SCENE XI HONORINE, CLÉMENT
HONORINE
Clément, ne trouves-tu pas un peu enfantin de profiter de mon absence pour te préparer un bain ? Les bains cbauds te font du mal, tu le sais pourtant. {Clément ne répond pas. Elle remet le fauteuil à sa place abituelle.) Et crois-tu, mon ami, qu'il soit très convenable de recevoir des étrangers dans ma chambre à coucher?
CLÉMENT
Tu as fermé le salon à clef.
HONORINE
Il y a l'étude. {Nouveau silence de Clément.) Si j'avais une amie qui te déplaise, je ne te l'imposerais pas... il me semble, du moins. {Et comme Clément ne répond toujours pas.) Ah ! c'est un triste sire, ton ami Lacourelle !
CLÉMENT
Je t'en prie, Honorine, ne parlons pas de M. Lacourelle, cela vaut mieux.
HONORINE
Pardon !
CLÉMENT, la regardant.
Tu me comprends ?
HONORINE
C'est une dispute que tu cherches ?
CLÉMENT
Un conseil que je te donne. {Un temps.) M. Lacourelle est indigné ! {Elle regarde Clément d'un air narquois.) Tu dis?
HONORINE
Je n'ai pas ouvert la bouche !...
CLÉMENT
Tu as bien fait.
HONORINE, immobile, après un temps.
Clément, il est possible, en effet, que j'aie tenu sur M. Lacourelle certains propos... qu'il t'a sans doute rapportés en les travestissant à sa manière... mais, si tu voulais bien réfléchir...
CLÉMENT
Piéfléchir ? Tu as traité cet homme intègre d'usurier !
HONORINE
Quelle exagération ! Tu me remercierais...
Quoi ?
HONORINE, lentement.
Clément... imagine qu'on ait insinué, au contraire...
{Elle s'arrête.)
CLÉMENT
Au contraire?
HONORINE
... Au contraire, que Lacourelle t'avait laissé l'étude à des conditions... trop exceptionnelles?...
CLÉMENT
père lui a été suffisamment
Mon
HONORINE
CLEMENT
Eh bien ?
dévoué.
Ton père ?.
Honorine !...
HONORINE
Je pense que je ne t'apprends rien... Tu sais fort bien pourquoi l'étude t'a été laissée.
Je te défends !...
HONORINE, se rapprochant.
J'étais là quand tu as trouvé les fameuses lettres... les lettres adressées à ta mère et que tu t'es respectueusement hâté de les jeter au feu.
CLÉMENT
Je ne sais pas ce que tu veux dire. J'ai accepté l'étude en toute liberté de conscience. Mon père était un honnête homme!... et moi aussi... Et puis, en voilà assez, je préfère m'en aller I
{Il prend son chapeau et fait mine de sortir.)
HONâRiNE, immobile.
Tu vas chcrclier ta barrique ?
CLÉMENT, se retournant brusquenienl.
C'est toi qui l'as fait renvoyer?
HONORINE
11 est inutile que tu boives du vin. Je m'exprime mal : il est nuisible que tu boives du vin.
CLÉMENT
Tu ne veu.\...
HONORINE
Je ne veu.\ pas être la femme d'un alcoolique.
Ecoule... ne me pousse pas à bout... J'ai beaucoup supporté, mais vraiment, cette fois !...
HONORINE
Parce que je ne veux pas que tu boives du vin?...
CLÉMENT
Ma vie est un enfer!... Tu m'as tout gâté ! Je n'ai plus un plaisir!
HONORINE, douloureuse.
Ah ! je t'en prie !... ne faisons pas nos comptes I Regarde-toi et reîjarde-moi I A qui feras-tu croire que tu es la victime? {Devant la glace, s'exaltant.) Quand je pense que je me suis donnée à toi, jeune fille!... {Elle se retourne.) 3 e t'ai sacrifié toutes mes aspirations. Je suis venue m'enterrer dans un trou de province... moi !... avec mes idées!... moi qui aurais voulu épouser un homme du monde, un intellectuel !
CLÉMENT
Que ne l'as-tu trouvé ! Tu étais en bonne place !
