II
fit'
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blable à celle d'un bourgmestre hollandais pour ies tulipes doubles. Son régiment de colosses était sa plate-bande ; aucune largesse ne lui coûtait pour le faire fleurir. Imaginez Tarquin parcourant le monde, une canne de tambour-major à la main, et récoltant, au lieu de les abattre, toutes les plantes humaines qui dépassent le niveau commun. Il payait sept cents écus, sans marchander, un sujet de cinq pieds dix «pouces, et donnait mille écus d'un homme de six pieds. Au-dessus de cette mesure, sa prodigalité tournait en démence : c'était la folie du bibliophile ou du numismate qui se restreint sur les raretés simples, mais ne connaît plus de limites dès qu'il s'agit d'une médaille unique ou d'un exemplaire introuvable. A un moine, surnommé le Grand Joseph, il fît compter cinq mille florins pour prix de son engagement, et l'abbaye, raccourcie de ce clocher vivant, reçut, à titre d'indemnité, quinze cents rixdallers. Un grand diable d'Italien, nommé Andréa Capra, lui coûta trois mille rixdallers. Il poussa jusqu'à trente-deux mille livres un Irlandais de sept pieds, que le ministre de Prusse avait découvert dans les rues de Londres : somme pour le moins deux fois égale à celle que ledit ministre recevait de son gracieux maître. — La margrave de Bareith, fille de Guillaume, étant tombée malade, avait besoin d'un médecin habile; son frère Frédéric lui en indiqua un à Berlin, M. de Superville. Quand elle l'eut obtenu, il lui donna le moyen sûr pouf le garder près d'elle tant qu'elle le voudrait :
c'était .que le margrave envoyât au roi quelques grands hommes pour son régiment favori. — « Moyennant » cette galanterie de six pieds faite au roi, tput ira » bien. Deux ou trois grands hommes envoyés à » propos seront des arguments vainqueurs. »
Tout lui était bon pour satisfaire cette monomanie gigantesque. Des pourvoyeurs de chair humaine venaient dans son palais, comme dans une baraque de saltimbanque, vendre ou offrir des colosses. Il les payait, au besoin, en monnaie de vie et de mort. — Le maréchal von Flemming lui vendit deux c grands gaillards, hange Kerls », pour la grâce d'un gentilhomme condamné à mort, M. de Sparfeld. Le roi de Danemark, après avoir vainement réclamé, sur la foi des traités internationaux, l'extradition de Prrctorius, l'assassin du comte Christian de Rantzau, l'acheta par une douzaine de Danois du plus haut format. — Le plus curieux de ses marchés est celui qu'il fit avec l'électeur de Saxe, lequel possédait dans ses régiments cinq ou six hommes titaniques. Il proposa à Guillaume de les échanger contre des objets d'art choisis dans les musées de Berlin. Une série de médailles antiques, trois statues de Priape, de Diane et de Momus, un Saint Georges à cheval, en bronze florentin, figuraient dans cet échange dérisoire que Guillaume conclut avec enthousiasme. Le Vandale crut sans doute avoir fait le meilleur marché. Il aurait volontiers troqué. contre un géant de la foire l'Apollon du Belvédère ou la Vénus de Milo.
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LE GROS GUILLAUME fi
Ce n'était pas seulement de gré, mais de force que Guillaume recrutait les hommes de grande taille. Une bande de racoleurs parlant toutes les langues, connaissant tous les passages des frontières, rompus à tous les déguisements et à toutes les ruses, exploraient le monde entier pour lui apporter des soldats hors ligne. Tls fouillaient jusqu'aux bazars d'Alep et du Caire : GogetMagog, s'ils avaient vécu de leur temps, auraient été enrôlés dans les grenadiers du roi de Prusse. Cette gigantomachie était organisée comme une chasse. L'Europe, au dix-huitième siècle, était encore une inextricable forêt de principautés et d'enclaves ; et, dans cette forêt politique, les sbires de Guillaume, parodiant les paladins de l'Arioste, traquaient et relançaient les géants. Avoir six pieds, au temps du roi Guillaume, était déjà un péril; trois pouces de plus, l'homme était perdu. Quel qu'il fût, paysan- ou noble, ouvrier ou prêtre^ magnat ou mougick, hulan du maréchal de Saxe ou pandour de Marie-Thérèse, il passait à l'état de gibier prussien chassé par une meute invisible. Cerné de près, suivi pas à pas, il trébuchait de piège en embûche, jusqu'au jour où des recors armés jusqu'aux dents l'arrêtaient au coin d'un bois ou l'arrachaient de son lit. On garrottait le phénomène, on l'empaquetait de chaînes et de cordes, on le pliait en quatre dans la caisse d'une voiture, grillée et verrouillée comme une oubliette. Le sombre véhicule prenait le galop, emportant sa proie, il la -déballait à la porte d'une
caserne, et, quelques jours après, un grenadier démesuré, encore exhaussé par un haut plumet, figurait à la parade de Postdam ou de Brandebourg. L'abbé Bastiani fut enlevé ainsi, l'hostie sur les lèvres, au moment où il disait la messe dans une chapelle du Tyrol. — Un jour, M.- de Benterieder, envoyé extraordinaire de l'empereur auprès du roi d'Angleterre, homme de haute taille et de robuste encolure, se présente seul et à pied, à la porte d'Halberstadt. L'officier du poste le toise, l'admire, le juge de bonne prise et le consigne au corps de garde, où on lui jette sur le dos une capote de soldat.. Il fallut l'arrivée de son carrosse rompu à l'entrée de la ville, et la reconnaissance de son titre décliné par les révérences de sa suite, pour le délivrer de ce recrutement impromptu. S'il n'avait été ambassadeur, il allait passer grenadier.
Un tenancier de l'abbaye de Paradies, en Pologne, haut de six pieds deux pouces, était guetté depuis longtemps par les racoleurs prussiens, comme un sujet rare. L'homme, averti du danger, dépistait ses chasseurs avec des ruses de vieux cerf. Il ne passait jamais la frontière, et ne dormait jamais deux nuits de suite sous le même toit. Mais sa femme étant prête d'accoucher, les recruteurs devinèrent qu'il ne quitterait plus sa maison. Ils y entrèrent, un soir, avec effraction, le trouvèrent au lit conjugal, et se mirent à le garrotter. Dans l'obscurité, ils attachèrent à ses jambes une jambe de sa femme, et tirèrent avec lui,
hors de la chambre, la pauvre mère qui mourut de peur. Les râles de la mourante, les cris de désespoir du mari, rien n'émut les ravisseurs, qui s'enfuirent emportant leur proie. L'abbé de Paradies redemanda son vassal; Guillaume, le jugeant de bonne prise, fît la sourde oreille à ses plaintes. Mais l'abbé était de la race de ces évêques guerriers de la vieille Pologne, qui disaient la messe éperonnés et bottés, avec des pistolets sous leur chape. Il fît arrêter des marchands prussiens de Zùllichan, venus, pour leurs affaires, à un marché voisin de l'abbaye, et répondit hardiment, lorsqu'on les réclama, qu'il les retiendrait comme otages, jusqu'à ce qu'on eût rendu la liberté à son tenancier. Le roi, voulant garder son géant, déclara la guerre au couvent.
On a le rapport officiel de cette guérilla : la bouffonnerie d'un chant du Lutrin s'y mêle à l'atrocité d'une expédition de bandits. — Le SI mars 1740, à six heures du matin, une compagnie de mousquetaires et de hussards, forte de quatre cents hommes, parut, en l'absence de l'abbé, devant la porte de l'abbaye, avec des fourgons chargés de grenades, et des échelles à escalader. Avant de donner l'assaut, ils se divisèrent en trois corps. Le premier devait attaquer le couvent, le second la porte de l'hôpital, et le troisième former un poste de réserve et d'observation. Des brèches s'ouvrirent bientôt dans les murs entamés par les leviers et les haches. Le père Deodatus, le phemier moine que rencontrèrent les ennemis, reçut
un coup de sabre sur la tête. Le père Amadeus fut contraint, un pistolet sous le nez, de servir de guide aux pillards. En un clin d'œil, la maison fut dévalisée. Les moines étaient réunis dans l'église, pour y célébrer la fête de saint Benoît, patron de leur ordre. Les assaillants se ruèrent sur eux, à coups de. pied et de poing, en jurant qu'ils mettraient le feu à l'abbaye, s'ils ne leur livraient les otages. Avant de battre en retraite, le capitaine des hussards demanda un florin pour chacun de se3 hommes, comme pourboire du pillage. — « Vous savez maintenant, dit-il » en parlant aux moines, ce que les Brandebourgeois » sont capables de faire. Si vous bronchez encore, » nous vous ferons une seconde visite. » — On croirait lire le bulletin d'une razzia réquisitionnaire, opérée dans un village de la Beauce ou de la Lorraine, par les hulans de M. de Moltke.
Pour acquérir ses phénomènes de caserne, le Gros Guillaume employait le brocantage comme le brigandage. Un riche marchand d'Amsterdam avait des parents en Prusse, que, par suite d'une querelle de famille, il menaça de déshériter. Ceux-ci recoururent au roi, et lui promirent un certain nombre de soldats hors ligne s'il emprisonnait leur riche cousin pour le restant de ses jours. L'offre fut agréée, le marché conclu. Le nabab hollandais, attiré à Berlin, sous un prétexte quelconque, fut expédié à Spandau, où il resta, jusqu'à la mort de Guillaume, entre quatre murs. . *
La fable antique raconte que les dieux de l'Olympe, épouvantés par l'escalade deg géants, s'enfuirent précipitamment en Egypte. Ici, au contraire, les pauvres géants, d'un bout de l'Europe à l'autre, tremblants, effarés, rentrant leurs tètes entre leurs épaules, recroquevillés sur eux-mèqnes, fuyaient devant l'aigle noir qui, bec ouvert et ongles tendus, les poursuivait pour les enlever dans la caserne olympique du Jupiter de la Prusse.
Cette monomanie militaire était, du reste, essentiellement pacifique. 11 y a des sultans sans mouchoir ; Guil'aume était un guerrier sans épée. Son armée offrait une collection à peu près complète de grenadiers rares, de dragons monstres et d'artilleurs mécaniques; il se serait bien gardé de la dépareiller ou de la briser en l'exposant aux intempéries des batailles. Il n'envoyait pas plus ses brigades au feu qu'un amateur n'y met ses vases de vieux chine. La guerre aurait fait des coupes sombres dans cette haute futaie humaine transplantée chez lui de tous les climats du monde; en bon ménager, Guillaume s'interdit la guerre, et tint ses troupes en serre chaude dans les places d'armes. Non content de les accroître, il voulut les multiplier, c Les géants, dit la Bible,
> virent que les filles du peuple étaient belles; ils les
> prirent pour femmes, et ils en eurent des enfants :
» ce sont des héros de toute antiquité, hommes de » renom. » Guillaume .qui ne lisait que la Bible, essaya, lui aussi, de reproduire ses colosses. Après la recrue des géants, il fit la traite des géantes. Toutes les viragos du royaume furent enlevées, comme des Sabines, à bras tendus, par ses recruteurs, et mariées de force à ses plus grands grenadiers. . Il en espérait une race -gigantesque ; mais la nature eut peur sans doute d'un nouveau déluge, et ces montagnes accouplées engendrèrent de simples Prussiens.
Ce régiment colossal n'était, du reste, que la façade de l'armée que Guillaume construisait derrière. Si c'est une justice, il faut la lui rendre : il est le fondateur de l'armée prussienne. Ce fut lui qui forgea, à coups de plat de sabre, cette machine automatique, inhumaine, formée de bras précis comme des angles, et dont les mouvements ont la précision des figures de géométrie. Ses recrutements tyranniques dépeuplaient et désolaient le royaume. Tout homme enrôlé était soldat pour la vie; le septième de la population active était sous les armes. Chiffre cruel, lorsqu'on le mesure au nombre des habitants du pays, il légua fi Frédéric II une armée de soixante-doi^e mille soldats.
