LA STATUE DE STRASBOURG
ville magnanime, illustre par la science et par le courage ! Muse cuirassée, guerrière qui veille aux remparts de la patrie, assise sur un canon, penchée sur un livre. Elle se présente au monde appuyée d'une
main sur la presse de Gutenberg, tenant de l'autre
Tépée de Kléber et d'Uhrich.
12 septembre 1870
Paris est attaqué; des machines de ravage et de destruction roulent déjà contre ses remparts. C'est le moment de rappeler sur quelle^ille yont tomber les bombes de l'Allemagne, et quelles pertes irréparables la civilisation peut faire dans son siège. Le sac de Corinthe par Mummius, le pillage d'Athènes par Sylla, la prise de Rome par Genseric n'en donneraient qu'une faible image. Le patrimoine de l'humanité s'est démesurément accru depuis dix-neuf siècles, et Paris, dans son enceinte, en contient la plus grande partie.
Paris, en effet, n'est pas seulement un foyer d'idées, un atelier de progrès, le salon des peuples, le cœur de l'Europe, et, comme Montaigne disait déjà de son temps, c l'un des plus nobles ornements du monde » ; Paris est encore un musée immense, un entassement de bibliothèques, le réceptacle des chefs-d'œuvre de "la pensée et de la main humaine. Athènes, disait-on, comptait autant de statues que d'habitants; Paris
compte plus de marbres célèbres, de tableaux sans prix, de livres précieux, de manuscrits uniques, d'antiquités et de trésors artistiques que de citoyens. Comme la Jérusalem céleste qui apparut au prophète « illuminée de la clarté de Dieu, bâtie de pierres précieuses, et d'un or pur comme du cristal transparent», Paris est construit d'art, de science, de lumière. Un peuple idéal de types immortels, de génies subltmes, s'abrite derrière sa population vivante. L'Egypte et la Grèce, l'Orient et Rome, le moyen àgô et l'Europe moderne ont concentré dans ses murs, comme dans un panthéon inviolable, leurs plus rares merveilles. Si Dieu se manifeste par les révélations de l'esprit humain, Paris est, on peut le dire, une cité de Dieu.
Dénombrons rapidement les monuments augustes, les temples sacrés qui font sa couronne : calculons en masse, sans en faire le compte, qui remplirait de» volumes, les trésors sans fond qu'ils recèlent. Tout l'or du monde ne les payerait pas; une poignée de fer pourra les détruire.
C'est d'abord le Musée du Louvre, ce sanctuaire glorieux de l'art, ce labyrinthe de chefs-d'œuvre accumulés par les siècles. Toutes les écoles y sont représentées par l'élite de leurs plus grands maîtres. Son Salon Carré l'emporte sur la Tribune même de Florence. L'Italie y compte, pour sa part, six Léonard de Vinci, parmi lesquels la Vierge et sainte Anne et la Joconde, ces deux miracles de la peinture ; treize
Raphaël qui déroulent, sous tous ses aspects, ce divin génie, depuis la Celle Jardinière jusqu'à la 'Sainte Famille de François I er ; deux Corrége incomparables, le Mariage mystique de sainte Catherine et YAnliope; dix-huit Titien superbes et magnifiques, entre tous : — Le Couronnement d'épines, Le Christ au tombeau, le portrait de sa maîtresse et celui du marquis du Guast ; — ; deux Giorgione ; treize Véronèse, que domine ce prodigieux tableau des Noces de Cana, qui ferait à lui seul la gloire d'une ville, l'illustration d'un musée. — Rubens y rayonne au centre de l'école flamande, avec sa Kermesse, sa Fuite de Loth, ses portraits d'Hélène Fourment et du Baron de Vkq, et ces vingt grandes peintures de la Galerie de Médicis, dont l'ensemble forme l'épopée pittoresque la plus riche et la plus pompeuse que jamais peintre ait exécutée. Ici» Van-Dyck, avec son portrait équestre de François de Moncade, et ce Charles / er , dont la disparition arracherait une page à l'histoire. Plus loin, Rembrandt avec ses deux Philosophes en méditation, plongés dans un magnifique clair-obscur, son Ménage du menuisier et les quatre portraits où il s'est peint lui-même à chaque saison de sa vie, illuminé par le rayon ou assolïibri par le crépuscule des années. L'Espagne figure au Louvre par dix Murillo que couronne son éblouissante Con* ception et par quatre Velasquez, au milieu desquels brille, comme une perle sans prix, le petjt portrait de Y Infante. — Les quarante plus beaux tableaux de
Poussin, l'œuvre entière de Lesueur, seize. Claude Lorrain, resplendissants de lumière, y rayonnent sur l'école française.
Et nous ne citons ici que les Olympiens de l'art, les maîtres des maîtres. Au delà du sanctuaire idéal où nous les rassemblons, s'étend un temple immense, infini, plein d'embranchements et de dédales, tapissé, de la base au faîte, de toiles admirables. On y marche comme dans une foule, à travers les Fiesole et les André del Sarte, les Luini et les Parmesan, les Pérugin et les Jules Romain, les Mantegna et les Tintoret, les Téniers et les Metzu, les Terbùrg et les Paul Potter, les Berghem et les Ruysdaël, les Watteau et les Greuze, les Prud'hon et les Fragonard. Toutes les grandeurs et toutes les grâces, toutes les noblesses et« toutes les délicatesses de l'art sont là rassemblées. Les transformations du style et du goût, des formes et des couleurs s'y succèdent, d'école en école et de siècle en siècle, comme dans une féerie grandiose et charmante. C'est une fête des yeux et des âmes inépuisable en contrastes : une vie d'homme ne suffirait pas à s'en rassasier.
