NÉMÉSIS
, de Kaunitz et de Bismark! L'invasion nous es ; ne nous rendormons plus dans ces rêves, tisant Marguerite, défions-nous de Faust et ons mortels qu'il distille dans son alambic, rons plus au bois de l'idylle allemande, ses nein-nicht sont tachés de sang. Nous savons Mit comment Hermarfn, enrégimenté par la se comporte en pays conquis, et quel uhlan, tux réquisitions, fait Werther coiffé de son . pointe. — Un de leurs poètes reléguait l'Ali dans l'empire de l'air; nous l'avons cru sur it les yeux levés vers le ciel nous cherchions se angélique parmi les étoiles... Voilà que zur où nous plongions nos regards, descend, uvertes, avec des cris voraces, une bande de >.
nous avoir conquis, l'Allemagne prétend struire. Il est une vertu du moins que nous pprise à sa rude école, la haine : — la haine a haine nationale, le ressentiment durable et les. outrages subis et des affronts supportés, igné n'oublie rien, elle est vindicative à ou- 3lle a des rancunes séculaires. Le même mot,
langue — vergeben — veut dire pardonner sonner. — Ses griefs contre nous ne remonseulement aux guerres du premier Empire; ttachent au traité de Westphalie, à l'incendie tinat, et plus loin encore, à toute §orte de. s gothiques et immémoriales dont, avec notre
légèreté française, nous avons perdu la mémoire. On se souvient de cet étudiant rencontré par Henri Heine, dans une brasserie de Gœttingue, qui lui dit qu'il fallait venger dans le sang des Français le supplice de Conradin de Hohenstaufen, décapité à Naples en 1268. Sans avoir la mémoire si longue, ne l'ayons plus si légère. Tant qu'ils nous haïront, et jusqu'à réconciliation parfaite, sachons les haïr, c L'ennemi héréditaire », c'est ainsi qu'ils nous nomment; entrons pour moitié dans cet héritage. Que les horribles plaies qu'ils ont faites à la patrie dans cette guerre atroce, crient longtemps vengeance. Qu'entre eux et nous se dresse une Némésis inflexible. Même après la paix, défions-nous de leurs émigrants qui reviendront, avec de faux sourires, redemander leur place de parasites à nos industries et à nos foyers. Repoussons l'invasion masquée comme nous repousserons l'invasion armée. Souvenons-nous que ces hôtes ont été des traîtres, et qu'ils nous ont espionnés, dix ans, à travers les fissures du cheval de Troie.
Nemesis Germanica : le Prussien de Versailles ne croyait pas si bien dire. Germanique était le titre que Rome décernait aux guerriers qui avaient refoulé les hordes barbares dans leurs bauges de la forêt hercynienne. Le canon tonne, Paris combat, la France le rejoint ; la victoire revient à nos drapeaux relevés : un de nos chefs gagnera bientôt peut-être ce glorieux surnom.
5 d cambre 1870.
« Elle aurait dû mourir plus tard, et attendre que » j'eusse le temps de m'occuper de sa mort », dit Macbeth, lorsqu'on lui annonce la mort de sa femme, au moment où il se débat dans sa forteresse, sous l'effort de l'armée furieuse qui l'assiège. Paris cerné par l'ennemi, debout sur ses remparts, résolu à briser le cercle de fer dont il est étreint, lancé, d'un héroïque éhn, à la ruine ou à la victoire, peut aujourd'hui en dire autant, lorsqu'on lui apprend la disparition d'un des siens. Il n'a plus le temps de pleurer ses morts. La vie perd son prix lorsqu'elle est si largement moissonnée. Qu'est-ce qu'un homme qui tombe, quand la guerre décime les peuples et fauche les générations par milliers ? A peine peut-on saluer, au passage, son convoi perdu dans la multitude des funérailles qui défilent. On lui jette à la hâte un suprême adieu, une larme rapide; puis on reprend, avec le Macbeth du poëte : « Qu'on déploie » nos bannières sur les murs extérieurs ! Le cri de » garde est toujours : Ils viennent! Notre château est
» assez fort pour braver un siège en riant. Qu'ils resj> lent étendus, jusqu'à ce que la famine et la fièvre » les dévorent ! S'ils n'étaient pas renforcés par ceux » qui devraient être des nôtres, nous aurions pu » aller à eux, et les faire battre en retraite jusqu'au » delà de leurs frontières. Vent, souffle ! Viens, des- » truction ! Nous mourrons du moins le harnais sur » le dos. #
Il ne faut point pourtant laisser partir sans un mot d'hommage, réminent écrivain qui vient de disparaître au milieu de nos catastrophes. C'est par un numéro du Times, glissé à travers une fissure de la prison vivante qui nous cerne et qui nous étreint, que nous avons appris, il y a trois semaines, la mort de M. Prosper Mérimée. En tout autre temps, les praisons funèbres auraient retenti autour de son nom, car il était entré, depuis quarante ans, en pleine possession de la renommée. Il serait digne d'un portrait en pied ; on ne peut lui donner aujourd'hui qu'une rapide esquisse; — la couronne et l'inscription provisoire , en attendant le monument mérité.
Vanité de la gloire humaine ! les plus illustres doivent choisir leur temps pour mourir, et savoir avant ! d'expirer, si le monde a le temps de s'occuper d*eu^
Ce fut sous le masque d'une comédienne espagnole que Mérimée fit son entrée dans la littérature. Soft Théâtre de Clara Gazul narut en 1 825, et fit quelq**
bruit. Ces petites saynètes, hardies et frappantes dans leur raccourci pittoresque, venaient à leur heure, en pleine saison romantique. Ony mordit à belles dents, comme dans des grenades andalouses. Quelques-unes — telles que les Espagnols en Danemark, Inez Mendo , Un amour africain, — ont sensiblement passé de ton depuis cette époque. C'étaient des eauxfortes alors, ce ne sont plus que des lithographies aujourd'hui. Mais il en est, dans le nombre, qui ont gardé leur premier montant. La manière de l'auteur s'y accuse déjà, sceptique et. mordante, concise et exquise, toute imprégnée d'une fine amertume. V Occasion, Le Ciel et V Enfer \ sont <le petits drames de couvent et d'Inquisition gravés à la plume comme par la pointe de Goya. — Un vrai chef-d'œuvre, dans Le Carrosse du Saint-Sacrement, est la figure de la Périchole, la comédienne de Lima. D'un irait sec, rehaussé par quelques touches crues et vives, l'auteur en a fait un portrait qui se grave dans l'imagination pour n'en plus sortir. Toutes les séductions bizarres et poignantes des courtisanes espagnoles du iix-septième siècle, telles que nous les décrivent les lémoires du temps , revivent dans cette diablesse ohrodisiaque. On voit ambler et piaffer sous son rasol, manches bombées et jupons bouffants, une tite femme aq visage maigre et ardent, piqué de »uches de diamants et de papillons de pierreries, joués et le menton allumés de rouge, les cheveux n noir sinistre, entassés sur des sourcils peints,
avec une ceinture incrustée de portraits galants et de reliquaires, des manches couturées de perles et d'Agnus Dei 9 et des pendants d'oreilles garnis de sonnettes et de petites montres. Ajoutez dés yeux de feu sur un teint de citron, une senteur pénétrante de pastilles brûlées et d'essence de roses s* exhalant de toute sa personne. L'imagination la complète par un petit singe qui porte, en trottant, la queue de sa robe... Une vraie vision de succube tentant saint Antoine, dans un tableau espagnol.
Mérimée prit encore un déguisement étranger pour publier sa Guzla, recueil apocryphe de Chants populaires illyriens, qu'il présenta au public comme re- ' cueillis de la bouche d'un rapsode morlaque, dans les montagnes de la Dalmatie. Le pastiche était si adroit que des pihilologues allemands s'y trompèrent. M. Bowing, auteur d'une anthologie slave, écrivit à l'auteur pour lui demander les vers originaux « qu'il avait si bien traduits », disait-il. Un autre docteur, M. Gerhart, lui envoya deux gros volumes de poésies slaves, traduites en allemand, avec la Guzla, traduite aussi, et en vers : — * ce qui lui avait été facile, di* « sait-il ; car, sous la prose de Mérimée, il avait déc couvert le mètre des vers illyriques. » Depuis YOsr sian de Macpherson, jamais supercherie littéraire n'avait si drôlement réussi.
Son début dans le roman fut la Chronique du temf* de Charles IX, surfaite en son temps, aujourd'hui absolument démodée. Elle appartient à ce genrt
bâtard qui cloche entre la fiction et l'histoire ; on ne la relit guère plus que le Cinq-Mars d'Alfred de Vigny. Mérimée, d'ailleurs, n'avait ni le souffle ni la chaleur qui animent les vastes récits. Sa veine exquise, mais avare, était faite pour distiller des gouttes d'élixir, non pour s'épancher et courir en pleine abondance. Ce fut dans la Nouvelle que, du premter coup, son talent atteignit toute sa perfection. Il s'y cristallisa, pour ainsi dire, en angles nets, en facettes claires et coupantes ; il y acquit la dureté et la pureté du diamant. Une observation rigoureuse , une brièveté rectiligne , une exactitude presque scientifique dans l'analyse des sensations et des caractères, la fermeté mordante des détails, un ton sobre et grave, placé, de temp^ en temps, à propos, et qui suffit à colorer tout une page, une clarté qui rappelle la iti«mière sèche de midi dans les jours d'été, sont ses qualités distinctives. Ajoutez une imperceptible ironie que le lecteur sent circuler à travers les moindres lignes du récit, sans qu'il puisse distinctement la saisir. C'est dans l'étrangeté surtout, qu'il est maître. Mérimée aimait d'instinct les cas rares, les mœurs crues et tranchées, les races situées en dehors de la civilisation et de la culture , les pays des coups de couteau et des coups de soleil : il avaii l'esprit voyageur. Tout un côté de son œuvre appartient, en quelque sorte, à la zone torride. Par un contraste bizarre, cet esprit, d'une correction impassible, se plaisait axu contes noirs, aux excentricités barbares, aux histoi- 1
res de bamlils et de négriers. Il y a mort d'homme ou de femme dans presque tous ses romans. L'amour y commet des meurtres, la beauté y semble une victime vouée au couteau.
De bonne heure il hanta la Corse, et explora ses maquis sanglants. Il en rapporta d'abord Maileo Falcone, cette exécution d'un enfant traître par la justice d'un père implacable, qui a Pâpreté d'une histoire romaine. Puis vint Colomba, ce récit unique où l'énergie et la grâce, la finesse et la fermeté, la violence et Je raffinement, la vérité des personnages et la beauté des paysages se mêlent dans la mesure qui fait les chefs-d'œuvre. On a justement comparé à l'Electre antique cette Colomba farouche et charmante. Elle en a l'implacable haine et le tragique entêtement. Il s'agit pour elle de reconquérir au culte de la vengeance un frère longtemps absent de son île, dégagé, par un long séjour sur le continent, du fanatisme natal ; de faire rentrer dans son àme le démon exorcisé de la Vendetta. Quelle souplesse féline elle déploie dans cette tentation meurtrière ! Comme elle l'enlace et le ressaisit ! Repoussée d'abord, elle revient toujours à la charge, l'obsédant de son idée fixe, ravivant le sang effacé, pareille à une magicienne opiniâtre qui recommencerait cent fois l'incantation restée vaine. A chaque instant, au milieu de ses fureurs sombres, elle a des retours de douceur naïve qui font reparaître la vierge sous TEuménidé. C'est « l'Ange de l'assassinat », comme Lamartine a dit de Charlotte Corday.
Carmen est d'une valeur et d'une beauté presque igales. Qu'on se figure Manon Lescaut bohémienne, tfanon à l'état sa u^jTge, ensorcelant un rude Desgrieux iu point d'en fpirj un bandit. Leurs féroces amours, sans cesse briséèl et renouées, se tranchent par le 3oup de stylet que l'amant plante au cœur de sa maîtresse infidèle. Elle ne l'aime plus et elle le lui dit avec une franchise et une joie méchantes qui mettent la rage au cœur de José. Elle sait qu'il va la tuer, et elle le suit dans le bois où il l'emmène, parce que « c'est écrit », et qu'elle a vu dans ses grimoires de sorcière qu'il était dans sa destinée de mourir par lui et de le faire pendre. Le couteau sur la gorge, elle le brave encore, renie son amour et l'insulte en face, demandant seulement d'en finir et qu'il se dépèche. — « Je
> la frappai deux fois. Elle tomba au second coup sans * crier. Je crois encore voir son grand œil noir me » regarder fixement; puis il devint trouble et.se
> ferma. » Rien de poignant et d'étrange comme cette figure diabolique, toute instinctive, presque animale, moitié bacchante et moitié panthère, enchanteresse malgré tout, et rayonnante de feux infernaux. !
Cette précision vigoureuse, ce tact dans la brutalité, qu'il montrait dans les scènes barbares, Mérimée savait l'adapter aux sujets de la vie moderne. En ce genre, il a fait aussi de véritables chefs-d'œuvre. L' Enlèvement de la Redoute restera un morceau classique. Chaque détail s'enfonce, chaque mot porte, comme une balle bien visée, dans l'imagination du
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lecteur. Le revers lugubre de la gloire militaire est là déployé, et comme étalé en trois pages. L'art de serrer et de concentrer ne saurait aller au delà. Dans la Double Méprise^ la Vénus (Tille 9 le Vase étrusque et Arsène Guillot, qui décrivent plus spécialement le3 passions du cœur, même justesse savante, même force nerveuse, même doigté délicat et pur, appliqué au jeu des sentiments et des caractères, I/éçaotion seule manque à ces beaux et parfaits récits ; un froid vernis les recouvre, l'imperturbable élégance du style ne se dément pas. Jamais cette glace ne se brise, jamais une larme n'en fond la rigueur, (/auteur De s'attendrit point sur ses personnages, il s'y intéressé connue un chirurgien 3 des sujets rares } mais op ne yoit pas, un instant, son scalpel ciselé trembler dans sa main. Quelquefois même, un aparté sarçaaticjue, un petit ricanement sec et rapide semble avertir |e lecteur de n'être pas dupe de son émotion,
Ce talent si concentré tarit vite. Dans ces viflgt dernières anpées t périmée n'écrivit plus, qu'une ou (Jçp Nouvelles, fort inférieures aux premières. Son imagination s'était épuisée pu pour mieux dire pssiflée, à force {le diètes. La sobriété est une be]le vertu littéraire-, |) ^en faut point afruser pourtant ; eltq tountf à la sécheresse, quand ou l'exagère, Mérimée détestait « I3 phrase », eu quoi, certes, il avait raison. Hais squs cette rubrique, il avait uni par comprendre Té-, loquence, l'attendrissement , l'enthousiasme, la passion, l'image, la couleur, c'est-à-dire la substance et
la vie même du vrai style. A la fin, il était devenu un c buveur d'eau » en littérature, 11 n'admettait plus que le fait « sans phrases » ; ce qui, comme le vote de Sieyès, est aussi une sorte de mort. Il y parut lorsqu'il aborda l'histoire. Sa Guerre sociale, son C#iilina, son jQon Pèdre sont des phénomènes de maigreur. Les faits y sont exposés à nu, à travers un langage froid et lucide, comme des pièces d'ostéplogie sous une vitrine de muséum. De l'ancien talent il ne reste plus que Tordre et que la justesse, *rr- quelque chose comme un squelette élégant.
Depuis quBlque temps, il avait émigré littérairement en Russie, et s'y était confiné, traduisant Pouchkine et Gogol, écrivant l'Histoire du Fmv Démétrim et des Cosaques de l'Ukraine, Sa froideur naturelle devient glaciale dans ces steppes. On parcourt les pages monotones de ses derniers livres, comme des plaines d'une neige durcie qui craquerait sous les pas. En vieillissant, Mérimée avait même perdu le sens de ce pittoresque barbare qu'il possédait, autrefois, $ son degré le plus vif, Ses scènes russes sont ternes et blêmes, sans originalité et sans caractère. L'art de se borner et de réduire son talent à des qualités négatives, est devenu §on souci unique. Il ne oreuse plus, il effleure d'une plume émoussée, et que l'onglée semble avoir transie.
Nous n'avons point à apprécier l'homme , n ? ayant fait que l'entrevoir à rares intervalle^. La discrétion de son talent pe reflétait dans toute s<r personne. Il
était réservé jusqu'à la raideur, d'un esprit sec et amer ; sur la fin, légèrement glacé de morgue officielle et sénatoriale, très-haut juché sur sa cravate, d'où il ne descendait guère que dans ses cercles d'intimes. Sous cet abord escarpé, et qui tenait à distance, ceux qui l'approchaient de plus près trouvaient de la bonté et de la droiture, une sûreté rare de relations, une bienveillance réelle quoique peu expansive. Ce sceptique poussait l'amitié jusqu'à la bravoure. On se souvient de sa conduite dans l'affaire de M. Libri. A tort ou à raison, il le crut innocent des méfaits qu'on lui imputait, prit sa cause en main, la pftaida avec insistance, maltraita ses juges, se fit condamner, compromit pour lui une position faite, en voie de grandir. . Qu'il l'eût ou non bien placé, ce dévouement lui fait grand honneur.
Sa mémoire ne périra pas ; elle reste attachée à quelques Nouvelles qui dureront peut-être autant que la langue, à quelques figures qui vivent d'une vie propre, et que l'art a marquées de son sceau profond. — Le monde de la fiction est presque aussi fécond que le monde réel ; la comédie, le drame, le poëme, le roman engendrent, par milliers, chaque année, des personnages de toute classe et de toute espèce. Mais, comme les êtres réels passent inconnus, pour la plupart, et disparaissent sans laisser une trace de leur obscure existence, de même, le plus grand nombre des créatures spirituelles expirent, à peines nées, ou se perdent, après s'en être délachées quelques jours,
dans la foule confuse qui remplit les livres. Leurs traits s'effacent, leurs physionomies se confondent; elles flottent pêle-mêle dans ces limbes de l'oubli où sont rejetés les enfants mjort-nés de l'esprit. Pour N qu'une figure imaginaire soit admise à vivre, il faut qu'avec l'empreinte du talent, elle porte le cachet d'une personnalité distinctive. La mémoire, comme un musée sévère, rejette les copies et n'admet que des originaux authentiques.
Colomba, Carmen, madame de Chaverny de la Double Méprise sont marquées à ce signe de vie; elles ont l'originalité dans la grâce, la singularité dans le charme. On peut leur prédire, au second rang des chefs-d'œuvre , une légère immortalité.
là décembre 1870.
UN PRISONNIER DE LA PRUSâB
Cette bastille vivante qui nous mufë et qui iidtté étreint, m'a rappelé les cachots indigènes ou l&PrtisSë enferme ses prisonniers. Les prisons prussiennes sont célèbres ; ce sont, avec lés casernes, ieâ monuments du pays. La perspective d'y obtenir un logement aux frais de l'État décida Henri Heine à quitter Berlin, en 1830, et à venir se fixer en France. — « L'air natal, dit-il, devint de jour en jour plus mal- 2> sain pour moi, et je dus songer sérieusement à un » changement de climat. J'avais des visions, je regar* » dais les nuages qui m'effrayaient, en me faisant » dans leur cours aérien toutes sortes de grimaces. D » me semblait parfois que le soleil était une cocarde » prussienne ; la nuit, je rêvais d'un affreux vautour » noir qui déchirait ma poitrine et dévorait mon foie; » j'étais très-triste. Ma mélancolie s'accrut encore par » mes entretiens avec une nouvelle connaissance que » je fis alors. C'était un vieux conseiller de justice de » Berlin qui avait vécu longtemps, en qualité de pri-
» sonnier d'État, dans la forteresse de Spandàu, et » qui me racontait combien il était désagréable dé » porter des fers en hiver. Je trouvai^ en effet, trèsy> peu charitable qu'on ne chauffât pas les fers de ces » pauvres gens. Quand on chauffe nos chaînés* elles d ne causent pas un frisson si désagréable. Aussi ai-jé » vu, dans d'autres pays* que même les hommes les » plus frileux supportaient au miëtix lëâ fers, quand » on avait eu soin préalablement dé les chauffer uîl » peu. Il ne serait même pas mal de les pârîumei* » encore avec dé l'essence de rose otl de laurier. Je » demandai à mon conseiller de justice s'il avait sdù- » vent eu à manger des huîtres, â Spandail. Il me dit d que tioii, attendu que Spandau est trop élbigiié dé » la mer. Le ci-devant pensionnaire dé Spandàu ëé » plaignait même de ce qu'il n'y avait pas toujours de » ltf viande : « Seulement, disait-il, ufté mouché tottl* » bait quelquefois dans ïiUtrè soupe, et Otl notré disait » que c'était de la volaille... > « Comme j'avais réel- » lement besoin dé m'égayer uri pett, et que Spâiïdatf
* est trop éloigné de la mer pour y niahger dés huîtres^ » qu'en outre les chaînes prussiennes Sont très-froides
* en hiver, ôt qtie'je lié Voulais pas goûter dé lai > volaille dé Sa Majesté lé roi dé Prusse, je mè dééi- » dai à faire un voyagé â Parte, dans la patrie dtt Vitt » de Champagne et dé là Marseillais^ afin d'y boire » ce premier et d'étitehdre chante? cette dernière, f
En pensant au* prisons prussiennes, je me suis rappelé aussi leur plus illustre captif, le bâftfn de
Trenek, qui s'en échappa deux fois, par des miracles de courage et de volonté. Son histoire a quelque rapport avec la nôtre ; il ne peut être sans intérêt de la rappeler aujourd'hui.