Beaucoup d'étrangers, il est vrai, entraient de force
ou de gré dans cette armée d'esclaves. Ce n'était pas seulement les géants, c'était les hommes valides de toutes les nations que chassaient les racoleurs de Guillaume. Les frontières de l'Empire, de la France, de la Suisse, de la Hollande étaient infestées de leurs brigandages. Jusqu'aux portes des forteresses, jusque sur le pont de Kehl, où les sentinelles françaises faisaient leur faction, ils venaient embaucher ou enlever des soldats. Transporte en Prusse, si L'homme résistait, on le nourrissait de harengs salés jusqu'à ce que, brûlé de soif et de fièvre, il signât son engagement pour obtenir un verre d'eau. Ce recrutement de négrier devint une des traditions de l'État. Comme son père, Frédério II fut un grand voleur d'hommes devant le Seigneur. Bon an, mal an, le roi Louis XV était obligé de faire pendre quatre ou cinq capitaines prussiens, arrêtés en flagrant délit d'embauchage ou de rapt armé. ~- Pendant la guerre de Sept-Ans, un officier français descend, près du Rhin, dans une auberge isolée. Des recruteurs embusqués l'arrêtent, le désarment et l'expédient, le lendemain^ à l'armée. Il fit le reste de la guerre comme simple soldat, écrivant ohaque jour au roi qui ne répondait pas, à ses parents et à ses amis, qui ne reçu* rent point une seule de ses lettres. La campagne finie, son régiment retourna en garnison dans une ville de la Silésie. A la première revue, Frédéric, passant devant ce corps, l'appelle par son nom ; l'officier sort
des rangs et présente les armes ; ~ • C'est moi, Sire, •
caserne, et, quelques jours après, un grenadier démesuré, encore exhaussé par un haut plumet, figurait à la parade de Postdam ou de Brandebourg. L'abbé Bastiani fut enlevé ainsi, l'hostie sur les lèvres, au moment où il disait la messe dans une chapelle du Tyrol. — Un jour, M.- de Benterieder, envoyé extraordinaire de l'empereur auprès du roi d'Angleterre, homme de haute taille et de robuste encolure, se présente seul et à pied, à la porte d'Halberstadt. L'officier du poste le toise, l'admire, le juge de bonne prise et le consigne au corps de garde, où on lui jette sur le dos une capote de soldat,. Il fallut l'arrivée de son carrosse rompu à l'entrée de la ville, et la reconnaissance de son titre décliné par les révérences de sa suite, pour le délivrer de ce recrutement impromptu. S'il n'avait été ambassadeur, il allait passer grenadier.
Un tenancier de l'abbaye de Paradies, en Pologne, haut de six pieds deux pouces, était guetté depuis longtemps par les racoleurs prussiens, comme un sujet rare. L'homme, averti du danger, dépistait 9CS chasseurs avec des ruses de vieux cerf. Il ne passait jamais la frontière, et ne dormait jamais deux nuits de suite sous le même toit. Mais sa femme étant prête d'accoucher, les recruteurs devinèrent qu'il ne quitterait plus sa maison. Ils y entrèrent, un soir, avec effraction, le trouvèrent au lit conjugal, et se mirent à le garrotter. Dans l'obscurité, ils attachèrent à ses jambes une jambe de sa femme, et tirèrent avec loi»
hors de la chambre, la pauvre mère qui mourut de peur. Les râles de la mourante, les cris de désespoir du rnari, rien n'émut les ravisseurs, qui s'enfuirent emportant leur proie. L'abbé de Paradies redemanda son vassal; Guillaume, le jugeant de bonne prise, fit la sourde oreille à ses plaintes. Mais l'abbé était de la race de ces évêques guerriers de la vieille Pologne, qui disaient la messe éperonnés et bottés, avec des pistolets sous leur chape. Il fit arrêter des marchands prussiens de Zùllichan, venus, pour leurs affaires, à un marché voisin de l'abbaye, et répondit hardiment, lorsqu'on les réclama, qu'il les retiendrait comme otages, jusqu'à ce qu'on eût rendu la liberté à son tenancier. Le roi, voulant garder son géant, déclara la guerre au couvent.
On a le rapport officiel de cette guérilla : la bouffonnerie d'un chant du Lutrin s'y mêle à l'atrocité d'une expédition de bandits. — - Le 21 mars 1740, à six heures du matin, une compagnie de mousquetaires et de hussards, forte de quatre cents hommes, parut, en l'absence de l'abbé, devant la porte de l'abbaye, avec des fourgons chargés de grenades, et dçs échelles à escalader. Avant de donner l'assaut, ils 86 divisèrent en trois corps. Le premier devait attaquer le couvent, le second la porte de l'hôpital, et le troi* sième former un poste de réserve et d'observation. Des brèches s'ouvrirent bientôt dans les murs entamés par les leviers et les haches. Le père Deodatus, le Premier moine que rencontrèrent les ennemis, reçut
un coup de sabre sur la tête. Le père Amadeus fut contraint, un pistolet sous le nez, de servir de guide aux pillards. En un clin d'œil, la maison fut dévalisée. Les moines étaient réunis dans l'église, pour y célébrer la fête de saint Benoît, patron de leur ordre. Les assaillants se ruèrent sur eux, à coups de pied et de poing, en jurant qu'ils mettraient le feu à l'abbaye, s'ils ne leur livraient les otages. Avant de battre en retraite, le capitaine des hussards demanda un florin pour chacun de se3 hommes, comme pourboire du pillage. — « Vous savez maintenant, dit-il » en parlant aux moines, ce que les Brandebourgeois » sont capables de faire. Si vous bronchez encore, » nous vous ferons une seconde visite. » — On croirait lire le bulletin d'une razzia réquisitionnaire, opérée dans un village de la Beauce ou de la Lorraine, par les hulans de M. de Moltke.
Pour acquérir ses phénomènes de caserne, le Gros Guillaume employait le brocantage comme le brigandage. Un riche marchand d'Amsterdam avait des parents en Prusse, que, par suite d'une querelle de famille, il menaça de déshériter. Ceux-ci recoururent au roi, et lui promirent un certain nombre de soldats hors ligne s'il emprisonnait leur riche cousin pour le reétant de ses jours. L'offre fut agréée, le marché conclu. Le nabab hollandais, attiré à Berlin, sous un prétexte quelconque, fut expédié à Spandau, où il resta, jusqu'à la mort de Guillaume, entre quatre murs. '
La fable antique raconte que les dieux de l'Olympe, épouvantés par l'escalade deg géants, s'enfuirent précipitamment en Egypte. Ici, au contraire, les pauvres géants, d'un bout de l'Europe à l'autre* tremblants, effarés, rentrant leurs tètes entre leurs épaules, recroquevillés sur eux-mèones, fuyaient devant l'aigle noir qui, bec ouvert et ongles tendus, les poursuivait pour les enlever dans la caserne olympique du Jupiter de la Prusse.
Cette monomanie militaire était, du reste, essentiellement pacifique. 11 y a des sultans sans mouchoir ; GuiPaume était un guerrier sans épée. Son armée offrait une collection à peu près complète de grenadiers rares, de dragons monstres et d'artilleurs mécaniques; il se serait bien gardé de la dépareiller ou de la briser en l'exposant aux intempéries des batailles. Il n'envoyait pas plus ses brigades au feu qu'un amateur n'y met ses vases de vieux chine. La guerre aurait fait des coupes sombres dans cette haute futaie humaine transplantée chez lui de tous les climats du monde; en bon ménager, Guillaume s'interdit la guerre, et tint ses troupes en serre chaude dansJes places d'armes. Non content de les accroître, il voulut les multiplier. « Les géants, dit la Bible, » virent que les filles du peuple étaient belles; ils les » prirent pour femmes, et ils en eurent des enfants :
/» **Ê*imtJ
» ce sont des héros de toute antiquité, hommes de * renom. » Guillaume .qui ne lisait que la Bible, essaya, lui aussi, de reproduire ses colosses. Après la recrue des géants, il fit la traite des géantes. Toutes les viragos du royaume furent enlevées, comme des Sabines, à bras tendus, par ses recruteurs, et mariées de force à ses plus grands grenadiers. Il en espérait une race -gigantesque ; mais la nature eut peur sans doute d'un nouveau déluge, et ces montagnes accouplées engendrèrent de simples Prussiens.
Ce régiment colossal n'était, du reste, que la façade de l'armée que Guillaume construisait derrière. Si c'est une justice, il faut la lui rendre : il est le fondateur de l'armée prussienne. Ce fut lui qui forgea, à coups de plat de sabre, cette machine automatique, inhumaine, formée de bras précis comme des angles, et dont les mouvements ont la précision des ligures de géométrie. Ses recrutements tyranniques dépeuplaient et désolaient le royaume. Tout homme enrôlé était soldat pour la vie; le septième de la population active était sous les armes. Chiffre cruel, lorsqu'on le mesure au nombre des habitants du pays, il légua fi Frédéric II une armée de soixante-doi^e mille soi* (iats.
Beaucoup d'étrangers, il est vrai, entraient de force
ou de gré dans cette armée d'esclaves. Ce n'était pas seulement les géants, c'était les hommes valides de toutes les nations que chassaient les racoleurs de Guillaume. Les frontières de l'Empire, de la France, de la Suisse, de la Hollande étaient infestées de leurs brigandages. Jusqu'aux portes des forteresses, jusque sur le pont de Kehl, où les sentinelles françaises faisaient leur faction, ils venaient embaucher ou enlever des soldats. Transporté en Prusse, si L'homme' résistait, on le nourrissait de harengs salés jusqu'à ce que, brûlé de soif et de fièvre, il signât son engagement pour obtenir un verre d'eau* Ce recrutement de négrier devint une des traditions de l'État. Comme son père, Frédério II fut un grand voleur d'hommes devant le Seigneur. Bon an, mal an, le roi Louis XV était obligé de faire pendre quatre ou cinq capitaines prussiens, arrêtés en flagrant délit d'embauchage ou de rapt armé. *~~ Pendant la guerre de Sept-Ans, un officier français descend, près du Rhin, dans une auberge isolée. Des recruteurs emr busqués l'arrêtent, le désarment et l'expédient, le lendemain,, à l'armée. Il fit le reste de la guerre comme simple soldat, écrivant chaque jour au roi qui ne répondait pas, à ses parents et à ses amis, qui pe reçurent point urie seule de ses lettres. La campagne finie, son régiment retourna en garnison dans une ville de la Silésie. A la première revue, Frédéric, passant devant ce corps, l'appelle par son nom ; l'officier sort
des rangs et présente tes armes ; ~* « C'est moi, Sire, •
— «r Voulez-vous rester à mon service, comme officier? » — « Sire, je ne le puis, ayant l'honneur d'être » engagé au service de ma patrie. » — « Eh bien ! » qu'on donne à monsieur son congé, et qu'il soit » libre. » Il n'en reçut pas d'autre indemnité. — En pleine Europe, en pleine civilisation, la Prusse ressuscitait la piraterie barbaresque. Ce qu'elle tentait en petit alors, elle l'opère en grand aujourd'hui. Après Sadowa, c'est par la force encore ou par des traités perfides comme des embuscades, qu'elle a recruté les armées allemandes. De vassales devenues complices, slles n'en sont pas moins des armées volées.
Cette armée de soldats forcés était conduite comme une chiourme. La discipline prussienne est aussi de l'invention de Guillaume : Frédéric, après lui, ne fit que resserrer ses écrous de fer. Ce fut lui qui fabriqua ce code militaire, pesant comme une chaîne, minutieux comme une étiquette, atroce et compliqué cçmme un instrument de torture, qui semble sorti de la collaboration d'un bourreau et d'un bureaucrate. Le règlement de ses casernes aurait effrayé un couvent de trappistes : corvées sur corvées, clôture perpétuelle interrompue par des exercices accablants, solde dérisoire, pâture de chenil. La schlague châtiait la moindre infraction ; un bouton de guêtre mal ajusté faisait passer son homme par les verges ou l'envoyait au cachot. Le roi lui-même maniait le bâton comme un argousin. Lorsqu'il voyait un soldat broncher à la manœuvre, il lui jetait aussitôt sa canne. Le délinquant
la rattrapait en l'air, avançait à Tordre, et la rapportait à Sa Majesté; puis, mettant un genou en terre, il recevait dévotement^ sa correction sur la tête ou sur les épaules. L'opération terminée, il rentrait dans les rangs en s'époussetant le genou. — Ces bastonnades tournaient parfois au tragique. Un jour, en pleine revue, le Gros Guillaume, mécontent de la manœuvre d'un bataillon, court au major avec fureur, et lui cingle un coup deqinneau visage. Ce major était un vétéran à barbe grise, tçès-honoré dans l'armée. Il essuie le sang qui jaillissait de son front, rejoint le roi au milieu de la place, arrête son cheval devant lui, et, prenant en main ses pistolets d'arçon : « Sire, dit-il, vous m'avez déshonoré ; je dois en avoir satisfaction. » En même temps il tire en l'air un de ses pistolets par-dessus la tête de Guillaume : « Voilà pour vous, sire. » Puis, appliquant l'autre contre son front : « Voici pour moi !» et il se brûla la cervelle. On dit que depuis ce jour le Gros Guillaume nebàtonna plus d'officiers.
La schlague n'en continua pas moins de siffler sur l'armée prussienne; Frédéric II ne la brisa pas; elle était en Prusse « l'instrument du règne », instrumenlum regni, dont parle Tacite. Comme son père, il soumit ses troupes au régime de la ménagerie. C'était à coups de fouet qu'il les dressait à la tactique et les poussait à la gloire. — Thiébault raconte qu'assistant au parc de Berlin, à un exercice, il vit un hobereau — junker — de quinze ans, faire sor-
tir des rangs un vieux soldat de cinquante, et le frapper à tour de bras d'un rotin qu'il tenait 'en main. Le vétéran, rongeant son frein, ravalant ses cris, subit, sans une plainte, la raclée de ce petit drôle; mais on voyait de grosses larmes* rouler lentement sur sa moustache grise. — Cette disciplinedu bâton s'estimprimée sur l'armée prussienne; elle en reste marquée comme d'un stigmate; la roideur de sa marche en garde le pli. II y a de la servitude dans son courage, de l'épouvante dans son obéissance terrifiée. Aujourd'hui encore, qui a vu défiler ses régiments mornes, menés par des officiers inflexibles, en rapporte moins l'image d'une armée que celle d'un troupeau fauye, conduit par des belluaires menaçants.