A ce musée central se rattachent, dans le Louvre même, d'autres musées d'une incomparable richesse. — Voici le musée des Antiques, où règne la Vénus de Milo, dans la plénitude de sa beauté suprême. V Achille et la Vénus d'Arles, le Gladiateur et la Polymnie entourent dignement le marbre sacré. — Ailleurs, s'ouvre ie musée Égyptien, chargé des
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dépouilles des palais de Thèbes et des hypogées de Memphis. Le musée Assyrien déroule ses vastes cryptes, encombrées par les colosses et les bas-reliefs de Ninive. Le musée Gampana étend a l'infini ses , galeries pleines de tombeaux étrusques, des vases et des terres cuites de la Grèce. Le musée de la Reriaissance groupe autour de la svelte Diane de Jean Goujon les trois ravissantes Grâces de Germain Pilon, les sublimes Captifs de Michel Ange, et la Nymphe de Fontainebleau de Benvenuto Gellini. Le musée des Sculptures modernes débute par le Milon de Crolone de Puget, en passant par la Psyché de Canova, pour finir à YAtalante de Pradier. Le musée des Dessins accumule dans ses portefeuilles et dans ses vitrines trente-six mille esquisses de toutes les écoles et de touà les maîtres. Le musée des Souverains part du Fauteuil de fer de Dagohert pour arriver à YÊpée de Napoléon»
Le Louvre est à Paris ce que l'Acropole était -à Athènes : une masse compacte de chefs-d'œuvre, urte agglomération de merveilles. En dehors de lui, des musées spéciaux forment, dans la ville, les provinces de ce royaume d'art dont il est la capitale et le centre. Le palais du Luxembourg est sa succursale immédiate. Son musée consacré aux artistes vivants est comrîle une galerie d'attente, où les maîtres modernes attendent l'heure de leur glorieuse réunion aux maîtres aricieus. Ingres y a déposé son Apothéose d'Homère^ son Christ remettant les clefs à saint
Pierre, son Angélique et son Portrait de CkérubinL Les plus admirables toiles d'Eugène Delacroix y sont réunies : — la Barque du Dante, les Femmes d! Alger , le Massacre de Scio, la Liberté sur les barricades, la Noce juive, — recouvertes en quelque sorte par la coupole lumineuse où il a peint les héros, les poètes et les philosophes de l'antiquité, conversant dans la clarté sereine des Champs-Elysées. Ary Scheffer, Horace Vernet, Paul Delaroche, Decamps, Camille Roquèplan et les artistes de la jeune école y résument, par leurs meilleures pages, l'histoire de la peinture française depuis quarante ans. La sculpture contemporaine y compte des chefs-d'œuvre tels que l'Eurydice de Nanteuil, et le Danseur napolitain de Duret. Auprès du Luxembourg* à l'ombre séculaire des Thermes de Julien, s'élève l'hôtel de Cluny, bâti sous Charles VIII, par Jean de Bourbon. De ce charmant édifice, Paris a fait un éblouissant reliquaire. C'est comme une arche archaïque qui conserve, au milieu des vicissitudes de la ville moderne, les trésors et les curiosités du passé. Meubles monumentaux, sculptures rares, ivoires de haut goût, orfèvreries uniques, faïences introuvables, verreries de Venise, vitraux suisses, émaux de Limoges. Ici les neuf couronnes d'or massif incrustées de pierreries et de perles fines des rois visigoths de Tolède ; là l'autel d'or donné, au onzième siècle, par l'empereur Henri II, à la cathé* dralede Bàle -, plus loin, les dix tapisseries de Y Histoire de David et Bethmbée, fabriquées en Flandre f sous
Louis XII. On se promène dans ces salles austères et brillantes, comme dans les rues d'une Pompci gothique, miraculeusement conservée.
Sur la même rive, le Musée d'artillerie déroule ses sombres couloirs où dorment du lourd ïepos qui suit les batailles, toutes les armes offensives et défensives de l'humanité militante, depuis Ja hache en silex de l'âge de la pierre, jusqu'au fusil chassepot : cuirasses grecques qu'on dirait ramassées sous les murs de Troie, panoplies du moyen âge pareilles à des statues de fer et d'airain, armures portées par les rois et par les héros, casques italiens brodés d'arabesques et de ciselures qui seraient dignes d'encadrer la tête des guerriers et des paladins de l'Arioste, épées de toutes les trempes et de toutes les formes, engins bizarres qu'on prendrait pour des instruments de torture, armes orientales si splendides et si éclatantes qu'elles donnent. l'idée d'un écrin de la mort; série complète de l'artillerie, débutant par des bombardes informes pour finir par les canons nouveaux, machines mathématiques, instruments de précision de la guerre moderne.
Après l'art, la science et les lettres. Les bibliothèques de Paris égalent ses musées. Ce que la bibliothèque d'Alexandrie était au monde antique, la Bibliothèque nationale l'est au monde moderne. Ses deux millions de volumes, depuis le Catholicon imprimé à Mayence en 1460 — « sans le secours de la plume », dit la légende inscrite à sa dernière page
par de typographe primitif — jusqu'à la brochure publiée hier, rassemblent toutes les productions de l'esprit humain. Elle réalise à la lettre cet édifice de l'imprimerie, dont parle Victor Hugo dans sa Notre- Dame, immense construction appuyée sur le monde entier, à laquelle l'humanité travaille sans relâche, qui grandit et s'amoncelle en spirales sans fin, où il y a confusion de langues, activité incessante, labeur infatigable, concours acharné; refuge promis à l'intelligence contre un nouveau déluge, contre une submersion de barbares ; seconde tour de Babel du genre humain. Et que d'ornements exquis et précieux décorent cette masse prodigieuse! éditions princeps, exemplaires uniques, raretés inouïes, incunables intacts, reliures qui valent des joyaux. Toutes les bibliothèques réunies de l'Europe ne reformeraient pas un pareil ensemble. — Cette immense multitude de livres a, dans la galerie des Manuscrits, sa salle des ancêtres. Cent mille volumes la composent, de tous les pays et de tous les âges, de toutes les calligraphies
et de toutes les langues, sources des textes, originaux vénérables, feuillets sibyllins de l'érudition.- Beaucoup sont de ceux que les rois du moyen âge achetaient parfois au prix d'une ville, et que, sous peine d'excommunication, il était défendu de changer de place. Les miniatures qui les illustrent, les ornements qui les encadrent ajoutent à leur prix une inestimable valeur. Tout ttn monde d'art est scellé sous leurs lourdes reliures de bois ou d'ivoire. La peinture, au
moyen âge, s était réfugiée dans le livre; elle y attendait l'heure de son réveil; elle y préludait à ses grandes créations futures par des vignettes et des figurines du fini le plus délicat. Tel manuscrit enluminé est souvent le seul témoin qui reste de l'art d'un siècle aboli.