Ce fut sa liaison avec la princesse Amélie, sœur de Frédéric II, qui fut la cause de sa catastrophe. Les amours sur les hauteurs ont, de tout temps, attiré la foudre. Frédéric couva quelque temps son ressentiment, persécutant, avant de le frapper, celui qui avait été jusqu'alors son page favori. Il le mettait aux arrêts sept jours sur huit, resserrait autour de lui, avant de le mettre aux chaînes, les liens de fer de sa discipline, et le poussait à la révolte par l'injustice et par la rigueur. Une lettre imprudente, écrite par Trenek à son cousin, le colonel des pandours de Marie-Thérèse, avec qui la Prusse était en guerre, lui fournit l'occasion de sévir. Trenek, accusé de trahison et de complot avec les ennemis du royaume, fut enfermé dans la forteresse de Glatz. 11 avait vingt ans à peine, lorsqu'il tomba dans ce sombre gouffre où devait ramper sa jeunesse.
C'est alors que commença cette lutte héroïque d'un homme seul et nu contre les portes, les grilles, les verroux, les pavés et les précipices, contre des geôliers plus inexorables et plus vigilants que les dragons de la Fable; lutte qui dépasse les travaux d'Hercule : car Hercule, du moins, avait sa massue, il marchait dans sa force et dans sa liberté, tandis que le prisonnier, emboîté entre quatre murs, doit avec un vieux
clou ou un ressort de montre caché sous son ongle, broyer le granit et ronger l'airain.
Une première fois, Trenck, muni d'un canif auquel il a fait des dents, scie trois énormes barreaux de sa prison; il coupe en lanières son porte-manteau de cuir, s'en fait une corde en y joignant les draps de son lit, et descend d'une fenêtre élevée à quinze brasses au-dessus de terre. Mais il se perd dans les marais qui bordent la citadelle; la boue l'engloutit, elle l'étouffé, elle monte à ses lèvres, il est forcé d'appeler la sentinelle *au secours. On le reconduit dans sa prison qu'on rétrécit et qu'on garde v à vue.
Huit jours après cette échauffourée, il aqrrache son épée au major qui vient l'inspecter, s'élance hors de la porte, renverse le factionnaire, s'ouvre un passage à travers les soldais du poste accourus pour le Retenir, blesse quatre hommes, monte sur le rempart, se précipite dans le fossé et se relève sans une contusion. — Il y a un Dieu pour les fugitifs. — Mais, dans sa fuite, il reste accroché par un pied aux palissades d'un chemin couvert. On le ramène dans sa prison, percé de coups de baïonnettes et à demi mort.
A peine guér^, Trenck médite une évasion nouvelle. 1 L'idée fixe, qui a la vertu de la foi, peut seule expliquer de tels prodiges d'obstination et de volonté. La foi transporte les montagnes, l'idée fixe soulève les bastilles. — Cette fois, il a un compagnon; tous deux se précipitent du haut d'un rempart. Son ami se démet le pied en tombant. Trenck, qui cachait une force
154 BARBARES ET BANMtS
d'athlète sous sa figure de page amoureux* le prend sur son dos, court ainsi pendant un quart d'heure* traverse le Mein en ayant de l'eau jusqu'à la ceinture, par une brume épaisse* reprend sa course sur 1 autre rive* tourne dans la neige, autour d'une montagne, et* le matin lorsqu'il se croit loin, entend sonner quatre heures à l'horloge do Glaté. Son courage ne l'abandonne pas \ il enlève deux chev&Ux à ud paysan* fuit au galop* et arrive enfin sur les frontières de la Bohème, Le voilà libre et sauVÔ.
Huit ans après, Trenck commet lïmprtldende d'aller* à Dantzick* recueillir la succession de sa rtière. C'était tenter la fatalité; Frédéric ne l'avait point perdu de vue, pendant cette longue trêve. Sa haine s'était accrue de la victoire remportée sur lui par sort prisonnier. Maintenant il mettait Un amour-propre de chasseur à le ressaisir* Ses limiers de police couraient le long des frontières, flairant la proie, suivant sa ptete* attendant* pour se ruer sur elle, qu'elle fit seUleibefit un faux pas. En venant à Dantzick, Trenck retombait sous la main du roi. La ville libre était vendue à la Prusse. Les magistrats livrent leur hôte; trente hussards l'enlèvent et le conduisent à Berlin. Dé là on le transfère à Magdebourg, où l'attend le cachot dans toute son horreur.
C'était une niche pratiquée dans une casemate* sur laquelle fermaient trois portes, où le jour ne filtrait que par une lucarne percée dans une voûte épaisse de sept pieds, \U garnie d'un triple rang de barreaux
UN PRISONNIER DE LA PtttJSSE 185
de fer. Cette atroce prison devient pour Trenck une Tour de la Faim ; on le met à un régime qui torturé perpétuellement ses entrailles* Une livré et demie de pain de munition à moitié gâté, et une cruche d'eau* voilà Sa ration. Jusqu'alors il n'avôit eu que l'audace de l'évaston, le génie S'en développe en lui m milieu des horreurs de l'isolement et de la famine i ce génie* Composé de la patience des fourmis* de la forcé Sourde des taupes, du travail silencieux des vers de tërre^ et qui, à toutes les puissances concentrées de l'esprit humain, semble joindre l'instinct de la bête et l'imperceptible trouée de l'insecte, Trenck descelle les fers de la porte et s'en fait des instruments avee les* quels il creuse un trou dans le mur; par un tour de forde de rusé> il escamote h la Vue des geôliers léâ décombres de ses démolitions clandestines* D'abord*
11 les réduit éfl poUSsièrë en lëS foulant SoUS ses piédS$ puis il les jette à travers la lucarne presque grain par grain ou réduits en boules* dans un tuyau de papier, dont il se sert Comme d'Une sarbacane. Apres un tra* Vail dé six mois, le murëstpôrCé$ la Voie est ouverte..* Une trahison la referme; Le roi y averti, est venu luimême, à Magdebourg, commander pour son captif, nott plus une prison, mais une Sépulture. L'âUteurde Y Anti-Machiavel s'est appliqué, comme Un petit tyran italien du moyen-âge, à raffiner le supplice. Il a lui» même dressé le plan du cachot et dessiné la forme des chaînas. La nuit où Trenck croyait s'évader, on le transporte dans sa nouvelle oubliette.
Ce cachot royal est un, monstrueux entassement de fer et de pierre. Quatre portes plus lourdes que les dalles des caveaux mortuaires, des murs que le canon n'aurait pas entamés, une meurtrière hérissée de grilles qui rogne, eh quelque sorte, la lumière, et n'en laisse parvenir au prisonnier qu'un faible reflet! Trenck. est là, dans les ténèbres, muré, enseveli, enfoui, les deux pieds attachés à un anneau scellé au mur, les mains serrées par des menottes, le œrps cerclé d'une large bande de fer à laquelle pend une ♦ chaîne fixée dans une barre. Plus un bruit humain à son. oreille, plus une lueur de jour sur ses yeux. Pour lui montrer qu'il est irrévocablement retranché du monde des vivants, le roi a fait creuser sous ses pieds la tombe où il doit être enterré. Son nom y est inscrit en grosses lettres, surmonté d'une tête de mort avec deux ossements en sautoir. Ezzelin aurait envié ce décor funèbre au roi philosophe.
Cette fois, l'idée même de l'évasion paraît une démence. Il serait plus facile à un homme inhumé vivant de briser sa bière et de gratter avec ses ongles la terre de sa fosse. Trenck, à peine enseveli, médite pourtant sa résurrection. Surexcitée à un certain degré, tendue puissamment et constamment vers un but, la volonté. centuple la force de l'homme. Elle prête à ses mains la finesse des doigts des fées et la vigueur du poing des géants; elle lui donne l'œil des nyctalopes et l'oreille subtile du sauvage. Trenck commence par se dégager des chaînes qui l'étreignent ; le fer se brise,
sous ses torsions athlétiques, comme de la paille sèche. Armé d'un couteau qu'il a dérobée l'inspection des geôliers, il détache les serrures des trois premières portes. A la troisième, son couteau se casse. Cette fois, son courage est à bout. On ne brise pas deux fois les portes de l'enfer. Avec le tronçon de lame cjui lui reste il s'ouvre, comme un proscrit romain, les veines des bras et des pieds et se couche, pour mourir, dans une mare de sang. L'instinct de la conservation le tire de celte léthargie ; une rage subite le ranime ; il se décide à faire de sa prison un bastion où il mourra en soldat, si ses geôliers ne parlementent point. Il dé*?-, molit, avec ses chaînes, le banc de briques qui meuble sa geôle, et il en construit une barricade, derrière laquelle il se dresse, une pierre dans une main, et dans l'autre son couteau brisé. Le matin venu, les gardiens reculent devant ce spectre sanglant et hagard qui menace de les lapider. Un grenadier tente l'assaut; il tombe sous un pavé qui l'atteint au front. Le commandant arrive et consent à capituler : il promet au prisonnier l'amnistie de sa tentative, et Trenck lui rend sa prison comme une citadelle.
Repoussé du côté des portes, Trenck cherche une issue sous la terre. En quelques, jours, il soulève le pavé de son cachot et se creuse une route dans le sable sur lequel le fort est bâti. Surpris encore, il est cette fois atrocement châtié. La place était gouvernée par un nouveau commandant, la schlague incarnée, le carcere duro fait homme, un de ces sinistres per-
sonnages à la taille roide, aux yeux glauques, que Ton rencontre dans les forteresses allemandes, et qui semblent faits tout exprès pour lire son arrêt de mort au malheureux que Ton fusille, à minuit, dans le * fossé des glacis, une lanterne sur la poitrine. Les égouts, les cryptes* les cloîtres, tous les lieux, obscurs et humides ont une spécialité de bêtes et de végétations malfaisantes : rats féroces, crapauds hideux* vipères venimeuses, ciguës et champignons gonflés de poison» De même l'ombre des prisons produit des êtres d'une méchanceté toute locale : tyrans brUtaufc ou vexateurs tracassiers, jouissant de voir pleurer et souffrir. Le nouveau commandant était de oette espèce de chiens de garde, mâtinés de tigre* Il fit atta* cher au cou de Trenck, un carcan garni d'une grosse chaîne, dont le poids écrasait sa nuque. C'était la pendaison ingénieusement arrêtée juste au. cran qui précède celui de la mort. Ce ne fut pas tout : on e*
saya sur lui le supplice inventé par les bourreaux chinois, la privation de sommeil. Seulement, au lieu d'Uh tambour, c'était un geôlier qui, touâ les quarte d'heure, venait brusquement l'éveiller. Mais,- comme les §0ulpteurs qui proportionnent les membres de leurt cariatides à l'entablement qu'elles doivent soutenir, la Destinée, qui avait voué Trenck aux torture^ lui avait . forgé un corps capable de les supporter* Là faim, le dénûment, le froid, la douleur l'accablaient sans le terrasser; l'eau, filtrée par la Voûte de son da*
chot, glissait sur sa chair comme dur le bronre d'une
statué. — L'arrivée d'un commandant moins cruel le délivre de son carcan. Aussitôt il se remet à l'ouvragfy et pratique dans les fondations une galerie de trente-sept pieds qui communiqué aux souterrains de la place. L'ouvrage fini, l'idée lui vient de mettre la générosité de Frédéric à l'épreuve^ Il propose au gouverneur de faire Visiter son cachot et de doubler Le nombre des sentinelles, puis de lui assigner un jour et une heure \ et, ce jour^làj a l'heure fixée, il s'engage à apparaître en pleine liberté, hors des ouvrages de la forteresse* sur les glacis- extérieurs* On rit de sa folie et on Tefusd de le croire 5 alors* devant ses geôliers assemblés, Trenek Se dépouille de ses chaînée comme d'un vêtement, leur livre ses armes et ses instruments^ soulève le dallage défoftCéj et leur découvre sa galerie frayée yfc profonde comme tlttë trahchée d'ingénieur*
L'admiration fit^ cette ïoià, ce que lft pitié h'aVait pu faire. Le Sisyphe mythologique était dépassé par cet homme qui usait les cachots ërl s'y débattant. Fré= déric lui jeta sa grâce; Trdiick Sortit deprisdfy àprèS dix ans de Captivité.
S'il est permis de comparer Ufi peuple à un hoitamfy Paris h'eât-il pas iaUjourd'hUi* Coiïiftie Trenek autre* fois, l'intrépide et sublime Captif de la Prusse \ cotnirië lui, affamé, muré, séquestré, enveloppé d'Utt cercle de fer qui vaut ses carc&ns et ses chaînes? Le9 prodiges que Trenek opéra pour son évasion, Paris
les accomplit pour sa délivrance. Comme le prisonnier de Magdebourg, il a tout tiré de lui-même : son outillage et ses armes ; il a ramassé en lui les dextérités et les forces d'une nation entière. La ville de luxe s'est improvisée ville de guerre ; elle a converti ses usines en arsenaux redoutables, fondu des canons avec ses vieux fers, transformé en machines puissantes ses pièces de rebut, fabriqué des mitrailleuses, créé des fusils. Sous le sol de ses remparts, elle a creusé des volcans ; des arbres abattus de ses bois, elle
a dressé des chevaux de frise ; avec les pavés de ses rues, elle a construit des barricades imprenables. Par un miracle plus grand encore, Paris a dépouillé sa mollesse de ville de joie, et s'est relevé cité héroïque. Il s'est assimilé toutes les mâles vertus, toutes les vaillantes énergies que les milices de la province ont apportées dans son sein. 11 s'est trempé dans l'épreuve et il en est sorti invulnérable au découragement. En quelques jours, son peuple s'est fait armée; de toutes ses classes, il n'a fait qu'un corps; de toutes ses volontés, il n'a fait qu'une àme; de toutes ses discordes, qu'une fraternité. Le voilà debout sur ses murs, couvrant et affirmant la patrie ! — Encore un élan, encore un effort, et la Prusse le verra bientôt apparaître sur les glacis de ses forteresses, non pas comme Treqck, nu et désarmé, mais l'épée au poing, dans un rayonnement d'éclairs, dans une éruption de mitraille, chassant, à coups de foudre, les hordes de ses geôliers dispersés.
19 décembre 1870.
Paris, par M. Puvis de Chavannes. — L'aérostat. — Les Pigeons voyageurs. — Vercingétorix et Jeanne d'Arc, par M. Chatrousse,
L'art fait relâche pendant la guerre; «les peintres et les sculpteurs ont, en grand nombre, quitté l'atelier pour le bivouac ou pour le rempart. Là, sans doute, entre deux gardes, du haut du bastion ou sur le champ du combat, ils recueillent et notent au passage des sites, des scènes, des épisodes, des figures, des groupes tragiques ou pittoresques qui, transportés dans le marbre ou sur la toile, illustreront plus tard l'histoire du siège de Paris. Cette grande histoire sera, nous l'espérons, aussi noblement peinte que dignement écrite. Deux artistes déjà s'en sont inspirés : M. Puvis de Chavannes, dans un tableau de premier jet, que M. Emile Vernier vient de traduire
en lithographie ; M. Chatrousse , dans un projet de monument dédié à l'indépendance nationale. Ces œuvres de talent sont en même temps des actes de patriotisme; elles s'accordent avec les enthousiasmes, tes émotions, les angoisses qui font battre à l'unisson tous les cœurs. A ce titre, elles méritent l'attention que des chefs-d'œuvre étrangers à nos périls et à nos malheurs ne sauraient, à l'heure qu'il est, fixer un instant.
« La ville de Paris investie, confie à Pair son appel à la France. » Tel est le titre de la composition simple et grave que M. Puvls de Chavannes viéiit d'esquissé* à grands traits, dans le ton triste du camaïeu, si en rapport avec le sujet.
L'artiste s'est bien gardé de travestir académiquement ce touchant symbole. En tout temps, Paris porte mal là courohne de créneaux et la draperie massive dont l'Allégorie revêt le^ cités. Son génie souple et vivant) perpétuellement transformé, ne peut se pétrifier dans la forme antique. Déjà aussi vieille que l'était Rome il y a cinq cents ans, la merveilleuse capitale semble éternellement rajeunir^ Il y a des villes que l'imagi* nation ne peut se figurer que courbées et croulantes sous le poids des siècles. Leur passé les accable, leurs ruines les voûtent et les assombrissent, l'histoire leut a imprimé des dates, vénérables mais profondes, qui les creusent et les ravagent comme des rides* Paris échappe à cette loi de la vétusté : il porté légèrement le fardeau des âges. L'esprit de progrès qui le pos-
sède lui refait une jeunesse immortelle; il traverse les siècles comme les phases d'une métamorphose. Ses ruines gallo-romaines, ses monuments gothiques le décorent sans le vieillir, comme des bijoux anciens font ressortir par le contraste la jeunesse et la beauté qui s'en parent. Deux fois millénaire, il semble plus, jeune que telle ville d'Amérique, surgie hier, du sol vierge de la forêt ou de la savane.. — A plus forte raison Paris évoqué sous uh type classique, dans cette crise sanglante, aurait choqué l'esprit comme une parodie.
C'est donc par une figure toute moderne que M. Puvis de Ghavannes a représenté Paris assiégé* — Une jeune et grande femme* vue de dos, debout sur un monticule* s'appuie d'une main sur un chassepot} de l'autre* elle envoie un geste d'espoir à un aérostat tjui plane dans le ciel. Une longue amazone étreinte comme une armure* sa taille amaigrie. Son profil perdu, tourné vers le ciel* laisse deviner, sous son contour délicat* un visage macéré par les privations et par la souffrance. Sa chevelure raccourcie* comme celle d'une veuve* fait songer à la verdoyante couronne de feuillage que Pari» a tranchée eous le fer pour sa délivrance, À ses pieds, se dressent les canons béants d'une redoute; au delà s'étend la plaine nue et dévastée où rampent quelques fumées d'incendie* et que surmonte à l'horizon la masse carrée du Moùt- Valéridn. — L'impression est grande et austère : une silhouette pfesqUe ascétique dressée au milieu d'un
site désolé. Mais l'espoir se dégage du geste qu'ellelance vers le globe fragile qui porte à la France l'appel de Paris; on le sent jaillir de son regard qui le suit à travers l'espace. « Ne crains rien, tu portes Paris et sa fortune », semble-t-elle lui dire, comme César au pilote, pendant la tempête.
Ces ballons, par lesquels l'àme de la ville captive s'évade et s'envole, seront un jour une des merveilles de l'histoire. Que de souffles héroïques, que de soupirs brûlants et tendres lancent dans l'espace cette sphère fragile, remplie des messages et des vœux d'un peuple ! L'ascension a remplacé l'évasion. Cerné par le fer, bloqué par le feu, Paris ne pouvant encore rompre ses chaînes, s'est créé des ailes. Il a embarqué sur un navire aérien sa volonté, son énergie, son courage, ses résolutions intrépides; et, chargée de ce lest sublime, la nef imprenable les porte, par delà les horizons et les nues, # à la patrie rassurée. Cette bulle d'air rit de la mitraille; les bombes et les balles prussiennes braquées sur elle, retombent, aussi ridiculement impuissantes que les lanières du fouet de Xerxès flagellant la mer. Autant vaudrait canonner une étoile filante. Invulnérable et inaccessible, forteresse volante qui va susciter et ramener des armées, elle fait hors de Paris une sortie ailée, la sortie
victorieuse de la pensée libre, qui prend son essor, décrit sa courbe, et retombe sur la France, quelle enflamme, comme un feu sacré. — Victor Hugo, dans la Légende des Siècles, a chanté et prophétisé, en strophes magnifiques , l'avenir dé l'aérostat. Il le montre, non plus jouet, mais dompteur des vents, en plein gouvernement de l'air, en pleine possession de l'espace, allant à son but, comme le javelot à la cible:
Char merveilleux ! son nom est Délivrance. 11 court. Près de lui le ramier est lent, le flocon lourd;
Le daim, l'épervier, la. panthère Sont encor là, qu'au loin son ombre a déjà fui; Et la locomotive est reptile, et, sous lui,
L'hydre de flamme est ver de tefre.
Il le fait voir, dès qu'il aura trouvé sa force impulsive, foudroyant les despotismes, tuant la guerre, abolissant les frontières, répandant les idées, par vastes semailles, sur tous les points du globe à la fois, emportant et apaisant le monde, inaugurant pour l'humanité une vie nouvelle faite de concorde et de lumière.
Où va-t-il, ce navire ? Il va, de jour vêtu, A l'avenir divin et pur, à la vertu,
A la science qui va luire, A la mort des fléaux, à l'oubli généreux, A l'abondance, au calme, au rire, à l'homme heureux ;
11 va, ce glorieux navire,
Au droit, h la, raison, à la fraternité, A la religieuse et sainte vérité,
Sans impostures et sans voiles, À l'amour, sur les cœurs serrant son doux lien, Àg ju^ta, au. grand, au bon, au beau... Vous voyez bien
Qu'en effet il monte aux étoiles !
Les vieux champs de bataille étaient là dans la nuit" 11 passe-; et maintenant voilà le jour qui luit
Sur ces grands charniers de l'histoire, Où les siècles, pençjiqnt leur œil triste et A profond, Venaient regarder l'ombre, effroyable que fpnt
•Les deux ailes (\e la Victoire.