Cette terreur militaire produisait l'abrutissettie.nt ou le désespoir. Le suicide sévissait à l'état d'épidémie chronique sur l'armée prussienne : elle se décimait elle-même pour fuir l'horreur de la caserne et les tourments de la place d'armes ; à Postdam, des factionnaires se brûlaient la cervelle sous les fenêtres du roi. Une sorte d'hérésie monstrueuse se propagea dans les régiments : ses sectaires disaient que la mort était l'unique remède à leurs maux, mais que, pour ne pas aller en enfer, il fallait assassiner un enfant. L'assassin se dénonçait lui-même et faisait son acte de contrition avant de marcher au supplice : de cette façon, il croyait suivre au ciel l'enfant qu'il y &vajt expédié. — Panrçi ces recrues étrangères, b
désertion était Tidôo fixe, Aussi les plaçait-on tûiyoôre
dans ce qu'on appelait les rangs surveillés. C'était une légion garnie, sur la première file, des soldats enrôlés par force : le rang qui suivait, composé d'hommes plus soumis, avait ordre, en paix comme en guerre, de tirer sur eux s'ils tentaient de fuir; si cette rangée faiblissait, le troisième rang, formé de vétérans farouches et de soudards endurcis, devait faire feu sur les deux premiers. Ainsi chaque rang, dans la bataille, avait l'ennemi en face, l'ennemi sur le dos; chaque soldat était espion espionné. Les victimes par devant, des geôliers derrière, des bourreaux au fond; partout la violence et partout la mort. Cette stratégie infernale, digne des démons-guerriers de Milton, fait comprendre le mot de Frédéric au vieux prince d'Anhalt, qui admirait, dans une grande revue en Poméranie, la tenue superbe et les évolu- • tions parfaites de ses troupes : - — « L'ordonnance et » l'ensemble de tant d'hommes en armes vous surprend, * dit-il ; il y a quelque chose qui m'étonne bien davan- » tage. » — « Quoi donc ? » dit le vieux prince. — « C'est que nous soyons en sûreté au milieu d'eux. »
Le Gros Guillaume traitait son peuple comme son armée ; il s'en était fait le fouetteur et le pédagogue. Ce tyran grotesque semblait avoir pour sceptre le bâton frénétique de Polichinelle. Ses promenades dpn§ Berlin faisaient l'effet des courses d'un tigre échappé,
Los passants fuyaient à son approche; les rues se vidaient, on fermait les portes. S'il rencontrait une femme, il l'apostrophait d'une injure et d'un coup de . pied dans le ventre : « Va-t'en chez loi, gueuse ! Une » honnête femme doit rester dans son ménage. » Si c'était un jeune homme, il Je faisait enlever sur pied et l'envoyait, comme soldat, dans un régiment. Un pasteur s'avisait-il de regarder la parade, il courait sur lui en vociférant, et le renvoyait à son prêche, la trique dans les reins. — Un jour, pourtant, il sortit battu d'une pareille rencontre, ayant voulu changer d'armes, et, remplacer le coup de oanne par le trait d'esprit. Il se promenait avec le général Grumkow, au bord de la Sprée, lorsqu'il aperçut M. Beausobre, ministre évangélique, qui, pour le laisser passer, se rangeait respectueusement contre un arbre. — c Tu » vas voir, dit-il à Grumkow, comme je vais, décon- * certer ce cafard. » Puis, se tournant vers le prêtre : — c As-tu lu le Tartufe de Molière? » lui demandat-il d'un ton brusque, — « Oui, sire, répondit Beausobre, et VA vare aussi. » — « Ah! la canaille! » fut la seule riposte que le Gros Guillaume put trouvera ce coup fourré.
En sa qualité de descendant des Vandales, Guillaume détestait la science et les lettres. La littérature n'était pour lui qu'un badinage de pédants, la philosophie une peste publique. Il bannit l'illustre Wolf parce que ses doctrines, lui avait-on dit, offraient une excuse à la désertion. Le latin était formellement in-
tcrdit aux professeurs de ses fils. « Mes fils, écrivait-. » il, n'apprendroht pas le latin, et, qui plus est, je » ne souffrirai jamais que personne me parle d'une d pareille sottise. » Il brandit, un jour, sa terrible canne sur le précepteur du prince royal, parce qu'il le surprit lui traduisant la Bulle d'or. Son père avait fondé une Académie des sciences, qu'avait présidée le grand Leibnitz ; il mit à sa tête son bouffon Gundling, et lui donna à rédiger les almanachs du royaume. Une seule fois il la consulta : il s'agissait de savoir pourquoi le vin de Champagne mousse au saut du bouchon. L'Académie se réunit et réclama un panier de quarante bouteilles pour éclaircir le p'roblême. Le roi retira 3a question et garda son vin.
Ses vertus mêmes étaient haïssables : ïl avait un certain instinct de justice, mais cette justice grossière et fantasque était celle du monarque tartare qui fit ouvrir le ventre d'un esclave, pour savoir s'il contenait le lait qu'on l'accusait d'avoir dérobé ; elle rappelait aussi les rondes judiciaires du cadi turc, qui tranche du sabre, opine du turban et rend cent arrêts en parcourant un bazar. Ajoutez le méchant plaisir d'un être cruel, jouissant de vexer et de voir souffrir. Salomon se compliquait de Shahabaham. Inaccessible d'ailleurs à la pitié, à la clémence, à toute notion de
miséricorde et de circonstance atténuante, il taxait du même châtiment la peccadille et le crime. — Un re ceveur de Kœnigsberg avait en caisse une forte somme sans emploi ; il en tira deux mille écus poui des affaires personnelles, et mit à leur place un billet . où il reconnaissait devoir la somme empruntée, et s'engageait à la rembourser dans un court délai. Cet homme était riche, notoirement solvable, d'une probité reconnue. Le roi arrive à l'improviste dans la ville, visite la caisse, voit le billet, constate le vide et fait pendre le receveur comme dépositaire infidèle. Le vieux Dracon n'aurait pas mieux fait.
Le 22 août 1736, Guillaume fumant sa' pipe dans les jardins de Postdam, vit venir à lui, avec dô grands cris, la femme d'un joueur de hautbois, appelé Fischbaçh, laquelle accusait* son mari d'adultère avec une jeune fille. Le cas était pendable. Sa Majesté fit confronter, séance tenante, la plaignante avec l'accusé, qui nia le fait, innocenta la jeune fille, et déclara ignorer ce que sa prétendue maîtresse était devenue. L'épouse furieuse revint à la charge, et attesta que son fils, garçon de quatorze ans, complice de la fornication de son père, connaissait la retraite de la créature. Le roi le fit venir et le questionna. Un orage étant survenu^ l'enragé jugeur, au lieu de poursuivre dans le palais l'interrogatoire, fit planter une tente au milieu du jardin et s'installa, la pipe i
la bouche, sous ce prétoire en plein vent. Le fils niant . tout, aussi résolument que son père, deux bouffons
de la suite du roi le bàtonnèrent, pour le faire parler, jusqu'à ce qu'il tombât, la face contre terre, évanoui et à demi mort. Guillaume ne jugeant pas le procès vidé, fit alors revenir Fischbach. Sur son nouveau refus de déposer contre la jeune fille, quatre 60usofticiers reçurent Tordre de lui appliquer une bastonnade exemplaire : — « Ce qu'ils firent avec une telle > rigueur, » dit Manteuffel, témoin oculaire de cette scène, — c que c'est un miracle qu'il ait survécu. Il
* ne prononça pas une syllabe, préférant mourir sous
* le bâton plutôt que de trahir sa bien-aimée^ — » J'avoue — ajoute-tril* — que cette exécution m'a
* inspiré une terreur dont je ne suis pas encore re-
* venu. L'opiniâtreté du hautbois et de son fils m'a » frappé, mais moins que la tranquillité avec laquelle
* on voyait torturer, ces malheureux, * Telle était la justice paternelle du Gros Guillaume. Il aurait taillé des rotins dans le chêne patriarcal à l'ombre duquel s'asseyait saint Louis.
Non content de juger lui-même, le Gro9 Guillaume intervenait, avec un despotisme brouillon, dans les débats des tribunaux, substituant ses grossières notions d'équité aux décisions de la loi et ses tirmans de sultan aux arrêts des jurisconsultes. — : Un mari accusait sa femme d'adultère avec un conseiller d'État
et demandait le divorce. Comme il ne put fournir aucune preuve, le tribunal acquitta l'accusée et rejeta sa requête. Il s'adressa directement au roi qui , motu proprio, condamna la femme et prononça le
divorce. Il ajouta au bas delà sentence : « Ce juge- » ment est beaucoup plus équitable que celui de ces » fous. » Puis faisant comparaître devant lui le plaignant et le conseiller : « Est-ce là votre homme ? » demanda-t-il au premier. Sur sa réponse affirmative : « Eh bien ! s'écria-t-il, donnez-lui deux bons souf- » flets; le maraud épousera la drôlesse ! » Les soufflets furent administrés congrùment; mais le mariage manqua, faute du futur, qui parvint à s'évader dans la nuit. — Le consistoire ayant refusé le divorce à un autre mari portant la même plainte, le Gros Guillaume écrivit en marge du rapport : « Il est clair qu'il y a » quelques galants parmi les membres du consistoire. » J'espère que vos femmes vous feront cocus, tous » tant que vous êtes; et vous aurez beau vousplaîn- » dre, vous les garderez, bon gré mal gré, certaine- » ment. »
On sait de quelle façon tyrannique il administrait ses États. Son gouvernement était celui delà bastonnade absolue. Par pur caprice de maniaque, il s'était engoué d'un aventurier nommé Echhard. Après l'avoir nommé conseiller, il lui octroya des lettres de noblesse chamarrées d'une décoration. La chambre électorale ayant hasardé sur cet excès de faveur de respectueuses représentations, reçut la réponse sui-
vante à ses doléances : « La haute et digne cham- » bre est priée de laisser là ses arguments et de ne > pas se mêler de l'honorable Echhard ; ou bien nous
* irons, en personne , présider la chambre avec un j> bon bâton. » Une vignette significative à la plume, de la main du roi, illustrait ce gracieux message : elle . représentait un gibet auquel branlait un pendu. Audessous était écrite cette légende : <r Récompense bien méritée par la chambre électorale. »
Les coquins* font les meilleurs esclaves : aussi Guillaume les employait-il volontiers. Il avait Je goût des fripons et des gens infimes. Cette basse prédilection se rencontre, chez beaucoup de rois de son caractère. Que trouve-t-on, le plus souvent, dans l'ancienne his^toire, sur la première marche du trône des mauvais césars, des czars, des sultans ? Un eunuque, un affranchi, un mougick, un batelier du Bosphore. Le despote ne se fie qu'aux hommes qu'il a ramassés dans la fange et façonnés de sa propre main..
Lorsque, après la mort de Grumkow, on proposa à Guillaume, pour remplir sa fonction vacante, quelques hommes haut placés et d'un mérite reconnu : « Vous » n'y entendez rien — répondit-il à ses conseillers,
* — je sais, par expérience, que les hommes de mé- » rite et. haut placés ne sont point propres aux affai- » res^ Us se retranchent derrière leur point d'honneur, » quand il leur convient de me résister. Si mes ordres
* ne leur paraissent pas justes et raisonnables, ils font » des difficultés et se formalisent lorsque j'insiste pour
* être obéi. Cela ne me va pas du tout, et, à l'avenir,.
* je préfère prendre des klaffer (chiens clabauds),
* auxquels on peut donner des ordres, sans être en- » nuyé de leurs grognements, et qui obéissent sans » raisonner. >
Cette tyrannie brutale s'appliquait à toutes les affair res. Il aimait fort la bâtisse, et voulait agrandir Berlin en y perçant des rues neuves. Mais la truelle, dans ses mains bourrues, faisait le moulinet de sa canne : c'était à coups d'édits violents et d'ordonnances arbitraires qu'il forçait ses sujets à se bâtir des maisons. Bon gré mal gré, nonobstant chartes de locataires et clameurs de propriétaires, il leur fallait démolir leurs anciens logis et reconstruire, à la place, sur le plan fixé, des bâtiments battant neuf. — Un jour, Guillaume se promenant dans la Wilhelm-Strass, jugea qu'un grand et vaste hôtel ferait à souhait dans la perspeo* tîve. Il se souvînt alors qu'un M. de Vernesobre, qui avait été, à Paris, le caissier de Law, s'était réfugié à Berlin ^ avec une fortune de quatre millions, au moment où le système allait s'écrouler. Il fit venir ce Français taillable et corvéable à merci, et lui commanda l'édifice dont il voulait décorer sa rue. L'étranger, qui s'était déjà fait construire un splendide hôtel, hasarda quelques remontrances; mais Guillaume, fronçant le sourcil : < Aimes-tu mieux, lui dit-il, que je te rende » au roi de France, qui te fera pendre? * Vernesobre s'exécuta, bâtit un palais, qui lui coûta deux millions, et s'y ruina de fond en comble. Ce même palais fut,
depuis, acheté pour cinquante mille livres par la princesse Amélie, sœur de Frédéric.
