‹ Barbe-blonde, comédie en trois actesChapitre 8 sur 26 · SCÈNE VIII LACOURELLE, CLÉMENT · texte numérisé non relu

SCÈNE VIII LACOURELLE, CLÉMENT

LACOURELLE

Bonjour, mon cher Clément !

CLÉMENT

Excusez-moi de vous recevoir ici...

LACOUBELLE

Je vous en prie, ne vous gênez pas pour moi. {Il enlève ses gants. Clément lui tend un fauteuil.) Votre femme n'est pas là ?

CLÉMENT

Non...

LACOURELLE

Elle ne vous a rien dit ?

CLÉMENT

Non. A quel sujet ?

LACOURELLE, s' asseyant.

Mon cher Clément, je viens vous présenter mes excuses... Hier, dans le salon du préfet, j'ai été amené à traiter votre femme d'insidieuse commère.

CLÉMENT

Oh!

LAGOURELL-^

Le mot est vif, mais il m'a échappé.

Mon Dieu... commère... compère...

LACOURELLE

Non, ce n'est pas dans ce sens que j'ai employé le terme.

CLÉMENT

Ah!

LACOURELLE

Ce sont donc bien des excuses que je vous apporte.

CLÉMENT

Mon cher ami, je vous remercie; mais c'était inutile, je demeure persuadé que vous n'avez jamais voulu offenser ma femme, en sorte que... {Un silence assez long.)

LACOUHELLE, derrière ses lunettes.

Mon cher Clément, vous savez dans quelles conditions j'ai cédé l'étude à votre père... qui m'avait secondé pendant de longues années... J'avais une réelle affection pour vos parents, Votre mère fut pour moi {Il tousse.) une amie comme on en rencontre rarement... Ces conditions ont été bien douces ! Quand vous avez repris l'étude à votre tour, vous avez pu vous en rendre compte... Eh bien, votre femme raconte à qui veut l'entendre que je vous étrangle d'intérêts usuraires, que je suis intraitable et que vous payez finalement l'étude quatre fois sa valeur. C'est beaucoup ! {Mouvement de Clément.) L'incident n'est pas tragique, mais à l'occasion, vous pourriez rappeler à votre femme que le sage, avant de parler, hésitait sept fois... et que c'était pour dire du bien de son prochain.

Je suis navré, mon cher ami, de ce que vous m'apprenez... je suis absolument navré.

{Nouveau silence.)

LACOURELLE, souriaut.

Ce n'est pas la première fois que votre femme se prend à moi \... En plusieurs occasions, déjà... A-t-elle des raisons de m'en vouloir ?

CLÉMENT

Je ne crois pas.

LACOURELLE

Eh bien ?

CLÉMENT, après hésitation.

Ma femme n'a pas besoin de raisons pour « en vouloir ».

LACOURELLE

De la misanthropie ?

CLÉMENT

Peut-être.

{Vn temps.)

LACOURELLE

En ce cas, mon cher Clément, je regrette presque ma démarche ; votre femme est surtout à plaindre.

CLÉMENT

Oui. {Souriant.) Moi aussi.

LACOURELLE

Vous aussi !

Que voulez-vous !... {Il songe.) Tout de même, je me dis parfois que la chance ne m'a pas favorisé... J'aurais pu avoir une existence si diff rente I... J'ai une bonne santé... un caractère facile, je crois... de quoi vivre... {S'animani.) Vous comprenez, ce sont des tracasseries journalières !... des vexations inutiles !... Cette histoire encore que vous me rapportez !

LACOURELLE

Oh

CLKMENT

Sil... si!... c'est continuel I c'est incessant!... C'est tout... ce n'est rien !

LAROURELLE

C'est peu.

CLÉMENT

Ne le croyez pas. Tenez, un simple détail : depuis dix ans, je mange des épinards trois fois la semaine, le lundi, le mercredi et le samedi. Je déteste les épinards ! Eh bien, depuis dix ans, des épinards le lundi, le mercredi et le samedi...

LACOURELLE

Evidemment, les épinards...