À la Bibliothèque' nationale correspondent le cabinet des Médailles et le cabinet des Estampes. Trois cent mille monnaies et médailles antiques et modernes, une série de camées sans rivale au monde, dont l'étonnant Camée de la Sainte-Chapelle, le plus grand qu'on ait jamais taillé, une pierre précieuse qui est un tableau, forme, pour ainsi dire, le glorieux
chaton; la Coupe des Ptolémées, où but Cléopàtre, la Patère d'or de Rennes, avec ses bas-reliefs bachiques, les vases et les statuettes d'argent de Beriiay, les quatre médailles de la trouvaille de Tarse, entre lesquelles une médaille d'or d'un roi de la Bactriane, pesant vingt statères , les six mille monnaies grecques, les vases, le torse de Vénus de la collection du duc de Luynes, ne sont que les maîtresses pièces, les morceaux d'élite de cette trésorerie merveilleuse de l'antiquité.
Quatorze cent mille gravures remplissent les portefeuilles du cabinet des Estampes. Cela commence par les nielles florentins et les bois barbares du quinzième siècle, pour finir aux lithographies de Mouilleron, aux planches de Calamatta et de Mercuri Tous les œuvres illustres, ceux de Marc-Antoine,
d'Alber Durer, de Lucas de Leyde, de Rembrandt, y figurent au grand complet, en épreuves d'une beauté hors ligne. Le monde de l'histoire en masse reprend forme et vie dans les deux cent mille portraits qu'il possède.
Autour de cette métropole littéraire rayonnent d'autres bibliothèques dignes des plus grandes capitales : la Mazarine, l'Arsenal, Sainte-Geneviève, là Sorbonne, toutes encombrées de richesses, étâgeant leurs galeries de livres sur des assises de manuscrits. Ajoutez encore le Muséum d'histoire naturelle, avéô ses collections interminables qui centralisent là flà«ture; le palais des Archives, nécropole auguste où toute l'histoire de France dort, inhumé^, vivante, dans deux cent cinquante mille cartons, depuis là charte de Childebert jusqu'au testament dé Louis XVI; et les innombrables collections particulières de toute sorte, dont l'ensemble formerait de vastes musées.
Voilà ce que contient Paris, et, malgré les précautions prises, avec une sollicitude vigilante, par le ministre de l'instruction publique, voilà ce qufe menacent, plus ou moins, les obus de l'armée allemande. Ces musées, ces bibliothèques, Paris les ouvrait au monde avec une libéralité sans limites. L'hospitalité des intelligences n'a jamais été pratiquée plus magnifiquement que par lui: L'Allemagne veutelle encourir la responsabilité terrible de lôttr destrUCtion ? Chacune de ses bombes petit être une torche d'Omar volant par les airs. Elle fcéut incendier une
bibliothèque, fracasser des statues, brûler des tableaux, résoudre en fumée un des chefs-d'œuvre du génie de l'homme. Toute ruine de ce genre serait irréparable, nos ennemis le savent; ce n'est pas la science qui leur manque. Aucun des généraux prussiens n'a l'ignorance naïve du consul Mummius qui, dans le pillage de Corinthe, avertissait les patrons de vaisseaux chargés de transporter à Rome les marbres de Praxitèle et les tableaux de Zeuxis, qu'ils seraient tenus de les remplacer, s'ils les perdaient en chemin. On ne refait pas un Léonard anéanti, on ne ressuscite » pas un Raphaël mitraillé ; un Corrége consumé ne se rallume pas plus qu'une étoile éteinte. Une vertu se retire du monde lorsqu'il se perd un chef-d'œuvre; une influence féconde, un enseignement inépuisable périt avec lui. Tel manuscrit détruit dépareille à ja- . mais la bibliothèque de l'humanité. Qu'on se souvienne de la sensation que produisit, il y a deux ans, la perte du Martyre de saint Pierre du Titien, brûlé dans une église de Venise. Ce fut par toute l'Europe cultivée un regret poignant, un deuil unanime. Chacun sentait qu'un vide s'était fait dans l'art, que nul effort ne pourrait combler. Multipliez à l'infini cette catastrophe isolée, vous aurez le désastre que pourrait produire une bombe sacrilège lancée sur le Louvre. Cette seule idée fait frémir d'horreur, La fumée de la bibliothèque d'Alexandrie jeta sur l'antiquité une ombre moins sinistre et moins aveuglante que celle que répandrait sur le monde moderne la bibliothèque^
Je Paris incendiée par les boulets rouges de la Prusse. Une éclipse subite obscurcirait la civilisation ; il fau^ drait des siècles pour la dissiper.
L'Allemagne se vante de sa grandeur morale; elle proclame sa souveraineté spirituelle, elle croit que le monde doit devenir le disciple de ses philosophes et de ses penseurs. Ce siège impie, poussé à outrance, la ferait reculer jusqu'au vandalisme. Genséric se remettrait à sa tête et repousserait Gœthe à l'écart. L'écroulement possible de Paris retomberait sur elle d'un poids éternel. Elle sortirait barbare de ce ravage, sauvage de cette ruine. Cette idée consterne l'intelligence. On ne se figure pas les fils de Herder ot de Kant tuant la science, le peuple de Winkelmann »i d'Ottfried Muller exterminant l'art.
19 septembre 1870.