Il est tel de ses ukases d'édile autocrate qu'on pourrait croire décrété par un de ces monarques orientaux qui s'intitulent « Cousins de la Lune » ou c Fils du Soleil. > Il avait fondé, à Berlin, un nouveau quartier (Dorotheenstadt) qui se peuplait trop lentement à son gré. Ce que voyant, Guillaume dressa une liste des plus riches familles de la ville, les fit émigrer de leurs domiciles et leur ordonna d'aller coloniser sur-le-champ le steppe de pierre qu'il avait créé. En 1737, il publia un décret portant que les chambres de devant des maisons de la vieille ville seraient réservées aux offl* ciers de l'armée, et que les propriétaires qui ne voudraient pas habiter leurs appartements donnant sur les cours, iraient s'établir dans le quartier nouveau* Enfin, pour achever démettre le faubourg neuf à la mode, le roi décréta, en 1738, qu'à dater du 8 mars toute personne, sans distinction de rang, qui possédait une voiture et un cheval, serait tenue de paraître chaque dimanche, de trois à cinq heures, à la promenade de la nouvelle ville, sous peine d'une amende de cent cinquante thalers. Il en résulta une indescriptible cohue, où la carriole du boucher heurtait le carrosse armorié du grand seigneur, où la berline du cour* tisan accrochait le berlingot du fermier. Ce carnaval de véhicules' fonctionna jusqu'à la mort de Guillaume.
i Mais ce spectacle fut surpassé par celjii qu'il donna
un jour à Postdara. Le baron de Pœlnitz, qui avait séjourné à la cour de France, lui vantait la magnificence triomphale des boulevards de Paris et des avenues de Versailles, parcourues, aux jours de gala, par un éternel et majestueux défile d'équipages à quatre chevaux et de carrosses aux panneaux dorés. Ce récit révolta tous ses instincts de roi ladre : il voulut bafouer ce luxe et parodier cette splendeur. Quelque temps après, il expédia un régiment de hussards, avec ordre de battre à la ronde la banlieue de Berlin, et d'y mettre en réquisition tous les objets roulants, montés sur essieu, qu'ils pourraient trouver. Puis il fît annoncer une cérémonie officielle sur les deux rives du canal de sa bonne ville de Postdam.
Au jour fixé, le Gros Guillaume, suivi de sa cour, vint présider la parade. Alors commença une procès-" sion bouffonne et baroque, digne de la, plume de Scarron et du crayon de Callot. Chariots à paille, tombereaux de fumier, charrettes de rouliers, haquets de marchands de vin, brouettes de maraîchers, fourgons de déménagement, corbillards d'enterrement roulaient grinçants et cahin-caha à la file. Ce charronnage incongru était attelé de baudets étiques, de haridelles macabres, de rosses décharnées et poudreuses qu'on eût dit revenues de la déroute de Sennachérib. — Le roi jouissait de ce spectacle ; il riait de son mauvais rire, et, se retournant vers le comte* de Rottenbourg, ambassadeur de France, présent à la scène : t Voilà 9 mon Versailles, s'écria-t-il avec une gaieté sauvage
* voilà mes boulevards ! Qu'est-ce que Paris en com- » paraison? »
Il y avait de la haine dans cette farce iropique, la haine du roitelet d'un pays pauvre et grossier contre le monarque éclatant d'un vaste royaume. Il y entrait aussi le mépris farouche du barbare pour les pompes et les œuvres des civilisations raffinées. — C'est ainsi qu'Attila, devant les ambassadeurs de Rome, affectait de boire du lait de jument dans une coupe de bois. — Ces dérisions grossières de la cour de Louis XIV étaient les plaisanteries favorites du Gros Guillaume. Il s'était fait, au bord de la Sprée, un grand potager, divisé en compartiments d'échiquier, qu'il avait appelé le « Nouveau Marly », et, l'été, en pleine poussière, sous le soleil cru qui gonflait les citrouilles et rôtissait les concombres, il y traînait après lui, pendant de longues heures, la famille royale et la cour, pour contrefaire les promenades solennelles du grand roi autour de ses jets d'eau et de ses quinconces. — Cette antipathie contre le faste et l'élégance brillante de la France éclatait à toute occasion. Le baron de Kniphausen, au retour d'un voyage à Paris, s' étant avisé de paraître à la cour en habit pailleté d'or, à la dernière mode du régent, Guillaume l'en dépouilla séance tenante, le fit endosser au valet du [bourreau et lui ordonna de faire le tour de Berlin v accoutré de cette pailleterie couleur de soleil. Un timbalier qui le suivait, frappait de sa baguette l'habit
prince de Gnlles. Le Gros Guillaume n'y répugnait pas, mais le roi d'Angleterre ne se souciait giière de s'allier à celui qu'il .appelait le caporal Schlague. Ce sobriquet revint à Guillaume, le mariage fut rompu; de là sa fureur qui retomba sur sa fille. N'ayant pu la marier dignement, il lui prit la rage de la mésallier. Le prétendant de son choix était un petit margrave de Schwed, prince sans terré, altesse dérisoire que l'Almanach de Gotha aurait mis à la porte de son catalogue. De plus, il était ivrogne, ce qui explique peut-être la prédilection de Guillaume le margrave de Schwed était une recrue pour sa tabagie. La princesse, soutenue par sa mère, refusa ce piteux mari. Or, Guillaume n'entendait pas qu'on lui résistât : pour lui sa famille était un régiment donné par la nature, qui devait manœuvrer à son commandement. Il se mit donc à haïr sa fille et à la traiter comme un soldat révolté.
C'est dans les Mémoires de la margrave, écrits quinze ans plus tard, qu'il faut lire le récit de sa Pas* sion domestique. On ne voudrait pas y croiresans son témoignage ; l'énormité des choses qu'elle raconte les rend presque incompréhensibles. — Elle et son frère ne voyaient guère le roi qu'aux heures des repas, et ces repas étaient des supplices. La table immonde de
Guillaume rappelait celle de ces rois fabuleux des contes, qui nourrissent leurs prisonniers de vipères et de crapauds venimeux. Il avait inventé le tourment de la nourriture comme les tortureurs ont trouvé la question de l'eau. L'injure assaisonnait ces repas sordides : elle en était le sel et le condiment. — « Le » roi, dit la margrave, ne m'appelait plus que la <?a- » naille anglaise ; mon frère était nommé le coquin » de Fritz. Il nous forçait de boire et de manger des » choses pour lesquelles nous avions de l'aversion ou » qui étaient contraires à notre tempérament, ce qui » nous obligeait quelquefois de rendre en sa présence » tout ce que nous avions dans le corps. » Les plats, dans ces festins tragi-comiques, servaient moins d'ustensiles que de projectiles ; il les jetait à la tête de ses enfants au moindre propos. Il était rare qu'ils sortissent de table sans plaie ou sans bosse. D'autres fois, il s'amusait à les affamer ou à leur jouer des tours de harpie. « Le roi nous laissait mourir de faim. Ce
* prince faisait l'office d'écuyer tranchant ; il servait » tout le monde hors mon frère et moi ; et quand, » par hasard, il restait quelque chose dans un plat, il
* crachait dedans pour nous empêcher d'en manger. » Nous ne vivions l'un et l'autre que de café au lait et », de cerises sèches, ce qui me gâta totalement l'esto- » mac. * Cette pauvre margrave, racontée par ellemême, nous apparaît plus martyrisée et plus miserable qu'une fille du peuple battue par un père ivrogne, dans une mansarde glacée. — Un jour qu'elle se le-
vait de table et qu'elle passait près de son fauteuil, le roi, pris d'uno boutade, lui allonge un coup de sa béquille de goutteux. Elle fuit, éperdue, par les galeries du palais : le froid était atroce, la fièvre la prend, la petite vérole se déclare. Au lieu de la soigner, son père la séquestre ; il traite cette malade en pestiférée, et 'fait mettre les scellés sur toutes les avenues qui mènent à sa chambre. « Je restai seule » avec ma gouvernante ; j'étais couchée dans une * chambre où il faisait un froid épouvantable; le 9 bouillon qu'on me donnait n'était que dfe l'eau et » du sel, et, lorsqu'on en faisait demander d'autre, » on répondait que le roi avait dit qu'il était assez a bon pour moi. Quand je m'assoupissais un peu vers. d le matin, le bruit du tambour me réveillait en sur- » saut; mais le roi aurait mieux aimé me laisser mou- » rir que de le faire cesser. » Une autre fois, irrité de ce qu'elle avait de nouveau refusé pour mari le margrave de Schwed, il la surprend chez la reine, blottie, à son approche, dans l'angle d'un paravent, et se jette sur elle pour la battre. La princesse se cache derrière le vertugadin de sa gouvernante, qu'il pousse à coups de poings contre la cheminée., c J'éi> tais toujours derrière madame de Sonsfeld, et me d trouvais entre le feu et les coups. Il appuya sa » tête sur l'épaule de cette dernière, m' accablant j> d'injures et s' efforçant de m'attraper par la coif- » fure. J'étais à terre, à demi-grillée. Cette scène au- » rait pris une fin tragique si elle avait continué,
» mes habits commençant à brûler. Le roi, fatigué de » crier et de se démener, y mit fin et s'en alla. » Ces horribles scènes se répétaient tous les jours. On se croirait transporté dans l'intérieur des Atrides.
De guerre lasse, le Gros Guillaume finit par marier sa fille au prince héréditaire de Bareith, principicule d'un domaine infime, qui était au moins un prétendu tolérable. Mais le « Sans dot! » d'Harpagon fut Fultimatum de ses noces. Tout compte fait, il lui resta huit cents écus pour son entretien. La princesse alla végéter dans cette petite cour ostrogothique, sous la tutelle hargneuse et hostile dh vieux margrave, son beau-père. Ce changement de résidence ne fut qu'une permutation de geôle; elle tombait d'un tyran dans un tyranneau. De temps en temps, le Gros Guillaume la rappelait à Berlin, pour la remettre au régime de ses avanies et de ses injures. 11 la recevait comme une mendiante, et, avec une méchante ironie d'avare, il insultait sa misère, « Le roi arriva le soir suivant,
* il m'accueillit fort froidement : — Ha ! ha 1 me dit-
* il , vous voilà , je suis bien aise de vous voir. » M'éclairant avec une lumière : — Vous êtes bien » changée, continua-t-il. Que fait la petite Frédé-
* rique? Que je vous plains! poursuivit-il après » que je lui eus répondu. Vous n'avez pas de pain, et » sans moi vous seriez obligée de gueuser. Je suis » aussi un pauvre homme, je ne suis pas en état dé
* vous donner beaucoup, je ferai ce que je pourrai, » je vous donnerai par dix ou douze florins, selon que
108 BAKBAHES ET BANDITS
» mes affaires le permettront; ce sera toujours de > quoi soulager votre misère. Et vous, madame, — » adressant la parole à la reine — vous lui ferez » quelquefois présent d'un habit, car la pauvre en- » fant n'a pas de chemise sur le corps. » Le pauvre homme, comme on Ta vu, avait dans sa cave vingt millions d'écUs enfermés dans des tonneaux de fer.
XIIÏ
Plus que sa fille encore, il détestait Frédéric, et cette aversion était raisonnée. Dès l'enfance, il lui avait fait la vie dure; mais, lorsqu'en grandissant, le jeune prince révéla son amour des lettres et ses instincts de libre examen, quand il trahit son goût pour l'étude et son dégoût de l'éducation brutale où son père l'avait caserne, l'antipathie de Guillaume devint de la rage. Ce Vandale était furieux d'avoir engendré un Athénien. « Ce n'est, disait-il, qu'un petit » maître et un bel esprit français qui me gâtera toute j> ma besogne. » Car le Gros Guillaume exécrait la France : la gallophobie est l'épizootie des bêles féroces de son genre. — Ici commence la persécution de Guillaume contre Frédéric, comme on pourrait dire de celle de Dèce ou de Dioclétiun contre lés chrétiens ; persécution violente, acharnée, dont l'incroyable système consistait à transformer les étourde-
ries en crimes, les peccadilles en forfaits, les amourettes en fornications orgiaques et babyloniennes. C'est à je ne sais quel microscope monstrueux, d'un grossissement excentrique, qu'il regardait et jugeait les fautes de son fils. Tout d'abord il lui interdit l'étude : s'il le voyait lire, il lui arrachait le livre des mains et le jetait au feu, après l'en avoir souffleté. Frédéric aimait la musique et jouait de la flûte; son père cassa plus de flûtes entre ses doigts que de bâtons sur le dos d'un de ses grenadiers. — Un maître d'école de Brandebourg, établi à Postdam, avait une fille nommée Doris qui jouait du clavecin, comme la Charlotte de Werther. Excédé le jour par les corvées militaires, le jeune prince s'en délassait le soir en faisant de la musique avec elle. Un vague soupir d'amour se mêlait peut-être aux sons de sa flûte , mais ce n'était qu'un chant sans paroles : le père était là qui les surveillait. Le roi surprit ces rendez-vous ingénus, fit de cette idylle un scandale, de ce duo une conversation criminelle. La pauvre fille arrêtée, un soir, fut le lendemain fouettée par le bourreau dans les rues de Postdam, et condamnée à battre du chanvre, pendant trois ans, dans une prison de la ville.