Mais ce que le poëte n'avait pu deviner, dans cette vision éblouissante du génie humain libéré de la pesanteur et subjuguant l'air, c'est le ballon, devenu, avant même ce progrès suprême , un messager de salut, un phénomène céleste, une sorte d'Archange
seoourable, ouvrant à Paris prisonnier des portes sublimes vers la délivrance.
Vis-à-vis de l'aérostat qui s'envole, j'aurais voulu
que M. Puvis de Cha vannes nous eût montré, dans son tableau, un pigeon voyageur revenant à tire d'aile. Il n'y aura pas dans l'histoire de plus touchante et plus belle légende que celle de oes oiseaux sau-
veurs, rapportant à Paris les promesses de la France lointaine, les tendresses et les souvenirs de tant de familles séparées. Us sont les colombes de cette Arche immense battue par des flots de sang et de feu. La frêle spirale de leur vol dessine, dai\s les airs, Parc-en-ciel qui prédit la fin des tempêtes. L'âme de la patrie palpite gQUS leurs petites ailes, Qqp de larmes et que de baisers, que de consolations et qjue d'espérances tombent de leurs plumes mouillées par la neige, ou déchirées par l'oiseau (Je proie, {In rayer pant à leur qid, Us rapportent à (les milliers dejiids humains l'espoir, l'çncouragement et la vie. Plus que jamais, aujourd'hui, et dans le sens le plus pur du mot, ils sont les oiseaux de l'amour. Gomme les cigognes des villes du nord, comme les pigeons de Venise, ils mériteraient de devenir des oiseaux sacrés. Paris devrait recueillir les couvées dp leur colombier, les abriter et les nourrir soua les toits de l'un de ses temples. Leur race serait la tradition poétique de ce grand siège, unique dans l'histoire. Leurs vols, égrenés dans nos rues et dans nos jardins, fe* raient souvenir qu'il fut un jour où tous les cœurs de cette grande ville étaient suspendus aux ailes d'un ramier. Une vénération religieuse protégerait ces oiseaux propices. « Pendant son long siège, Venise, cent fois plus affamée que ne Test Paris, ne souffrit pas qu'on touchât aux pigeons de Saint-Marc. Le blé . manquait , on se disputait un morceau de pain, et pourtant la pâture ne leur manqua pas un seul jour.
Venise, mourant de faim, jetait à ses colombes les derniers grains de ses greniers vides.
Vents, dites-leur notre misère!
Oiseaux, portez-leur notre amour 1
s'écrient les Proscrits dans la chanson de Victor Hugo. Cette image du poëte est devenue aujourd'hui une réalité vivante et charmante. Ce sont les vents qui racontent à la France les misères et les espoirs de Paris ; ce sont des oiseaux qui portent à ses chers absents son amour.
Le projet de monument de M. Chatrousse groupe sur un même piédestal, la main dans la main, les pieds joints sur des chaînes brisées, Vercingétorix et Jeanne Darc. Le héros gaulois, drapé d'une peau de bête, coiffé d'une courte tunique, tient la poignée de son glaive. Jeanne Darc arbore sa bannière et lève vers le ciel son visage radieux d'un pur enthousiasme. Ce beau groupe, largement conçu, d'un aspect fier et monumental, résume, dans la double image de la vieille Gaule et de la France renaissante, l'idée de Tindépendance nationale.
On ne pouvait mieux la personnifier que par l'alliance symbolique de ces deux grandes et nobles fi-
gares qui se rejoignent à travers les âges. — Vercingétorix, le héros autochtone, la Gaule faite homme, le vainqueur de Gergovia, le glorieux vaincu d'Alésia. Alésia qui, cernée par les circonvallations* des légions romaines, comme Paris Test aujourd'hui par les retranchements des hordes allemandes , supporta comme lui la famine et les tortures d'un long siège, dans l'attente d'une armée de secours arrivée trop tard. Il fallut se rendre après une lutte acharnée. Alors Vercingétorix se dévoua pour le salut de son ' peuple. Couvert d'armes splendides, paré comme une victime pour le sacrifice, il monta sur son cheval de bataille, descendit des pentes escarpées de la ville, et s'élança droit au galop devant le tribunal de César, autour duquel il tourna en cercle. Puis il jeta aux pieds du vainqueur son épée, son javelot et sa lance, sans dire un seul mot. Le Romain ne se montra pas plus généreux que ne le serait T Attila prussien. Il l'accabla d'injures, le livra à ses licteurs, et l'envoya aux prisons de Rome. Le sang de Vercingétorix, égorgé six ans après, pendant les pompes cruelles d'un Triomphe, éclabousse d'une tache infâme la face de marbre de César. |
Mais Vercingétorix n'est que le héros de la Gaule ; Jeanne Darc est l'ange, de la France, la Patrie incarnée sous les traits adorables d'une Vierge-Martyre. Plus que jamais, aujourd'hui, doit revivre et se raviver le culte de la Sainte qui prit les armes, quand elle sut « la pitié qu'il y avoit au royaulme de France », et
170 BARBAftEg ET BANpITS
qui « jamais n'avoit veu de sang de François que ses * cheveux ne levassent, > La Franoe était tombée plus profondément qu'aujourd'hui, morte en apparence, incurablement démembrée. Jeanne apparut au bord de sa tombe, et, d'un élan sublime, la ressuscita. L'invasion prussienne suit aujourd'hui en te profanant son itinéraire héroïque. Elle est à Orléans, à Reima, à Rouen, à Compiègne, sous lea murs de Paria, alors livré aux Anglais et qu'elle assiégea pour le délivrer. La foi qui l'animait refera ses miracles ; le paya de Jeanne Darc ne peut point périr.
Ce fut dans les fossés de Paria que s'éteignit sa destinée lumineuse. La flèche qui la blessa à l'assaut de la ville trouva le défaut de sa sainte, armure. Le charme fut rompu, ses Voix se turent, son auréole s'éteignit ; elle ne se ralluma qu'aux flammes du bûcher de Rouen. Mais sa fol invincible dans le salut de la France ne faiblit pas un instant. Elle éclate, ep cris admirables, à chaque réponse aux questions perfides que lui adressaient ses horribles jugea. « Sainte » Catherine et sainte Marguerite haïssent-elles les d Anglais? » lui demandait l'évéque de Beauvate. € — Elles aiment ce que Notre-Seigneur aime et hala- > sent ce qu'il hait. * -*- <r Dieu haiMl les Anglais? » c — De Famour ou haine que Dieu a pour le& Anglais, » et ce qu'il fait de leurs âmes, je n'en sais rien; mais » je sais bien qu'ils seront mis hors de France, êtfl! » ceux qui y périront. » Sachons des Allemands ce qu'elle savait des Anglais, et la France sera une
L'ART PENDANT LE SiÉGE 171
autre fois délivrée. Un des articles de son Acte d'accusation lui reprochait de s'être opposée à tout traité de paix : * J'ai écrit, dit-elle, pour la paix* au duo 3 de Bourgogne ; quant aux Anglais* la paix qu'il 3 y faut, c'est qu'ils s'en aillent en Angleterre. * Aujourd'hui, comme il y a quatre siècle^ éfette réponse de Jeanne est le mot de là situation* Dans les horreurs de sa prison, la veille du supplice, elle tes défiait encore* avec uA braVe sourire de gaieté gau-i loise, de raillerie ingénue. « J^ sais bien, disait»- * elle, que ces Anglais me feront mourir, Grôyant, 3 après ma mort, gagner le royaume de France* 3 Mais quand ils seraient cent mille Goddems 3 (pentum mille Codons gallice) de plus qu'ils 3 ne sont aujourd'hui, ils ne gagneraient pas ld 3 royaume « *
Ce Paris auquel elle livrait l'assaut de la délivrance* était rempli de bourgeois ralliés, amis des ennemis^ claquemurés dans leur égoïsme, ne demandant qu'à vivre et qu'à engraisser âdUê le bât anglais» Tandis que Jeanne combattait et versait son sang nous les remparts.de la ville, un de ces prud'hommes hérissait contre elle sa plume d'oie effarée, et griffonnait ceci sur les registres de son Journal : « Estaient » pleins de si grant maleur et de si malle créance, que d pour le dit d'une créature qui estoit, en forme de" » femme, avec eulx, qu'on nommoit la Pucelle (que 3 c'estoit ? Dieu le scet), le jour de la Nativité de » Notre-Dame, firent conjuration, de celui jour, as-
» saillir Paris \ i> Coup de pied d'un âne dévot, chargé de reliques, à Fange blessé et tombé à terre ! Elle-même, la noble fille, sembla garder je ne sais quel délicat remords d'avoir troublé la fête virginale. Lorsque, dans son procès, ses juges lui demandèrent : c Était-il bien, Jeanne, d'avoir attaqué Paris le. jour » delà Nativité de Notre-Dame? » elle se tut et baissa les yeux. Puiç, comme on insistait : c Passez, dit- » elle, à autre chose. * Mais alors ses Voix s'étaient tues.
Si dans cette nuit ou dans ce jour de Noël, le canon tonne sur nos remparts, si notre armée reprend le combat, les pasteurs allemands qui prêchent à leurs fauves ouaillep la ruine et le pillage de la «c Babylone parisienne * , les Pharisiens du piétisme crieront peut-être à l'abomination et au sacrilège. Mais les Voix qui inspiraient Jeanne d'Arc se réveilleront pour nous dire que combattre pour la patrie, c'est faire œuvre sainte, et que, Noël! ce cri de fête , était aussi autrefois en France, un cri de victoire.
36 décembre 1870.
t Journal du Bourgeois de Paris»
Ils jettent le masque, rois et ministres, landgraves et margraves, hobereaux et bourgeois, étudiants et diplomates, pasteurs et professeurs, docteurs in ulroque jure, qui ne reconnaissent plus que le droit canon. Leur bonhomie et leur prudhomie, leur candeur et leur rêverie, leur romantisme et leur mvsticisme, leurs couronnes patriarcales et leurs lunettes contemplatives tombent pêle-mêle à la fois. Ils reparaissent ce qu'ils sont, les fils des Huns et des Vandales, les Barbares de Priscus et de Jornandès, disciplinés à la prussienne, mieux armés, mais aussi farouches, n'ayant fait que changer leurs haches fos-r siles contre des fusils à aiguille, adorant toujours Teutatès qu'ils appellent le « Dieu des armées. >
Il n'est pas jusqu'à leurs femmes et leurs jeunes
filles qui ne redeviennent, comme au temps des Cim-
bres, des furies enivrées de sang. Ces vierges blondes,
chantées par leurs poètes, se changent en mégères
pour exciter leurs frères et leurs amants à la curée de*
la France ; elles allongent vers le pillage des griffes
de harpies. La Marguerite de Goëlhe fait place à Marguerite Schneider, fiancée de Jean Dietrick, fusilier de la 7 e compagnie, du 88 e régiment, de la 42 e brigade, de la 21 e division de l'armée allemande ; laquelle invite son « bien-aimé » à « entrer dans une boutique de bijoutier où Ton pourrait piller. » maison de Gretchen devenue une caverne de recel et de brigandage! Du nid de la colombe sort la Pie voleuse, une paire de boucles d'oreilles au bec.
Ils sont des Barbares et ils s'en vantent. Danë le Walhalla du roi de Bavière, dans ce panthéon tragi» comique érigé aux grands hommes de la Germanie, les bufetes d'Alaric, de Gensério, de Totila trônent au premier rang, Ces rois de proie, honfeur du monde, exécration de l'histoire, l'Allemagne les glo B rifle et les canonise) elle les revendique comme ses héros et ses patriarches ; elle les encense de loin, aujourd'hui, avec la fumée de ses canons Krupp bom* bardant Paris. L'Allemagne reprend l'exécution des hautes œuvres de ces bourreaux du vieux monde) elle rentre, avec son artillerie incendiaire, dans là Voie scélérate qu'ils lui ont frayée aveo la framéeetla hache. L'Allemand est fier d'avoir reculé de quinze siècles et d'être redevenu un Germain à l'état aau- Vëgé. -» Une légende rapporte qu'Attila entendant ub ermite l'appeler c le Fléau de Dieu »* bondit sur lui*
même dans Un accès de joie infernale î c L'étoile
* tombe, s'écria-t-il, la terre frémit, je suis le Maillot » qui frappe le monde ! * Stella codit, tellus fremtt*
en ego Maliens orbis t Les Prussiens de l'armée de Guillaume mettraient la fatuité d'une pirouette dans cette gambade frénétique* SoUvenez-voUs de ce télé" gramme apocryphe où ils se donnaient à eUx-mêmea le sobriquet de « ces Diables * ; visiblement ravis de poser en monstres, de jouer k\ït démon^ de re* courber en corne satanique la pointe de leur casqué. Ainsi faisaient leurs ancêtres qui* ttlaâqUés dé la tète des loups, dont la peau recouvrait leura corps* mar* chaientj en hurlant, contre l'ennenii.
Mais, d'une ère à l'autre, les Vandales ont étudié aux universités, pris leurs grades et p&sfeé Ieuifc thèses. Ce sont maintenant des Barbares en ws 5 ferrés à glace sur le subjectif et sur l'objectif * sur le Non* Moi créé et mis au monde pour être exterminé par le Moi. Il était réservé à l'Allemagne de montrer au monde les métaphysiciens du meurtre et les pédants du ravage. Cette monstruosité a trouvé sa définition j la Gazette de Silësie en a eU l'honneur* « Le moment psychologique du bombardement * est un de ces mots qui résument et caractérisent toute une race. Ineffaçable comme une marque, inexpiable conrnie le Racca hébraïque* il restera imprimé sur sa mémoire et dans son histoire. L'obseur plumitif qui Ta écrit couramment ne se doutait pas qu'il faisait du style lapidaire. Son lapsus calami est une formule immortelle. Il croyait noircir du papier et il gravait BUr le bronze. Son trognon de plume a pris, à ce motnenit, l'indélébilité du burin. Némésis lui poussait le ooUde,
lorsqu'il a tracé cette ligne vengeresse. Tous les flots d'encre qui coulent de Kœnigsberg à Heidelberg ne parviendraient pas à la raturer. « Goddam », selon Figaro, est le fond de la langue anglaise. Le c moment psychologique du bombardement » restera le fond de la langue et du caractère de l'Allemagne prussienne.
Sommes-nous assez loin de cette Allemagne édénique que nous rêvions naïvement, d'après les poètes et les romanciers ! pays nébuleux, paradis de neige, étoile de vergiss-mein-nicht, qui apparut à madame de Staël en extase, où des philosophes, à peine incarnés, conversaient de morale et de métaphysique, comme les ombres des Champs-Elysées, où des couples mystiques, glissaient enlacés, sous un rayon de lune, sur lerhythme des valses du Freyschutz. L'Allemagne réalisa en effet cette Arcadie légendaire, aux premières années de ce siècle, alors que, réduite à l'impuissance politique, elle s'était réfugiée dans la poésie, comme dans une forêt enchantée. Hais cette vision se dissipa vite : dès 1815, l'Allemagne était redevenue ce qu'elle est au fond : une nation rapace et haineuse, vindicative et grossière, couvant des convoitises sourdes et des rancunes implacables qui n'attendaient que l'occasion d'éclater. Une réaction violente contre son existence poétique la ramenait au culte de la force brutale et de la rapine. De son Age d'or intellectuel, elle aspirait à l'Age de fer.
Depuis deux siècles, la Prusse faisait chez elle bande
à part. Né par la force et dressé par lui, ce peuple enrégimenté ne connaissait que ses œuvres. Sans imagination et sans enthousiasme, il était inaccessible aux scrupules. Apre au travail, dur à la peine, façonné à l'obéissance, les passions généreuses n'avaient aucune prise sur son égoïsmerevêche. Sa discipline inflexible tendait des cadres tout prêts aux ambitions confuses de sa race. Aussi, après quelques tâtonnements çt quelques révoltes, avec quelle soumission résolue l'Allemagne s'est-elle rangée sous sa dictature ! Elle a abdiqué entre ses rudes mains sa souveraineté spirituelle ; elle a jeté aux orties, comme une robe puérile , sa draperie de Muse, pour endosser son roide uniforme. Du roide Prusse, elle a fait son homme d'affaires et son chef de bandes. Son idéalisme a pris le mot d'ordre du caporalisme qui règne à Berlin. Le même jphénomène historique qui entraîna toutes les hordes tudesques autour d'Attila rallie toutes les populations de l'Allemagne autour de la Prusse. Elle se les est assimilées en les absorbant. La vache maigre de Brandebourg a dévoré les vaches grasses qui ruminaient auprès d'elle. Le monstre formé par ces annexions n'a plus aujourd'hui qu'un même appétit et qu'une même fureur.
Cette transformation date de loin et se révélait par mille signes; mais la France s'obstinait toujours à ne voir l'Allemagne qu'à travers le mirage de ses mélodies et de ses légendes. Les cris de haine de ses gallophobes nous arrivaient modulés par ses musiciens
178 s BARBARES ET BANDITS
en soupirs d'amour, les bocages dé ses idylles nous masquaient les casernes où elle s'exerçait â nous asservir. Ce qu'il y avait de comique dans le quiproquo, c'était le dépit de Ce peuple indigné d'être pris au mot de ses poètes, sentimental sans le savoir et idéal malgré lui. Sa rêtiommée d'ingénuité Texâipérait jusqu'à la fureur. Cet àïitre rugissait de colère d'être pris pour une bergerie. Dans la guerre atroce que les Allemands nous font aujourd'hui, H y a la rage des renégats du rêvé et des âpdstatâ de l'idée»
Comme les Barbares Voulaient détruire Rome, l'extermination de. la France est le but avoué des Pfud* siens. Ils la décrètent et ils la proclament. Èrttre led explosions de leurs canons-monstres, on enteud la voix furibonde de leurs professeur^ prophétiser Bâ ruine et dogmatiser son pillage. Leurs invectives ))é" dantesques commentent le fracas de leur artillerie. L'un souhaite que « la famille gallo-rôfflaiiiê âoit anéantie » ; l'autre proclame « qu'une ràôe supé» » rieure, comme la race allemande, a lé droit de dé* d truire et de remplacer une racé inférieure * \ flft troisième s'écrie : « De nos jours, là civilisation W- » mane succombe, et l'Allemagne, le vrai cœur dfe » l'Europe, le pays aux mœurs pureâ ôt ati profond » génie politique, renverse le Moloch dd duperie et » de mensonge. C'est tout l'ensemble de là civilisation » romane qu'il faut briser pour toujours. Où a dit » que nous devions aux Français la culture ffloderte : » eh bien ! voilà précisément ce qu'il faut écraser. *
On croit rêver en écputant ces derviches hurleurs de la science. L'esprit a* épouvante à l'idée d'un empire prussien installant sa suprématie sur les ruines de la France, Ï4 civilisation ne §e relèverait pas d'un tel cataclysme. Ce serait le Moyen âge revenant, à reculons, ressaisir l'Europe; non plus inconscient et naïf» plein de vertus profondes et d'énergie? créatrices, mais mécanique et machiavélique, garrottant les ' peuples sou? des oripeaux plus étouffante qu'un linceul. En haut, un Césarisme bâtard, qui draperait; des loques gothiques du saint Empire son autocratie militaire. Au-dessous de lui, une vassalité de rois asàijftjp et de prineipicules domestiques, Plus bas, la féodalité grossière des seigneur? et des hobereaux — Iunker^ thwn. Au fond, une plèbe de soldats et de fonctionnaires automates.
1/ idéal de la Prusse, o'est l'État; elle n'en a point d'autre. Et, par ce mot, n'entendes point la Patrie, dans le sens héroïque et tendre que les autres nations attachent à ce mot sacré. L'État prussien n'a ni cœur ni âme; il ne croit pan devoir à ses sujets le bonheur. La corvée constante, le service passif, l'effort assidu qu'il exige d'eux sans relâche, n'a d'antre compensation que son accroissement, C'est une idolq de for, montée comme une maohine, pour broyer et pour dévorer. Chaque individu e'y adapte comme un rouage, et n'a d'autre fonction que d'obéir au moiteur. De la civilisation il n'a pris que lea ressorts et les armes, la bureaucratie et la police, l'administra**
miére, on rie tue pas la lumière. Il n'y a que les Barbares pour croire que l'éclipsé dévore le soleil.
lin autre signe de la démence de la Prusse est F effroyable abus qu'elle fait de ses victoires. Ne* lui pardonnons point ï mais* en vérité, plie ne sait pas ce qu'elle fait; Son orgie sanglante accumule sur elle un siècle de revanches et de représailles. Elle sème la tempêté j>our récolter l'ouragan. La France ressuscitera, quoi qu'elle fasse, et les résurrections de la France sont des éruptions. Entre elle et nous s'est creusé un gouffre de haine, un Rhin de sang et de larmes qu'aucune paix ne pourra combler. A sa porte veillera désormais, le glaive à la main, attendant son heure, un ennemi irréconciliable. Quel que soit le dénoûment de cette guerre, l'Allemagne doit renoncer au repos^ à la sécurité, au loisir. L'Allemagne, ayant voulu tuer la France , peut dire , comme Macbeth, après le meurtre de Banquo : « J'ai tué le sommeil! »
9 janvier 1871.