« La patrie en danger ! > Ce mot suprême, dès qu'il retentit, l'évoque devant nos yeux, sacrée comme une déesse, touchante comme une mère. Ce n'est plus l'être abstrait, la machine administrative que nous voyons en elle dans les temps de sécurité. Le péril lui rend sa vie propre, sa sublime personnalité. Il nous fait sentir combien nous l'aimons, à quel point nous vivons en elle, et quels liens intimes, quelles fibres filiales nous rattachent à ce grand corps maternel. Il en est de même de la ville que nous habitons. À qui de nous Paris n'est-il pas devenu plus cher depuis que l'ennemi cerne ses remparts ? Pour beaucoup, ce n'était, avant, qu'une ville de plaisir, un rendez-vous d'élégances et de voluptés ; pour d'autres, un centre unique d'intelligence et d'étude. Le cosmopolitisme qui l'envahissait avait effacé à nos
yeux ses traits disti fictifs. Le malheur lui a rendu sa vertu natale, son originalité superbe et charmante* Nous n'étions que ses passants hier, nous nous sentons ses fils aujourd'hui* et nous lui répétons la fière et tendre déclaration d'amour de Montaigne : « Que » je ne me mutine jamais tant contre la France, que » je ne regarde Paris de bon œil. Elle a mon cœur » dez mon enfance, et m'en est advenu comme des » choses excellentes; plus j'ay veu d'aultres villes » belles, plus la beauté de celte cy peult et gaigne » sur mon affection. Je l'aime par elle-mesme, et » plus en son estre seul que rechargée de pompe es- » trângière. Je l'aime tendrement, jusques à ses ver-
* rues et à ses taches. Je ne suis François que par » cette grande cité, grande en peuples, grande en
* félicité de son assiette , mais surtout grande et » incomparable en variété et diversité de commodi- > tez, la gloire de la France et l'un des plus nobles » ornements du monde. Dieu en chasse loing nos di- » visions ! »
C'est pourquoi j'ai relu ces jours-ci, comme une œuvre d'actualité, le livre instructif et soiï4e, aussi fermement écrit que pensé, que M. Fustel de Coulanges consacrait, il y a quelque temps, à la Cité an* tique. En nous montrant quelles raisons puissantes les Grecs et les Romains avaient d'aimer leurs cités, il nous rappelle les motifs .différents* mais non moins sacrés que nous avons de chérir la nôtre. A deux mille ans de distance, les Athéniens et les Parisiens
sont, en fin de compte, les concitoyens d'un même culte, les compatriotes d'une même idée.
La cité était tout pour l'homme antique, son yniverset son monde; il y concentrait et y renfermait toute sa vie. — D'abord il'y avait son foyer qui n'était pas pour lui, comme pour nous, une cheminée ou une métaphore, mais un autel et un feu sacré, 1 arrçè de la maison, son dieu domestique, flamme vivante, inextinguible, alimentée par la graisse des victimes, par l'huile -et l'encens des sacrifices, et qui, en récompense, réchauffait la famille et cuisait son pain. Le feu du foyer fut le premier dieu des races primitives. On le voit, dans les Védas, adoré par les bergers aryens, dès qu'il jaillit de l'àtre, sous le nom d'Agni. Leurs hymnes sont pleins de sa splendeur et de sa chaleur. — « Agni, tu es la vie et le protec- » teur de l'homme ; tu nous aimes comme si tu étais i de notre race... Fais que la terre soit toujours libé- » raie pour nous! Que je jouisse longtemps de la lu- * mière, et que j'arrive à la vieillesse comme le soleil » à son couchant! » Le dieu se disperse en étincelles avec les migrations successives. Chaque peuple emporte un tison du foyer sacré, et le rallume sur le rivage où il asseoit sa nouvelle demeure. En Grèce et à Rome, sa lumière rayonne encore sur toutes les autres divinités. Toute prière à un dieu, quel qu'il soit, doit commencer et finir par une prière au foyer. Le premier sacrifice qu'offraient les Hellènes rassemblés aux jeux d'Olympie, était pour le foyer ; le
cond pour Zeus. Vesta reste l'aïeule immémoriale et auguste de l'Olympe. romain. L'enfant n'est reconnu par le père que lorsqu'il lui a fait traverser sa flamme; l'épouse n'est légitime que lorsqu'elle a communié avec l'époux devant l'àtre, en mangeant Je gâteau sacré. Le foyer, dans le monde antique, est la pierre angulaire de toutes les cités.
Avec le foyer, l'homme antique, dans la cité, avait ses ancêtres, divinisés par la mort, vivants sous la terre, selon la croyance primitive, non pas d'une vie fictive et abstraite, mais d'une existence souterraine, aussi réelle que celle que le soleil avait éclairée. En enfermant le corps dans le sépulcre, on croyait aussi y déposer l'àme. On ensevelissait avec lui ses vêtements, ses vases et ses armes. On égorgeait dés chevaux et des esclaves, dans la pensée qu'ils le serviraient dans le tombeau, comme pendant sa vie. — Après la prise de Troie, les Grecs retournent dans leur pays, chaque guerrier emmène une Troyenne; mais Achille, qui est sous la terre, réclame aussi sa captive : on lui sacrifie Polyxène.— A la faim du mort, à sa soif posthume on offrait des repas funèbres, on l'abreuvait de lait et de vin, on le rassasiait du sang et de la chair des victimes qu'on immolait sur sa tombe. Le culte des morts foifde une religion domestique, une dynastie de mânes et de pénates dont chaque père est le prêtre. La famille honore ses aïeux par des rites et les nourrit par des libations. En retour^ du fond de leur repos, les aïeux continuent à veiller* sur elle ; ils la protègent
dans les labeurs et les périls de la vie ; ils absolvent ses fautes et ils inspirent ses conseils. — L'Oreste d'Eschyle invoque ainsi son père mort : « toi qui > es un dieu sous la terre ! » Electre le prie c de lui » donner un cœur plus chaste et des mains plus pures » que celles de sa mère. » — « Rendez aux dieux » mânes ce qui leur est dû, dit Cicéron ; ce sont des » hommes qui ont quitté la vie : tenez-les pour des » êtres divins. » Une communion de bienfaits et àe bons offices reliait ainsi les générations. La cité vivante s'enracinait dans la cité morte, et s'accroissait de la sève toujours féconde qu'elle lui transmet* tait.
