‹ Barbe-blonde, comédie en trois actesChapitre 9 sur 26 · SCENE XI HONORINE, CLÉMENT · texte numérisé non relu

SCENE XI HONORINE, CLÉMENT

HONORINE

Clément, ne trouves-tu pas un peu enfantin de profiter de mon absence pour te préparer un bain ? Les bains cbauds te font du mal, tu le sais pourtant. {Clément ne répond pas. Elle remet le fauteuil à sa place abituelle.) Et crois-tu, mon ami, qu'il soit très convenable de recevoir des étrangers dans ma chambre à coucher?

CLÉMENT

Tu as fermé le salon à clef.

HONORINE

Il y a l'étude. {Nouveau silence de Clément.) Si j'avais une amie qui te déplaise, je ne te l'imposerais pas... il me semble, du moins. {Et comme Clément ne répond toujours pas.) Ah ! c'est un triste sire, ton ami Lacourelle !

CLÉMENT

Je t'en prie, Honorine, ne parlons pas de M. Lacourelle, cela vaut mieux.

HONORINE

Pardon !

CLÉMENT, la regardant.

Tu me comprends ?

HONORINE

C'est une dispute que tu cherches ?

CLÉMENT

Un conseil que je te donne. {Un temps.) M. Lacourelle est indigné ! {Elle regarde Clément d'un air narquois.) Tu dis?

HONORINE

Je n'ai pas ouvert la bouche !...

CLÉMENT

Tu as bien fait.

HONORINE, immobile, après un temps.

Clément, il est possible, en effet, que j'aie tenu sur M. Lacourelle certains propos... qu'il t'a sans doute rapportés en les travestissant à sa manière... mais, si tu voulais bien réfléchir...

CLÉMENT

Piéfléchir ? Tu as traité cet homme intègre d'usurier !

HONORINE

Quelle exagération ! Tu me remercierais...

Quoi ?

HONORINE, lentement.

Clément... imagine qu'on ait insinué, au contraire...

{Elle s'arrête.)

CLÉMENT

Au contraire?

HONORINE

... Au contraire, que Lacourelle t'avait laissé l'étude à des conditions... trop exceptionnelles?...

CLÉMENT

père lui a été suffisamment

Mon

HONORINE

CLEMENT

Eh bien ?

dévoué.

Ton père ?.

Honorine !...

HONORINE

Je pense que je ne t'apprends rien... Tu sais fort bien pourquoi l'étude t'a été laissée.

Je te défends !...

HONORINE, se rapprochant.

J'étais là quand tu as trouvé les fameuses lettres... les lettres adressées à ta mère et que tu t'es respectueusement hâté de les jeter au feu.

CLÉMENT

Je ne sais pas ce que tu veux dire. J'ai accepté l'étude en toute liberté de conscience. Mon père était un honnête homme!... et moi aussi... Et puis, en voilà assez, je préfère m'en aller I

{Il prend son chapeau et fait mine de sortir.)

HONâRiNE, immobile.

Tu vas chcrclier ta barrique ?

CLÉMENT, se retournant brusquenienl.

C'est toi qui l'as fait renvoyer?

HONORINE

11 est inutile que tu boives du vin. Je m'exprime mal : il est nuisible que tu boives du vin.

CLÉMENT

Tu ne veu.\...

HONORINE

Je ne veu.\ pas être la femme d'un alcoolique.

Ecoule... ne me pousse pas à bout... J'ai beaucoup supporté, mais vraiment, cette fois !...

HONORINE

Parce que je ne veux pas que tu boives du vin?...

CLÉMENT

Ma vie est un enfer!... Tu m'as tout gâté ! Je n'ai plus un plaisir!

HONORINE, douloureuse.

Ah ! je t'en prie !... ne faisons pas nos comptes I Regarde-toi et reîjarde-moi I A qui feras-tu croire que tu es la victime? {Devant la glace, s'exaltant.) Quand je pense que je me suis donnée à toi, jeune fille!... {Elle se retourne.) 3 e t'ai sacrifié toutes mes aspirations. Je suis venue m'enterrer dans un trou de province... moi !... avec mes idées!... moi qui aurais voulu épouser un homme du monde, un intellectuel !

CLÉMENT

Que ne l'as-tu trouvé ! Tu étais en bonne place !