L'idée que Frédéric monterait un jour sur son trône exaspérait odieusement Guillaume. Il voulait le contraindre de céder ses droits à son second fils. Ni les coups, ni les menaces ne purent lui arracher cette renonciation. Un jour, poussé à bout : c Eh bien! dit— » il à son père, déclarez-moi publiquement bâtard, et
métallique, flagellant ainsi le luxe français sur le dos de l'estafier du gibet.
Le Gros Guillaume se mêlait de peindre, ou plutôt de peinturlurer. Après la pipe et la bouteille, le barbouillage était son divertissement favori. Il peignait surtout (tes cabarets et des tabagies. La nature avait mis dans ce rustre couronné l'instinct, sinon le talent de Téniers. Un artiste au rabais^ nommé Huber, broyait ses couleurs et lui donnait des leçons à un florin par séance. Ce pauvre diable était son souffredouleurs. C'était après dîner que le roi se mettait à son chevalet. Or il arrivait* souvent que le lourd sommeil de la digestion le prenait sur le tableau commencé. Sa tète tombait sur sa poitrine, le bâton glissait de ses doigts, et le pinceau que tenait encore sa main vacillante, griffonnait, du haut en bas de la toile, de fantastiques arabesques. À son réveil, lorsqu'il retrouvait son esquisse enluminée de ces bigarrures, il entrait dans une fureur noire, accusait son maître d'avoir, par jalousie de métier, défiguré ses chefs-d'œuvre, saisissait sa terrible canne, et le rouait de coups. — Comme le roi ne s'amusait guère à peindre que lorsqu'il souffrait d'un accès de goutte, il signait ses tableaux de cette inscription : Fredericus in tormentis pinxit. A quoi le pauvre Huber ajoutait en lettres imperceptibles ce mélancolique post-scriptum : Quœ infligcbal.
Les courtisans tombaient naturellement en extase devant les croûtes de leur maître, et juraient qu'Os-
tade et Rembrandt n'étaient,. auprès de lui, que peintres d'enseignes. — Un jour que le baron de Pœlnitz, admis à contempler une nouvelle horreur fraîchement brossée par la main royale, criait d'admiration et trépidait d'enthousiasme, Guillaume lui demanda combien il croyait qu'on pourrait vendre ce tableau, s'il était mis aux enchères ou dans le commerce. Pœlnitz déclara qu'il était sans prix; mais que, s'il fallait lui fixer une valeur vénale, on le donnerait pour rien en l'estimant à cent ducats d'or. Sur quoi, Guillaume, d'un geste magnanime que raillait son narquois sou* rire : c Tiens, Pœlnitz, prends-le, je te le donne pour » cinquante, car tu es bon juge, et je veux t'obliger. » Le vieux courtisan, pris au piège, dut débourser les cinquante pistoles, et emporter sous son bras une toile dont un brasseur de Postdam n'aurait pas voulu pour sa devanture.
Le Gros Guillaume était dévot. Chaque après-midi, il débitait à sa famille un sermon piétiste. « Il fal- » lait, dit la margrave de Bareith, écouter ce sermon »avec autant d'attention que si c'était celui d'un * apôtre. » Un valet de chambre entonnait ensuite, d'une voix chevrotante, un vieux cantique luthérien que ses enfants répétaient en chœur, verset par verset. C'est de lui que date le Dieu militaire créé et
mis au mande pour les besoins de la Prusse, qu'invoque si béatement son pieux successeur. Les vieilles idoles germaniques, nourries de chair humaine par lès Borrussiens, semblent revivre dans ce fétiche indigène, coloré d'un vernis biblique. Ce Dieu prussien bénit les rapines, sanctifie les fraudes de son peuple, et reporte sur les Français la haine dont le Jéhovah hébreu poursuivait les Amalécités. Le plus exécrable crime, aux yeux de Guillaume, étant de déserter ses armées, son Dieu, du haut de sa caserne céleste, maudissait et damnait tous les déserteurs. « La désertion j> vient de l'enfer, — dit-il dans une de ses lettres, — j> c'est l'œuvre des enfants du Diable : jamais un en- » fant de Dieu ne pourra s'en rendre coupable. » Frédéric II, tout athée qu'il fût, se garda bien de mettre au rebut ce Dieu officiel. En temps de paix, il lui donnait son congé, mais pendant la, guerre il le tirait de sa niche et le menait combattre avec lai. Après ses victoires, il faisait rendre grâces par ses troupes au c Dieu des armées ». Les méthodistes anglais prenaient au sérieux cetie dévotion de parade. Un de leurs ministres, célébrant à Londres la bataille de Rosbach gagnée par Frédéric sur les papistes de France, s'écriait en jargon biblique : « Le Seigneur » poussa le roi de Prusse et ses soldats à prier. Ib » jeûnèrent trois jours et passèrent une heure i » chanter des psaumes avant d'attaquer l'ennemi' » Oh!,qu'il est bon de prier et de conAjUtre! * Si <* morceau d'éloquence parvint à Frédéric, il dutbfo*
LÇ GROS GUILLAUME 101
s'en amuser à Postdamvèn soupant avec Maupertuis et d'Argens, et regretter, ce soir-là, le ricanement de Voltaire absent.
Malgré sa dévotion, le Gros Guillaume avait ses faiblesses. L'amour, il est vrai, n'entama jamais sa cuirasse : il était farouchement chaste, comme un barbare ou comme un athlète. — Dans un voyage qu'il fit à- Dresde, Auguste de Saxe, l'homme aux trois cent cinquante bâtards, voutyt tenter sa vertu. Un soir, il l'introduisit dans un boudoir illuminé et lambrissé d'ambre; une tapisserie fut tirée comme un rideau de théâtre, et découvrit, au fond de Falcove, une belle fille nue, couchée sur un reposoir de satin. C'était la comtesse Orzelska, la maîtresse de l'électeur-roi. Mais devant cette Vénus impudique, Guillaume s'enfuit en se signant, comme s'il avait vu apparaître la grande prostituée de l'Apocalypse, montée sur son dragon à sept têtes. Il rudoya fort l'électeur, et déclara qu'il partirait sur-le-champ, s'il lui montrait encore des tableaux vivants.
En revanche, Guillaume aimait le tabac et le vin; il tenait à l'humanité par la pipe et par la bouteille. Chaque soir, il se retirait dans sa Tabagie, retraite inabordable où ses favoris seuls pouvaient pénétrer. Ce sanctuaire avait l'air d'un antre. C'était un pavillon borgne, construit au bord de la Sprée, entouré d'un fossé rempli d'une eau croupissante, et barricadé par une grille de fer. Un pont-levis de forteresse s'abattait et se relevait sur les visiteurs. Deux aigles et deux
ours, enchaînés à la grille, montaient la garde du taudis royal. On eut dit le vide-bouteilles du Caliban de Shakspeare. Le pavillon contenait une seule pièce au rez-de-chaussée : une lanterne pendait au plafond, un poêle ronflait dans un coin, une table garnie de bancs de sapin la .meublait dans toute sa longueur. A l'un des bouts de cette table trônait un vieux fauteuil destiné au roi ; à l'autre bout un autre fauteuil allongeait des oreilles de lièvre clouées au dossier : son fou Gundling venait y siéger. C'était là que le Gros Guillaume tenait sa vraie cour, débraillé et déboutonné, la pipe à la bouche, la pinte à la main, entouré de soudards intimes et de bouffons favoris. On buvait, on faisait ripaille ; aux grands jours, une bombarde d'or, remplie de vin de Hongrie, passait à la ronde; de gros rires soldatesques ébranlaient la chambre enfumée. Rentré dans son cabaret, le despote se transformait en bonhomme. La nature avait fait de lui un butor, le hasard lui avait jeté un manteau de roi sur le dos, et il était aussi heureux lorsqu'il le dépouillait pour redevenir une brute en gaieté, que dut l'être l'àne de la fable quand il jeta sa peau de lion pour braire à son aise. — La destinée est ironique; elle s'amuse parfois à couronner des goujats, à jeter sur le trône des rustres faits pour s'asseoir sur l'escabeau d'une taverne. L'histoire, lorsqu'elle parcourt les galeries royales et qu'elle y rencontre ces personnages travestis, pourrait dire 7 comme Louis XIV; c Oies-moi de là ce$ magots ! *
Sorti de sa tabagie, le Gros Guillaume rentrait dans son palais et reprenait sa férocité ; Falstaff redevenait Richard III. « Il faut avouer — écrivait Voltaire
> — que la Turquie est une république, en cornj> paraison du despotisme exercé par Frédéric-Guil-
> laume. » On peut dire aussi que le bagne était un lieu de plaisance auprès de son intérieur de famille. Sa tyrannie domestique dépassait son despotisme royal. Dénaturé de nature, il était né parâtre, pour ainsi dire. On peut se permettre dés barbarismes avec ce barbare. Entre tous ses enfants, il haïssait spécialement son fils aîné Frédéric et sa fille Wilhelmine, qui fut plus tard margrave de Bareith. Cette jeune princesse, courageuse et tendre, d'un cœur aimant et d'un esprit délicat, fut la Certdrillon de cet ogre. Les martyrologes d'enfants qui se déroulent devant les tribunaux et les cours d'assises n'ont jamais montré de plus lamentable victime.
On n'a* jamais su pourquoi son père l'avait prise en haine. Ce sauvage était inintelligible : l'absurde est indéchiffrable. Il aurait fallu, pour débrouiller ce qui se passait dans cette tète sombre et obtuse, l'œil de l'aruspice habitué à lire dans les entrailles des tau-» ^aux. En y regardant de très-près, qï\ voit que la ïeine avait voulu faire épouser Wilhelmine par le
prince de Galles. Le Gros Guillaume n'y répugnait pas, mais le roi d'Angleterre ne se souciait gifère de s'allier à celui qu'il -appelait le caporal Schlague. Ce sobriquet revint à Guillaume, le mariage fut rompu; de là sa fureur qui retomba sur sa fille. N'ayant pu la marier dignement, il lui prit la rage de la mésallier. Le prétendant de son choix était un petit margrave de Schwed, prince sans terré, altesse dérisoire que l'Almanach de Gotha aurait mis à la porte de son catalogue. De plus, il était ivrogne, ce qui explique peut-être la prédilection de Guillaume le margrave de Schwed était une recrue pour sa tabagie. La princesse, soutenue par sa mère, refusa ce piteux mari. Or, Guillaume n'entendait pas qu'on lui résistât : pour lui sa famille était un régiment donné par la nature, qui devait manœuvrer à son commandement. Il se mit donc à haïr sa fille et à la traiter comme un soldat révolté.
C'est dans les Mémoires de la margrave, écrits quinze ans plus tard, qu'il faut lire le récit de sa Pas* sion domestique. On ne voudrait pas y croire sans son témoignage ; l'énormité des choses qu'elle raconte les rend presque incompréhensibles. — Elle et son frère ne voyaient guère le roi qu'aux heures des repas, et ces repas étaient des supplices. La table immonde de
Guillaume rappelait celle de ces rois fabuleux des contes, qui nourrissent leurs prisonniers de vipères et de crapauds venimeux. Il avait inventé le tourment de la nourriture comme les tortureurs ont trouvé la question de l'eau. L'injure assaisonnait ces repas sordides : elle en était le sel et le condiment. — « Le » roi, dit la margrave, ne m'appelait plus que la <?a- » naille anglaise ; mon frère était nommé le coquin » de Fritz. Il nous forçait de boire et de manger des » choses pour lesquelles nous avions de l'aversion ou » qui étaient contraires à notre tempérament, ce qui » nous obligeait quelquefois de rendre «n sa présence » tout ce que nous avions dans le corps. » Les plats, dans aes festins tragi-comiquçs, servaient moins d'ustensiles que de projectiles ; il les jetait à la tête de ses enfants au moindre propos. Il était rare qu'ils sortissent de table sans plaie ou sans bosse. D'autres fois, il s'amusait à les affamer ou à leur jouer des tours de harpie. « Le roi nous laissait mourir de faim. Ce » prince faisait l'office d'écuyer tranchant ; il servait * tout le monde hors mon frère et moi ; et quand, » par hasard, il restait quelque chose dans un plat, il » crachait dedans pour nous empêcher d'en manger. » Nous ne vivions l'un et l'autre que de café au lait et »,de cerises sèches, ce qui me gâta totalement l'esto- » mac . » Cette pauvre margrave, racontée par ellemême, nous apparaît plus martyrisée et plus misérable qu'une fille du peuple battue par un père ivrogne, dans une mansarde glacée. — Un jour qu'elle se le-
vait de table et qu'elle passait près de son fauteuil, le roi, pris d'une boutade, lui allonge un coup de sa béquille de goutteux. Elle fuit, éperdue, par les galeries du palais : le froid était atroce, la fièvre la prend, la petite vérole se déclare. Au lieu de la soigner, son père la séquestre ; il traite cette malade en pestiférée, et ' fait mettre les scellés sur toutes les avenues qui mènent à sa chambre. « Je restai seule
* avec ma gouvernante ; j'étais couchée dans une i> chambre où il faisait un froid épouvantable ; le a bouillon qu'on me donnait n'était que dfe l'eau et
* du sel, et, lorsqu'on en faisait demander d'autre,
» on répondait que le roi avait dit qu'il était assez
> bon pour moi. Quand je m'assoupissais un peu vers.