Cependant de nouveaux dieux, plus grandioses et moins exclusifs, surgissent, du spectacle de la nature, du ravissement ou de la terreur que ses phénomènes inspirent à l'esprit. Le soleil, la terre, la mer, les fleuves, les sources, les arbres, les grottes, les montagnes enfantent des milliers de divinités. La cella du foyer devient bientôt trop étroite pour contenir ces dieux agrandis; ils la quittent pour s'installer dans les temples. L'adoration privée fait place au culte unanime. Mais, en élargissant sa religion , chaque cité* se fait des dieux agricoles ou maritimes, guerriers ou rustiques, formés à son image, incorporés à sa terre, qui n'appartiennent qu'à elle et qui personnifient son génie. Leurs légendes se mêlent à son histoire et se confondent avec elle. Junon règne à Àrgos, Neptune & Corinthe, Athènes s'identifie dans Pallas. Des surnoms
spéciaux fixent au sol ces divinités autochtones qui, dans la pensée primitive, ne sont autres que ce sol lui-même, avec ses champs, ses eaux et son ciel. Les héros nés ou morts dans la ville passent aussi, tour à tour, au rang de ses dieux. La cité ne connaît et n'adore guère que ces dieux poliades et rejette les autres comme des étrangers. — « Je ne crains pas les dieux
* de ce pays, dit le héraut dans les Suppliantes » d'Eschyle, je ne leur dois ni la vie ni l'âge auquel
* je suis parvenu. » — « Les dieux qui combattent > pour nous, dit lolas dans les Héraclides d'Euripide,
* ne le cèdent pas à ceux des Argiens. Si Héra les pro- » tége,' la fille de Zeus, Pallas, est notre déesse. Une » divinité plus vaillante et plus vertueuse est un sûr « garant de prospérité. Pallas ne souffrira pas qu'on » lui ravisse la victoire. » Lorsqu'on assiégeait une ville, on invoquait ses dieux, pour qu'ils permissent qu'elle fût prise. On les tentait par des sacrifices; on leur promettait des temples plus beaux et de plus grasses hécatombes. Alors, pour empêcher la désertion de leurs dieux, les assiégés les chargeaient de chaînes. D'autres fois encore, à l'invocation par laquelle l'ennemi^ essayait de les débaucher, ils opposaient des formules qui avaient la vertu de les retenir. Chaque armée emmenait ses dieux avec elle ; les soldats les défendaient et ils défendaient les soldats.
Ainsi la cité, divinisée par son dieu, s'incarnait en lui. C'était sous la forme de sa statue sublime ou gracieuse* que son image s'imprimait dans l'esprit de ses
citoyens. CequeTite-Live disait de Rome, tout homme pouvait le dire de sa propre ville : « Il n'y a paà une
> place dans cette ville qui ne soit imprégnée de reli-
> gion et qui ne soit occupée par quelque divinité... * Les dieux l'habitent. »
Celte cité où l'homme antique avait son foyer, ses dieux et ses mânes, était encore son unique asile au milieu du monde barbare ou hostile qui l'environnait. En dehors d'elle tout était pièges et périls, insultes et menaces, mort ou captivité. Ses'murailles étaient pour lui ce que les parois solides du vaisseau sont pour le nautonnier battu par la houle. Sorti de son enceinte, il tombait à l'état de proie et d'épave. La sûreté de la forteresse s'unissait en elle à la sainteté de l'église. Aussi quel zèle ardent, quel dévouement passionné il apportait à ses affaires et à sa défense ! L'homme alors n'était pas, comme l'individu de nos grands États administratifs , étriqué par une spécialité restrictive, parqué dans le compartiment d'un métier ou d'une profession. La cité était faite à sa mesure ; il s'y adaptait comme un membre et se mouvait avec elle en parfait accord. Son activité l'embrassait et l'agitait tout entière. Prêtre dans sa famille , quelquefois pontife de sa phratrie ou de sa tribu, juge au civil et au criminel, avocat dans ses propres causes, otateui: dans celles de sa ville, soldat dans toutes ses guerres, apte à toutes les fonctions, éligible à tous les emplois, il se multipliait pour la défendre et pour la servir. La cité exigeait de lui les cent bras du Titan de la fable, et.
a son appel, il les déployait. En descendant de la tribune aux harangues, il marchait contre les Thraces ou montait sur la trirème qui l'envoyait combattre en Sicile. Eschyle, dans ses Perses, chante les victoires qu'il a remportées; il tient. la lyre qui les célèbre, comme il y tenait son épée. La même main, qui sculptait une métope du Parthénon, maniait, d'un jour à l'autre, la- rame de Salamine ou le glaive de Marathon. L'histoire que racontait l'historien, lui-même l'avait faite. Xénophon et Thucydide étaient des soldats.
La cité étant un sanctuaire, redoutait et repoussait
l'étranger : il était comme une dissonance dans son
harmohie; sa présence offensait les dieux indigènes et
troublait leur culte. Aussi lui faisait-elle la vie dure.
Toute possession lui était sévèrement interdite. La loi
lui défendait d'hériter d'un citoyen, à un citoyen d'hé-
riCer de lui. Son mariage n'était qu'un cpncubinagei
et ses enfants étaient réputés bâtards. Le pontife.se
voilait la tète, lorsqu'il sacrifiait en plein air, pour
que la vue d'un étranger ne l'offusquât point pendant
les auspices. Si un objet religieux tombait entre ses
mains, il devenait aussitôt profane. A Rome, pour le
juger, le préteur devait se faire étranger lui-même :
prœlor peregrinus. A Athènes, son juge était le polé-
marque, c'est-à-dire le magistrat chargé des soins de
jla guerre et des relations avec l'ennemi. La religion
romaine disait que le tombeau de l'esclave était sacré,
mais que celui de l'étranger ne l'était pas.
naccessible à l'étranger, la cité était pour son fils
une mère impérieuse; elle lui prenait sa vie tout entière. Lq citoyen vieillissait sous les armes : à Rome, le service militaire était dû jusqu'à cinquante ans; à Athènes, jusqu'à soixante; à Sparte, toujours. Sa fortune appartenait à l'État : la cité, pressée d'argent, pouvait forcer les femmes à lui livrer leurs bijoux, les créanciers à lui abandonner leurs créances. La loi disposait de la vie privée : Athènes défendaitle célibat; Sparte châtiait non-seulement celui qui ne se mariait pas, mais encore celui qui se mariait tard. L'éducation n'était pas Jibre ; l'État avait un moule héroïque dans lequel tous ses fils devaient être jetés : c Car,
* dit Platon, les enfants sont moins à leurs parents
* qu'à la Cité. » La religion delà cité n'était pas moins tyrannique ; de force ou de gré, il fallait y croire et se soumettre à ses rites. On pouvait haïr les dieux de la villç voisine ou nier les dieux unanimes et universels, mais l'idole locale était inviolable. Sç>n adoration était prescrite comme l'impôt. Libre à l'Athénien de railler Junon ou de blasphémer Jupiter; en revanche, s'il s'avisait de douter d'Athénée ou de Cécrops, il pouvait, comme Socrate, s'apprêter à boire la ciguë. Imaginez Naples ou Venise tolérant des athées chez elles, mais frappant de mort l'incrédule qui nierait saint Marc ou se moquerait du miracle de saint Janvier. — Au besoin, la cité renversait et contraignait la nature. Après la défaite de Leuctres, Sparte ordonna aux parents des morts de se montrer au public avec un visage gai, en habits de fête. Les mères durent rire sur
leur fils tués, et aller aux 'temples remercier les dieux.
