‹ Barbe-blonde, comédie en trois actesChapitre 23 sur 26 · CLÉMENT BLANCHE · texte numérisé non relu

CLÉMENT BLANCHE

Je l'ai acheté chez Bernard... C'est un peu cher, chez Bernard, mais c'est bon!...

CLÉMEXT

Leurs volailles sont de premier ordre... Buvez, Blanche! Vous n'aimez pas le vin !

BLAXGHE

Si, le vin blanc. Je l'aime mieux que le rouge.

CLÉMENT

Celui-ci est parfait; j'en faisais venir de Bordeaux qui ne le valait pas. (7^ se remet à manger.) Vous avez mis de l'estragon dans la farce?

BLANCHE

Et un peu d'oignon; vous le sentez?

CLÉMENT

Il n'y a pas de cuisine sans oignon! [Piquant dans son assiette.) Oh! mais, Blanche 1...

BLANCHE

Quoi ?

CLÉMENT

Ceci n'est pas de l'estragon !

J'ai mis aussi une truffe.

CLÉMENT

Peste!... il me semblait bien que l'estragon n'était pas seul responsable de la saveur de cette farce... Blanche, vous m'avez fait une bonne farce !

BLANCHE, riant.

Encore un peu ?

CLÉMENT

Je ne dis pas non : péché de gourmandise, péché capital !

BLANCHE

On dit que les gens gourmands sont bons,

CLÉMENT

Soyons gourmands ! [Lui passant le plat.) Blanche?...

BLANCHE

Oh! j'ai fini... mais servez-vous !

CLÉMENT

Moi aussi. (Il repousse so7i assiette. Blanche lui présente un gâteau.) Encore ! Mais c'est un balthazar !

BLANCHE

Vous trouvez?

CLÉMENT, le couteau levé, prêt à couper le gâteau.

Dites-moi, Blanche... Tout de même, si quelqu'un

entrait en ce moment... que s'imaginerait-il?... à nou5 voir installés, tête à tête, devant cette pièce montée, il croirait que nous festoyons !... que nous sommes en partie fine!

BLANCHE

Ohl monsieur !

CLÉMENT

Dieu sait que ce n'est pas le cas ! L'heure serait mal choisie!... D'ailleurs... les plaisirs de cet ordre... la vie joyeuse !... mes fonctions, sans doute, ont su m'en préserver !

BLANCHE

Certainement.

CLÉMENT, mangeant le gâteau.

Notez que je ne suis pas plus puritain qu'un autre! seulement, un notaire!... Ah! si j'avais embrassé une carrière plus brillante... officier de cavalerie... diplomate... que sait-on? j'eusse sans doute tenu ma partie, moi aussi! Blanche, vous m'eussiez rencontré dans les endroits les plus mal famés des capitales !... à Vienne... à Rome...

BLANCHE

A condition que je m'y sois trouvée.

CLÉMENT

Vous auriez été une grande cantatrice, une danseuse célèbre. (Se regardant dans la glace.) J'ai assez l'air d'un diplomate avec ma barbe... vous ne trouvez pas ?

{Il ramène ses cheveux et prend une pose.)

C'est vrai, vous paraissez plus jeune- ainsi. CLÉMENT, annonçant.

« Monsieur l'ambassadeur » [Pris d'une idée subite ) Attendez ! [Il se dirige vers la porte et sort vivement. Blanche reste seule un instant, pensive, un sourire sur les lèvres. Brusquement elle quitte sa place et monte vers la fenêtre. Elle regarde dehors avec précaution sans se pencher. Dans la pièce à côté, le bruit d'un bouchon qui saute. Blanche tressaille. Clejnent rentre, une bouteille à la main.] Nous soupons au Champagne, en cabinet particulier! Le diplomate et la danseuse! {Elle rit. Au loin, une musique militaire se met à jouer.) Notre orchestre!

BLANCHE

Le cent soixante-douze...

CLÉMENT, qui a rempli les coupes.

A la santé du cent soixante-douze !

{Us boivent.)

BLANCHE

Ça pique!...

CLÉMENT

Ce n'est pas désagréable !... Cette valse ne vous donne pas envie d'aller danser, ce soir, sur l'esplanade, avec la jeunesse?...

B \RBE-BLONDE

BLANCHE

Ma foi non I

Par un beau soir comme celui-ci !... un soir de U juillet I...

BLANCHE

C'est bruyant, les fêtes !

CLÉMENT

Vous ne les aimez pas?

BLANCHE

Pas beaucoup.

CLÉMENT

Qu'aimez-vous donc?

BLANCHE

Oh!...

CLÉMENT

Les toilettes ?

PLANCHE

Oui...

CLÉMENT

Le spectacle?

BLANCHE

Mm.

CLÉMENT, se rapprochant. Je vais vous dire ce que vous aimez : rester chez vous le plus possible!

BLANCHE

C'est vrai.

CLÉMENT

L'hiver, au coin du feu... dans un fauteuil confortable...

BLANCHE

... quand il pleut, qu'il fait froid dehors.

CLÉMENT

Et puis, l'été, tout de même faire quelques promenades... dans la campagne... en bavardant...

BLANCHE

C'est ça.

CLÉMENT

Vous voyez comme je vous connais bien. {Elle rit.) Je vous connais, Blanche, vous savez ! {Il lui prend la main et continue saiis le regarder. ) Moi aussi, d'ailleurs, j'ai toujours préféré la vie paisible aux plaisirs mondains... {Avec bonhomie.) Nous avons les mêmes goûts 1... et j'ajouterai... les mêmes petits raffinements d'égoïsme. Penser que les autres piétinent dans la neige et la boue tandis qu'on est là, bien au chaud, les fauteuils rapprochés de la flamme... c'est méchant, mais c'est humain ! L'un fait la lecture, l'autre s'occupe à quelque broderie et l'on se dit qu'il en sera ainsi... le lendemain encore... toujours... {Un temps. Levant sa coupe.) A votre santé... mademoiselle... mademoiselle... Liane !

