L.VCOURELLE
Eh bien, mon cher Clément, que se passe-t-il ? Au reçu de votre mot, je suis vite accouru...
CLÉMENT, les yeux clos, très bas.
Au secours ! mon ami, au secours !
LACOURELLE
Voyons, Clément...
CLÉMEiNT
Je me noie! Je ne sais plus!... Je ne vois plus clair!... je me noio ! {En regardant Lacourelle en face.) Mon arai, depuis hier, je me demande si je n'ai pas volontairement tué ma femme I... C'est impossible, je le sais. Je ne me suis pas dit : « Je vais tuer ma femme! » Ce serait la négation de toute ma vie : je suis un honnête homme !
LACOURELLE
Eh bien, Clément?
CLÉMENT
Il y a dans l'Ame humaine des recoins si cachés !... {Aussitôt.) En tout cas, j'ai fait le geste qui a causé sa mort. . Vous me l'avez fait comprendre hier... Je ne l'avais pas compris auparavant : comment admettre qu'un être puisse se tuer par crainte d'une plaisanterie... d'un chatouillement?... qui lui était très pénible, c'est vrai!... Supposer qu'ayant eu peur elle ait glissé? J'en avais eu la pensée, puisque j'en avais parlé à l'instruction... Etait-ce une impression? Je suis très scrupuleux Le soir, je retourne trois fois vérifier le compteur, je cachette mes lettres et je les rouvre aussitôt... de peur de m'étre trompé. En sorte que, par scrupule... d'autant qu'envers les morts tout le monde a des scrupules!... Et puis, cette colère dans laquelle ma femme m'avait mis, me donne-t-elle le droit d'attacher à mes souvenirs une valeur qu'ils n'ont pas ? Sont-ils exacts?... Que penser de tout cela? Que conclure? Ah ! quelle responsabilité !
LACOURELLE
Vous lui accordez tout de même quelques atténuations...
CLÉMENT
J'ea cherche !
LACOURELLE
Et vous en trouvez... Ce que vous venez de dire...
CLÉMEMT
Qu'ai-je dit?
LACOURELLE
Mais... {Il le regarde, souriant.) ...que vous êtes un homme honnête et qu'on ne cesse de l'être du jour au lendemain.
CL MENT
Parlez, mon ami.
LACOURELLE, après l'avoir considéré avec quelque étonnement.
Clément, votre imagination travaille, vous transposez les faits, vous vous chargez à plaisir et, à force de fouiller en vous-même...
CLÉMENT, relevant a tête.
Et... si tout de même elle avait glissé? qu'elle ait eu peur?...
LACOURELLE, surpris.
Cette hypothèse n'a-t-elle pas été écartée?
CLÉMENT
Trop vite peut-être!... {S'exaltant tout à coup.) Elle a glissé! J'en suis sûr! Je l'ai vue?
LACOURELLE
Vous l'avez vue ?
CLEMENT
Mon ami, je suis au désespoir!
ACOURELLE
Vous avez vu votre femme glisser?
CLÉMENT, accablé.
Que sais-je?
LACOURELLE
Voyons, Clément, reprenez votre calme !... Vous vous égarez, en ce moment!... Vous n'avez pas vu votre femme glisser... si votre femme avait glissé, elle serait tombée de ce côté, puisqu'elle vous faisait face...
CLÉMENT, saisi.
Comment?
LACOURELLE
Je dis qu'étant tournée vers vous, votre femme, si elle avait glissé, serait forcément tombée la tête la première dans cette chambre.
CLÉMENT
Dans cette chambre...
LACOURELLE
Forcément!
GLÉMKNT, après un temps, à voix contenue.
Je n'y avais pas pensé ! Elle serait (orabée dans cette chambre ! Or ! elle est tombée en dehors, face en avant ! Ah ! mon ami ! elle est tombée face en avant c'est donc qu'elle voulait se tuer ?...
LACOURELLE
... Pour vous laisser des remords peut-être ! C'est le dernier tour qu'elle vous jouait.
Oh!
Ohl
CLEMENT
LACOURELLE, SUT Ufl autve tOU.