CHANTS POPULAIRES DU PAYS MÈSSlN
Le hasard m'a mis sous la main un livre que les événements m'ont fait lire avec un vif intérêt. C'est le recueil des Chants Populaires du Pays Messin, de ce t pays de Metz que l'invasion allemande nous a momentanément arraché, que ses soudards revendiquent par droit de conquête, et ses pédants diplomatiques par je ne sais quels droits féodaux, tirés des antiquailles austrasiennes et carlovingiennes. Ce petit livre suffis rait à réfuter leurs chicanes, « Dis-moi ce que tu chantes* je te dirai qui tu es », pourrait-on dire en variant d'un mot le proverbe. Le chant populaire sort en effet des entrailles du pays natal ; il en est la voix intime, l'inspiration spontanée. C'est du fond du peuple que sortent ces chansons sauvages et naïves, sans autres rimes que des assonances t qui voltigent, depuis des siècles, sur les lèvres des patres, des paysans, des nourrices, de tout ce qui tient de près à l'origine du sol et des hommes. Elles accompagnent la rame du pêcheur, le battoir de la laveuse, la quenouille de la lavandière ; elles rhy th-
miêre, on rie tue pas la lumière. Il n'y a que les Barbares pour croire que l'éclipsé dévore le soleil.
Ltn autre signe de la démence de la Prusse est l'ef* froyabte abus qu'elle fait de ses victoires. Ne* lui pardonnons point i mais* en vérité, plie ne sait pas ce qu'elle fait.» Son orgie sanglante accumule sur elle un siècle de revanches et de représailles. Elle sème la tempêté |3our récolter l'ouragan. La France ressuscitera, quoi qu'elle fasse, et les résurrections de la France sont des éruptions. Entre elle et nous s'est creusé un gouffre de haine, un Rhin de sang et de larmes qu'aucune paix ne pourra combler. A sa porte veillera désormais, le glaive à la main, attendant son heure, un ennemi irréconciliable. Quel que soit le dénoûment de cette guerre, l'Allemagne doit renoncer au repos* à la sécurité, au loisir. L'Allemagne, ayant voulu tuer la France , peut dire , comme Macbeth, après le meurtre de Banquo : « J'ai tué le sommeil! •
9 janvier 1871.
CHANTS POPULAIRES DU PAYS MfiSSlN
Le hasard m'a mis sous la main un livre que les événements m'ont fait lire avec un vif intérêt. C'est le recueil des Chants Populaires du Pays Messin, de ce « iays de Metz que l'invasion allemande nous a momentanément arraché, que ses soudards revendiquent par Iroit de conquête, et ses pédants diplomatiques par e ne sais quels droit9 féodaux, tirés des antiquailles mstrasiennes et carlovingiennes. Ce petit livre suffis *ait à réfuter leurs chicanes. « Dis-moi ce que tu chantes, je te dirai qui tu es », pourrait-on dire en variant d'un mot le proverbe. Le chant populaire sort 3n effet des entrailles du pays natal 5 il en est la roix intime, l'inspiration spontanée. C'est du fond lu peuple que sortent ces chansons sauvages et laïves, sans autres rimes que des assonances y qui voltigent, depuis des siècles, sur les lèvres des pares, des paysans, des nourrices, de tout ce qui tient le près à l'origine du sol et des hommes. Elles accompagnent la rame du pêcheur, le battoir de la laveuse, la quenouille de la lavandière ; elles rhy th-
ment le pas du laboureur piquant ses bœufs dans le lourd sillon. Le pays semble avoir collaboré avec l'homme pour les composer. L'oiseau y a mis sa note, l'arbre son murmure, la source sa plainte, la cloche du village son tintement lointain. Toute l'àme d'une race se concentre et se résume dans leurs refrains gais ou plaintifs. Elle y chante et elle y respire, comme la grande mer dans le bruissement du coquillage éclos de ses profondeurs.
Or, ces chants de la Lorraine sont aussi français que ceux de la Champagne et de l'Ile de France. Leur , langue coule de source, claire et nette, prime-sautière et rapide : aucune infiltration germanique ne trouble son léger courant. Le patois même du pays Messin reste transparent et limpide. A travers sa teinte d'expressions locales, on distingue clairement les étymologies indigènes, comme on voit sous la transparence d'un ruisseau, les racines des plantes dont les feuilles couvrent sa surface. — Ils ne sont pas moins français de sentiment et de caractère. Comparez-les aux chants populaires voisins de l'Allemagne : c'est comme si l'on passait d'un rayon de lune à un rayon de soleil. Aucune langueur mystique, nulle trace de rêverie blafarde ou de sentimentalité maladive ; mais un bon sens rieur, une verve éveillée, une moquerie alerte, une vive belle humeur. A défaut d'autres titres, ces chants seraient les parchemins de la Lorraine, ses certificats de vieille race française et de légitimité nationale.
Parcourons-les rapidement. — Comme dans toutes les chansons de France, la femme y règne presque sans partage, et, ici encore, la race reparaît dans, toute sa verdeur. Ce sont de pures Gauloises que les jeunes filles et les commères que les chants lorrains mettent en scène : hardies et riantes, promptes à l'action et à la réplique, pétries d'esprit et d'espièglerie. Elles ne filent point languissamment le parfait amour; elles le nouent ou le tranchent d'un coup de main résolu. Nulle parenté entre elles et ces vierges pâles des ballades allemandes, qui font les mêmes yeux doux aux étoiles qu'aux yeux bleus de leurs amoureux. Leur vertu déniaisée, et sachant les choses, vaut bien d'ailleurs la froide et fade innocence des blondes Gretchens de l'Allemagne. Les villageoises du pays Messin ont bec et ongles pour se défendre contre l'enjôleur. Écoutez plutôt la Bergère moqueuse se raillant du beau seigneur qui vient la rqlancer dans son pâturage:
— Dis-moi, Annette, le nom de ton village.
— Apprenez-le, monsieur, vous le saurez.
— Que chcrches-tu dedans ce vert bocage ?
— Je cherche un sot, monsieur, je l'ai trouvé.
— Que ton berger est heureux, ô bergère !
— Vraiment, monsieur, il n'est pas malheureux.
— Ah ! si j'avais le bonheur de te plaire !
— Il faut pour ça vous y prendre un peu mieux.
Le petit maître, si lestement nargué, n'en persiste pas moins à pousser sa pointe et à conter ses fleu-
rettes. Mais les louis d'or qu'il fait sonner, les. bijoux qu'il fait reluire ne séduisent pas la bergère. Le tentateur en est pour les frais de sa tentation. A bout dô fadeurs et de cajoleries, il se pose en amant tragique et désespéré :
— Je sens venir mon henre dernière.
— Et moi, monsieur, l'heure de mon berger.
— N'est-ce pas lui là-bas dans la clairière ?
— Précisément, il faut vous en aller.
Ailleurs, c'est une autre bergère criant au loup qui emporte un de ses moutons, et promettant son cœur à celui qui le rapportera sain et sauf :
Là bas y* passe un cavalier, Tirant son épée claire.
Il fit trois tours autour du bois, Et le mouton ramène.
Mais la malicieuse fille se tire de sa promesse par une gausserie champêtre :
Monsieu, c'est en, vous remerciant, De vous et de vos peines.
Quand nous tondrons nos montons. Vous en aurez la laino.
Aussi fine, mais plus touchante est la Batelière qu'un galant veut séduire, en lui offrant sa bourse, tandis
qu'elle lui fait passer la rivièpp. Elje prend l'argent et feint de se rendre :
Mais quand elle yint an bord de l'e^u, La belle repoussa son baleau, Tout doucement fit deux pas en arrière :
— Adieu, monsieur, je t'ai passé la rivière.
— Si jamais je reviens sur Veau, Je te noierai dans ton bateau.
— Je n'irai plus Sur mer, ni sur rivière, Et je vivrai sans être batelière.
Avec ton or et ton argent, Je m'en irai dans un couvent, Dans un couvent de religieuses; En vérité, j'y serai bien heureuse.
L'argent du Diable sert à la vierge sage à gagner sa dot de fiancée de. Dieu.
Parfois un éclair d'héroïsme illumine ces chansons de joie et d'amour. La jeune fille, pour défendre son honneur attaqué, se transforme en héroïne ou en martyre intrépide. La paysanne lorraine se retrouve compatriote de Jeanne Darc. — Tejle cettg villageoise qu'un suborneur brutal a entraînée dans un guet-àpens. Elle fond en larmes, et il lui demande pourquoi elle pleure :
— Je pleure mon innocence '.....'
Que vous voulez m'ôter.
L'homme n'est pas attendri; il lui ordonne de délacer son chaste corsage :
i— Prêtez-moi votre épèe Pour mon lacet couper.
Quand la belle eut l'épée, Son sein elle a percé.
Une curieuse ballade tirée sans doute d'une légende locale, nous.montre une jeune Lorraine prenant à son propre piège un Barbe-Bleue fantastique, appelé Renauld, qui l'emmène en croupe, à travers la campagne déserte, pour la noyer dans une rivière. Au milieu du chemin, la faim la prend; elle demande à manger à son ravisseur :
— Belle, mangez-y votre main; Car jamais ne mangerez de pain.
Au milieu d'un bois, la soif la dévore. Elle demande à boire :
— Belle, buvez votre clair sang; Car jamais ne boirez vin blanc.
Ils arrivent au bord de la rivière : Renauld lui annonce qu'il y a déjà noyé « quatorze dames », et qu'elle sera la quinzième. Il lui ordonne d'ôter son manteau et sa chemise pour mieux faire le saut pé-
rilleux. Ici la jeune fille feint un scrupule de pudeur, auquel se laisse prendre le grossier bandit.
— C'est pas affaire anx cavaliers De voir les dames déshabillées; Mais c'est affaire aux cavaliers De prendre un mouchoir, les yeux se bandeler.
Quand Renauld entendit cela,
Prit son mouchoir, les yeux sebandela;
La belle le prit par le côté,
Dans la rivière elle Ta jeté.
Il se raccroche à une branche de saule ; la belle tire son épée et coupe la branche. Il lui demande grâce, en lui faisant force promesses, si elle consent à le repêcher :
Belle, donnez-moi votre main blanche, Je vous épouserai dimanche.
Mais la jeune fille, penchée sur le brigand qui se débat sous les flots, lui réplique avec une farouche ironie :
Épouse, Renauld, épouse, poisson, Les quatorze dames qui sont au fond.
Ce caractère résolu reparaît dans presque toutes les femmes que mettent en scène les chansons dû pays
Messin. Aussi vives à , l'attaque que promptes à la défense, comme elles repoussent le séducteur, plies se vengent de répoux ou de l'amant infidèle. En filles et en-sœurs de soldats qu'elles sont, o'est souvent par les armes qu'elles vident leurs querelles. Mais leur
vengeance n'est point laclie, leur- j^jou^iQ g'&rigp de perfide. Leur arme n'est pas le poignard corse traîtreusement caché sous I3 jarretière, c'est l'éppe française qui bat fièrement à leur ceinture d'amazone. — Quelle furia guerrière dans cette chanson de ja Brave Claudine, dont les couplets roulent au son du tambour!
La petite Claudine s'habille en garçon,
Remplan; S'habille en garçon.
C'est ponr aller en ville, pour s'engager dragon,
Remplan; Pour s'engager dragon.
Le capitaine le regarde : — Tu es un joli garçon,
Remplan ; Tu es un joli garçon ;
Mais tu n'as point de barbe, point de barbe an menton,
Remplan ; '
Point do barbe au menton.
Ahl si jo n'ai point de barbe, point de barbe an menton,
Remplan ; Point de barbe au menton.
Ah ! si jo n'ai point de barbe, j'ai un cœur de lion,
Remplan; '
J'ai un cœur de lion.
e capitaine l'engage, rengage dans les dragons,
Remplan; L'engage dans les dragons.
La petite Claudine retrouva son mignon,
Remplan ; Retrouva son mignon,
Son mignon qui la laisse dans un triste abandon,
Remplan ; Dans un triste abandon.
Elle lui chercha querelle et tua son mignon,
Remplan ; Et tua son mignpn.
On la prend, on l'eminpne jusques à la prison,
Remplan; Jusques à la prison.
Elle se décore fille pour a^pir son pardon,
Remplan ; Pour avoir son pardon. '
Une autre de ces Bradamantes se déguise en page pour délivrer son ani^nj,, gjifern^ flans une prison de Nantes. Elle prend ses habits, lui fait endosser son justaucorps et ses chausses et le fait éyader en cet équipage. Le procès; §gpoqrsyi|; jl flgsVigit de rien moins pour le patient supposé que d'être pendu haut et court sur la grande place du Marché.
Quand la belle fille montait deux ou trois escalons : — Messieurs do la justice, auriez-vous la raison De faire mourir une f}Ue hahillée en garçon?
Les juges se ravisent et lui font grâce; alors éclate ce cri d'alouette gauloise, échappée du filet et persiflant, à plein gosier, l'oiseleur :
Dans la cour, une chanson la belle a commencée : — Je me moque de ces juges, de ces bonnets carrés, Et de ces robes noires ; j'ai mon amant sauvé !
Cet esprit moqueur de la vieille France circule et brille, dans toutes les chansons lorraines, comme un clair sourire. Quelle fable maligne eU narquoise La Fontaine aurait faite de la Maîtresse captive, une fille de prince que son père enferme dans une tour, parce qu'elle ne veut pas renoncer à son amoureux. Au bout de la septième année, ce père féroce et stupide comme un roi de féerie, vient la visiter dans sa prison :
— Bonjour, ma fille, comment vous va?
— Eh bien ! papa, ça va bien mal.' J'ai les pieds brisés dans les fers, El les côtés mangés des vers.
Cher papa, n'avez-vous pas Quatre ou cinq sous à me donner ?
C'est pour donner à mon geôlier.
Pour qu'il desserre un peu mes pieds.
— Pour de l'argent, j'en ai beaucoup, Et des écus plus de cent mille,
El, par millions, je t'en donnerai Si tu veux tes amours quitter.
— Non, jamais, tant que je vivrai Mes amours je ne quitterai.
J'aime mieux rester dans la tour, Mon père, que de changer d'amour.
Le père s'obstine; sur quoi la belle fait la morte, et tombe à terre, les mains jointes et les pieds en pointe.
Apportez un cierge allumé ; Voilà la belle trépassée.
Quatre-vingts prêtres, autant d'abbés Sont venus la belle enterrer.
Le fils du roi, passant par là, Crie tout haut : — Curés, arrêtez î C'est ma mie que vous emportez ; Ah! laissez-moi la regarder.
De son couteau, alors coupa Trois coins du suaire, et regarda; Un ris d'amourtelle lui jeta.
Quatre ou cinq de ces jeunes abbés Se mirent à dire, en riant :
— Nous sommes venus pour l'enterrer, Et nous allons la marier !
N'est-ce pas une chose charmante que ce cercueil brisé comme une cage, que cette morte qui ressuscite, avec un frais éclat de rire, et se jette aux bras de son bien-aimé, dans son blanc linceul qui va lui servir de robe nuptiale?
Ces belles filles du pays de Metz n'aiment pas les
amants transis. On se sourient de la Rose des contemplations, sortant du bois comme elle y est entrée, avec l'amoureux timide qui n'a su voir pi son bras blanc, tendu <* pour prendre une mûre aux branches *, ni son pied nu qu elle a déchaussé pour le tremper dans l'eau pure.
Je ne vis qu'elle était belle Qu'en sortant des grands bois seurds.
« Soit ! N'y pensons plus ! » dit-elle.
Depuis, j'y pense toujours.
Le grand poëte s'est rencontré^ pans le Ravoir, dans cette fraîche idylle, avec une vieille phapgpn Messine, où la petite Marguerite se meqiie, comme Rose, en son jargon rustique, dp la niaiserie d'un Amant discret.
— Mon amantj condujsez-mqi Jusqu'à la sortie du bois.
Quand elle fut hors du bois, La belle se mit à rire.
— Or, que riez-vous, Marguerite, ma jnie ?
— Oh 1 je ris d'un, serviteur qui a passé les bois, Tout seul, sa maîtresse auprès de lui,
Sans jamais lui avoir rien dit.
— Retournons au bois, Marguerite, ma mie.
— Oh ! non, je n'y retournerai pas, Pour cept louis, ni cent ducats.
Co qui nous touche, surfont, dons eos chants lor-
rains, c'est le patriotisme ardent qu'ils révèlent. Ils ont non-seulement la voix, mais l'accent français. Dès 1552, Metz, à peine réunie de fait à la Fr&npe, et assiégés par Charles-Quint, dont elle repoussa victorieusement Jes attaques, chantait ajlégren)§nt ga viptoipe :
Quand les Allemands ont cognu
Qu'ilz n'ont que rompi| Ja inurajUc,
Leurs munitions despendu,
Et mangé toutes leurs vi tailles ;
Ils ont dit à monsieur d'Espagne :
« Relirons-nous en nos païs !
Dedans les terres d'Allemagne,
Afin qu'au printemps n'ayons pis. »
Puisse Paris pouvoir redire bientôt aux Allemands ce couplet vainqueur ! — Un ancêtre du roi Guillaume était au nombre des assiégeants. C'était le margrave Albert de Brandebourg, principicule infime, brigand blasonné, qui, quoique allié de Henri II, était venu traîtreusement conduire ses bandes pillardes à l'assaut de Metz. La chansqn a un couplet infamant pour ce malandrin :
Et toy, marquis fie JBranpJeljpiirg, Ailleurs te faut jouer ta çfyanqe.
Retire-toy dedans un bourg; D'entrer à Metz n'aye fiance.
L'on ha bien cognu ta meschance; La croix blanche avois chargée.
C'est pour tromper le roy de France, Sans jamais l'avoir méritée.
L'antipathie de cette brave Lorraine contre l'Allemagne, sa voisine, éclate, du reste, en mille traits moqueurs dans les Chansons du pays Messin. Leurs jeunes filles rebutent cruellement les galants tudesques qui s'avisent de leur faire la cour. Ce ne sont pas elles qui leur verseraient leur petit vin blanc de Moselle. On dirait des abeilles chassant à coup d'aiguillon l'ours qui vient, en faisant le beau, fourrer sa grosse patte dans leur ruche ;
Nicolas, va-t-en au diable !
Va-t-en, gros lourdaud d'Allemand !
Tu n'es ni beau ni aimable.
C'est la riposte habituelle qu'elles font aux madrigaux germaniques. Le duo qui suit fait alterner plaisamment le clair babil d'une jolie Messine avec le baragouin de Suisse de Molière d'un bélître allemand :
Ponchour tonc, mon bedit* mam'selle, Fous qui avez de la beauté, Moi, fenir ezbrés de Bruxelles, Dans l'indention de fous haimer, Fous qui avez do l'amourette, Fous qui avez le cœur gondent.
Et pien, moi, je serai bien aise De faire ta bedil' bonheur.
— Monsieur, je n' sais ce que vous dites
Dans votre joli baragouin,
Monsieur, je n' sais ce que vous dites :
Si vous parlez grec ou latin ;
Si vous me parlez d'amourette
Dans voire joli compliment.
Mes amours ne sont pas faites Pour un gros lourdaud d'Allemand.
— Mam' selle, vous hêtes bien méchante D' ne pas haimer les Hallemands ; Vous refousez ma dendresse,
Moi qui vous aim' si artament.
Quand je vois don choli bedit' pouche, Don Lclit nez, ta bedit' menton, Che foudrais hêtre une mouche, Pour foler sur don joli front.
— Monsieur que voulez- vous y faire ? Moi je n'aime pas les Allemands; Les Français savent mieux me plaire, Et je les aime tendrement;
Et j'en ai un qui a su me plaire, Et je l'ai pris pour mon amant, Et je l'aurai en mariage, Et mon cœur en sera content.
Elle restera Française, la vaillante et noble Lorraine , si rebelle aux mésalliances étrangères. La France « sait mieux lui plaire * que cette lourde et brutale Allemagne qui, de tout temps, Ta si durement opprimée, et dont elle vient de subir la dernière et sanglante étreinte. Metz la Pucelle, violée par les Barbares, se relèvera de sa chute et renouera sa forte ceinture. Redevenue invincible et invulnérable, elle reprendra son poste d'honneur au seuil de la frontière refermée. Entre toutes les provinces françaises, la Lorraine est une terre sacrée. L'héroïne sortie de son sein
198 JUKBARES ET BANDITS
plane, comme un ange, sur toute notre histoire. La patrie s'est incarnée, pour la première fois, chez elle, sous la figure d'une vierge martyre. Tant que battra le cœur de la France, le pays de Jeanne Darc ne pourrra lui être définitivement arracljè.
15 janvier 1871.
L'ANNIVERSAIRE DE MOLIÈRE
Le Théàtre-Françstjs a fêlé, le 15 janvier, par l'4wphylrion el le Dépit amoureux l'anniversaire de Molière. Dans la crise sanglapte que nous traversons, les bénéfices patriotiques exceptés, nous n'approuvons guère les représentations théâtrales. L'art doit faire relâche qqand Ja patrie luttp et souffre -, l'éclat de rirp de la comédie, sqrtQUt ? doit se taire devant les tragiques spectacles d'uqe yjijg ^sjégép. flfajs, en ces jours iïièrpe d'angoisse et dp deuil ? noiiçi trpuvpps opportun et de bpp exempje qqp 1$ Th&HrgrFrapcais ait célébré la fqte de MpliprP} çpjnme il ayajt fgté, il > a quelques semaines, l'anniversaire de Racinp. Au moment où la France pst attaqué^ dftflS §on exjstence, il importe de la glorifier pt de }'affirirçer pn honorant les grands hommes qui sont ses représentants; immortels. Et quel type plus éclatant de l'psprit français
plane, comme un ange, sur toute notre histoire. ; La patrie s'est incarnée, pour la première fois, chez elle, sous la figure d'une vierge martyre. Tant que battra le cœur d§ la France, 1§ pays de Jeanne Darc ne pourrra lui être définitivement qrracljë.
