SCÈNE V BLANCHE, CLÉMENT
BLANCHE, au bout d'uTi instant.
Bonsoir, monsieur.
Bonsoir, Blanche... [Regardant autour de lui.) Vous avez?
BLANCHE
J'ai pensé que...
CLÉMENT
L'intention part d'un bon cœur. .. {Ilpose son panier sur la table.) Mais je crains de ne pouvoir guère en profiter. {Relevant la tête.) Blanche, je ne resterai plus longtemps ici.
BLANCHE
Comment, monsieur?...
CLÉMENT
Quoi que je puisse penser de moi-même, je ne saurais vivre heureux maintenant... Je n'ai d'ailleurs fait d'autre projet que celui de m'écarter du monde le plus possible ; peu importe l'endroit solitaire où je m'arrêterai... Seulement si, plus tard, j'estime que j'ai — d'autres inclinant à le croire — une faute involontaire à déplorer, du moins n'auraije pas à me reprocher de m'étre abandonné à une indulgence trop facile. Blanche, vous êtes libre. Je vous avais demandé hier de ne pas me quitter tout de suite; je ne vous le demande plus. V'ous vous en irez quand bon vous semblera. Je vous souhaite d'être heureuse, vous méritez de l'être; je suis sûr que vous le serez. Peut-être jugerez-vous qu'en quittant mon foyer, je m'inflige une peine peu sévère; elle l'est cependant. [Il la regarde.) et... plus que je ne l'aurais cru moi-même. (Se retournant.) D'ailleurs, de toutes façons, vous étiez décidée à ne plus rester ici... Je vais donc, en somme, au-devant de vos désirs n'est-ce pas?
BLANCHE
Oui, monsieur.
Eh bien... voilà qui est entendu... Nous partirons l'un et l'autre... sur des routes différentes!...
BLANCHE
Oui, monsieur.
CLÉMENT
Je suis très fatigué !
[Il se laisse tomber dans un fauteuil. Un silence.)
BLANCHE
Vous avez été loin?
CLEMENT
Jusqu'au moulin de l'écluse.
erANCHE Oh!
CLÉMENT
Je me suis trouvé là, sans m'en rendre compte. [Soupirant.) C'est fort joli!...
BLANCHE, vidant le panier.
Vous avez cueilli de- fraises .. des champignons...
CLÉMENT
Oui... machinalement.
BLANCHE
Après une pareille promenade, vous devez avoir faim, monsieur. Je vais vous servir votre dîner.
[Elle va vers la porte.)
CLÉME.xT, la rappelant.
Vous souvenez-vous, Blanche, où vous avez mis ma valise jaune?
BLANCHE
Elle est toujours au grenier.
[Elle attend une seconde. Clément reste absorbe'. Elle sort. Un instant après elle revient avec une nappe et des couverts. Un silence, puis :)
CLÉME.xT, sans la regarder.
Que pensez-vous Blanche, de l'homme qui tantôt se dit : « J'ai peut-être péché » et tantôt, avec une égale conviction : « Non, cette faute-là, je n'ai pu la commettre!... » Que cet homme a autant de cliances d'être innocent qu'il en a d'être coupable?
BLANCHE
Bien sûr !
CLÉMENT
Ainsi, il ne tient compte que des présomptions favorables; il repousse celles qui lui sont contraires !... Il fait fi de l'opinion des autres !
BLANCHE
Oh! les autres !
CLÉMENT
Et sans doute — si léger qu'il soit — qu'en faitil? [Geste d'escamotage.) Evidemment, on regrette parfois... Où allez-vous. Blanche?
BLANCHE
Je reviens, monsieur.
[Et quand Blanche est rentrée portant des assiettes.)
... On regrette parfois d'avoir une conscience un peu délicate... un peu exigeante...
BLANCHE
Aussi, monsieur, pourquoi vous torturer l'esprit? A force de réfléchir, vous finirez par ne plus rien comprendre.
BAHBK-BLONDE
CLKMENT, se levoiit.