» le matin, le bruit du tambour me réveillait en sur-
d saut; mais le roi aurait mieux aimé me laisser mou-
d rir que de le faire cesser. » Une autre fois, irrité
de ce qu'elle avait de nouveau refusé pour mari le
margrave de Schwed, il la surprend chez la reine,
blottie, à son approche, dans l'angle d'un paravent,
et se jette sur elle pour la battre. La princesse se cache
derrière le vertugadin de sa gouvernante, qu'il
pousse à coups de poings contre la cheminée, t Vér
j> tais toujours derrière madame de Sonsfeld, et me
j> trouvais entre le feu et les coups. Il appuya sa
j> tête sur l'épaule de cette dernière, m' accablant
» d'injures et s' efforçant de m'attraper par la coif-
» fure. J'étais à terre, à demi-grillée. Cette scène aa-
d rait pris une fin tragique si elle avait continué,
2» mes habits commençant à brûler. Le roi, fatigué de » crier et de se démener, y mit fin et s'en alla. » Ces horribles scènes se répétaient tous les jours. On se croirait transporté dans l'intérieur des Atrides.
De guerre lasse, le Gros Guillaume finit par marier sa fille au prince héréditaire de Bareith, principicule d'un domaine infime, qui était au moins un prétendu tolérable. Mais le « Sans dot ! » d'Harpagon fut l'ultimatum de ses noces. Tout compte fait, il lui resta huit cents écus pour son entretien. La princesse alla végéter dans cette petite cour ostrogothique, sous la tutelle hargneuse et hostile d!i vieux margrave, son beau-père. Ce changement de résidence ne fut qu'une permutation de geôle; elle tombait d'un tyran dans un tyranneau. De temps en temps, le Gros Guillaume la rappelait à Berlin, pour la remettre au régime de ses avanies et de ses injures, il la recevait comme une mendiante, et, avec une méchante ironie d'avare, il insultait sa misère, a: Le roi arriva le soir suivant, » il m'accueillit fort froidement : — Ha ! ha ! me dit- » il, vous voilà, je suis bien aise de vous voir.
* N'éclairant avec une lumière : — Vous êtes bien » changée, continua-t-il. Que fait la petite Frédé- » rique? Que je vous plains! poursuivit-il après
* que je lui eus répondu. Vous n'avez pas de pain, et » sans moi vous seriez obligée de gueuser. Je suis
> aussi un pauvre homme, je ne suis pas en état de!
> vous donner beaucoup, je ferai ce que je pourrai,
> je vous donnerai par dix ou douze florins, selon que
108 BAKBAKES ET BANDITS
» mes affaires le permettront ; ce sera toujours de > quoi soulager votre misère. Et vous, madame, — » adressant la parole à la reine — vous lui ferez » quelquefois présent d'un habit, car la pauvre en- » fant n'a pas de chemise sur le corps. » Le pauvre homme, comme on Ta vu, avait dans sa cave vingt millions d'écUs enfermés dans des tonneaux de fer.
Plus que sa fille encore, il détestait Frédéric, et cette aversion était raisonnée. Dès l'enfance, il lui avait fait la vie dure; mais, lorsqu'en grandissant, le jeune prince révéla son amour des lettres et ses instincts de libre examen, quand il trahit son goût pour l'étude et son dégoût de l'éducation brutale où son père l'avait caserne, l'antipathie de Guillaume devint de la rage. Ce Vandale était furieux d'avoir engendré un Athénien. « Ce n'est, disait-il, qu'un petit » maître et un bel esprit français qui me gâtera toute » ma besogne. » Car le Gros Guillaume exécrait la France : la gallophobie est l'épizootie des bétes féroces de son genre. — Ici commence la persécution de Guillaume contre Frédéric, comme on pourrait dire de celle de Dèce ou de Dioctétien contre lés chrétiens ; persécution violente, acharnée, dont l'incroyable système consistait à transformer les étourde-
ries en crimes, les peccadilles en forfaits, les amourettes en fornications orgiaques et babyloniennes. C'est à je ne sais quel microscope monstrueux, d'un grossissement excentrique, qu'il regardait et jugeait les fautes de son fils. Tout d'abord il lui interdit l'étude. : s'il le voyait lire, il lui arrachait le livre des mains et le jetait au feu, après l'en avoir souffleté. Frédéric aimait la musique et jouait de la flûte; son père cassa plus de flûtes entre ses doigts que de bâtons sur le dos d'un de ses grenadiers. — Un maître d'école de Brandebourg, établi à Postdam, avait une fille nommée Doris qui jouait du clavecin, comme la Charlotte de Werther. Excédé le jour par les corvées militaires, le jeune prince s'en délassait le soir en faisant de la musique avec elle. Un vague soupir d'amour se mêlait peut-être aux sons de sa flûte , mais ce n'était qu'un chant sans paroles : le père était là qui les surveillait. Le roi surprit ces rendez-vous ingénus, fît de cette idylle un scandale, de ce duo une conversation criminelle. La pauvre fille arrêtée, un soir, fut le lendemain fouettée par le bourreau dans les rues de Postdam, et condamnée à battre du chanvre, pendant trois ans, dans une prison de la ville.
L'idée que Frédéric monterait un jour sur son trône exaspérait odieusement Guillaume. Il voulait le contraindre de céder ses droits à son second fils. Ni les coups, ni les menaces ne purent lui arracher cette renonciation. Un jour, poussé à bout : « Eh bien! dit— * il à son père,déclarez-moi publiquement bâtard, et
» je cède le trône à mon frère. » Alors- sa fureur alla jusqu'au meurtre. Un matin, Frédéric étant entré dans sa chambre, il le prit par les cheveux, le traîna contre la fenêtre, et se mit en train de l'étrangler à la turque, avec le cordon du rideau. Il était mort, si un valet de chambre, accouru aux cris qu'il poussait, ne l'avait tiré des mains de son père. — Les sultans du vieux Stamboul tranchaient de cette sorte leurs démêlés de famille; mais au moins chargeaient-ils les muets du sérail de l'exécution.
Ce palais paternel, qui tenait de l'ergastule et du coupe-gorge, n'était plus décidément habitable : Frédéric résolut de fuir. Le roi même lui en avait donné ironiquement le conseil. « Si mon père, lui disaity il souvent en le bà tonnant, m'avait traité comme je a vous traite, je me serais enfui mille fois. Mais vous 3 n'avez point de cœur et n'êtes qu'un poltron. * Frédéric confia son projet à son aide de camp Keittet à son ami le lieutenant Katt. Un voyage à la suite du roi, dans le midi de l'Allemagne, lui ouvrait la porte de l'évasion. Il emprunta d'un juif hollandais quelques centaines de ducats ; des chevaux amenés par Keitt l'attendaient dans un village auprès de Francfort ; Katt devait le rejoindre en route, et les troik amis, à fond de train, à force de voiles, comptaient
LE GROS GUILLAUME lli
gagner l'Angleterre. Avant.de partir, Frédéric avait fait remettre à sa sœur Wilhelmine une cassette qui contenait sa correspondance : une lettre égarée trahit le complot. Au moment où le fugitif mettait le pied à rétrier, trois généraux embusqués surgirent, et l'arrêtèrent au nom du roi. Le lendemain il comparut devant Guillaume ; sa colère éclata comme un accès de folie furieuse. « Pourquoi avez- vous voulu dé- * serter? — Parce que vous ne m'avez pas traité » comme votre fils, mais comme un esclave. — Où » vouîiez-vous aller? » Frédéric fit cette réponse sanglante : « A Alger! — Vous n'êtes donc qu'un » lâche déserteur qui n'a point d'honneur? — J'en ai » autant que vous, et je n'ai fait que suivre votre j conseil. » A cette réplique, le roi tira son épée et se rua sur son fils. Si le général Mosel ne s'était pas jeté entre eux deux, il le tuait du coup. L'assassin contenu reprit le bàtoh de l'argousin, son arme habituelle. Il frappa le prince, en pleine figure, d'un si violent coup de canne, que le sang jaillit. Pale comme la mort, mais droit sous l'outrage, Frédéric murmurait sourdement en essuyant le sang mêlé à ses larmes : « Jamais visage de Brandebourg subit-il » un pareil affront ! » Le roi l'envoya le jour même, sous une forte escorte, dans la citadelle de Kustrin. En même temps il repartait à franc étrier pour Berlin, et tombait dans le palais, en hurlant le cri d'Harpagon : « La cassette ! la cassette ! » La reine et Wilhelmine, accourues pour lui baiser la main,
fuient renversées sous cet ouragan. « La rage, dit » la margrave, défigurait si fort le visage du roi » qu'il faisait peur, à voir. Il devint tout noir, ses yeux » étincelaient de fureur, l'écume lui sortait de la » bouche : — Infâme canaille, me dit-il, oses-tu » te montrer devant moi ? Va tenir compagnie à ton » coquin de frère! — En proférant ces paroles, il me » saîsit d'une main, m'appliquant plusieurs coups de » poing au visage, dont l'un me frappa si violemment » la tempe que je tombai à la renverse, et me serais » fendu la tête contre la corne du lambris, si madame » de Sonsfeld ne m'eût garantie de la force du coup » en me retenant par la coiffure. »*Voltaire a raconté aussi cette scène de famille, avec son mordant persiflage, « Il en resta, dit-il, à la princesse une contusion » au-dessus du teton gauche qu'elle a conservée toute » sa vie, comme une marque des sentiments pater- » nels, et qu'elle m'a fait l'honneur de me montrer. > Cependant la reine, plus morte que vive, était allée chercher la cassette. Le roi la mit en pièces, s'empara des lettres, et sortit en criant : « A présent, j'aurai » de quoi convaincre le coquin de Fritz et la canaille » de Wilhelmine. J'ai là de quoi leur faire couper h » tête à tous deux. »
Pour Frédéric, du moins, ce n'était pas là une W nace vaine. Comme Pierre I er , le Gros Guillaume avii* résolu la mort de son fils. Mais une sombre idée <k progrès et de bien public justifiait, du moins, dansl* pensée du terrible czar, cette exécution domestique
Alexis haïssait la civilisation qu'il avait infligée de force à l'empire : tandis que Pierre avançait à grands pas vers l'Europe, il s'entêtait à reculer vers l'Asie, vers cette vieille Moscovie monacale et barbare, dont son père avait si rudement coupé la longue barbe, au .tranchant du sabre. Le czar eut peur d'avoir travaillé pour rien ; il vit dans l'avenir son peuple, redevenu horde, se renfoncer daijs la sauvagerie, sous la conduite de son fils. Atroce Abraham de la raison d'État, il le saigna comme un mouton d'holocauste, pour le salut de l'empire. Il le livra non pas au bourreau, mais à un chirurgien qui, sur son ordre, lui ouvrit les quatre veines aveô sa lancette. Symbole effrayant qui donnait le sens de l'exécution. Ce meurtre était une saignée politique : la Russie était malade de son czar futur; il la guérissait. — Tout au contraire, ce que Guillaume exécrait dans son successeur, c'étaient les idées nouvelles de culture et de tolérance, de lumière et d'innovation qu'il voyait poindre et germer en lai. Ce « petit maître », comme il l'appelait, allait déranger sa Prusse reetiligne, construite par lui sur le modèle dyne caserne. Il percerait des fenêtres dans cette forteresse ; il y introduirait la peste des sciences, la débauche des lettres, l'orgie de l'esprit. Il préférerait un philosophe malingre et souffreteux, comme Voltaire, à un grenadier de sept pieds comme le « Grand Joseph. » En sacrifiant son fils, Pierre I er avait tué le passé : en tuant le sien, Guillaume voulait décapiter^ avenir.
Arrivé à Kustrin, Frédéric fut enfermé dans une cellule étroite, trouée d'une lucarne. Le roi assembla un conseil de guerre pour juger le colonel Fritz. Il le dégradait ainsi d'un trait de plume. Ses ministres lui ayant représenté que l'héritier du trône était inviolable, Guillaume avait trouvé un biais ingénieux pour le faire mourir légalement. C'était de le diviser en deux personnes distinctes Tune de l'autre. Si Frédéric était l'héritier présomptif du royaume, il était, en même temps, colonel d'un régiment de dragons : le prince héréditaire, irresponsable par droit de naissance, serait respecté ; mais le colonel, justiciable du code militaire, devait subir la peine de la désertion. C'était l'hypostase byzantine appliquée à la loi pénale.' . Pour faire couper la tête à son fils, Guillaume le supposait bicéphale : la tête abstraite serait épargnée; la tête vivante tomberait sous la hache. Les tyrans bruts ont de ces finesses. Entre deux meurtres, deux infanticides, les rois Mérovingiens et les Césars du Bas-Empire ergotaient sur des points de théologie avec leur3 évêques.