15 janvier 1871.
le.
L'ANNIVERSAIRE DE MOLIÈRE
Le Théâtre-Français à fêté, le 15 janvier, par 1*4 wtphylrion et le Dépit amoureux l'anniversaire de Molière. Dans la crise sapglânte que nous traversons, les bénéfices patriotiques exceptés, nous n'approuvons guère les représentations théâtrales. L'art doit faire relâche quand ja pa|rie luttp et soqffpe -, l'éclat de rire de la comédie, sijrtQqt^ dojt sç tajrç devant les tragiques spectacles d'urie yjlls assiégée ftfa|^ f en ces jours même d'angoisse et dp depil ? i)oi|§ trpuvpps opportun et de bon exempje qup 1§ Théâtr§rPrapcais ait célébré la fête de Mpliprfy ÇPBÎTOP, il ayajt fgfé, jl } $ quelques sepiaines^ l'anrjivg^saire de ftacipp? Au moment où la France pst a^taquég dftBS § 0I Î §$jstence, il importe de la glprjfier pj; çlp J'affîfjïjer pn honorant les grands hommes qui sont ses représentants jjntnortels. Et quel type pliis éclatant de l'psprit français
que ce mâle et puissant génie, fait de clarté et de franchise, d'observation profonde et d'hilarité bienfaisante, au regard perçant et au large rire, l'honneur et la joie de l'humanité?
Goethe à part, qui ne connut jamais la haine de la France, les critiques allemands modernes ont presque toujours traité Molière avec une insolence plus grotesque encore- qu'elle n'est révoltante. Peut-être lui ont-ils gardé rancune du trait de Caritidès dans les Fâcheux, ^suppliant le roi de lui octroyer, « pour le y> bien de son État et la gloire de son empire, une » charge de contrôleur, intendant, correcteur, révid seur et restaurateur des enseignes des maisons, » boutiques, cabarets, jeux de boule et autres lieux de j> sa bonne ville de Paris d, par l'incorrection desquelles « la nation française se décrie et déshonore » envers les étrangers et notamment envers les Ailed mands, curieux lecteurs et inspectateurs desdîtes d inscriptions, d Peut-être aussi ont-ils reconnu un adversaire naturel dans ce grand ennemi de l'hypocrisie et du pédantisme. Quels Pancraces et quels Marphurius poussés au noir, mais non moins comiques, Molière, s'il avait vécu de notre temps, aurait fait des psychologues du bombardement! Quels types de tartuferie politique la Prusse lui aurait fournis pour cette comédie de l'Ambitieux, qu'il méditait dqns ses derniers jours et que la mort l'etopécha d'écrire !
Quoi qu'il en soit, Molière n'est c qu'un bouffon et
L'ANNIVERSAIRE DE MOLIÈRE 201
» un plat farceur, » s'il faut en croire les docteurs de l'esthétique germanique, et surtout M. Auguste-Guillaume Schlegel, le sigisbé platonique et le maître des cérémonies de madame de Staël. Ce critique éthéré et quintessencié, poussait si loin le spiritualisme, qu'au matin de la première nuit de ses noces, sa femme s'enfuit à sa maison, ne voulant pas être mariée d'une façon purement symbolique, et plaida matériellement en séparation. Bien des années après, Henri Heine le rencontra à Paris aux piliers des halles, près de la maison qu'habita Molière, à l'état de petit vieillard requinqué, coiffé d'une perruque blonde, et trottinant sur ses minces jambes spiritualistes qui portaient un ventre prépondérant. — « En ce moment, » dit-il, il me sembla voir le défunt Poquelin à sa » fenêtre mettant un sourire, en désignant du doigt » cette joviale et mélancolique apparition. Son côté » ridicule m'apparut alors dans un vif éclat ; je com- » pris toute la profondeur et la portée de la bouffon- » nerie qui s'y trouvait imprimée, et j'aperçus, dans
* tout son jour, le caractère de comédie de ce person- » nage qui, malheureusement, n'a pas trouvé de grand » comique pour le mettre sur la scène. Molière seul
* eût été l'homme capable de transporter une pareille
* figure sur le Théâtre-Français ; lui seul avait le talent » nécessaire pour une telle entreprise. C'est ce que » soupçonna de bonne heure M. A. Schlegel, et il prit » Molière en aversion, comme Napoléon prit en aver- » sion Tacite. M. Schlegel, le fin critique, avait, dès
*â02 BARBARES ET BANDITS
3 longtemps, pressenti qu'il n'eût pas échappé à Mo- » lière, ce grand comique, s'il eût encore vécu. Napo- » léon, le César français* disait de Tacite qu'il avait v calomnié les empereurs romains ; M. Schlegel, l'Osi- 2> ris allemand, dit de Molière qu'il n'était pas un » poëte^ mais simplement un bouffon. »
Plus que jamais aujourd'hui hotié deV&riô avoir la religion de nos gloires et le culte de rios génies. Quand viendra l'heure de la délivrance, quelle joie ce sera dé noua retremper aux sources françaises, de rallumer nos feux sacrés sur le foyer national, de vivre entre noua, dans le passé comme dans \e présent! Entre autres grands enseignement^ cette guerre tiotiè aura appris à nous replier sur nouômêmes* à recouvrer nôtre vie propre, à rejeter comme des trahisons ou des mésalliances les intimités étran* gères. — « Mes frères, disait Voltaire aux philosophes*
* aimez-vous les uns les autres ; car si vou§ ne rouÉ
* aimez pas, qui diable vous aimera T » — La France pourrait en dire autant à ses fils. ÀirtiôrtS-nou& le* uns les autres $ car, en Europe, ceux qui ne nous haïssent pas tious jalousent; les peuples qui n'ont pas applaudi à nos revers, en ont souri tout ad moins. Cette inimitié trop visible est née au sein de l'hospitalité excessive que Paris prodiguait au monde. Qoe de haines envieuses et secrètes ont excitées le spectacle de son luxe, de ses richesses, de sa vie facile et brillante! Sa splendeur offusquait ses hôtes en les éblouissant. Imaginez des Vandales venus à Rome par un
PARIS GRÀND-HOTËL / 283
train de plaisir^ et niéditant d'y retourner par un train de guerre, la torche à la ftiain.
Paris sait maintenant ce qu'il lui en coûte d'avoir été si longtemps l'hôtel garni des deux mondes. Il peut compter les serpents qu'il a réchauffés dans son sein. Pendant quinze ans* il à tenu portes et table ouvertes aux imîhigfàtidns étrangères * il logeait leurs vices à la nuit; où entrait chefc luidoinmëà la taverne. Des usurière décrassée, des négriers parvenus étaient devenus les arbitres de ses élégances. Feuilletez les comptes rendus de bals et de fêtes, dans les jouf naux de Sport et de High life qui Surissaient encore l'hiver dernier ; on croirait parcourir une seife de plantes exotiques. Ce ne Sont que vocables étranges, titres d'outre-mer, appellations bàrbaresqueS. À peine un nom français vous fàppelle-t-il, çâ et là, qdë ces ttoceS et festins se donnaient tiiei hous. Paris n'était plus une capitale française et patriotique, c'était Cosmopolis, la cité banale, la foire au* f)klsir§, le camp valant du pàrisitisme, la ville de joie ou fois et myldrds, princes et boyards, venaient faire leur carnaval, comme dans la Venise du dix-huitième siècle, et dont ils se moquaient après s'y être amusés. Paris ne s'enrichissait même pas véritablement à ce jeu de dupes. En effaçant ses mœurs, en défigurant son originalité et son caractère, cette intrusion pei*manente troublait profondément toutes ses existences. Paris, acceptant la promiscuité de l'auberge, subissait les prix d'auberge qu'il imposait à ses hô-
tes. Il payait en gènes secrètes son luxe factice. La vie parisienne ressemblait à ces féeries du boulevard, dont la dépense finissait toujours par dévorer la recette, et où la faillite était à deux pas de l'apothéose.
Envahi par les autres peuples, Paris avait été conquis par l'Allemagne : le Rhin s'était jeté dans la Seine et la faisait débôraer. L'Allemagne exploitait sa Bourse, encombrait son commerce, usurpait ses affaires et ses industries. Du bottier au banquier, la coupe était réglée et l'accaparement méthodique. On parlait autrefois de la candeur allemande ; quel nom donner à la naïveté parisienne se laissant ainsi germaniser à outrance? Car l'engouement se mêlait à la duperie dans cette hospitalité bénévole. Nos savants tiraient leurs bonnets devant la majesté gourmée de la science allemande. Nos Académies auraient volontiers mis en scène la cérémonie du Malade Imaginaire, quand un docteur de Gœttingue ou d'Heidelberg daignait prendre rang de membre honoraire dans leur docto corpore. On se souvient du fracas d'enthousiasme et d'admiration que fit ici, il y a quelques années, l'illustre M. Mommsen, célèbre pour avoir découvert, cent ans après Fréret et Beaufort, que les rois de Rome n'avaient peut-être jamais existé. Il n'était pas de petit cuistre tudesque, recommandé par un grand-duc de Gymnase, qui n'emportât d'emblée une belle place dans nos bibliothèques ou dans nos musées, en pas-» ' sant sur le corps d'un savant français. La musique
allemande, élevée à l'état de religion et de sacerdoce, officiait en ut majeur sur tous nos théâtres lyriques. L'Opéra, inaccessible à nos compositeurs, s'ouvrait, à deux battants, au Tannhauser, de Richard Wagner. Cette fois, la mystification passait la mesure : un charivari de sifflets emporta cette cacophonie suraiguë. Mais la secte était fondée : ce sabbat fit des initiés ; ce vacarme eut ses corybantes. Après la canonnade du Tannhauser nous étions menacés, cet hiver, du bombardement des Maîtres Chanteurs et deLohengrin. — Le germanisme s'infiltrait jusque dans nos mœurs \ et dans notre' hygiène. La bière bavaroise écumait sur ! les vins de France et nous inoculait sa pesante ivresse. L'aigre houblon étouffait le pampre coloré des feux du soleil. La brasserie qui rumine remplaçait, dans nos rues et dans nos faubourgs, le café qui cause et le* cabaret qui chante. La lourde choppe brisait, en trinquant, le verre léger et sonore où l'esprit français pétillait.
Cependant ces hôtes si choyés accomplissaient leur \ € mission » : ils creusaient des sapes et des mines sous Paris qui les hébergeait. Une légende musulmane raconte que, lorsque la peste menace une ville, on voit un ange noir parcourir ses rues et ses bazars, et marquer, du bout de sa lance, la porte des habitants désignés aux coups du fléau. On aurait pu \ voir aussi, avant l'invasion, l'ange blond de l'Allemagne parcourir nos rues et no.s boulevards. Qui v se serait défié de ce visiteur ingénu? Une casquette d'étu-
diant, couronnée de fleurs printanièrës^ ceignait son ; front candide. Des lunettes d'tfr voilaient ses yeux bleds comme le ciel et affaiblis par l'étude. À sa bouche pendait une longue pipe de porcelaine peinte, et la fumée qui s'efl exhalait montait vers l'azur, solennelle et douce comme un parfum d'encensoir. En surveillant de près pourtant cet être aiigélique, on l'aurait vu, de temps en temps, tirer un calepin de dessous ses ailes, prendre des notes, inscrire des adresses, tracer des angles suspects et deë carrée équivoques, lorsque son essor aérien le portait vers nos forts ou sur nos remparts. Hélas ! l'ange était un espion militaire du dieu des armées prussiennes. Il était descendu chez nous des voûtes de la caserne de M. de Moltke, et il correspondait avec son patron. Aujourd'hui, nous savons si ses renseignements étaient sûrs, La colonie allemande de Paris a rallié l'armée de la Prusse et réglé ses coups. Le banquier, qui vivait « familionnairement » avec nous, fait les fonds de notre extermination et de nos ruines; l'étudiant ajuste un canon Krupp fcontre l'École sur les bancs de laquelle il venait studieusement s'asseoir ; le docteur pointe un mortier-monstre sur le Musée scientifique dont il fouillait les collections et compulsait les archives. Tannhauser, s'il était là, tacherait d'écraser sous les bombes l'Opéra où sa musique a été sifflée.
Cette terrible leçon ne sera point perdue : 1 ère de notre délivrance marquera celle d'une renaissance.
Nous voilà guéris pour jamais des sopges humanitai- ! res que réveillent en sursauj, l'éclat des obu$, des agapes de peuples où l'on s'entretue au jiessert, des foires internationales où les canons qu'on a décorés reviennent, trois ans après, bstttre vos jpmparts, et vous renvoient, fondue dans leiir premier boulet ? la médaille qu'on avait stupidement jetée dans leur gueule de bronze. Nous sayops maintenant que lia \ fraternité des races aboutit au coup de massue de • Caïn ; qu'une capitale risque de crouler quand elle se fait toute à tous, et qu'elle souffre chez elle l'anarchie des langues qui perdit Babel. Sortant meurtrie, mais régénérée, de cette guerre, que la France se renferme dans son génie comme dans un camp retranché. Gar-' dons-nous de croire que nous pourrions lutter contre la Prusse, d'égal à égal, en nous mettant à son école et en contrefaisant sa nature. La pédagogie germanique serait pour la France un apprentissage de vassalité et de servitude. Entre l'Allemagne eP nous qu'il n'y ait plus rien de commun que les armes. Empruntons lui sa discipline, sans sa pédanterie militaire; son système de peuple armé, dont elle a fait une machine destructive, et dont nous ferons une fraternité héroïque ; son artillerie redoutable, dont la valeur française décuplera la force brutale par son élan et par sa souplesse. Apprenons encore sa langue obscure et "inextricame , derrière < laquelle, sachant notre ignorance, elle cachait ses plans de haine et ses projets de ravage, comme elle
» embusque ses hordes dans le fond des bois. Mais en dehors de ces emprunts défensifs, traçons entre ses peuples et le nôtre une frontière inviolable. Restons
j Français par l'esprit, par les idées, par les mœurs, comme nou» le sommes par le cœur.
C'est en embrassant la terre natale, en nous pénétrant de sa sève, que nous pourrons recouvrer nos forces et abattre le géant barbare qui nous a vaincus.
23 janvier 1871.
En ces jours même, où la patrie déchirée n'a plus le temps de pleurer ses fils, où les pertes isolées passent inaperçues au milieu de la catastrophe générale, la fin tragique de Henri Regnault tué dans la dernière bataille de Paris, a ému et attendri tous les cœurs. Chacun a senti qu'une flamme venait àe s'éteindre, que quelque chose de précieux et d'irréparable venait d'être à jamais brisé. Une si belle jeunesse, un talent si précoce et si éclatant,, la renommée d'un maître conquise avant l'âge, un avenir rayonnant et plein de promesses, le bonheur qui l'attendait, au seuil du mariage, sous la figure d'une jeune fille accomplie... une balle stupide a détruit, en un instant, tout cela. Elle a frappé ce. front plein de lumières et de rêves, marqué du signe deg élus de l'art. Une fatalité si cruelle donne l'idée d'un crime commis par la Mort. Lorsqu'il immole de pareilles victimes, le meurtre inconscient de la guerre fait l'effet d'un assassinat.
Fils d'un savant célèbre, membre de l'Institut et
directeur de la manufacture de Sèvres, Henri Regnault, en sortant du collège, entrait dans l'atelier. La peinture était en lui à l'état d'instinct' et de don natif : jamais vocation ne fut plus ardente et plus spontanée. Admis au concours de l'école des Beaux-Arts, il remporta le prix de Rome en 1866. Deux ans plus tard, il débutait, au Salon de 1868, par un portrait de femme que je vois encore. — La dame, vêtue d'une robe rouge, se détache, debout, sur un rideau écarlate, et caresse, du revers de la main, le cou tendu d'un grand lévrier. Cette fanfare de couleur donne à la figure quelque chose de hardi et de triomphal. Les bras nus sont d'un jet superbe et d'un ton vivant. Le peintre de tempérament et de race se révélait déjà dans ce beau portrait, dont la grâce toute moderne est rehaussée d'une nuance de grandeur.
Quelques mois après, le jeune Regnault envoyait à l'exposition annuelle de l'école des Beaux-Arts un autre tableau d'un caractère plus accusé et plus saisissant. Les amateurs furent vivement frappés par cette fière peinture, qui dépassait singulièrement le niveau des envois de Rome. On retint le nom du jeune peintre, et l'attention fut désormais assurée à tous ses ouvrages. Le sujet choisi par l'artiste était Automédon, le conducteur des coursiers d'Achille. Un élève ordinaire aurait traduit en poncif académique ce thème homérique; Henri Regnault en fit une forte et violente étude, mélangée de réalité et de style.
Son Automédon est représenté par un homme nu, ,
debout entre deux chevaux qui se cabrent sous ses poings passés dans leurs brides. Ce sont bien là, en effet, les coursiers d'Achille, tels que l'imagination les conçoit, plus grands que nature, glorieux et furieux, soufflant Pécume et la flamme, li'exagératipn cje leurs crinières soulevées les grandit encore. Ils pQcoqeqj;, comme de monstrueux panaches, ces rudes clfêvçlures qui s'épanchent à flots jusque sur leurs yeu#. Efomèpp, décrivant l'attelage du fils de Péléq, indiquait, 4 U reste, à l'artiste pe signalement caractéristique; rr- « Leurs crinières, dit-il, flottant autour du timon, » tombaient jusqu'à terre, n J^e cheval des frises du Parthénou, au poilcpurt, h l'epcolure droite, à l'amble correct, aurait, été jqi déplacé. Qn nç se représente les chevaux d'Achille qu'emportés dans 1q tourbillon des mêlées, et participant à la FÊge guerrier^ de leur maître. LAutomèdon est fièrement campé; son torse ressort en puissant relief sur le cheval bai-brun qui se regimbe à sa gauche, Il adresse sans doute « des paroles ailées», comme dit Iq poëte, à l'animal qui peut le comprendre. Car Xanthos, dans Y Iliade^ est doué de la parole, et parle en pur grec au héros lorsqu'il va venger la mort de'Patrocle : -rr « Certes, nous » te sauverons encore aujourd'hui, très-brave Achille ; » cependant, top dernier jour approche. Ne nous en /> accuse point; mais le grand Zeus et la Parque puis- » santé... Quand notre course serait telle que le » souffle de Zéphiros, le plus rapide des vents, tu rç'en » tomberais pas moins sous les coups d-un dieu ou
» d'un homme. » — Hélas ! lui aussi, le jeune et fongueux artiste, ses jours étaient comptés lorsqu'il peignait cette toile héroïque ; et il devait tomber, dans une mêlée sanglante, sous les remparts d'une ville assiégée.
Ce beau début rappelait les premiers essais d'Eugène Delacroix. A un degré inégal, c'était la même imagination de dessin, la même couleur remuante et vivante, le même mélange d'ardeur et d'aplomb dans le maniement du pinceau. On y remarquait sans doute quelques incorrections de détail, mais ces fautes même n'étaient que les écarts de la force en verve. Un maître futur perçait, avec éclat, sous cette étude d'écolier.
Une des meilleures innovations de la réforme, qui reconstitua il y a quelque temps l'école des Beaux- Arts, est celle qui réduit de cinq à deux années le séjour obligatoire, à Rome, des élèves qui oût remporté le grand prix, et qui leur permet de consacrer les deux autres années, selon leur goût et leur convenance, à des voyages instructifs. Cette mesure, nous l'espérons, ne sera point rapportée, car elle est une véritable émancipation. Réduire le temps inutile passé dans l'école, c'est hâter la majorité du talent. Il semble que rien ne soit plus facile à un jeune homme bien doué que de produire de belles œuvres, dans un palais rempli de marbres et d'ombrages, et posé sur le sommet du Monte Pincio, comme l'observatoire de la ville éternelle. Il vit sous un beau ciel, au mi* lieu d'une race admirable, libre des soucis du pain quotidien. Rome offre à son étude les plus hautes
ruines de l'histoire, les plus grandes peintures de la Renaissance, l'élite des statues antiques. Cependant il est assez rare qu'une œuvre éclatante nous arrive de l'école de Rome. Trop souvent les talents en fleur s'y dessèchent, comme sous l'atteinte d'une malaria spirituelle. A quoi tient cette funeste influence? Au génie même du lieu, à l'imposante oppression des maîtres, à la servilité qu'ils inspirent lorsqu'on les contemple trop longtemps et de trop près dans leur gloire, à ce style général et universel des chefs-d'œuvre de l'école romaine, qu'on ne saurait guère imiter sans l'affaiblir, et qui, du sublime, tombe si vite, sous la main des copistes, dans la redite et dans le poncif. Rome est un clocher plus élevé que les autres, mais c'est un clocher. Cinq années passées -à son ombre risquent de rouiller le talent le plus énergique. Les artistes cloîtrés dans leur villa, vivant entre eux, enorgueillis de leur laurier scolastique, dédaigneux des idées nouvelles, ressassant les formules de l'école, entre des copies et des plâtres, sont comme retranchés du monde des vivants de l'art. Ils perdent de vue leur temps et leur pays ; ils deviennent bientôt des cénobites du Monte Pincio. Lorsque, après ce long exil, ils' reviennent en France, si leur talent n'est pas trèssouple et très-fort, ils ne peuvent plus reprendre le courant qui a marché pendant leur absence. Les palmes de leur lauréat ne produisent que des fleurs fanées. Ils se trouvent dépaysés au milieu d'un mouvement qu'ils repoussent et qu'ils méconnaissent.