HONORINK

Tu m'insultes, maintenant!... Mais, ai-je mieux à attendre d'un homme pour qui l'épouse n'est qu'un objet de plaisir! une servante un peu moins rétribuée !

CLÉMENT

Je ne te refuse rien, que je sache.

HONORINE

Continue ! Fais-moi sentir que je suis ton obligée, que, prise par toi sans dot, je te dois le pain que je mange, la robe que je porte !

CLÉMENT

Tune m'accuseras pas d'avoir choisi celle-ci!...

HONORINE

Monstre ! Lâche! {Avec éclat.) Et puis, je te préviens, si tu me chatouilles encore comme ce matin...

CLÉMENT

Ah! ah!...

HONORINE

Oui, tu peux rire... Voilà ce que tu as imaginé

pour me récompenser de mon dévouement : me chatouiller à tout bout de cliamp... quand tu sais l'iiorreur physique que j'en éprouve!

CLÉMENT

Allons ! allons!...

HONORINE

Voilà ! pour me remercier de mes soins!...

CLKMENT

Tu dis que tu m'as soigné, Honorine?

HONORINE, un instant démontée.

Je...

CLÉMENT

Toi, qui me fais un griof de mes moindres malaises!... L'hiver dernier, quand j'ai eu cette bronchite...

HONORINK

Et pendant ta fièvre typhoïde ? Ai-je manqué un seul jour de te donner des bains froids ?

CLÉMENT

Ah! ça, oui, d'accord!... Les bains froids, tu ne m'en as pas privé ! Tu m'y plongeais avec délices !

HONORINE

Ingrat! Ah! je voudrais mourir, tiens!... Que de fois je l'ai désiré...

CLÉMENT

Je sais, je sais! Eli bien! ne t'en prive pas, ma chère amie

HONORINE

Clément! Ne ne pousse pas à bout ! Je te jure que... que...

CLÉMENT

Tu me jures que... que...?

HONORINE

Que... {Elle cherche.)... jemejettepar la fenêtre!

CLÉMENT

C'est une très bonne idée !

HONORINE

Clément!... Clément!...

CLÉMENT, impatienté.

Allons, ne crie pas comme ça! HONORINE, hurlant.

Clément! tu ne me connais pas ! Tu vas voir lie vais me jeter par la fenêtre !

CLÉLENT, même jeu.

Eh bien, jette-toi, après tout!

HONORINE

Ne me défie pas !

CLÉMENT

Allez ! Voici une chaise.

HONORINE

Clément !

CLÉMENT

Monte dessus!... Monte dessus!...

HONORINE, moins fort.

Clément!

CLÉMENT, moins fort aussi.

Monte dessus.

[Il rit.)

HONORINE, hors d'elle.

Tu vas voir !

{Elle monte sur la chaise etsaisitla potiche plicée sur le meu'de d'appui. Elle en menace Clément qui s'est précipité pour la lui arracher des mains . Courte lutte.)

CLÉMENT s'empare de la potiche.

Voyons, laisse ça ! {Il la remet sur le meuble, puis , se retournant vers Honorine, en menace, il fait mine de la chatouiller.) Coucou... ma belle !...

{Et se sauve.) HONORINE, suffoquant, cherchant des yeux un moyen de descendre, articule faiblement .

Clément!...

CLÉMENT, s' arrêtant.

Quoi ?

{Un silerice. Il l'observe.) HONORINE se reprend peu à peu et maintenant, dominée par la rage, trépignant et chancelant, toutes griffes dehors.

Tu es un misérable!... Te te hais !... Tu verras ! Tuverras! Je sais tout!. ..J'ai compris !.. .Blanche... Mais je suis ta femme, Clément !...

{Elle tire ses cheveux en arrière, hideuse.) CLÉMENT la voit sur le bord de la chaise, se soutenant à peine. Il s'avance, les bias tendus. Il dit ; Allons, descends, tu vas tomber... Descends, tu vas tomber !... {Mais sa voix est rauque, ses paupières battent et sa main droite esquisse le geste qu'il fait lorsqu'il la chatouille. Honorine, éperdue^ se retourne, vacille une seconde, tombe.) Ah !

{Il se précipite. Blanche est entrée.)

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