de volonté et de libre ar-

• bitre, peut corriger sa fatalité. Il a une âme, et l'univers n'en a pas. Il suffît d'un héros apparaissant au milieu d'un' peuple condamné par la loi des choses, pour faire casser son arrêt.

Par une coïncidence singulière, en même temps que la théorie du naturaliste anglais se produisait dans la science, elle éclatait dans l'histoire actuelle avec une redoutable évidence. La Prusse a combattu la France, non-seulement pour la vaincre, mais pour la détruire. Elle invoque contre elle la c concurrence vitale » de Darwin : c'est-à-dire la force primant le droit, l'extinction de l'inférieur par le supérieur , l'anéantissement des races romanes qui décroissent

par la race allemande qui grandit. La latte commence, la lutte « pour la vie » ; une première fois la Prusse a vaincu. Le destin semble avoir prononcé. Que la France n'accepte pas cette sentence, qu'elle en appelle à son génie qui éclaire et réchauffe le monde, \ qu'elle ait foi dans son immortalité nationale , qu'elle ' veuille revivre, et elle triomphera. .

Mais, encore une fois, pour .vaincre notre ennemi,; f i sachons le haïr. Détester la Prusse, c'est aimer la France, Cette haine n'est que le revers du plus noble/ 1 et du plus grand des amours.

4 juillet 1871. i

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