Le conseil de guerre s'assembla ; mais, au moment de recueillir les voix, son président, le vieux princo d'Anhalt, surnommé Anhalt les Moustaches, jeta son sabre sur le bureau, et jura qu'il abattrait les oreille*
de quiconque pserait condamner le prince. Les oreilles des juges furent sensibles à cette éloquence : Frédéric fut unanimement acquitté. — Guillaume, furieux, cassa le jugement et renvoya son fils devant un autre conseil, formé de généraux plus ferrés sur le dogme des deux natures, et dans l'art subtil de tirer d'un prince impalpable un colonel en chair et en os. Ces théologiens bottés votèrent comme des soldats de Cromwell, en psalmodiant des versets de TÉcriture sainte. On a retenu le vote du général Denhoff, qui opina pour la mort, en poussant le gémissement de David : « Ah ! mon fils Absalon ! mon fils Absalon ! * Le résultat de ce scrutin biblique fut la condamnation d' Absalon.
Il fallut l'intervention des puissances pour sauver sa tête. Quoique lointaine et obscure encore, la Prusse était trop en vue pour que l'Europe y Holéràt la reprise de cette vieille tragédie romaine jouée par un Barbare, Le roi de Suède s'émut, le roi de Pologne protesta, les États de Hollande réclamèrent, l'empereur d'Allemagne appuya d'une menace son intercession. M. de Seckendorf, son ambassadeur, déclara à Guillaume que le prince royal était sous la sauvegarde de la Constitution germanique, et, qu'appartenant à l'Empire, il ne pouvait être jugé que par la Diète impériale. Guillaume se hérissa d'abord contre cette intrusion de clémence. En dehors du cercle de l'Empire, il possédait la Vieille Prusse, fief suzerain et indépendant. Il y avait droit de haute et basse jus-
tice seigneuriale, et prétendait pouvoir y faire exécuter son fils a huis clos. Inviolable à Berlin, Frédéric, selon lui, était, à Kœnigsberg, pendable à merci. Grime en deçà ,* justice au delà. Le dilemme était décidément le fort de cet Ostrogoth ; son sabre était à double tranchant. Mais, à cette époque, les bras de l'empereur d'Allemagne, quoique singulièrement raccourcis, étaient encore assez Jongs pour atteindre, un roitelet révolté. Guillaume finit par se soumettre en grondant ; on lui arracha la grâce de son fils.
Ne pouvant tuer Frédéric, il voulut du moins qu'il se vît exécuter dans une effigie chère et vivante. Des deux complices de son évasion, Keitt s'était sauvé en Hollande ; mais le jeune Katt, quoique averti, n'avait pu s'échapper à temps. On l'amena devant Guillaume, qui lui arracha sa croix de Saint-Jean, le . souffleta jusqu'au sang, le roua de coups de canne, et, l'ayant renversé à terre, le foula aux pieds. Ces jeux de main étaient ses jeux de prince : ce roi avait été taillé dans la carrure d'un bourreau. — Traduit devant le même conseil de guerre qui avait jugé Frédéric, Katt fut condamné aux galères (Festung$~ bau). On apporta la sentence au roi ; il la biffa furieusement et écrivit à la marge : t Sur le procès du lieu- » tenant de Katt, un conseil de guerre, nommé par » le roi, l'a condamné au Feslungs-bau, quoiqu'il » soit confessus et convictus de lèse-majesté. Sa M** » jesté ne peut comprendre comment on a pu port£* » une sentence si extrêmement douce pour un crif**
j> si terrible et si exécrable. Elle voit par là qu'elle a
» peu de fonds à faire sur la fidélité de ses officiers.
» Sa Majesté, elle aussi, a fait ses classes, elle a
» appris le latin et sait le proverbe : Fiat juslitia et
» pereat mundus. Mais afin qu'à l'avenir, si quel-
2> qu'un se rendait coupable d'un semblable crime,
j> il ne puisse dire que, puisque celui-ci en a été
» quitte pour si peu, il devrait en être de même pour
* lui, Sa Majesté se trouve obligée de prononcer elle-
* même la sentence, et de faire exemple de juste jus-
> tice. Et quoique un criminel de lèse-majesté, comme j le lieutenant de Katt (étant surtout des officiers de l'ar-
> mée qui devraient tous être fidèles à Sa Majesté, et, » en particulier, du corps des gendarmes, auquel la » garde de la vie de Sa Majesté et de la famille
> royale est confiée), n'eût que ce qu'il mérite, si on
> le faisait tenailler avec des tenailles ardentes et » ensuite pendre, Sa Majesté, par égard pour sa fa-
> mille, veut bien mitiger la peine, et prononce de » droit qu'il sera décapité. — Fait à Berlin, le 2 no- » vembre mil sept cent trente.
1M . . xvi
)i(pi L'exécution de Katt devait se faire à Kustrin ; sa
a$| Nise en scène fut réglée comme par un régisseur des
porf hautes œuvres. La veille, Frédéric fut transporté de
cm sa haute cellule, a l'étage inférieur, dans une cham-
bre meublée d'un lit et voilée par de grands rideaux. Toute la nuit, il entendit des marteaux frapper sur des clous et résonner sur des planches... C'était sans doute son échafaud qu'on dressait... Il put savourer les affres de la mort. Le jour se leva, un de ces sombres matins de novembre qui exhalent le froid du tombeau. Le général Lœpel, gouverneur de la citadelle, entra dans la chambre et fit lever Frédéric. Quatre grenadiers l'entourèrent, le prirent sous les bras et le menèrent devant la fenêtre. Les lugubres rideaux, brusquement tirés, découvrirent un échafaud tapissé de noir, rejoint à la chambre par un pont volant. Le tambour roula; deux hommes montèrent à l'échelle qui plongeait dans la cour de la forteresse. Kattse dressa bientôt sur le dernier échelon, suivi du bourreau. Par ordre du roi, il était vêtu, comme le prince, d'un sarrau de même coupe et de même couleur* A travers la brume de novembre, Frédéric put ainsi se voir, comme dans une sinistre vision, montant les marches de l'échafaud. Sa douleur fut horrible, il éclata en sanglots; d'un geste désespéré il essayait d'arrêter le supplice. — « Suspendez l'exécution ! criait-il ; laissez-moi » écrire au roi un mot, un seul mot ! Je renonce » à tous mes droits sur la couronne, s'il fait grâce & > Katt. » — Et s'adressant à son ami, dont le bourreau bandait déjà les yeux : t mon ami ! jamais
* je ne me consolerai de ta mort. Cher Katt 1 n»*
* pardonnes-tu? Dis-moi que tu me pardonnes 1 At* l
* que ne suis-je à ta place ! » Il lui tendait les bras avec désespoir; de son côté, Katt lui envoyait de tendres adieux. « Monseigneur, si j'avais mille vies, » je les sacrifierais volontiers pour vous ! Vivez heu- » peux* je meurs content! » C'était la scène du Cirque antique attendrie par la douleur, ennoblie et exaltée par le dévouement. « Celui qui allait mourir » saluait, non pas un César indifférent ou cruel, mais un jeune prince enchaîné, condamné, malheureux comme lui, qui aurait donné sa vie pour la sienne. — Cependant Katt agenouillé, tendit sa tête au bourreau qui Tabattit d'un seul coup. Frédéric voulut se détourner, mais ce sang devait rejaillir sur lui, les grenadiers avaient leur consigne. Ils le maintinrent immobile devant cette tète coupée qui vint rouler à ses pieds. Le gouverneur étouffa ses cris en le bâillonnant avec un mouchoir. Des convulsions le saisirent; il tomba évanoui entre les bras des soldats* La tragédie était terminée ; mais le rideau resta levé sur son théâtre sanglant. En rouvrant les yeux, Frédéric vit le corps mutilé de Katt dressé contre une estrade en face de son lit. Cette mise en scène était de l'invention de Guillaume : il avait décidé que, tout le jour, son fils resterait en tête-à-tête avec ce cadavre. Le délire revint, une violente fièvre se déclara, le gouverneur prit sur lui de faire baisser le rideau.
XVIÏ
De telles épreuves attendrissent ou endurcissent à jamais une àme. Frédéric sortit bronzé de cette crise; sa dernière larme tomba sur la tête de Katt. Le jeune homme ardent et généreux qu'il avait été jusqu'alors se glaça et se transforma dans le prince. Résolu à régner, il reconnut la raison d'État et abdiqua son cœur entre ses froides mains. Dès son avènement, il répudia sa jeunesse par des actes d'ingratitude éclatante. Le roi renia le prince royal et condamna le dévouement des amis qui l'avaient servi, en les frappant de disgrâce. Keitt, qui s'attendait à être rappelé, reçu à bras ouverts, porté au comble de la faveur, ne put même revenir d'exil. Les parents de Katt furent éloignés de la cour et écartés de tous les emplois. — Quant à la jeune filîe qui avait été fouettée pour l'amour de lui dans les rues de Postdam, Frédéric lui jeta l'aumône d'une pension de soixante écus.
Après l'exécution de Katt, Frédéric resta prisonnier à Kustrin. Il lui fut dérendu de parler français; M* dépense était fixée à douze sous par jour. Chaque soir-, à neuf heures, le gouverneur de la forteresse venaï* dans sa cellule, éteindre sa chandelle. Tout ïe jottï il travaillait à la Chambre des domaines, où son rang était marqué après le dernier conseiller. Cette capti -
vite si étroite s'élargit insensiblement. Les geôliers comprirent qu'en fin de compte ils gardaient leur maître futur. Des brèches se firent dans sa prison, les yeux qui le surveillaient se fermèrent, La noblesse du voisinage se cotisa pour subvenir à l'indigence de sa table; les réfugiés français de Berlin lui envoyèrent du linge et des livres ; il lui fut permis d'aller, sous un déguisement, passer ses soirées au château de Tamsel,dans la famille du baron deWrech. Il pouvait lire à sa guise, manger à sa faim, jouer de la flûte, sans craindre qu'une main brutale vînt la lui casser sur la tête. Cette existence était un paradis relatif. En l'emprisonnant loin de lui, son père l'avait libéré. — Au bout de dix-huit mois Guillaume rappela son fils à Berlin, lui rendit son régiment, le maria à une princesse de Brunswick, et lui fit don pour résidence du château de Rheinsberg, ou il put vivre librement et tenir upe petite cour.
Il y avait de la décadence dans cette férocité décroissante; Guillaume vieillissait et déclinait avant ''âge. Sa santé détruite émoussait l'àpreté de son caractère; l'ogre tournait au patriarche en perdant ses dents. Sa terrible canne devenait oisive comme la houlette d'un vieux pâtre. Autre symptôme funèbre : son avarice faiblissait et s'évanouissait en largesses ;
des accès de générosité l'attaquèrent. Il donna cent mille écus aux hôpitaux de Berlin ; à une dernière parade, il plut des ducats, au lieu de coups de trique, sur les soldats de sa garde. Bientôt il dut renoncer à passer ses troupes en revue. On le traînait par les corridors du palais, dans son fauteuil roulant d'hydropique.
Quoique la maladie eût assoupi la fureur normale de son caractère, il avait encore des réveils farouches. Le vieux loup mourant grondait, par instants, et montrait ses dents, essayant de mordre. — Le 22 avril 1740, il sortit dans une petite voiture de malade. Voyant un ouvrier le regarder fixement, il fit arrêter sa brouette, et dit à l'un de ses pages d'aller tirer six fois le nez de cet homme. — Un maltôtier s'étant approché, le roi lui fit demander ce qu'il lui voulait. Il répondit qu'il était enchanté de voir Sa Majesté en si bonne santé. Sa Majesté répliqua à son compliment par un grand coup de canne, et commanda à ses laquais de bàlonner vertement ce drôle. Ce que voyant, le peuple attroupé reconnut son roi d'autrefois, et s'enfuit précipitamment, comme s'il l'avait encore à ses trousses.
Un jour aussi, une lubie féroce le reprit. La reine, appelée par lui, le trouva couché dans un cercueil (te marbre, prenant sa mesure. Un autre sarcophage, de plus petite dimension, était dressé tout auprès ; il l°l ordonna de s'y étendre et de l'essayer à son tour. L'épouvante qu'il inspirait était telle que la pauvrt
reine crut toucher à sa dernière heure. Elle .obéit, plus morte que vive, et dit, le soir, à ses caméristes, qu'elle avait cru ne pas en sortir.
Ce vieux bourreau fit une fin, moitié édifiante et moitié grotesque. Il prétendait entrer au ciel par droit de naissance, et soutenait à ses chapelains que le Diable, en prenant son àme, commettrait un crime de lèse-majesté. — « Serait-ce juste, leur disait-il, > que Dieu, qui m'a établi à sa place pour gouverner, d selon mon bon plaisir, tant de milliers d'hommes, » m'assimilât un jour à l'un d'eux et me jugeât avec a la même sévérité ? i> Il avait appelé pour le préparer à la mort, le ministre Koloff, renommé pour sa rigidité de doctrine ; sorte de chirurgien spirituel qui débridait les âmes comme des plaies et taillait à vif les consciences. Ce rude pasteur ne l'épargna point : il lui rappela son despotisme sanglant, ses violences envers sa famille, l'iniquité de ses enrôlements forcés, les impôts dont il avait pressuré son peuple. A chaque reproche, à chaque grief, Guillaume se retranchait dans sa fidélité conjugale, comme dans une tour d'ivoire mystique qu'assiégerait en vain le démon. — « Oui, s'entêtait-il à répondre, j'avoue tout cela ; mais
* ai-je commis quelque adultère? Non. Ai-je une
* seule fois été infidèle à ma femme? Non. J'hériterai » donc du royaume des cieux. » Quoi de plus comique que ce vieux soudard marchant vers le ciel, au pas réglementaire, en tenant son lys quptial au port d'arme ! — Sa place n'était pas dans la paradis chré-
tien, mais dans le Walhallà de ses aïeux les Vandales, où des guerriers gigantesques s'assomment tout le jour, et, le soir venu, soupent à la table d'Odin et boivent dans des crânes humains la bière fermentée.