CLÉMENT

Je vous parle d'épinards parce que c'était tout mon dîner d'hier. J'ai de l'appétit... est-ce ma faute ? Ma femme n'en a aucun, je ne le lui reproche pas. Mais il n'y a pas que les épinards!...

LACOURELLE

Ce légume est symbolique...

CLÉMENT

Tout me rappelle, ici, les traits de son humeur... Cette potiche, cette armoire... la pendule qu'elle avance ou qu'elle retarde selon que je suis en avance ou en retard. Elle arrose mes pantoufles sous prétexte d'arroser les fleurs ; elle me force à la masser pour une arthrite qu'elle n'a plus depuis longtemps. Parfois, j'ai un travail pressé, je m'installe à mon bureau... Alors, elle vient à côté de moi manger du pain grillé... Crrr... crrr... crrr. Vous comprenez? Crrr... pendant que je travaille ! Trois fois par jour elle me dit qu'elle se tuera si je ne fais pas immédiatement ce qu'elle veut. Elle a recueilli huit chats qui me poursuivaient jusqu'à l'étude et dont je subissais, hier encore, tous les inconvénients. Elle me parle sur un ton monotone que... que... je ne peux même pas définir... Et maintenant, elle fait de la théosophie !

LACOURELLE

Ecoutez, la théosophie...

CLÉMENT

Oui, je mêle un peu tout cela... Evidemment, les chats, le ton... ce n'est rien, ce sont de petites choses... Mais, par exemple, le matin, — le matin j'ai sommeil, — eh bien, elle se lève à cinq heures, d'un seul bond, comme si le feu était à la maison.

LACOURELLE

Pourquoi se lève-t-elle si tôt?

Pour m'ennuyer. D'ailleurs, elle dort très mal.

LACOURELLE

Ecoutez, Clément. Votre ciel conjugal, comme

tant d'autres, a ses nuages, mais en somme, je ne vois pas qu'il y ait lieu de vous désespérer. {Blanche passe. Les hommes se taisent.) CLÉMENT, grave.

Je vais vous raconter quelque chose... c'est un peu difficile... ce sont des choses dont on ne parle pas beaucoup... dont on n'aime pas parler... £t d'ailleurs, le fait ne se produit plus... ne se produit plus... Ma femme n'a pas une bonne circulation ; vous avez dû remarquer qu'elle a toujours les mains froides ; ses pieds sont glacés. Eh bien, mon cher ami, au moment où..., et chaque fois, remarquez, chaque fois !... au moment où... vous comprenez?... elle m'appliquait brusquement ses pieds froids sur les jambes !

LACOURELLE

Ah 1 par exemple !... Mon pauvre Clément!

CLÉMENT

N'est-ce pas ? Cette fois, ce n'est pas une petite chose... Sans compter qu'à mon âge on est encore un homme !... Je vous dis, ma vie est un enfer ! Je n'ai pas le droit de rire, de me réjouir du beau temps, du soleil... Je n'ai pas le droit de bien me porter, de mangera ma faim. (Désignant Lacourelle.) Je n'ai pas le droit d'avoir un ami. [De plus en plus exalté.) Alors, vous comprenez, il y a des moments où... des moments où... {Eclatant.) Ouhh !...

LACOURELLE

Où VOUS avez envie de tout casser.

Tout!

{Silence.)

LACOURELLE

Ecoutez, mon cher... en somme... puisque vous faites si mauvais ménage avec votre femme... et que vous êtes malheureux, — l'un et l'autre, — séparez-vous.

CLÉMENT

J'y ai souvent songé, seulement... ma femme n'est pas jeune... que deviendrait-elle?... Je n'aurais pas ma conscience pour moi.. (Un temps.) Et puis, ce serait très difficile, dans ma situation. {Un temps encore. Souriaiit.) J'ai rêvé l'autre jour qu'elle se faisait enlever par un de mes clercs.

LACOURELLE

Voilà qui arrangerait tout...

CLÉMENT

Je les voyais monter ensemble en automobile et j'étais là, près d'eux, incapable de faire un mouvement pour retenir ma femme ; quelque chose de plus fort que moi me paralysait... l'automobile devenait petite... petite...

{Entre Honorine.)

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