Comme ils l'aimaient pourtant cette mère exigeante! Quels prodiges d'héroïsme et de dévouement elle obtenait d'eux! C'est qu'ils Défaisaient qu'un avec elle, que, par tous leurs actes, ils participaient à sa vie sociale, et qu'ils avaient mis toute leur àme dans sa prospérité et dans sa grandeur* f Les livres antiques sont pleins des cris d'enthousiasme, des élans de patriotisme, des actes de foi et d'amour que la cité inspire à ses fils. Ils sô résument dans cette réponse de Socrate à Criton, qui le conjurait de sauver sa vie par la fuite : « La patrie est plus que ton père et plus que d ta mère; et, quelque violence ou quelque injustice » qu'elle nous fasse, nous devons les subir sans cher* j> cher à y échapper. » Parlant ainsi, refusant de fuir, Socrate n'exagérait pas l'héroïsme ; car l'exil, pour l'homme antique, était une excommunication divine et humaine, cent fois plus dure que la mort. Banni de son foyer, exclu du culte de la cité, l'exilé passait à l'état de damné vivant. Il cessait d'être époux et père: ses fils n'étaient plus ses fils, sa femme n'était plus sa femme, elle pouvait prendre immédiatement un autre mari. — Régulus étant prisonnier des Carthaginois, est assimilé par la loi romaine à un exilé* Le sénat lui demande un conseil, il refuse de le donner, parce que l'exilé n'est plus sénateur. Sa femme et ses enfants accourent le rejoindre, il répousse leurs embrassements, car, pour l'exilé, il n'y a plus d'enfants,
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leur fils tués, et aller aux 'temples remercier les dieux.
Comme ils l'aimaient pourtant cette mère exigeante! Quels prodiges d'héroïsme et de dévouement elle obtenait d'eux! C'est qu'ils ne faisaient qu'un avec elle, que, par tous leurs actes, ils participaient à sa vie sociale, et qu'ils avaient mis toute leur àme dans sa prospérité et dans sa grandeur, «Les livres antiques sont pleins des cris d'enthousiasme, des élans de patriotisme, des actes de foi et d'amour que la cité inspire à ses fils. Ils sô résument dans cette réponse de Socrate à Critbn, qui le conjurait de sauver sa vie par la fuite : « La patrie est plus que ton père et plus que » ta mère; et, quelque violence ou quelque injustice » qu'elle nous fasse, nous devons les subir sans cher- * cher à y échapper. » Parlant ainsi, refusant de fuir, Socrate n'exagérait pas l'héroïsme ; car l'exil, pour l'homme antique, était une excommunication divine et humaine, cent fois plus dure que la mort. Banni de son foyer, exclu du culte de la cité, l'exilé passait à l'état de damné vivant. Il cessait d'être époux et père: ses fils n'étaient plus ses fils, sa femme n'était plus sa femme, elle pouvait prendre immédiatement un autre mari. — Régulus étant prisonnier des Carthaginois, est assimilé par la loi romaine à un exilé. Le sénat lui demande un conseil, il refuse de le donner, parce que l'exilé n'est plus sénateur. Sa femme et ses enfants accourent le rejoindre, il repousse leurs embrassements, car, pour l'exilé, il n'y a plus d'enfants,
plus d'épouse. — Horace a chanté cette abdication sombre et farouche :
Fertur pudicae conjugis oscnlum Parvosq.ue natos, ut capitis minor A se removisse.
Le feu sacré s'est éteint dans la cité moderne, Je foyer n'est plus un autel; en gardant sa sainteté, le tombeau a perdu sa divinité. Les dieux locaux et patriotiques ont fait place à une religion toute céleste, qui ne connaît plus d'étrangers. Les États, en s'agrandissant, ont subordonné la cité; ils Pont dépouillée des rites jaloux, des initiations défensives dont elle s'était recouverte comme d'une armure. Le rêve d'une vaste fusion des peuples a pénétré jusque dans les lois. Il y a progrès, sans doute, dans cette conception plus généreuse et plus libérale de la vie humaine; mais en élargissant l'idée de la patrie, ne perdons plus de vue ses frontières. En appelant les peuples des frères, défions-nous de la fraternité de Caïn. Que l'amour du pays natal, le culte de son génie, le respect de son passé, la tradition de son histoire, l'attachement à ses mœurs et à son esprit remplacent pour nous les dieux tutélaires des nations antiques. Au sein d'une pairie plus grande, gardons, comme la Grèce, la religion de notre cité. Entrouvrons sa porte, mais ne la laissons plus envahir. Si elle n'est point un sanctuaire, qu'elle rie soit pas du
moins une hôtellerie. Paris sait maintenant ce qu'il lui en coûte d'avoir été le caravansérail des deux mondes. Depuis quinze ans, un déluge humain l'avait défiguré en le submergeant. L'Europe et l'Amérique faisaient de ses boulevards leur casino et leur foire; des Russes et des Brésiliens étaient les arbitres de ses élégances. L'invasion qu'il subit aujourd'hui en arftes, il l'acceptait sous les costumes et les masques du parasitisme. L'Allemagne exploitait sa richesse, infestait sa Bourse, accaparait ses industries, dénombrait ses armées, fouillait ses arsenaux, scrutait ses remparts, l'espionnait de la base au faite, et il se livrait, corps et âme, aux chaînes hypocrites dont elle l'enlaçait. Le cheval de Troie vidait dans ses murs sa garnison d'espions et de traîtres, et, comme Troie, il ceignait de fleurs la machine fatale dressée pour sa ruine.
L'enseignement est trop terrible pour être perdu. Paris a appris à se défier de ses hôtes; il recouvrera sa vie propre ; il apprendra à se suffire à lui-même ; il ne sera plus la ville de joie qu'on pille dans son ivresse, en attendant qu'on l'égorgé. Paris a resserré sa ceinture et repris ses armes, l'orgie a fini, les chants ont cessé. Comme Henri Heine le lui conseillait, pen-
f*l dant les festins même, il ne quittera plus la lance ni
À l'égide.