Vous diriez des moines défroqués rentrant dans le monde. En abrégeant le séjour à Rome des pensionnaires qui n'y trouvaient pas le milieu proprq au développement de leur vocation, on leur rendit donc un très-grand service. S'il est bon de doubler 9a rhétorique, il est mauvais de la quintupler.
Henri Regnault profita vite des vacances ouvertes par ce nouveau règlement. Ce n'était point un contemplatif : il avait l'humeur voyageuse et le goût de l'étrangeté. Rome pesait comme un cloître à son talent indompté. Ses tendances toutes pittoresques le portaient à préférer le caractère au grand style, et l'imitation énergique de la réalité à la recherche do l'idéal. Il alla droit en Espagne où il tomba en pleine révolution madrilène. Ce fut de là qu'il envoya au Salon de 1869 la toile qui restera son chef-d'œuvre, le Portrait équestre du Maréchal Prim, ce capitan de théâtre, paladin de pronunciamientos et d'échauffourées ; un des auteurs de la guerre maudite qui nous a pendus. La France gardera, comme une rancune impl*cable, la mémoire de cet aventurier malfaisant. —■ Henri Regnault Ta peint au vif, dans l'infatuation de sa fortune insolente. Prim passe, dans son tableau, devant le défilé de l'insurrection victorieuse, tête nue, les cheveux au vent, serrant Jes brides de son cheval noir, qui s'arrête droit en rongeant son frein, les jambes de devant brusquement roidies. Sa physionomie ttbrile et nerveuse est" bien celle d'un héros précaire, doutant de sa victoire, inauiet du lendemain qui sui-
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vra ce jour de bruyant triomphe, ne sachant s'il conduit l'émeute qui le pousse ou s'il est entraîné par elle. Il s'enlève, de toute sa hauteur, sur un fond de foule qui est l'Espagne même : silhouettes de toreros, faces de trabucaires, têtes fanatiques ou féroces nouées de mouchoirs aux vives bigarrures, gamins braillards, officiers hautains. Ce pêle-mêle étourdissant d'armée et de peuple, d'uniformes et de guenilles, est brossé, sur un ciel d'prage, avec une vigueur d'accent, une chaleur de ton, une enluminure harmonieuse qui rappellent les plus grouillantes populaces que Goya ait peintes. Le cheval, grandement construit, semble gagné par cette fièvre humaine ; ses naseaux l'aspirent, sa crinière se dresse, il mâche un mors imprégné d'écume. — Ce qui frappe dans ce fier tableau.» ce n'est pas tant la fougue entraînante de l'exécutiôti que rémotion qu'il respire. On sent que l'artiste a été saisi par le spectacle héroï-comîque qu'il a vu passer sous ses yeux, et qu'il l'a jeté sur la toile* dans le premier feu de son impression.
Avec ce grand tableau, Henri Regnault exposait à ce même salon, dans un petit cadrô* le Portrait de là marquise de B... une jeune femrtie en robe fosefct en mantille noire, brodée, en quelque sorte, comme" i une fleur humaine, sur l'étoffe d'une tapisserie de boudoir. Rien de plus gai et de plus galant que Cette toilette qui est un bouquet dans ce boudoir qui est Un écrin. Il y a du parfum dans l'harmonie de leurs (-uns veloutés et tendres, si heureusement assortis.
De l'Espagne à l'Afrique il n'y a qU'un détroit; Henri Regnault le franchit bien vite. L'Orient l'attirait par ses mœurs tranchées, par ses types étranges, par les spectacles excentriques de la vie barbare. Il y aurait, s'il avait vécu, naturalisé son talent. Débarqué à Tanger, il y planta d'abord son atelier comme urte tente ; puis l'enchantement le prit, il acheta un terrain et s'y fit construire une habitation. L'Afrique produisit sur lui le même effet que sur Eugène Delacroix. Son talent fut frappé d'une sorte d'insolation pittoresque. C'est avec un éblouissement qui tient de l'ivresse, qu'il la fît revivre et miroiter sur ses toiles. L'idée et l'expression sont absentes de ses tableaux orientaux ; il ne faut leur demander que des fêtes de couleur, des prismes de palette, une féerie des yeux. Plus tard, sans doute, le jeune artiste eût interprété par la réflexion et le sentiment, le monde étrange dont il se contentait de refléter, à première vue, les violents spectacles. — Dans la Judith qu'il exposa à l'École des Beaux- Arts, en 1867, Henri Regnault s'est évidemment amusé du sujet terrible qu'il avait à rendre. Il n'y a vu qu'un prétexte à faire scintiller des bijoux, reluire des étoffes, et contraster des carnations de couleurs diverses. De la tente tragique d'Holopherne, il a fait quelque chose de gai, de bizarre et de bigarré comme d'un bazar turc. — De même la Salomé qui remporta un si grand succès au dernier Salon, n'a de biblique que le nom. Cette belle fille au rire lascif, aux yeux fous, qui, assise
sur un coffret de nacre, tient, entre ses genoux, dans un bassin de cuivre, le manche d'un yatagan ciselé, n'est qu'une aimée moresque rapportée de quelque harem africain. Elle se détache en clair, sur un immense rideau jaune, comme sur une toile d'apothéose. Tout est caprice, vision, prestige, fantaisie, dans cette figure sensuelle et sauvage. Ses chairs diaphanes ne sont pas celles de son type barbaresque, ni des cheveux noirs entassés sur son front étroit. On dirait une gitanà déguisée sous une peau d'Anglaise. Mais, si Fintelligence discute cette peinture d'effet à outrance, les yeux sont ravis et comme fascinés. Quelle fleur de ton ! que de fins passages-dans ces carnations transparentes ! La ceinture violette qui serre la danseuse, le cimeterre dont sa main élreint la poignée, le bracelet qui enroule à son bras ses nœuds de serpent,' sont des bijoux de couleur. On entend craquer et bruire la jupe de gaze rayée d'or qui ^oile ses jambes nues. Et quelle adresse merveilleuse dans l'accord de ces tons clairs, à peine rompus par d'imperceptibles demi-teintes, que domine, d'un hardi contraste* le noir opaque de la chevelure ! — On se souvient du succès : ce fut un vrai charme. Cette Salomé fantastique ensorcela tout Paris.
Le dernier tableau exposé par Henri Regnault, à l'École des Beaux-Arts au mois d'août dernier, Une Exécution sous les rois de Grenade, est d'une inspiration moins heureuse. Il représente un bourreau more qui, après avoir tranché, dans un vestibule d'Àk
hambra, la tête d'un condamné roulaftt à ses pieds, essuie tranquillement son cimeterre au pan de sa robe. Ici, comme dans la Judith, les variations étourdissantes du pinceau couvrent le thème du sujet, la mise en scène absorbe le drame, l'idée disparait étouffée sous le luxe bruyant de l'exécution.
Chose étrange ; malgré la splendeur dont il les recouvre, les tableaux de Henri Regnault représentent, presque tous, des sujets de meurtre. Cette prédilection sifigulière était-elle un pressentiment ? Quoi qu'il en soit, son imagination d'artiste apparaît tout ensanglantée. Bien plus, dans son dernier tableau, il s'était complu,* par un sinistre caprice, à étaler au bas de la tollé, une large tache de sang peinte en trompe-l'œil, de manière à produire une effrayante illusion. — Hélas! ôë flot de sang rejaillit maintenant sur son oeuvre entière, et la marque comme d'une tragique signature.
Il est mort à vingt-sept ans, aux rayons de cette gloire naissante que Vauvenargues dit c plus douce que les premiers feux de l'aurore » , mort en soldat intrépide, pour son pays, auquel, exempt par la loi, il a volontairement dévoué sa jeunesse. La France, reconnaissante, illustrera Sa mémoire. A la renommée du jeune maître, elle ajoutera une consécration héroïque. Le martyre achèvera ce que son talent avait commencé.
29 janvier 1871.
Ils sont partis, après on dernier affront ; mais l'outrage s'est retourné contre l'insulteur. Leur triomphe honteux a piétiné dans le vide. En entrant dans Paris, ils voulaient se donner la joie de fouler du pied le cœur palpitant de la France, et ce cœur à cessé dé battre. La ville de la vie s'est faite cité morte. Comme les statues de la place qu'ils envahissaient, elle s'est masquée d'un crêpe noir. Sur leur passage, les fenêtres étaient aveugles et les portes sourdes ; les maisons leur disaient : c Va-t'en ! * Pour toute acclamation, ils ont eu les huées de Gavroche. Une troupe degamins harcelaient de leurs cris cette armée superbe. Ils croyaient défiler au milieu d'un peuple humilié, ils n'ont trouvé qu'un essaim de moustiques moqueurs dans le désert qu'ils ont traversé.
Paris, en s'abstenant, a évité leur triomphe ; il n'en a pas moins ressenti l'injure; nous regretterions* qu'elle nous eût été épargnée. Il fallait cette suprême offense pour enfoncer, d'un dernier coup, la haine
dans nos cœurs, cette haine qui va devenir le ressort et Tidée fixe de notre vie nationale. Nous avons senti la meurtrissure des Fourches-Caudines ; elle ne cessera pas de saigner ; ses relancements nous tiendront lû>u d'aiguillon. Quand le calice nous est tendu par la main brutale de l'ennemi, mieux vaut le boire jusqu'au fond, pour garder le ressentiment avec l'arrière-goût de son fiel.
Qu'ils rentrent triomphants en Allemagne, chargés de leur butin sanglant, lourds des dépouilles opimes de la France. Que ce vieux roi qui a fait un gouffre de sa tombe ouverte, et Ta comblée de cadavres, aille raconter ses victoires à son Augusta, devenue légendaire comme la femme de l'Ogre des contes. Qu'il lui redise son Massacre des Innocents de Paris, et les exploits de ses trois alliés apocalyptiques : le froid, la peste et la famine. Que le vieux de Môltke, cet algébriste du meurtre, vierge, dit-on, comme la mort, 1 eunuque comme Narsès, aille refaire dans son laboratoire homicide, le plan d'un nouvel échiquier de carnage. Que Bismark, cet homme d'État satanique, retourne à ses sombres trames. Nos malédictions qui les suivent, les poursuivront dans l'histoire.
Ils nous laissent sous le poids d'une paix funèbre, aussi pesante qu'une pierre de sépulcre, qui étouffera la France, si elle ne la soulève, par des mi- .racles de courage et de volonté. Amputée d'un de ses plus nobles membres, ruinée jusqu'à la détresse, saignée jusqu'au cœur, c'est en chancelant que la
France doit se redresser, pour se refaire par le travail, en se préparant à une nouvelle guerre. Car cette paix n'est pas de celles qui font, rentrer les glaives dans le fourreau, les hostilités dans l'oubli. Sous peine de mort à courte échéance, de récidive d'invasion, de dépècement après le démembrement, il faut que la France, sans perdre un seul jour, rassemble jet suscite toutes ses forces vives, qu'elle se recouvre, des Vosges jusqu'aux Alpes, d'un armement formidable. Toute saignante qu'elle est du dépouillement de cette paix féroce, il faut que, pour premier pansement, elle applique du fer sur ses plaies.
Qu'elle sache bien que la Prusse ne la croit pas quitte, que cette première curée n'a fait qu'allécher sa haine, et que, si sa victime reste à terre, ne se redresse pas d'un élan terrible, elle reviendra bientôt "{ dévorer la proie qu'elle a mutilée. Un phénomène ; qu'on aurait pu croire impossible, se produit dans la pleine lumière du dix- neuvième siècle : la réappari- \ tion du Barbare, du Hun et du Suève,du Vandale et ' du Hérule des invasions du quatrième siècle. Il re- j vient cent fois plus fort et plus redoutable, ayant retrempé ses armes dans la science, ses hordes dans la v \" discipline, muni d'une tactique exacte et précise J, comme un mécanisme, mais animé de la même rage destructive qui possédait ses ancêtres. Relisez le portrait d'Attila, dans la chronique du Goth Jornandès : « Il était franc ou dissimulé, juste ou injuste, tempéc rant ou dissolu, humain et cruel, selon ses intérêts ;
<r hardi sans être téméraire, profond dans le conseil, « prompt dans l'exécution, infatigable, sans scrupule : 4 enfin il était né pour effrayer la terre et ébranler c les empires. » — Cette effrayante image ne s'adaptet-elle pas, trait pour trait, à la Prusse moderne, personnifiée par ses chefs, à ce mélange de férocité et de ruse, d'acharnement et de perfidie qui caractérise leur génie, tar le Barbare reste immuable au fond, à travers les métamorphoses de ses progrès et de sa croissance. L'intelligence se transforme en lui, l'instinct ne change pas ; il repasse par les voies ou il a passé.
Or, que faisaient, il y a quinze siècles, Jes Barbares envahissant Rome où Byzance? Après une première victoire, un premier pillage, ils imposaient, le fer sur la gorge, un traiXé mortel au César tremblant et débile qu'ils avaient vaincu : cinq ou six mille livres pesant d'or, comme indemnité de leurs frais de guerre; un tribut annuel qui constatait son servage; plus, quelques provinces frontières pour installer leur var tion. Cela durait deux ou trois ans. Puis, sous un prétexte quelconque : échéance en retard, tribut 'différé, terrain contesté, le roi Hun ou Vandale rentrait, à marches forcées, dans l'empire, reprenait ses ravages et exigeait une rançon nouvelle. L'histoire de la chute du monde romain est faite de ces extorsions successives. Les « querelles d'Allemands » étaient inventées déjà du temps d'Àlaric. Les exigences des Barbares croissaient toujours avec leurs victoires. Rome et Constantinople s'épuisaient en vain à sa*
tisfaire les caprices de ces monstrueux enfants gâtés de la force. Ils leur demandaient l'impossible, l'épée sur le cœur, et l'impossible leur était, tant bien que mal, accordé. — Un jour, Attila somma l'empereur Théodose de lui livrer une riche héritière, que convoitait un de ses soldats. La jeune fille, épouvantée, prit la fuite, et Théodose, sous peine d'invasion, fut contraint de la remplacer. ■*«■ Une autre fois, il réclama à Valéntinien des calices sauvés par un évèque du pillage de Sirmium. L'empereur répondit qu'il ne pouvait, sans sacrilège, lui livrer ces vases consacrés} il offrit de lui payer deux fois leur valeur* -~ « Mes « vases ou la guerre *, ce fut la réponse d'Attila,
Ainsi fera la Prusse si, derrière la frontière déri« soire qu'elle nous a trajcée, elle ne trouve pas le rempart vivant d'un grand peuple en armes, ci» mente par une discipline égale à la sienne. Les provinces qu'elle nous arrache, les trésors qu'elle nous extorque, n'auront fait qu'ouvrir son appétit absorbant. Si la crainte ne la contient pas, elle reviendra bientôt, au premier litige qui sortira de ce traité hérissé d'embûches, nous réclamer d'autres milliards et de nouveaux territoires* Gardons-nous de croire ses convoitises satisfaites. Par sa conception chimérique, le pangermanisme, qui s'incarne en elle, est un monstre : or les monstres sont insatiables ; la moitié de l'Europe n'assouvirait pas celui-ci.
Mais, pour la France même, le programme de la Prusse n'est qu'à moitié rempli. Dans sa pensée se-
crête, il comprend la Lorraine entière, l'ancien pays des Trois-Évèchés, la Franche-Comté et la Flandre. Ce programme est une charte carlovingienne : le traité de Verdun, entre les fils de Louis-le-Débonnaire, est le diplôme de l'ambition germanique. Ce parchemin gothique reste pour elle lettre vive et titre valable. Depuis cinquante ans, les professeurs de Berlin forgent à l'usage de la Prusse un droit aussi meurtrier que ses canons Krupp. Droit fabuleux, tissu de fourberies archaïques et de violences pédantesques, d'après lequel appartient à l'Allemagne tout pays possédé par elle à un jour quelconque de l'histoire, toute contrée qui parle encore un dialecte ou un patois germanique. L'Allemagne élève ses générations à l'école de ce fatalisme tudesque. Cette caserne intellectuelle est l'annexe de ses casernes guerrières : ici Ton enseigne la théorie des invasions, et là leur pratique. A ses moments de franchise, elle soulève le masque de cette science frauduleuse et elle l'appelle de son/vrai nom : « culte de la Force », Faust-frecht. Quoi qu'il en soit, les revendications du pangermanisme sont irrévocables ; il peut les ajourner, jamais il n'y renonce. Ce peuple de proie a trois estomacs pour ruminer ses haines et remâcher ses rancunes. ^L'Allemagne apprend beaucoup et elle n'oublie rien ; elle ne quitte pas des yeux la carte idéale de l'empire qu'ejle rêve. Tôt ou tard elle se réserve de réaliser, en les creusant par le fer, les accroissements fantastiques que lui trace la plume de ses géogra-
JLSO
phes. Souvenons-nous de sa colère en 1815, quand l'Europe refusa d'enlever à la France l'Alsace et la Lorraine; son dépit éclatait en cris furibonds : « Pourquoi », disaient alors les publicistes à ses gages, « n'avoir pas gardé le renard, quand on le » tenait dans ses filets ?» Un des énergumènes de la science allemande, Goërres, prêchait déjà l'envahissement et le ravage de l'Alsace, coupable d'être restée fidèle à la France : « Brûlez Strasbourg ! s'écriait-il, » et ne laissez subsister que la flèche de sa cathé*- » drale, pour éterniser la vengeance des peuples » Allemands. » Un poëte- du temps, Scheekendorf, jetait ce cri de convoitise et de rage : « Là-bas, * dans les Vosges, est un trésor perdu. Là le sang » allemand doit être délivré du joug de l'enfer. » Cette proie, si longuement et si ardemment regrettée, la Prusse vient de la ressaisir. Mais de sa convoitise assouvie va naître une autre ambition, surexcitée par Porgueil et par le péril : celle d'achever la France' riieurtrie, de l'asservir, d'en faire sa vassale, d'étouffer, en l'exterminant, les représailles qu'elle redoute.
Quand on parle de la Prusse, entendons désormais l'Allemagne tout entière. J'en vois qui comptent sur les divisions intestines qui déchireront le nouvel empire , sur le réveil de l'esprit libéral barraîH la route au despotisme prussien. Arrière ces illusions qui seraient mortelles! L'unité germanique est faite, nonseulement par la terreur, mais Dar l'adhésion. La
Prusse a tué la conscience allemande, et, de cette conscience morte elle a fait sa complice et son âme damnée. L'Allemand a l'àme féodale ; il nait hommelige, comme il l'était déjà du temps de Tacite, prêt à se rallier au chef résolu qui l'entraîne et lui promet des conquêtes. Cette race est à la fois servile et farouche. « Quand je parcours l'histoire d'Allemagne », disait Louis Bœrne, un démocrate de Francfort, c je «. <r remarque que les Allemands ont peu de talent » pour apprendre la liberté civile, mais que, par » contre, ils ont toujours appris facilement la servid tude, aussi bien en théorie qu'en pratique, et qu'ils » ont enseigné avec succès cette discipline, non- » seulement chez eux, mais à l'étranger. Les Allo » mands ont toujours été les ludi rnagistri de la ser» » vitude, et, là où il fallait faire entrer, à coups de » bâton, dans les corps et dans les esprits la doctrine d de l'obéissance passive, c'est un Allemand qu'on a » pris pour instructeur, » Aussi, dès qu'elle a senti dans la Prusse la fortune et la main d'un maître, l'Allemagne s'cst-elle précipitée sous sa dictature; elle lui a sacrifié sa liberté, ses autonomies, son existence studieuse et paisible ; elle a endossé son bât militaire et s'est attelée à son char. Le canon de Sadowa Ta renversée, convertie et illuminée, sur le chemin da plus fort. L'invasion de la France a achevé l'œuvre» Aujourd'hui, l'Allemagne à moitié dévorée et assimilée par la Prusse, ne fait plus qu'une avec elle. Comme la tête coupée du héros, parlant à l'aigle qui
la ronge, dans la chanson grecque, elle dit à l'Aigle noir des Hohenzollern ; « Mange, oiseau ! repais-toi » de ma force, repais-toi de ma bravoure; ton aile en » deviendra plus grande d'une aune, ta serre d'un d empan. »
C'est contre cette Allemagne faite armée, contre ce monde gigantesque qui l'a écrasée et qui retombera sur elle au moindre prétexte, qu'il faut que la France se redresse entre ses ruines, sur le tronçon d'épée qui lui reste. Son salut est peut-être dans cet excès de malheur. Le désespoir § qui double parfois les forces d'un homme, peut centupler celles d'un peuple. La France a touché le fond du sépulcre; qu'elle s'y ramasse et qu'elle s'y roidisse, qu'elle y prépare l'élan invincible d'où jaillira sa résurrection. Les vents tournent d'ailleurs et les destins changent, Cette Prusse qui se croit invulnérable, si l'on eq juge par l'effroyable abus qu'elle fait de sa force, trébuchera peut-être contre un obstacle imprévu. La mort peut lui enlever son roi et ses chefs. Les cruels génies qui la possèdent et qui* lui soufflant leur sombre énergie peuvent, d'un instant à l'autre, se retirer d'elle. Il faut espérer aussi dans l'infatuation de l'orgueil allemand. Ce colosse, subitement grandi, ne pourra rester en repos. La force acquise de ses conquêtes le pousse à de nouvelles entreprises. A chaque pas en avant, il se heurtera contre une puissance. La Hollande et la Belgique sont déjà marquées à la craie rouge de ses annexions. Après la terre, il lui faudra
l'Océan. La célèbre formule : Drang nach Oslen! « Élan vers l'Est! -» l'entraîne fatalement à l'invasion du monde slave. L'Europe qui l'acclamait au début de la guerre, commence à redouter ce géant sans frein. D'un cabinet à l'autre, on se demande secrètement s'il y aura moyen de vivre avec lui. Un murmure qui deviendra une clameur, proteste déjà contré regorgement de la France. L'orage va se former, laissonsle grossir, épiant son premier éclair, l'oreille ouverte à son premier bruit.