HONORINK
Tu m'insultes, maintenant!... Mais, ai-je mieux à attendre d'un homme pour qui l'épouse n'est qu'un objet de plaisir! une servante un peu moins rétribuée !
CLÉMENT
Je ne te refuse rien, que je sache.
HONORINE
Continue ! Fais-moi sentir que je suis ton obligée, que, prise par toi sans dot, je te dois le pain que je mange, la robe que je porte !
CLÉMENT
Tune m'accuseras pas d'avoir choisi celle-ci!...
HONORINE
Monstre ! Lâche! {Avec éclat.) Et puis, je te préviens, si tu me chatouilles encore comme ce matin...
CLÉMENT
Ah! ah!...
HONORINE
Oui, tu peux rire... Voilà ce que tu as imaginé
pour me récompenser de mon dévouement : me chatouiller à tout bout de cliamp... quand tu sais l'iiorreur physique que j'en éprouve!
CLÉMENT
Allons ! allons!...
HONORINE
Voilà ! pour me remercier de mes soins!...
CLKMENT
Tu dis que tu m'as soigné, Honorine?
HONORINE, un instant démontée.
Je...
CLÉMENT
Toi, qui me fais un griof de mes moindres malaises!... L'hiver dernier, quand j'ai eu cette bronchite...
HONORINK
Et pendant ta fièvre typhoïde ? Ai-je manqué un seul jour de te donner des bains froids ?
CLÉMENT
Ah! ça, oui, d'accord!... Les bains froids, tu ne m'en as pas privé ! Tu m'y plongeais avec délices !
HONORINE
Ingrat! Ah! je voudrais mourir, tiens!... Que de fois je l'ai désiré...
CLÉMENT
Je sais, je sais! Eli bien! ne t'en prive pas, ma chère amie
HONORINE
Clément! Ne ne pousse pas à bout ! Je te jure que... que...
CLÉMENT
Tu me jures que... que...?
HONORINE
Que... {Elle cherche.)... jemejettepar la fenêtre!
CLÉMENT
C'est une très bonne idée !
HONORINE
Clément!... Clément!...
CLÉMENT, impatienté.
Allons, ne crie pas comme ça! HONORINE, hurlant.
Clément! tu ne me connais pas ! Tu vas voir lie vais me jeter par la fenêtre !
CLÉLENT, même jeu.
Eh bien, jette-toi, après tout!
HONORINE
Ne me défie pas !
CLÉMENT
Allez ! Voici une chaise.
HONORINE
Clément !
CLÉMENT
Monte dessus!... Monte dessus!...
HONORINE, moins fort.
Clément!
CLÉMENT, moins fort aussi.
Monte dessus.
[Il rit.)
HONORINE, hors d'elle.
Tu vas voir !
{Elle monte sur la chaise etsaisitla potiche plicée sur le meu'de d'appui. Elle en menace Clément qui s'est précipité pour la lui arracher des mains . Courte lutte.)
CLÉMENT s'empare de la potiche.
Voyons, laisse ça ! {Il la remet sur le meuble, puis , se retournant vers Honorine, en menace, il fait mine de la chatouiller.) Coucou... ma belle !...
{Et se sauve.) HONORINE, suffoquant, cherchant des yeux un moyen de descendre, articule faiblement .
Clément!...
CLÉMENT, s' arrêtant.
Quoi ?
{Un silerice. Il l'observe.) HONORINE se reprend peu à peu et maintenant, dominée par la rage, trépignant et chancelant, toutes griffes dehors.
Tu es un misérable!... Te te hais !... Tu verras ! Tuverras! Je sais tout!. ..J'ai compris !.. .Blanche... Mais je suis ta femme, Clément !...
{Elle tire ses cheveux en arrière, hideuse.) CLÉMENT la voit sur le bord de la chaise, se soutenant à peine. Il s'avance, les bias tendus. Il dit ; Allons, descends, tu vas tomber... Descends, tu vas tomber !... {Mais sa voix est rauque, ses paupières battent et sa main droite esquisse le geste qu'il fait lorsqu'il la chatouille. Honorine, éperdue^ se retourne, vacille une seconde, tombe.) Ah !
{Il se précipite. Blanche est entrée.)