,u j H n'y avait pas, dans le monde antique, de céré-
*| monial plus auguste que la fondation d'une cité. Au centre du site désigné, les prêtres posaient un autel
et y allumaient la flamme sainte. Autour de ce foyer devait s'élever la ville, comme la maison s'élève autour du foyer domestique. Le pontife, la tète voilée, revêtu des insignes de son sacerdoce, traçait, en chantant des hymnes, avec une charrue attelée d'un taureau blanc, le cercle de son enceinte, qu'arrosait ensuite le sang des victimes, A chaque place où une porte devait s*ouvrir, il soulevait le soc* et reprenait ensuite le sillon sacré. Mais l'enceinte creusée était inviolable, et la mort du sacrilège frappait l'étranger qui aurait ose la franchir. — Le fer de l'ennemi refait ce cercle autour de Paris ; le sang de nos soldats le consacre, Paris redevient une ville sainte. Armée ou masquée, violente ou perfide, qu'elle attaque ou qu'elle s'insinuô, l'invasion, désormais, ne franchira plus son enceinte*
Ï1 octobre 1870
Le « Gros Guillaume *, c'était le surnom que Ton
donnait, en son temps* à Frédéric-Guillaume I er , fila
du premier roi de Prusse, petit-fils du grand-électeur,
et père du grand Frédéric. L'histoire de l'Allemagne,
si féconde pourtant en originaux, n'a pas de pluâ
excentrique personnage que ce tyran grotesque qui
l'ut un fou furieux boutonné et sanglé dans Un um*
forme. — H y a un type de roi de Prusse fortement
gravé dans l'imagination de l'Europe ; celui d'Un ca-
poral à couronne, en habit râpé* dur et chaste, martial
et brutal, rigide et cupide, prenant de toutes mains,
aimant les territoires comme un payâan aime la terre,
qui couche botté sur un lit de camp, se lève à quatre
heures du matin, récite. un psaume, va à la parade,
feit manœuvrer ses soldats comme des automates, et
' e s roue de coups de canne pour le moindre accroc
* 'a discipline. Ce type, le Gros Guillaume Ta tnarqué
le premier à sa grossière effigie. Frédéric II le recouvrit de génie et d'héroïsme ; mais ses traits caractéristiques percent encore sous cette épreuve agrandie. Atténué et amolli par ses successeurs, il reparaît, chargé à outrance, dans la figure tragi-comique du vieux roi qui nous fait la guerre. Le Gros Guillaume revit en partie dans Guillaume I er , avec son caporalisme farouche, sa bigoterie' cruelle, sa barbarie de Vandale. Il y a plus que parenté, il y a ressemblance entre ces deux têtes de soudards, déprimées et rétrécies par le casque. Étudier Tune, c'est comprendre l'autre : l'ancêtre explique l'arrière-petit-fils.
Frédéric-Guillaume eut pour père Frédéric I er , qui, d'abord simple duc de Prusse, finit, à force d'intrigues, par arracher à l'empereur d'Allemagne sa promotion au titre de roi. Le margrave décrassé faisait une triste figure parmi les souverains du dix-septièmç siècle. On hésitait fort à l'appeler sire. L'électeur de Saxe et l'Ordre Teutonique, qui revendiquait une moitié de la Prusse, refusèrent de le reconnaître. Le pape Clément XI, appuyant les réclamations des chevaliers de la Croix, protesta, dans un bref, contre l'insolence de « ce marquis de Brandebourg qui osait s'intituler roi. » Et quidem marchio Brandeburgiensis se regem dicere non dubitatejus partis Prussiœ quœ admilitarem Teutonicorum ordinem, antiquo jure, pertinet. Louis XIV toisa le roi battant neuf du même air que Dorante^ dans le Bourgeois gentilhomme, regarde M. Jourdain, au sortir de la mascarade qui a fait de lui un marna —
mouchi. Raillé et méprisé par l'Europe, le roi parvenu prenait chez lui sa revanche, tranchant du potentat, dorant sa roture, se pavanant au milieu des pompes de l'étiquette espagnole. Son règne fut le carnaval de la Prusse, carnaval que devait suivre un si long carême. Ce n'étaient que bals et festins, cérémonies et largesses; ses courtisans ne l'abordaient qu'en baisant le pan de son justaucorps; on. tirait le canon pendant ses repas, chaque fois qu'il buvait. La cour de Berlin, sous ce roi de gala, était la contrefaçon baroque (Je Versailles. — Frédéric II, dans ses Mémoires, a sévèrement jugé son aïeul : « La magnificence de > Frédéric I er , dit-il, n'était que la dissipation d'un » prince vain et prodigue. Sa cour était une des plus * superbes de l'Europe; ses ambassades éîaient aussi » magnifiques que celles des Portugais; il foulait les » pauvres afin d'engraisser les riches; ses favoris » recevaient de fortes pensions, tandis que ses peu- 4 > pies étaient dans la misère; ses bâtiments étaient » somptueux, ses fêtes superbes, ses écuries et ses » offices tenaient plutôt du faste asiatique que de la >' dignité européenne. Sa cour était comme une grande » rivière qui absorbe l'eau de tous les petits ruis- » seaux. »
Frédéric-Guillaume, dès son avènement, prit à contre-pied le règne de son père. Mais au lieu d'en.
être le vertueux contraste, il n'en fut que la brutale et grimaçante antithèse. Il ne fit que retourner ses vices à. l'envers : le sérail fit place à la caserne et le sultan au butor.
« A père prodigue fils avare. » L'avarice de Guillaume était celle d'un Harpagon couronné. Il menait son palais comme une maison d'usurier, coupant les vivres, tondant sur un œuf, rognant jusqu'aux peri^uques à la Louis XIV qu'il trouvait trop chères, et (Jti'il réduisit à la pelote du catogan, serrée, comme un objet précieux, dans une bourse; il fit une queue de singe de cette crinière de lion. Ses fils et ses filles Portaient affamés de sa table parcimonieuse et nauséabonde. On y mangeait des choux aigres et du pain rassis. Toute l'année il portait le même habit de gros drap bleu, à boutons de cuivré. Lorsqu'il tombait en loques, il lui accordait sa retraite; ipais, avant d'en* frer aux invalides, l'uniforme vétéran était dégradé de ses vieux boutons, qu'il faisait recoudre à l'habit' , nouveau. Ces boutons de la couronne, économisé? comme des diamants, défrayèrent toute la durée de son règne. Ses ambassadeurs, plus déguenillés qile les valets d'Harpagon, étaient la risée de toutes les cours étrangères. Il ayait un ministre à la Haye, nommé Luicius. Le pauvre hère, rationné plutôt qu'appointé, fit couper, pour se chauffer, quelques arbres dans le jardin d'Hons-Lardik , appartenant alors à la maison de Prusse. Il tondit de ce bois'la. largeur de son àtre. Bientôt après, arriva une dépéch*
du roi toute fulminante de reproches, qui, pour le punir de cette peccadille, lui retranchait une année de ses appointements. Luicius, aux abois, se coupa la gorge avec le seul rasoir qu'il possédât. Un vieux laquais vint à son secours et, mal à propos, lui sauva la vie. Voltaire retrouva cette Excellence gueusant à la Haye, et lui fit l'aumône à la porte du palais délabré où, pendant douze ans, il avait représenté son maître en crevant de faim.