En attendant la revanche, préparons-nous à la défensive. Si la Prusse retombe sur nous, qu'elle trouve un camp là où elle croit avoir laissé un tombeau. C'est par son terrible mécanisme de guerre qu'elle nous a vaincus; les mécanismes s'étudient et se perfectionnent : prenons-lui le sien et mettons-y une àme plus haute, une flamme supérieure. Armes équivalentes, artilleries égales, l'étincelle du feu sacré décidera la victoire. Mais une nécessité implacable nous force à mener de front la paix et la guerre, le canon et la charrue, les exercices de la caserne et les travaux de l'usine. La convalescence de la France doit se faire au milieu d'un immense effort. Dans le sens le plus vrai du mot, les remèdes héroïques peuvent seuls la guérir.
La Bible, ce livre éternel, a des oracles pour toutes les angoisses. Nous y trouvons, dans une page su< blime, les Juifs de Néhémias reconstruisant, en armes, les murs de Jérusalem. — c Et nos ennemis disaient:
» Qu'ils ne sachent point notre. dessein. Lorsqu'ils n'y » penseront pas, nous fondrons sur eux, nous les » tuerons et, nous détruirons leur ouvrage. » ■ — Je y> rangeai le peuple derrière les "murs, à l'entour, » avec des épées, des lances et des arcs. — Depuis » ce jo fc ur-là, la moitié* des "jeunes gens était occupée 2> à combattre ; ils avaient leur lance et leur bouclier, » leur arc et leur cuirasse ; et les chefs du peuple » étaient derrière eux. — Ceux qui bâtissaient la mud raille et portaient la charge, travaillaient d'une main, » de l'autre, ils tenaient le glaive. — Celui qui sond nait de la trompette, se tenait debout près de moi. » — Et je dis au peuple : « Dès que vous entendrez d le son de la trompette, en quelque lieu que vous i> soyez, accourez tous, notre Dieu combattra pour » nous. — Cependant continuons de faire notre oud vrage, tenant toujours la lance, depuis le lever de y> l'aurore jusqu'à l'apparition des étoiles. »
Cette page de la Bible dicte à la France son devoir et son attitude. Si elle ne veut périr d'une rechute mortelle, c'est, sous les armes, prête à rentrer en lutte au premier cri du clairon, qu elle doit se remettre au travail et réparer ses ruines. Comme les Juifs de Néhémias, reconstruisons, l'outil dans une main et l'épée dans l'autre, les murs de la Patrie écroulée.
5 mars 1871. y
Noua croyions avoir touché le fond de l'abîme, ce fond s'est rouvert; l'abîme recouvrait un autre gouffre plus profond encore. Des ravages de l'invasion ^ nous roulons dans les horreurs de la guerre civile. Les cercles de notre enfer se resserrent comme ceux du Dante. Des présages effrayants, pareils à des oiseaux funèbres, planent autour de la France. On prononce sur elle le nom de la Pologne, on lui prédit des destins semblables ; on croit retrouver dans son agonie les mêmeâ symptômes d'un mal incurable^ Écartons ce smistre augure ; mais, pour ne pas mourir comme elle, rappelons-nous comment la Pologne est morte; — Au moyen âge, la magie avait des miroirs prophé tiques qui reflétaient l'avenir. Placé devant le miroir fatal, l'homme prédestiné à une fin tragique se voyait tel qu'il serait à son dernier jour, percé d'un glaive ou d'un poignard, tombant sur un champ de bataille ou décapité sur un échafaud. Menacée d'une mort violente, que la France se mette en face de la Polo-
gne, comme devant ce miroir funèbre. En y voyant la catastrophe d'un grand peuple évoquée, en traits de sang, par l'histoire, elle apprendra peut-être à s'en préserver.
Comme la France, à qui elle ressemble par bien des côtés, la Pologne est une nation noble et généreuse entre toutes. Son histoire a l'air d'une légende, tant elle est sublime. On croirait lire un roman de chevalerie racontant les aventures d'un peuple de preux. Sa politique était un dévouement perpétuel. Pendant des siècles elle a couvert de son corps l'Europe menacée par les invasions musulmanes. Si la Pologne n'avait été là, veillant en sentinelle, le sabre au poing, devant les barbares, il n'y aurait peut-être plus d'Europe aujourd'hui. Le vent de l'Islam l'aurait bouleversée.
Ce peuple magnanime s'était fait un gouvernement à son image, tout de spontanéité et de libre arbitre, tenant aux royaumes parla couronne de son chef, aux républiques par les prérogatives dé ses citoyens, re-. trempant ou renouvelant ses dynasties dans la source de l'élection. C'était là un gouvernement idéal, mais que pouvaient seules soutenir les plus fortes et les plus constantes vertus du patriotisme. Le jour où cet appui lui manqua, l'anarchie qu'il recelait sous sa grandeur apparente, éclata en folies mortelles. Les bases de l'État s'écroulèren.t; toutes les lois furent déracinées. Cet empire de purs esprits, unis par la bonne volonté et par la concorde f fit place à un pan-
crête, il comprend la Lorraine entière, l'ancien pays des Trois-Évèchés, la Franche-Comté et la Flandre. Ce programme est une charte carlovingienne : le traité de Verdun, entre les fils de Louis-le-Débonnaire, est le diplôme de l'ambition germanique. Ce parchemin gothique reste pour elle lettre vive et titre valable. Depuis cinquante ans, les professeurs de Berlin forgent à T usage de la Prusse un droit aussi meurtrier que ses canons Krupp. Droit fabuleux, tissu de fourberies archaïques et de violences pédantesques, d'après lequel appartient à l'Allemagne tout pays possédé par elle à un jour quelconque de l'histoire, toute contrée qui parle encore \m dialecte ou un patois germanique. L'Allemagne élève ses générations à l'école de ce fatalisme tudesque. Cette caserne intellectuelle est l'annexe de ses casernes guerrières : ici Ton enseigne la théorie des invasions, et là leur pratique. A ses moments de franchise, elle soulève le masque de cette science frauduleuse et elle l'appelle de son.vrai nom : « culte de la Force », Faust- frecht. Quoi qu'il en soit, les revendications du pangermanisme sont irrévocables ; il peut les ajourner, jamais il n'y renonce. Ce peuple de proie a trois estomacs pour ruminer ses haines et remâcher ses rancunes. ^L'Allemagne apprend beaucoup et elle n'oublie rien ; elle ne quitte pas des yeux la carte idéale de l'empire qu'aile rêve. Tôt ou tard elle se réserve de réaliser, en les creusant par le fer, les accroissements . fantastiques que lui trace la plume de ses géogra-
ZZJ
phes. Souvenons-nous de sa colère en 1815, quand l'Europe refusa d'enlever à la France l'Alsace et la Lorraine; son dépit éclatait en cris furibonds : « Pourquoi », disaient alors les publicistes à ses gages, « n'avoir pas gardé le renard, quand on le » tenait dans ses filets ?» Un des énergumènes de la science allemande, Goërres, prêchait déjà l'envahissement et le ravage de l'Alsace, coupable d'être restée fidèle à la France : « Brûlez Strasbourg ! s'écriait-il, » et ne laissez subsister que la flèche de sa cathé*- » drale, pour éterniser la vengeance des peuples » Allemands. » Un poëte- du temps, Scheekendorf, jetait ce cri de convoitise et de rage : « Là-bas, * dans les Vosges, est un trésor perdu. Là le sang d allemand doit être délivré du joug de l'enfer; » Cette proie, si longuement et si ardemment regrettée, la Prusse vient de la ressaisir. Mais de sa convoitise assouvie va naître une autre ambition, surexcitée par l'orgueil et par le péril : celle d'achever la France" meurtrie, de l'asservir, d'en faire sa vassale, d'étouffer, en l'exterminant, les représailles qu'elle redoute.
Quand on parle de la Prusse, entendons désormais l'Allemagne tout entière. J'en vois qui comptent sur les divisions intestines qui déchireront le nouvel empire , sur le réveil de l'esprit libéral barrant la route au despotisme prussien. Arrière ces illusions qui seraient mortelles! L'unité germanique est faite, nonseulement par la terreur, mais nar l'adhésion. La
Prusse a tué la conscience allemande, et, de cette conscience morte elle a fait sa complice et son âme damnée. L'Allemand a l'àme féodale ; il nait hommelige, comme il Tétait déjà du temps de Tacite, prêt à se rallier au chef résolu qui l'entraîne et lui promet des conquêtes. Cette race est à la fois servile et farouche. « Quand je parcours l'histoire d'Allemagne », disait Louis Bœrne, un démocrate de Francfort, c je . <r remarque que les Allemands ont peu de talent d pour apprendre la liberté civile, mais que, par » contre, ils ont toujours appris facilement la servid tude, aussi bien en théorie qu'en pratique, et qu'ils » ont enseigné avec succès cette discipline, non- » seulement chez eux, mais à l'étranger. Les Allo- » mands ont toujours été les ludi rnagistri de la ser» d vitude, et, là où il fallait faire entrer, à coups de » bâton, dans les corps et dans les esprits la doctrine d de l'obéissance passive, c'est un Allemand qu'on a » pris pour instructeur, » Aussi, dès qu'elle a senti dans la Prusse la fortune et la main d'un maître, l'Allemagne s'est-elle précipitée sous sa dictature; elle lui a sacrifié sa liberté, ses autonomies, son existence studieuse et paisible ; elle a endossé son bât militaire et s'est attelée à son char. Le canon de Sadowa l'a renversée, convertie et illuminée, sur le chemin da plus fort. L'invasion de la France a achevé l'œuvre. Aujourd'hui, l'Allemagne à moitié dévorée et assimilée par la Prusse, ne fait plus qu'une avec elle. Comme la tête coupée du héros, parlant à l'aigle qui
la ronge, dans la chanson grecque, elle dit à l'Aigle noir des Hohenzollern ; «r Mange, oiseau ! repais-toi i de ma force, repais-toi de ma bravoure ; ton aile en » deviendra plus grande d'urçe aune, ta serre d'un » empan, i
C'est contre cette Allemagne faite armée, contre oe i monde gigantesque qui Ta écrasée et qui retombera sur elle au moindre prétexte, qu'il faut que la France se redresse entre ses ruines, sur le tronçon d'épée qui lui reste. Son salut est peut-être dans cet excès de malheur. Le désespoir^ qui double parfois les forces d'un homme, peut centupler celles d'un peuple. La France a touché le fond du sépulcre; qu'elle s'y ramasse et qu'elle s'y roidisse* qu'elle y prépare l'élan invincible d'où jaillira sa résurrection. Les vents \ tournent d'ailleurs et les destins changent, Cette ! Prusse qui se croit invulnérable, si l'on eq juge par j l'effroyable abus qu'elle fait de sa force, trébuchera \ peut-être contre un obstacle imprévu» La mort peut < lui enlever son roi et ses chefs. Les cruels génies qui \ la possèdent et qui* lui soufflant leur sombre énergie peuvent, d'un instant à l'autre, se retirer d'elle. Il ' faut espérer aussi dans Finfatuation de l'orgueil allemand. Ce colosse, subitement grandi, ne pourra rester en repos. La force acquise de ses conquêtes le pousse à de nouvelles entreprises. A chaque pas ; en avant, il se heurtera contre une puissance. La Hollande et la Belgique sont déjà marquées à la craie rouge de ses annexions* Après la terre, il lui faudra . \
T Océan. La célèbre formule : Drang nach Osten! « Élan vers l'Est ! » l'entraîne fatalement à l'invasion du monde slave. L'Europe qui l'acclamait au début de la guerre, commence à redouter ce géant sans frein. D'un cabinet à l'autre, on se demande secrètement s'il y aura moyen de vivre avec lui. Un murmure qui deviendra une clameur, proteste déjà contré regorgement de la France. L'orage va se former, laissonsle grossir, épiant son premier éclair, l'oreille ouverte à son premier bruit.
En attendant la revanche, préparons-nous à la défensive. Si la Prusse retombe sur nous, qu'elle trouve un camp là où elle croit avoir laissé un tombeau. C'est par son terrible mécanisme de guerre qu'elle nous a vaincus; les mécanismes s'étudient et se perfectionnent : prenons-lui le sien et mettons-y une àme plus haute, une flamme supérieure. Armes équivalentes, artilleries égales, l'étincelle du feu sacré décidera la victoire. Mais une nécessité implacable nous force à mener de front la paix et la guerre, le canon et la charrue, les exercices de la caserne et les travaux de l'usine. La convalescence de la France doit se faire au milieu d'un immense effort. Dans le sens le plus vrai du mot, les remèdes héroïques peuvent seuls la guérir.
La Bible, ce livre éternel, a des oracles pour toutes les angoisses. Nous y trouvons, dans une page su< blime, les Juifs de Néhémias reconstruisant, en armes, les murs de Jérusalem. — c Et nos ennemis disaient:
» Qu'ils ne sachent point notre.dessein. Lorsqu'ils n'y » penseront pas, nous fondrons sur eux, nous les » tuerons et, nous détruirons leur ouvrage. » — Je » rangeai le peuple derrière les *murs, à l'entour, » avec des épées, des lances et des arcs. — Depuis » ce jojur-là, la moitié des "jeunes gens était occupée » à combattre; ils avaient leur lance et leur bouclier, » leur arc et leur cuirasse ; et les chefs du peuple » étaient derrière eux. — Ceux qui bâtissaient la mu- » raille et portaient la charge, travaillaient d'une main, » de l'autre, ils tenaient le glaive. — Celui qui sond nait de la trompette, se tenait debout près de moi. i — Et je dis au peuple : c Dès que vous entendrez
* le son de la trompette, en quelque lieu que vous » soyez, accourez tous, notre Dieu combattra pour
* nous. — Cependant continuons de faire notre oud vrage, tenant toujours la lance, depuis le lever de
* l'aurore jusqu'à l'apparition des étoiles. >
Cette page de la Bible dicte à la France son devoir et son attitude. Si elle ne veut périr d'une rechute mortelle, c'est, sous les armes, prête à rentrer en lutte au premier cri du clairon, qu'elle doit se remettre au travail et réparer ses ruines. Comme les Juifs de Néhémias, reconstruisons, l'outil dans une main et l'épée dans l'autre, les murs de la Patrie écroulée.
5 mars 1871. y
m BARBARES ET BANDI'
■ plus chères, et se fait sa portion
Mais, de siècle en siècle, cet empira* en était presque fabuleux, prenait un*" et terrible. Après avoir débordé sur F*" vers l'Europe. En gardant sa vieille * s'assimilait tous les arts pratiques dmatérielle. Ses hordes se transform modernes, une hiérarchie inflexible oi" ses failes pour l'esclavage, et leur im] écrasante. Pierre I", surgissant à sahauteur d'un grand homme barbare, ment dans la politique de l'Europe trouée. Au premier pas qu'il fit, il r logne : c'était l'avanl-garde de l'Occid qui l'en séparait, et qu'à tout prix il Pour que la Pologne put soutenir ce i l'héroïsme ne suffisait pas ; il aurait fa phalange, l'union du faisceau, l'inébra des armes et des âmes, cette fraternité contre laquelle vinrent échouer en Gi servit» de Xerxès. Mais, à cette épo l'avait déjà à moitié dissoute. Ce fut la billon contre une avalanche, d'un éparj une fixité.
L'histoire n'a pas de plus effrayant de l'agonie de cette nation généreuse \ démembrée, pendant tout un siècle, h fernal. On y apprend comment les pe> lorsqu'ils laissent leurs forces vives &,
vieux roi presque évanoui d'inanition, met un crayon dans sa main tremblante, et lui fait signer l'acte mortuaire du second partage. — La défaite de l'insurrection de 1794 qui immortalisa Kosciusko, scelle sur la Pologne, avec le démembrement final, la pierre du sépulcre. Trois fois elle Ta soulevée par des efforts héroïques,, trois fois elle est retombée plus lourde et plus fatale sur sa tête. Un miracle historique peut seul l'en tirer.
A travers les diversités et les dissemblances, la situation de la France est/ à l'heure présente, aussi tragique que celle de la Pologne. La France a sa Russie dans la Prusse; Un monde barbare s'est formé prés d'elle, muni de toutes les armes et de tous l'es progrès deJa destruction. Il lui a infligé d'épouvanta; blés défaites; ses frontières arrachée? mettent son cœur à nu ; son génie militaire semble, pour le moment, s'être retiré d'elle. Comme la Pologne, la France contient des germes mortels qui la détruiront infailliblement, si elle ne les extirpe à temps de son sein. Tirée en sens divers par la République et par trois dynasties rivales, elle subit, en quelque sorte, le supplice de l'écarlèlement politique. La révolte perpétuelle de ses minorités contre le gouvernement de la loi, n'est ni moins impie ni moins pernicieuse que le Veto polonais. Un premier démembrement l'a cruellement mutilée , le second viendra, le troisième ensuite, si, tombée et gisante à terre, elle s'agite dans
investit la Pologne. Elle met sur son trône un gentilhomme sorti de son alcôve, Stanislas Poriiatowski, son ancien amant, monarque dérisoire, fantôme de. roi qu'elle évoque et qu'elle révoque à son gré. Le pays, 'sentant son péril, veut abolir ses coutumes barbares, se régénérer par de fortes lois. De concert avec la Prusse, qui a sa part marquée dans la proie future, Catherine s'oppose à cette réforme, au nom de la liberté. Elle le rive à son antique anarchie, elle lui enjoint de maintenir ce Veto funeste qui paralyse la vie nationale. Une confédération se lève, cette fois légitime et sainte , elle est vaincue après une luttq acharnée, lîn premier démembrement châtie la Polo* gne mourante, coupable d'avoir voulu guérir et revivre. La Diète, dite d'Enterrement, délibérant sous les canons russes braqués contre l'assemblée, vote en silence sa mutilation.
Vingt ans plus tard, la Pologne tente un nouvel effort ; elle décrète une constitution qui substitue l'hérédité à Télection, admet les bourgeois aux droits politiques, abolit le Veto, met les paysans sous la protection de la loi. La Russie, la Prusse et l'Autriche accourent a ce bruit de résurrection, tombent sur la morte qui se redressé et la refoulent au sépulcre. Une autre Diète funèbre, cernée par des baïonnettes, décimée par l'enlèvement en Sibérie des opposants pa- % triotes, prise par la famine, adhère au second partage. Le troisième jour, quand l'assemblée affamée tombe en défaillance, un général russe monte au trône du
vieux roi presque évanoui d'inanition, met un crayon dans sa main tremblante, et lui fait signer l'acte mortuaire du second partage. — La défaite de l'insurrection de 1794 qui immortalisa Kosciusko, scelle sur la Pologne, avec le démembrement final, la pierre du sépulcre. Trois fois elle Ta soulevée par des efforts héroïques, trois fois elle est retombée plus lourde et plus fatale sur sa tête. Un miracle historique peut seul l'en tirer.
A travers les diversités et les dissemblances, la situation de la France est/ à l'heure présente, aussi tragique que celle de la Pologne. La France a sa Russie dans la Prusse: Un monde barbare s' est formé près d'elle, muni de toutes les armes et de tous les progrès de#la destruction. Il lui a infligé d' épouvanta-; blés défaites; ses frontières arrachées mettent son cœur à nu ; son génie militaire semble, pour le mo^ ment, s'être retiré d'elle. Comme la Pologne, la France contient des germes mortels qui la détruiront infailliblement, si elle ne les extirpe à temps de son sein. Tirée en sens divers par la République et par trois dynasties rivales, elle subit, en quelque sorte, le supplice de l'écartèlement politique. La révolte perpétuelle de ses minorités contre le gouvernement de la loi, n'est ni moins impie ni moins pernicieuse que le Veto polonais. Un premier démembrement Ta cruellement mutilée , le second viendra, le troisième ensuite, si, tombée et gisante à terre, elle s'agite dans
l'anarchie, au lieu de se relever dans la stabilité et dans la concorde. La Prusse fomentera ses partis,
attisera ses haines, lancera ses émeutes ; puis, sous prétexte de police sociale, elle installera l'invasion sur son territoire. Au moment venu, la Prusse prendra le monde à témoin que ce peuple incorrigible doit être asservi. Elle lui imposera peut-être un prince tributaire, vassal casqué d'une couronne, chargé de monter sa garde et de lui tenir les portes ouvertes. L'Europe, prise de dégoût ou d'effroi, laissera tout faire. Le mépris étouffera les sympathies qu'elle nous garde encore. Elle . s'accoutumera à l'idée d'une France dépecée, et ne pensera plus qu'à être admise au partage. L'ordre régnera à Paris comme à Varsovie.