CLÉMENT, se promenant à grands pas dans la chambre, puis s'arrêtant brusquement devant Lacourelle.
Ainsi, vous estimez que ma femme s'est tuée volontairement? Elle n'a pu glisser? Nous aurions là, en quelque sorte, la preuve matérielle de sa résolution? .. Parce qu'en somme les arguments que je yous ai proposés...
LACOURELLE
Votre femme s'est suicidée. Clément.
CLÉMENT
Vous en êtes convaincu?
Absolument.
LACOURELLE
CLEMENT
Moi aussi!... Seulement, on se persuade si facilement de ce qu'on désire croire... Tenez, lorsque j'étais au collège, — j'avais huit, ans, — je me souviens qu'au cours d'une dispute avec un de mes camarades, pour excuser à mes yeux un acte de brutalité, — un coup de poing que je lui donnai sur la tête, — je feignis de me mettre en colère alors que je ne l'étais pas... J'ai appris depuis à me défier de moi. [Après un temps.) Certainement la façon dont ma femme est tombée...
LACOURELLE
... Explique tout.
Elle ne pouvait pas tomber de l'autre côté.
LACOURELLE
C'est une question d'équilibre!.,.
CLÉMENT
Ainsi donc, je ne suis pas coupable ! pas responsable I et mon geste n'est pour rien dans sa mort?
LACOURELLE
Pour rien.
CLÉMENT, avec un grand soupir.
Ah ! (Se redressant.) Je puis donc dire que même si j'avais eu une mauvaise pensée. — ce qu'à Dieu ne plaise ! — elle eût été sans conséquence?
LACOURELLE
Aucune !
CLÉMENT
Ah! mon ami ! quel apaisement! [Il hésite un instant, puis :) Peut-être maintenant ai-je le droit de vous montrer ceci... que j'ai trouvé dans son secrétaire. [H y prend un carnet et remonte vers Lacourelle.) Je tairai le nom de la personne en
cause... d'ailleurs, vous avez assisté à la lecture du testament. [Il lit.) Deux octobre. — X est venu déjeuner... il avaitmauvaise mine. [Il tourne quelques pages.) Quatorze novembre. — La modiste m'a envoyé mon chapeau... J'irai attendre X à la sortie du lycée. Si X le veut bien, nous nous promènerons sur le mail. Vingttrois janvier. — Xa une liaison, il m' en a fait l'aveu. Il y a des femmes heureuses!... [Il tourne une page et, insstant sur chaque mot.) Mon Dieu, pourquoi m'avoir donné la vie si vous me refusez le pain, le miel et Veau qui désaltère?... Premier juin. — Il va partir, je ne le verrai plus !... [Il ferme le cahier.) Deux heures après ma femme se tuait.
LACOURELLE le regarde un instant, stupéfait, puis, lui mettant lourdement la main sur l'épaule.
Allons, Clément! Décidément, vous êtes de la race des innocents, de ceux qui ne pourraient, qui ne sauraient être coupables ! Votre innocence est la plus belle de toutes, car vous la portez en vous, inaltérable... irrémédiable !... Si vous alliez trouver un prêtre...
CLÉMENT
Je ne suis pas religieux.
LACOURELLE
... Il VOUS dirait comme moi : « Soyez en paix, mon fils, le royaume des cieux vous est ouvert... 9 Laissez-moi vous embrasser. Clément !
Accolade.
CLÉMENT
Mon ami ! mon ami !
Il se retourne du côté où se trouvait le portrait de sa femme.
LACOURELLE
Et maintenant, mon cher, je vous laisse. Vous avez sans doute le désir d'être seul.
Excusez-moi de ne pas vous reconduire, je suis tellement ému !
LACOURELLE
Je vous comprends...
CLÉMENT, appelant.
Ne dérangez personne.
CLÉMENT, affolé tout à coup.
Blanche! Blanche! [Il se précipite vers la porte; Lacourelle le regarde avec étonnement. Entre Blanche, très simple : « Monsieur... » Il s'est repris.) Voulezvous reconduire monsieur Lacourelle?...
LACOURELLE
Au revoir, homme innocent!
Il sort.