Guillaume avait défendu à son cuisinier, sous peine de la hart, d'ajouter le moindre supplément au menu de chaque jour, et cet ordre écrit se terminait par ces mots : « On se conformera à cette ordonnance encore après ma mort. y> Avare posthume, il voulait infliger à sa famille des jeûnes d'outre-tombe. — > Un jour que, selon son habitude, il sommeillait pesamment au coin du feu, après son diner, il se réveilla en sursaut pour demander à la reine : « Sophie, quel est le prix des œufs? » La pauvre reine, prise à l'improviste, avoua humblement qu'elle n'en savait rien. Sur quoi, Guillaume, entrant en fureur, lui dit qu'après sa -mort « elle périrait sur un fumier. » Puis il fit
u >| monter les filles de cuisine, les questionna, sou .par
sou, sur les dépenses de ménage, et leur ordonna de balayer l'appartement devant lui <r afin, dit-il, que c lfl la reine put apprendre comment cela se faisait, *
Jusqu'en 1738, la somme de 8 thalers — 26 fr. 25 c. — avait été allouée par jour pour la table royale ; mais, au commencement de cette année, le Gros Guillaume se mit en tête qu'il était volé par ses cuisiniers. En conséquence, il rogna la somme d'un demi-thaler, et promulgua deux règlements nouveaux : le premier bannissait à perpétuité de la cuisine du palais tous les marmitons et les tourne-broches, comme une engeance malfaisante, uniquement propre à gâter les sauces, voler les comestibles et rendre les cuisiniers paresseux ; par le second, il défendait, sous peine de mort, aux cuisiniers de goûter aux viandes qu'ils accommodaient, parce que, sous prétexte d'expertise et de renseignements culinaires, ils prélevaient un tribut onéreux sur les plats royaux.
« Ne touchez pas à la reine! > était la première devise de la cour d'Espagne ; Guillaume appliquait rigoureusement à sa cuisine cet axiome de l'étiquette castillane. — Un baril d'huîtres de dix thalers ayant été annoncé, ce prix fit d'abord pousser les hauts % cris au roi ; après quoi, il demanda à Kleist, un de ses favoris, si ces huîtres chères promettaient au moins d'être bonnes. Kleist les garantit d'une saveur exquise, et, sur la demande de Guillaume, comment il pouvait être si bien informé, il confessa qu'en passant par la coisine, où Ton était en train de les ouvrir, il en avait dégusté une au passage. — « Très-bien, dit le roi; » celui qui en a goûté une peut les manger toutes et * me rendre l'argent qu'elles ont coûté. > El Kleist
iuj, avaler le baril, contre restitution immédiate des iix thalers déboursés.
Le Gros Guillaume était grand chasseur, mais de cette passion il avait trouvé moyen de faire une spéculation lucrative. Il tenait boutique de sa vénerie et battait monnaie avec ses coups d'arquebuse. Les centaines de sangliers qu'il abattait dans ses chasses étaient divisées par lots, entre les officiers, les nobles st les bourgeois, lesquels étaient forcés de les prendre au tarif qu'il avait fixé. Les juifs surtout étaient gorgés de ces hécatombes. Il trouvait plaisant d'encombrer les cuisines d'Israël des viandes impures que Moïse lui défendait de manger. En 1724, la juiverie .de Berlin fut contrainte de lui acheter deux cents tètes de marcassins, en une seule fournée.
L'avarice chez Guillaume s'aiguisait d'une rapacité insatiable. Il est dans la nature des Hohenzollern d'être des rois de proie; mais c'était sur l'or qu'il mettait les griffes que ses successeurs devaient allonger sur les royaumes et sur les provinces. Pour s'enrichir, il mettait en coupe réglée ses États. Il avait d'abord acheté à vil prix la plus grande partie des terres de la noblesse, puis il avait affermé les domaines royaux à des receveurs, qui étaient en même temps exacteurs et juges. Quand un métayer, au jour fixé, ne payait pas l'échéance, le fermier, comme le maître Jacques de Molière, passaifpar-dessus sa veste de campagnard son habit de juge, et condamnait au double le délinquant. Un vaste système d'impôts et d'amendes pres-
surait minutieusement le pays, chaque délit et môme chaque péché était tarifé : tant pour un arbre ébranché, tant pour un lièvre tué, tant pour un enfant mis au monde en dehors du sacrement du mariage. — La baronne de Knipausen, ayant sept à huit mille livres de rente, était la plus riche veuve de Berlin ; car dans ce pays de pauvres les petits rentiers étaient des nababs Elle fut atteinte et convaincue d'avoir, deux ans après son veuvage, x introduiten Prusse uû nouveau sujet." Sur quoi, Guillaume lui écrivit de sa main, que, pour racheter son honneur, elle envoyât sur-le-champ trente mille livres au trésor. La veuve, forcée de les emprunter, fut ruinée du coup, mais la morale était sauve et le trésor arrondi. — Par ces procédés ingénieux, ce monarque d'un pays de sables, que le roi d'Angleterre appelait t Tarchi sablier de l'Allemagne *, parvint, en vingt-huit ans de règne, à entasser dans les caves de son palais de Berlin, vingt millions d'écas enfermés dans des tonneaux garnis de cercles de fer. Ce fut avec cette poudrière d'or que son héritier mit l'Europe en feu.
Mais tout avare a son vice, toute caisse sa fêlure; une passion coûteuse ébréchait ce trésor si rudement gardé. Le Gros Guillaume avait le goût des grenadiers gigantesques. C'était chez lui une manie sem-