Une légende raconte que Kosciusko, tombant à Podzamce, sous les coups de lance des cosaques, traça sur la neige ces mots fatidiques : Finis Poloniœ. Si la France, meurtrie et blessée, perd, dans les convulsions de la guerre civile, la vie qui lui reste, c'est sur une boue sanglante que son dernier combattant écrira Pépitaphe de la patrie morte.
27 mars 1871.
Per me si va nella Gitta dolente.
Nous nous rappelions, en rentrant dans Paris, cette inscription que Dante a gravée sur la porte de son-epfer. « Cité dolente », en effet, et que les scélérats qui l'ont dévastée avaient changée en ville infernale. Palais écroulés, monuments détruits, rues éventrées, maisons béantes : la flamme et l'obus ont passé partout.
Et cet entassement de ruines D'est que la hideuse ébauche de la destruction gigantesque que projetait la Commune ! Cela fait l'effet d'un horrible rêve. On a besoin, pour y croire, de tàter les plaies et de fouler les décombres. C'est une honte de penser que cette insurrection exécrable va entrer et se vautrer dans l'histoire.
Son début pouvait faire présager sa fin. Elle s'ouvre par l'assassinat de deux généraux pris dans le guet-apens de l'émeute, fusillés à bout portant contre un mur. La voie Scélérate était frayée du haut de
Montmartre redevenu le mont des Martyrs. L'insurrection du 18 mars devait fatalement rouler sur cette pente, dans un torrent de fange et de sang. Le crime originel se multiplie par lui-même : une fois lancé, on ne l'arrête plus.
Le lendemain de ces meurtres une troupe d'êtres inconnus, révélés pour la première fois par l'affiche qui portait leurs noms, rappelant, tant ils étaient obscurs, ces bandits masqués ou barbouillés de noir qui escaladent, la nuit, la maison qu'ils vont mettre à sac, s'emparent de Paris. Leurs sombres bandes s'ébranlent derrière eux ; elles envaHissent la ville désarmée. La Commune sort d'une élection dérisoire et le tour est fait : le tour sinistre d'une ville de deux millions d'àmes escamotée sous l'urne aux trois quarts vide d'uD scrutin fraudé.
Paris, pris de stupeur, ne résista pas. Il fit le mort, comme on dit. Mais faire le mort dans de pareils périls, ou mourir véritablement, c'est tout un, lorsque le jeu se prolonge. La Commune s'installa sur le cadavre de cette ville inerte. Quand elle voulut se réveiller, quelques jours après, il était trop tard. Ses clés étaient prises, ses forteresses occupées, ses ministères usurpés, ses postes surpris. L'armée de l'émeute, enrégimentée de longue date, cernait de toutes paris les bataillons impuissants de l'ordre. Paris sentit le pied des brigands sur sa gorge ; il rentra dans sa léthargie, ne bougeant plus, s'attendant à tout.
Dès lors la Commune régna et se mit à l'œuvre. Son
personneltonait le milieu entre la bohème et le bagne : émeutiers de profession, assassins de fraîche date, journalistes tarés, ruffians de faubourgs, aboyeurs de clubs, ouvriers de grèves ; le tas d'hommes per-> , dus dont parle Corneille, portés par un flot fangeux sur le sommet de la dictature.
Cherchez bien, parcourez l'histoire, vous n*y trou- , verez pas une révolution d'un piveau si bas et d'un caractère si pervers. — Les guerres serviles de Rome sont justes, en fin de compte, malgré leurs excès. Ce sont des esclaves qui brisent leurs chaînes, des gladiateurs qui s'échappent de la boucherie du Cirque, et qui retournent contre leurs bourreaux les glaives ignobles avec lesquels ils les forçaient à s'entretuer dans l'arène. La Jacquerie du quatorzième siècle sort d'un effroyable abîme d'oppression, Les Çiçmpi de Florence , incendiaires comme les communistes de l'Hôtel-de-Ville, ont pour grief l'ilotisme politique et industriel auquel.les classes riches les avaient réduits. Le fanatisme biblique illumine d'une sorte de folie sacrée l'apocalypse sauvage des anabaptistes deMunster. La Terreur, horrible au dedans, est parfois superbe au dehors : l'héroïque épée de ses soldats rachète, en partie, la hache de ses égorgeurs,
L'insurrection du 18 mars n'a aucune de ces compensations ni de ces excuses. Elle éclate brusquement, en pleine république, en pleine liberté, devant l'invasion rangée en bataille sous les remparts de Paris, contre une Assemblée librement élue, contre le suf-
frage universel, contre la religion, contre la bourgeoisie, contre l'indpstrie, contre la famille, contre le travail, contre tout ce qui fait la dignité, la sécurité et la vie d'un peuple. Ce n'est ni à un despotisme, ni à une aristocratie qu'elle déclare la guerre, mais à la civilisation, à la société et à la patrie. Elle n'a pour dogme qu'un athéisme grossier, pour doctrine qu'un matérialisme abject, pour programme que le lazzaronisme armé, l'expropriation de. toutes les classes par une seule, Tégaljté des parts dans la mangeoire humaine, la curée de la fortune publique et privée jetée en proie aux appétits et aux convoitises du prolétariat.
Tout d'abord, l'insurrection jeta bas le masque. La veille, elle ne réclamait qu'une municipalité librement élue ; le -lendemain, ce fut l'autocratie de la Commune asservissant Paris et la France, abolissant l'armée, déchirant les lois, rayant les contrats, confondant dans un gâchis informe et absurde la voirie et l'enseignement, les impositions et les consciences, l'impôt universel et l'octroi local. Du premiej coup, ces suppôts de liberté à outrance nous ramenaient à la plus odieuse! forme de tyrannie qu'ait créée l'histoire, celle de la Seigneurie italienne du moyen âge, cumulant tous les pouvoirs, judiciaire et politique, pouvant, à son gré, tuer et proscrire, rasgr les maisons et confisquer les fortunes. Despotisme d'autant plus terrible que, concentré dans l'enceinte d'une ville, il en tenait tous les habitants sous sa main et sous son regard. On peut passer inaperçu à travers les mailles d'une vaste
oppression, on n'échappe pas à une tyrannie locale qui vous parque et qui vous étreint; la ville est prise comme sous un filet. C'est ce régime barbare qu'aurait rétabli* la Commune. Paris fait à son image n'aurait plus été qu'une immense Cité Ouvrière consommant sans produire, rançonnant pour vivre, soldée par le capital et par l'épargne jusqu'à extinction de l'un et de loutre, repue en bas et terrorisée en haut par une oligarchie de grévistes et de démagogues.
Mais c'est faire trop d'honileur aux ravageurs dé Paris que de leur prêter un système. Ils n'ont eu d'autre logique que celle de la violence et de l'ineptie. La spoliation et la profariatioiMes églises, l'emprisonnement de l'archevêque et des prêtres, les enrôlements forcés pour la guerre, civile, les réquisitions violant les domiciles et dressant l'inventaire des futurs pillages, sont les premiers actes de leur grossier mélodrame. Tout en restant horrible, il tourna bientôt à la farce lorsqu'il se jeta dans la parodie de 93. Le carnaval fut complet : toutes les friperies jacobines furent rapiécées et remises à jour; tous les grands rôles de la tragédie révolutionnaire furent repris par de grotesques doublures. Le vieux Delescluze, avec sa « tête de bois remplie de 'fiel >, se grima en Maximilien Robespierre. Félix Pyat n'eut qu'à rester lui-même pour jouer la rage et la lâcheté de Marat, prêt à rentrer dans son bateau de charbon, comme l'Ami du peuple dans sa cave, au premier signal du péril. Raoul Rigault, bronzé en Saint-Just, avait ceint
Noua croyions avoir touché le fond de l'abîme, ce fond s'est rouvert; Pabîme recouvrait un autre gouffre plus profond encore. Des ravages de l'invasion * nous roulons dans les horreurs de la guerre civile. Les cercles de notre enfer se resserrent comme ceux dn Êante. Des présages effrayants, pareils à des oiseaux funèbres, planent autour de la France. On prononce sur elle le nom de la Pologne, on lui prédit des destins semblables ; on croit retrouver dans son agonie les mêmes symptômes d'un mal incurable. Écartons ce siiistre augure ; mais, pour ne pas mourir comme elle, rappelons-nous comment la Pologne est morte: — Au moyen âge, la magie avait des miroirs prophé tiques qui reflétaient l'avenir. Placé devant le miroir fatal, l'homme prédestiné à une fin tragique se voyait tel qu'il serait à son dernier jour, percé d'un glaive ou d'un poignard, tombant sur un champ de bataille ou décapité sur un échafaud. Menacée d'une mort violente, que la France se mette en face de la Polo-
gne, comme devant ce miroir funèbre. En y voyant la catastrophe d'un grand peuple évoquée, en traits de sang, par l'histoire, elle apprendra peut-être à s'en préserver.
Comme la France, k qui elle ressemble par bien des cotés, la Pologne e9t une nation noble et généreuse entre toutes. Son histoire a l'air d'une légende, tant elle est sublime. On croirait lire un roman de chevalerie racontant les aventures d'un peuple de preux. Sa politique était un dévouement perpétuel. Pendant des siècles elle a couvert de son corps l'Europe menacée par les invasions musulmanes. Si la Pologne n'avait été là, veillant en sentinelle, le sabre au poing, devant les barbares, il n'y aurait peut-être plus d'Europe aujourd'hui. Le vent de l'Islam l'aurait bouleversée.
Ce peuple magnanime s'était fait un gouvernement à son image, tout de spontanéité et de libre arbitre, tenant aux royaumes parla couronne de son chef, aux républiques par les prérogatives de ses citoyens, re-. trempant ou renouvelant ses dynasties dans la source de l'élection. C'était là un gouvernement idéal, mais que pouvaient seules soutenir les plus fortes et les plus constantes vertus du patriotisme. Le jour où cet appui lui manqua, l'anarchie qu'il recelait sous sa grandeur apparente, éclata en folies mortelles. Les bases de l'État s'écroulèrent; toutes les lois furent déracinées. Cet empire de purs esprits, unis par la bonne volonté et par la concorde, fit place à un pçù- '
dœmonium de factions déchirées par d'affreuses lottes intestines. Ce jour-là fut le Dies irœ de la Pologne, le prologue de la tragédie lugubre qui se dénoua par son meurtre. Sa condamnation au démembrement
, atroce qu'elle a subie par suite, y fut prononcée par la destinée.
Qu'on s'imagine, en effet, l'élection royale passant de l'élite élue de la Diète à une démocratie nobiliaire composée de cent mille gentilshommes délibérant en masse, à cheval, dans une plaine immense ; ce parlement équestre votant à coups de sabre et faisant parfois du champ des comices un champ de massacre. Qu'on se figure encore l'unanimité absolue imposée dans les délibérations nationales, si bien que le Veto d'un seul nonce, d'un seul député annulait de droit la volonté de tous ses collègues, rompait l'assemblée, la prorogeait indéfiniment et fixait au sein de l'État les abus qu'elle en aurait extirpés. Armé de ce Veto insensé, un ivrogne, un fou, un factieux, vendu par-
. fois à l'ennemi où à l'étranger, pouvait frapper d'inertie l'activité de toute la nation. Ce seul mot sorti de sa bouche-: Nie pozalwam, c je ne consens pas ! > plongeait et replongeait le pays, comme une formule magique, dans une léthargie pareille à la mort. Le pLs souvent, après avoir prononcé cette parole impie, le sacrilège s'évadait précipitamment de la Diète, comme un bandit fuit le temple où il vient de commettre un crime. Mais son forfait n'en avait pas moins force exécutoire. La patrie, qu'il avait blessée, se re-
connaissait légalement atteinte; elle maintenait le fer planté dans sa plaie.
Le désordre, glissé dans les Diètes, s'y installa bientôt en tyran. Il eut ses règles, sa stratégie, sa tactique, ses aphorismes pervers. L'art d'y exciter les tumultes se résuma par ce proverbe : « Souffler dans la ruche pour, mettre les mouches en furie » ; celui de faire perdre son temps à l'assemblée par les clameurs des discussions vaines, de façon à ce qu'elle arrivât au terme de sa durée, sans avoir pu rien conclure , s'appelait : « Traîner les Diètes. > Lorsqu'un parti venait camper en armes sous les murs de la ville où elle tenait ses séances, cela se nommait : « Tenir la Diète, sous le bouclier. » L'anarchie, ainsi fortifiée, entra dans la constitution de PËtat qui la reconnut et lui fit sa part. Sous le titre de : « Confédération >, le droit à la guerre civile fut inauguré. Au premier prétexte, des insurrections, liées par un serment, se levaient, sous la dictature d'un chef proclamé, arrêtaient les lois et s'emparaient à main armée du pouvoir. Ces ligues furent quelquefois légitimes et se dressèrent pour de justes causes ; mais souvent ausst elles ne furent que des émeutes enrégimentées. Leur soulèvement toujours possible tenait, d'ailleurs, l'État sous la menace incessante de la sédition. Comme le convive antique, la -Pologne s'agitait sans trêve, sous trente mille épées suspendues sur elle par un léger fil.
A mesure que disparaissaient les vertus antiques, les vices implantés au cœur du pçiys y développaient
D'heure en heure croissait le vertige. En lisant certaines* séances de la Commune, on croit entendre des fous furieux s'interpeller en vociférant à travers les grilles de leurs cabanons. Insanités sur atrocités! les fîrmans de Schahabaham décrétant les inepties de Cabet ! Ce volcan de boue ne tarissait pas. Un jour ils décidaient que Paris ne mangerait plus que du pain rassis. Une autre fois, ils ramenaient les procès civils à la justice sommaire de Sancho Pança dans son île 9 ou du cadi turc faisant la ronde d'un bazar. La bouffonnerie se mêlait à la tragédie. Des changements à vue fantastiques métamorphosaient, d'un instant à l'autre, le pur en traître et l'incorruptible en mou^ chard. L'arrestation mutuelle était à l'ordre du jour. Assi, Lullier, Cluseret, Bergeret, Clément, Allix, passaient tour à tour de l'Hôtel-de- Ville à Mazas, pour y rentrer bientôt en sourdine, comme par la porte des artistes de leur comédie. — Un jour la Commune, effrayée, reconnaissait dans un de ses membres un capucin défroqué. La Convention avait toléré Chabot, la Commune expulsa Panille et le remit en cellule pour crime d'ex-capucinade. Une autre fois, c'était Rossel arrêté et remis en garde au citoyen Gérardin. Une heure après, le geôlier et son prisonnier s'échappaient ensemble, et Bergeret offrait de les poursuivre, espérant sans doute les rejoindre et s'évader avec eux. — Quoi de plus comique encore, si le rire, en pareil sujet, n'était glacé par l'horreur, que le mensonge imperturbable de leurs bulletins militaires?
Battus à chaque rencontre, ils chantaient victoire. Les télégrammes de leurs généraux traduisaient les échauffourées en exploits et la déroute en triomphe. Ils niaient jusqu'au drapeau tricolore, que tout Paris pouvait voir flotter sur les forts conquis. Les malheureux" qu'ils poussaient à l'abattoir des remparts croyaient pourtant à ces impostures". On eût dit que leur guenille rouge avait le don de les aveugler, comme elle aveugle, en les irritant, les taureaux aux yeux desquels on l'agite, pour les pousser devant l'épée dont la pointe tendue les attend.
Au reste, la Commune avait peut-être fini par croire elle-même a ses mensonges effrénés. Il y a de la démence dans l'aplomb avec lequel elle a décrété jusqu'au dernier jour. Ces bandits attablés à une orgie éphémère bâclaient, sous les fusils des gendarmes, des lois perpétuelles. Ils fondaient ce qu'ils appelaient leur « gouvernement » sur les barricades chancelant tes auxquelles les acculait notre armée. La veille du jour où elle entra dans Paris, la Commune réglementait les théâtres et nommait directeur du Conservatoire, à la place d'Auber, le timbalier de sa troupe. Cette fois, c'était Napoléon qu'elle singeait. Au milieu de Paris en feu, elle rédigeait son décret de Moscou.
Ses derniers jours furent sinistres. Irritée par le re^- ' foulement de ses hordes , exaspérée par l'approche d'un châtiment infaillible, la Commune se préparait aux grands crimes. Les décrets de son agonie ressemblent aux imprécations d'un bandit conduit au
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supplice. C'est la démolition de la maison de M.Thiers et le vol effronté des merveilles d'art qui la décoraient. C'est le journalisme visé par les fusils de la cour martiale, auxquels elle renvoyait chaque feuille hostile. C'est l'arrêté atroce qui prescrivait de détruire en masse les trains de chemin de fer qui dépassaient ses limites. C'est la menace de brûler les titres de rente de tous lesémigrants qui avaient déserté Paris. Les attentats montaient l'un sur l'autre dans ce crescendo frénétique. Quelques jours encore, et ce scénario de Terreur devenait le plus horrible des drames. Le jury révolutionnaire rentrait en séance ; les feux de file, comme on appelait en 93 ses arrêts de mort, allaient être accélérés par le chassepot ; Raoul Rigault remontait au siège de Fouquier-Tinville. Les citoyens Urbain et Clémence sommaient la Commune d'ordonner la fusillade immédiate de tous les otages. L'exhumation de squelettes séculaires, déterrés des anciens caveaux des églises, et exhibés à la foule comme les victimes du clergé, par des faussaires de sépulcres, provoquait les massacres de la Roquette. Le bûcher funèbre des palais et des monuments s'entassait dans l'ombre. L'air était chargé de ces miasmes qui décèlent le voisinage des volcans. Pour qui savait lire à travers leurs réticences lugubres et leurs vagues menaces, les journaux de la Commune sentaient déjà le brûlé de Paris. Malgré ces présages , la plus sombre imagination n'aurait pic rêver les horreurs de la lutte finale : les tueries des prisons, le martyre de l'archevêque et de
ses compagnons de captivité, les Tuileries en flammes, FHôtel-de- Ville embrasé, des rues entières effondrées ; la Bibliothèque et le Louvre, ces sanctuaires du génie humain, n'échappant que par miracle aux fournaises creusées pour les engloutir; je ne sais quelle horrible contrefaçon de l'atelier appliquée à cejL incendie méthodique qui avait ses ouvriers, ses chauffeurs et ses contre-maîtres; les pétroleuses courant, avec des gestes çle Furies, à travers ce pandœmonium et attisant ses brasiers ; la Commune enfin disparaissant dans le cratère allumé par elle, comme dans une apothéose infernale... L'indignation se sent impuissante à égaler de pareils forfaits ; ils frappent l'esprit de consternation et de honte. Aux lueurs de l'incendie de Paris, le monde a pu voir combien la tyrannie et la démagogie se ressemblent. Néron, à travers les siècles, y passait sa torche à Babœuf.
Cette catastrophe exécrable a purifié la France en la foudroyant. Elle aura l'éclat d'un Jugement dernier, tranchant en deux parties la nation. D'un côté, quelles que soient d'ailleurs leurs opinions diverses et leurs préférences légitimes, les élus de l'ordre, du devoir, de l'honnêteté, de la paix publique; de l'autre, les réprouvés du brigandage et de l'anarchie. La Commune a flétri la sédition, tué le complot, déshonoré la révolte. Elle a marqué d'avance de son stigmate infamant quiconque oserait, même de loin, rentrer dans ses voies. Désormais la société aura le droit de traiter
et de frapper en ennemis tous ceux qui s'insurgeront contre ses principes. La loi sera une religion armée de vindictes et d'anathèmes inflexibles; elle ne se laissera plus attaquer.
Cette effroyable insurrection aura été aussi une révélation. La démagogie socialiste s'y est morftrée à nu tans toute sa hideur. Elle a étalé les horreurs et les jurpitudes que recouvraient ses sophismes. Cette montagne en travail d'une humanité bienheureuse a accouché d'une portée de monstres. Elle a vaincu, elle a régné, elle a gouverné, la voilà jugée par ses œuvres. Son sépulcre blanchi s'est enfin ouvert. Que recelait-il ? le néant de la mort, la confusion du chaos, le vide de Pabime. Qu'en est-il sorti? des spectres sanglrnts, des cris de fureur, les flammes de l'enfer.
Les légendes racontent que le Démon, pour tenter les hommes, leur apparaissait d'abord sous la figure d'un ange de lumière ou d'une femme resplendissante de beauté , mais qu'à bout de métamorphoses, il reprenait sa forme véritable, celle d'un chien immonde oo d'un dragon dévorant. La Révolution démagogique, elle aussi, s'est présentée à la France, tantôt comme un tribun sublime, tantôt comme une divinité bienfaisante, ou sous les traits d'un enchanteur merveilleux, prêt à changer le monde en Éden. Une dernière évocation l'a fait rentrer dans sa nature cynique et féroce* Elle est apparue dégouttante de s&ng et la
torche au poing. L'épreuve estconsommée, le cî w . est rompu. Les peuples ne se laisseront plus teh . ni séduire par la faction des incendiaires et des assassins.
13 juin 1871.
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