Je m'appelle Liane?

CLIÉMENT

N'est-ce pas un joli nom pour une danseuse? Vous savez, les lianes dans les forêts... ce sont des plantes qui s'enroulent, qui ondulent.

BLANCHE

Je ne suis pas une liane I

CLÉMENT

Vous êtes aussi souple.

BLANCHE

Vous n'en savez rien.

CLÉMENT

J'ai des yeux pour voir. Quand je suis dans un jardin, je regarde les fleurs... quand je suis dans une forêt, je regarde les lianes! Nous ne sommes pas dans une forêt, mais il y a une liane, une jolie liane blonde !

BLANCHE

Une liane blonde?

CLÉMENT

N'étes-vous pas blonde I n'êtes-vous pas Liane?... Vous ne buvez pas!... {Il lui remplit son verre) Tiens... 'Ah! je vous ai tutoyée!

BLANCHE

Le mal n'est pas grand.

En cabinet particulier!

BLANCHE

C'est vrai !

CLÉMENT

A charge de revanche ! Tutoyez-moi aussi.

BLANCHE

Ce n'est pas la même chose...

CLÉMENT

Pourquoi? Vous ne voulez pas me dire... tu?... Dites-moi tu... Allons!

BLANCHE

Tu!

CLÉMENT

Tu! non ! « Tu es beau »! « Tu me plais » ! ou « j u n'es pas beau »! « Tu me déplais! »

BLANCHE

Vous êtes drôle !

CjlÉMENT

Eh bien, dites-le!

ELANCHE

Quoi?

CLÉMENT

Que je suis drôle.

Tu l'es.

CLÉMENT

Hé là! Hé là I je proteste !

BLANCHE, confuse.

Oh! monsieur!

Oh! oui?

CLEMENT

C'est de votre faute !

CLEjxENT

Quoi?

BLANCHE

C'est de ta fau'e !

CLÉMENT

A la bonne lieure 1 [La musique entame Sambreet-Meuse. Il lui saisit le bras.) Ecoutez ! [Il se dresse, sérieux.) ... Sambre-et-Meusel... Que c'est beau!

Oui, c'est beau.

CLÉMENT

On peut bien faire les malins, elle nous remue tout de même, cette musique-là!... [Il chante.) Le régiment de Sambre-et-Meuse marchait toujours... Vous aimez votre pays, Blanche?

BLANCHE

Mais oui...

CLÉMENT

Et son histoire glorieuse... Quel rythme elles ont, nos vieilles marches militaires! 11 semble, en les écoutant, qu'on retrouve ses vingt ans et qu'on parte à la conquête du monde !

BLANCHE

C'est vrai!... On est entraîné!... on a envie de danser!

CLÉMENT

N'est-ce pas? {Ils écoutent de nouveau.) Il y a dans celte musique une jeunesse, une fougue, une gaîté !

{A ce moment, le refrain arrive plus précis. Il regarde Blanche... puis, brusquement, la saisit par la taille et, tout en chantant, commence à exécuter un pas de danse qui conserve d'abord un caractère héroïque et se transforme peu à peu en véritable galop. La musique s'éloigne. Dans son élan, il soulève Blanche de terre; « Houp ! »... Tous deux s'arrêtent face à face essoufflés )

BLANCHE

Ah! {Ede lui sourit.) J'aime mieux vous voir ainsi!

CLÉMENT, rembruni.

Comment ?

BLANCHE

Je dis... que je suis contente de vous voir... moins triste.

CLÉMENT, les mains au front.

Oui... S' éloignant .) Ce vin m'a porté à la tète ! La musique... la chaleur... [Un long silence.) Vous voyez, on se liisse aller... on s'étourdit... on se reprend à vivre... L'homme est faible !... (Un temps encore.) Allons!... Il y a limite à tout... Où en étions-nous. Blanche ?

BLANCHE

Quand donc?

CLÉMENT

Il faut que nous réglions nos comptes... Vous n'allez pas partir sans que je vous remette ce que je vous dois... Donnez-moi votre carnet.

[Stupéfaite, elle cherche dans la poche de son tablier et lui remet son carnet. Un temps.)

BLANCHE

Tout est payé jusqu'au douze, monsieur... il ne reste que les dépenses d'aujourd'hui.

CLÉMENT, le carnet tn mains.

Vous avez acheté un fer à repasser ?

BLANCHE

Oui, monsieur, la note est dans le livre avec celle de Bernard.

Quarante - deu.x... quarante-deux... cinquantesept., soixante-cinq... vos gages... voici.

Il lui remet un billet.

BLANCHE

Je vous dois huit francs.

CLÉMENT

Oh !

BLANCHE

Mais si...

Elle lui remet la monnaie.

CLÉMENT, très ému.

Eh bien, Blanche, voilà!... Encore une fois, j'espère que vous serez heureuse!... Adieu, Blanche!-

BLANCHE

Adieu, monsieur ! [Elle reste un iîistant devant lui, puis va prendre un plateau et dessert la table. Dehors, Lucien siffle deux ou trois fois : Blanche dresse la tête, écoute, puis se retournant vers Clément.) Adieu, monsieur !

CLÉMENT

Adieu, Blanche!

Il se détourne pour cacher ses larmes. On sonne..

BLANCHE

Ce doit être M. Lacourelle.

CLÉMENT

Faites-le entrer.

Elle sort lentement avec son plateau.

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