Blanche, je pense sans cesse à une vieille légende I... Encore un triste privilège, tenez, celui de l'instruction 1 11 vous apporte mille motifs do perplexités nouvelles ; l'histoire vous propose des exemples dans lesquels on se retrouve. L'histoire, Blanche, n'est qu'un éternel recommencement. S'arrêlant devant elle.) Savez-vous qu'il s'est trouvé un homme — un héros, cependant, et je ne me compare à lui que sous un certain angle — qui a tué son père et épousé sa mère... sans le savoir!... Blanche, je me dis que moi-même, sans le savoir !...
(Il reste un instant devant B anche les brasccartéi, en signe d'intcrrogalion.)
BLANCHE, interloquée.
Ecoutez, monsieur, je crois que vous avez to) ! de chercher toutes ces complications. Puisque vous êtes embarrassé, vous devriez demander conseil à un de vos amis... qui pourrait vous aider... à M. Lacourelle, par exemple...
CLÉMENT
Oh!
11 est venu cet après-midi.
CLKMENT, vivement.
Comment! Déjà! Qu'a-t-il dit?
BLANCHE
Il a beaucoup regretté de ne pas vous voir. Il tenait à avoir de vos nouvelles.
CLÉMENT
Il n'a pas dit qu'il reviendrait?
BLANCHE
Si... dans la soirée...
CLÉMENT
Et... comment l'avez-vous trouvé?... Il vous a paru... désireux d'avoir de mes nouvelles?
BLANCHE
Mais oui... puisqu'il revient pour cela.
CLÉMENT, après un temps.
Il est possible, en efîet, que je consulte M. Lacourelle.
BLANCHE
Monsieur, votre dîner est servi.
CLÉMENT, amer, sans se retowner.
C'est bien, je vais me mettre à table... puisque j'ai faim... La nature ne perd jamais ses droits! {Toujours sans se retourner.) Mais, Blanche, un repas frugal, n'est-ce pas?... du pain, un peu de viande froide, un doigt de vin... pour me remonter (Comme en souvenir.) ... des épinards...
C'est que... j'ai préparé...
CLEMENT
Ohl Blanche! un festin!... est-ce le jour î
BLANCHE
C'est tout ce que j'ai, monsieur! Qu'importe ce que vous mangez !
CLÉMENT
Il est vrai qu'aujourd'hui les aliments auront tous pour moi la même saveur. Tout de même... j'ai un peu honte!...
BLANCHE
Monsieur, vous n'êtes pas un enfant qu'on prive de dessert!
CLÉMENT
La privation serait dérisoire !J
BLANCHE
Vous ne prendrez que ce que vous voudrez.
CLÉMENT
Allons, Blanche, puisque vous y tenez !... (Il s'assied.) D'ailleurs, vous avez raison; la punition n'est pas dans le choix d'un mets, pas plus que le deuil n'est dans celui d'un vêtement. Non! il ne faut pas avoir l'esprit étroit. Il faut voir les choses de haut. (Il s'installe et commence à manger.) Le dernier repas que je fais ici, sans doute... Demain, où serai-je? (Avec un sourire.) Je suis le condamné qui fume sa dernière cigarette ! (Blanche lui présente un plat. Clément avec reproche.) Une truite !...
Une petite truite...
(Il soupire, il la prend.)
CLÉMENT
Asseyez-vous, Blanche. Vous aussi devez avoir faim.
BLANCHE
Mais, monsieur...
CLÉMENT
Prenez place à ma table... il n'est plus question d'étiquette entre nous. Après les jours noirs que nous venons de traverser! (Il lui avance une chaise.) Et puis, comme vous dites, il ne faut pas trop réfléchir. Mon père posait en principe qu'avant les grandes décisions, on devait faire le vide dans son esprit... table rase... (Il regarde la table abondante.) des soucis, des préoccupations... On n'en voit que plus clair ensuite... Au fond, c'est une question de volonté. Il faut avoir l'énergie... de chasser les « comment », les « pourquoi » qui nous assaillent... et de s'accorder en quelque sorte une trêve... une trêve complète. Après quoi, hardiment, on regarde le destin en face ! (Blanche lui sert une aile de poulet.) Eh h\en.\ a.ssejez-\oui, Blanche! Servez-vous! Tenez... je vais vous servir. (Il la sert; tous deux mangent.) Il est bon !
Il est bon !
11 est excellent
BLANCHE