L'avarice lui revint par accès jusqu'au dernier souffle. Il était défendu, sous peine d'amende d'un ducat, de se moucher ou de tousser dans sa chambre. Il s'indigna fort en apprenant que ses gardes-malades étaient nourris au palais, et leur ordonna d'apporter leur diner, et de le soumettre à son inspection. Il profitait de cet examen pour en prélever les meilleurs morceaux, ou pour changer un de leurs plats contre un des siens. — Un jour, il mangea avec plaisir une bécassine qu'un de ses gardes lui avait offerte. Le cuisinier, croyant bien faire, lui en servit une autre le lendemain. Mais il la repoussa, disant qu'il ne voulait pas d'un gibier si coûteux, et qu'il n'avait mangé celui de la veille que parce qu'il ne lui avait rien coûté. Le cuisinier, rudement tancé, fut mis à l'amende. Cette dernière aubaine fut son obole à Caron.
Pendant son agonie, il lui prenait parfois le singulier remords de n'avoir pas fait exécuter son fils dix ans auparavant, après sa tentative d'évasion. On l'entendait s'écrier : « Je ne suis . pas fâché de » mourir, car celui qui craint la mort est un pleutre;
* mais ce qui m'afflige, c'est d'avoir un pareil
* monstre (unmensclœn) pour successeur. * Ses serviteurs s'étant levés en voyant entrer le prince royal,
il se dressa sur son séant et s'écria dans un violent accès de colère : « Asseyez-vous, au nom du 3 diable! ou allez tous, tant que vous êtes, au 3 diable ! » Son dernier lazzi fut lugubre. Quelques heures avant d'expirer, comme Frédéric était près de lui, il fit venir trois de ses plus anciens serviteurs, et tandis que les pauvres gens s'attendaient à être remerciés de leurs bons services et recommandés à l'héritier du trône, le roi lui enjoignit solennellement de les faire pendre aussitôt qu'il aurait rendu le dernier soupir.
Le règlement de ses obsèques, qu'il dicta par luimême, quelques heures avant d'expirer, est un chefd'œuvre de caporalisme. L'uniforme dont, on doit revêtir son corps, l'épée de munition, le casque, la dragonne, les éperons dorés qui devront être mis sur son cercueil, le harnachement du carrosse mortuaire, la marche des tambours, l'air des fifres, le nombre et la charge des salves y sont réglés, notés, détaillés avec une précision pointilleuse. Un ceinturon de travers, un bouton de guêtre mal attaché auraient évidemment irrité son Ombre. On dirait une revue posthume passée par le spectre d'un inspecteur. En grand buveur qu'il était, il prescrit, à l'article 8, de forges libations sur sa tombe. « On donnera, ce'
* soir-là, à souper aux généraux, à tous les officiers
* de mon régiment, et aux autres qui auront assisté
* à. la cérémonie, et Ton servira le repas dans la
* f?rande salle. Je veux qu'ils soient bien traités,
» qu'on mette en perce le meilleur tonneau de vin » du Rhin que j'aie dans mes caves, et qu'en génépal » il ne se boive, ce soir-là, que de bon vin, * Mais l'avare reparaît au dernier article, rognant sur l'habit de deuil de ses valets, comme Harpagon sur la livrée de la Flèche et de maître Jacques. « Mes domes- » tiques n'auront point d'habits de deuil, mais seule- » ment leurs habits de livrée et un crêpe noir au
* chapeau. En un mot, je prétends qu'on ne fasse
• point tant de façons pour mo\. »
Frédéric pleura peu ce père détestable; mais la raison d'État, qui était sa loi, fit qu'il n'en parla jamais qu'avec un respect compassé. Dans ses Mémoires <fc Brandebourg , il en trace, à grands traits, un portrait classique où toutes les laideurs et toutes les rugosités de son caractère s'alignent sous un profil officiel. L« Gros Guillaume disparait dans cette apothéose froide et grisâtre, pour faire place à un buste de roi exemplaire. € La politique du roi, dit-il, fut toujours » inséparable de sa justice. Moins occupé à étendre
* qu'à conserver ce qu'il possédait, toujours arco* » pour sa défense et jamais pour le malheur de l'Eu- > rope, il préférait en tout l'utile à l'agréable; bâtis-
* sant avec profusion pour ses sujets, ne dépensa***
» das la somme la plus modique pour se loger lu*-
» même, circonspect dans ses engagements, vrai dans i> ses promesses, austère dans ses mœurs, rigoureux » sur celles des autres, sévère observateur de la disci- » pline militaire, gouvernant son État par la même j> loi que son armée. Il présumait si bien de l'huma- 3> nité, qu'il prétendait que tous ses sujets fussent » aussi stricts que lui. Frédéric-Guillaume laissa, en » mourant, soixante-dix mille hommes, entretenus » par sa bonne économie, les finances augmentées, i> le trésor public rempli et un ordre merveilleux dans » toutes ses affaires. S'il est vrai de dire qu'on doit » l'ombre du chêne qui nous couvre à la vertu du y> gland qui Ta produit, tonte la terre conviendra » qu'on trouve dans la vie laborieuse de ce prince i> et dans les mesures qu'il prit avec sagesse, les » principes de la prospérité dont la maison royale a j> joui après «a mort. j> Jamais Frédéric ne parla de l'oppression qu'avait subie sa jeunesse : toute parole dite à ce sujet l'aurait offensé ; il se renfermait là-dessus dans un silence impérieux. Une seule fois, dans une lettre à Maupertuis, écrite bien des années après, il lui échappa une allusion touchante à la dureté de son père. Maupertuis venait de perdre le sien, âgé de quatre-vingt-quatre ans. Frédéric essaye de le consoler par toutes les raisons naturelles : « Vous
* l'avez vu rassasié de jours ; il vous a vu couvert
* de gloire... > Et il ajoute : « Vous avez eu un bon
* jère ; c'est un bonheur que n'ont pas eu tous vos
Tel fut le Gros Guillaume, fondateur du caporalisme prussien, ujî phénomène moral aussi extraordinaire en son genre, que Tétaient, au physique, les grenadiers géants qu'il recrutait pour ses régiments. Sa brutale figure méritait d'être remise en lumière, car c'est bien à lui que la Prusse doit son originalité funeste et sa croissance malfaisante. Elle reste marquée à sa barbare effigie. Il lui inculqua son inhumanité, sa rudesse, sa parcimonie de thésauriseur, son fanatisme militaire, sa cruauté administrative. Il fit de son peuple une armée et de son royaume une caserne. Frédéric et ses successeurs dégrossirent sans doute cette Prusse brute, faite à l'image de Guillaume; mais, à travers tous ses accroissements, elle a gardé son type primitif. Le règne de Guillaume est l'hégire de la barbarie exacte et savante qui écrasera l'Europe, si l'Europe ne la brise à temps.
24 octobre. — 14 novembre 1870.
NEMÉSIS
Nemesis Germanica — c'était Finsolente épigraphe de la réponse dérisoire qu'un Prussien envoyait de Versailles, il y a quelques jours, à l'éloquent article de M. d'Haussonville. — Ils osaient l'invoquer, cette divinité redoutable, ennemie des superbes, vengeresse de l'arrogance et de l'injustice, que les abus du succès irritent, que les violences du triomphe indignent, et que les Anciens représentaient un frein et une mesure à la main, pour avertir les hommes de réprimer leurs convoitises iniques, et de ne jamais excéder les justes bornes de la fortune ! Ils invoquaient Némésis ; et, au même instant, la déesse au double visage tourne vers nous sa figure de Victoire secourable et réconciliée, et retourne contre eux sa face courroucée d'Euménide. Elle marche au-devant de notre armée, guidant ses épées, dirigeant ses foudres; bientôt elle les poussera dans l'abîme qu'ils croyaient avoir creusé sous nos murs.
Qui donc est plus fait oour soulever sa colère que
la science y uguraient tous, depuis Pythagore jusqu'au dernier songe-creux hégélien. La philosophie française était seule mise à la porte du docte cénacle : Descartes et Pascal n'y avaient pas été reçus bacheliers. — Il n'est pas.jusqu'à ce béat d'Overbeeck qui, rassemblant tous les peintres et tous les sculpteurs anciens et modernes dans son tableau : Les Arts sous l'invocation de la Vierge, n'en ait dévotement excommunié les artistes profanes et corrompus de la France. Kaulback et Cornélius s'y rengorgent en conseillers intimes de la Madone germanique ; mais Poussin, Lesueur, Jean Goujon, sont exclus de cet atelier céleste : on n'y reçoit pas lesrapins.
C'est à croire qu'on rêve quand on les entend nous traiter de « race inférieure. » Et qu'est-ce donc que cette Allemagne si superbe aujourd'hui et si magistrale? Une race à peine décrassée de la barbarie, la dernière venue de l'Europe au monde de la civilisation et de la lumière. Elle végétait encore dans les fouillis et dans les ténèbres, quand la France avait produit Montaigne et Rabelais, les grands poëtes et les admirables conteurs du seizième siècle, et partagé la gloire delà Renaissance avec l'Italie. Tandis que toutes les autres Écoles abondent en grands maîtres, la sienne n'en compte qu'un, Albert Durer, digne d'être mis à leur rang*. Au dix-septième siècle, son intelligence, un moment secouée par Luther, semble anéantie; sa littérature se fait la vassale servile ethumiliéede la France. Ce siècle de Louis XIV que ses cuistres affectent de
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dédaigner avec insolence, elle en porta gauchement la perruque sous son bonnet carré de docteur, déformant sa langue pour la calquer sur la nôtre. Au dixhuitième siècle, cette Prusse qui prétend nous envoyer à Técolè, se met à celle de nos philosophes. Ils viennent la civiliser et l'instruire. C'est à la flamme de Voltaire que s'est réchauffé ce serpent. Alors, il est vrai, sous une conjonction d'étoiles imprévues, surgit en Allemagne, un groupe de poètes et de penseurs admirables : Goethe, Schiller, Herder, Kant, Lessing. Mais ces grands hommes, concitoyens du monde, étaient pleins d'humanité et de sympathie ; ils respectaient et aimaient la France ; ils ont exprimé magnifiquement, dans leurs œuvres, la reconnaissance intellectuelle que lui devaient leurs génies. Quelle colère aurait allumé dans 1 ame généreuse de Schiller le brigandage féodal de la Prusse actuelle ! Quelles ironies olympiennes Goethe aurait fulminées sur les hobereaux de Berlin ! — Cette ère de splendeur littéraire fut radieuse, sans doute, mais plus courte encore. Depuis quarante ans, le génie allemand semble profondément épuisé. Pas un roman et pas un poëme qui puisse glorieusement traverser le Rhin, et se naturaliser chez les nations étrangères. Le dernier grand poëte de l'Allemagne, Henri Heine, à moitié Français par l'esprit, l'était tout à fait par le cœur. Lorsqu'il vint se fixer à Paris, comme dans la patrie de son choix, il se déclara fièrement « Prussien libéré ». La philosophie même est morte en Allemagne, mais
peut-on dire que la sophistique germanique ait jamais vécu ? Fantôme nébuleux et mobile, elle transformait incessamment ses vaines apparences. C'était le nuage d'Hamlet, dans lequel Polonius, d'un instant à l'autre, voit une baleine, un chameau et une belette. De même, l'œil de l'observateur discernait successivement dans cette masse flottante, le pour et le contre, l'esprit et la matière, le moi et le non-moi, la fatalité et le libre arbitre. Chaque coup de vent nouveau bouleversait et métamorphosait le système. Kant et Fichte, Schelling et Hegel embrassaient tour à tour la nuée décevante et s'évanouissaient dans sa brame. ,| Comme le Saturne antique, la philosophie de l'Allemagne, bâillant à vide dans sa sphère grisâtre, a dévoré ses enfants. Aujourd'hui, après tant de rêves transcendants, tant d'ascensions chimériques, elle est tombée dans le chaos d'un panthéisme grossier. Cet idéal tant vanté aboutit au matérialisme de Buchner, à la force primant le droit de Bismark, et aux canons de la fonderie Krupp.
Une seule province reste à l'Allemagne de l'empire j spirituel qu'elle croyait avoir à jamais conquis, fa| contrée souterraine et froide de l'érudition. Tout uij peuple de savants est là, patients et minutieux comi des gnomes, enfoncés dans les fouilles des langue rampant dans les dédales des mythologies et y vant parfois des trésors. Mais que d'alliages et de scories ils y mêlent ! Cette science pleine de losses comme l'antique Egypte, est, comme elle,