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Barbès

L'homme dont nous allons retracer l'existence pénible a été surnommé par Proudhon le Bayard de la Démocratie.

Comparer ce coryphée de Tinsurrec* tion au preux chevalier du Terrail, c'est presque se rendre coupable de blas« phème.

L'héroïsme qui s'égare n'a pas les mêmes droits à l'admiration que Thé*'

roïsme dont nos annales et les éloges de la postérité consacrent la grandeur. Cependant, une fois cette différence établie, avouons qu'il n'est pas de figure dans tout le parti républicain qui porte à un plus haut degré que celle d'Armand Barbes l'empreinte de la loyauté et de la conviction.

Pourquoi ce cœur si noble, entraîné par le fanatisme politique, n'a-t-il conquis, hélas ! que les lauriers de la guerre civile ?

Devons-nous en accuser le milieu dans lequel Barbès a vécu? Oui, peut-être.

Il a pris les idées malheureuses de son époque ; il a eu foi aux sociétés secrètes, aux moyens violents, à la régénération soudaine de sa patrie par un coup de main : fatal aveuglement, dont les cachots ont été l'expiation, et qu'il paye encore ai\}ourd'hui par l'exil volontaire auquel il se condamne.

Barbes naquit, en 1810, à la Pointaà-Pitre.

Sa famille est originaire du midi de la France, et son père, qui était allé chercher fortune à la Guadeloupe, revint des colonies au commencement de la Restauration, ramenant avec lui son fils très-jeune encore.

Armand fit de bonnes études au collège de Sorèze. Il fut appelé, à la mort de ses parents, à recueillir une fortune assez importante que, plus tard, on le Vit consacrer tout entière au triomphe de la cause démocratique.

La révolution de juillet alluma ce cerveau méridional. Barbès se trouvait à Fourton, siège de se» propriétés, dans le voisinage de Carcassonne, lorsque survinrent les émeutes de 1834.

Il quitta précipitamment sa province et vint se lier à Paris avec toute la horde républicaine. Bientôt il fut arrêté, por-

teur d'une proclamation qui excitait le peuple à la révolte.

On l'emprisonna ; mais de puissants personnages, amis de sa famille, intervinrent.

Après deux mois de prévention, il fut déclaré n'y avoir lien à suivre à son égard (style judiciaire). Notre fougueux démocrate, à quelque temps de là, se trouvait au nombre des individus étrangers au barreau qui, sous le titre de conseil des accusés, furent mandés par la cour, à raison d'une lettre publiée dans rinter\^alle des débats. Il répondit aux juges :

(( — Quoique vous nous excitiez par la forme brutale de vos questions, je ne veux pas vous donner le prétexte de faire une nouvelle orgie de pouvoir. Je n'ai ni signé, ni publié la lettre, ni autorisé la publication qui en a été faite. »

Enfin il se posa définitivement chez

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les républicains par un coup d*éclat, l'évasion des prévenus enfermés à Sdinte* Pélagie.

Voici rhistoire de cette fuite singulière.

Parmi les prisonniers se trouvait un maître maçon. En visitant la voûte d'une cave, dans laquelle M. Kersausie avait obtenu de placer sa provision de vin et de bière, cet homme reconnut que ladite cave se trouvait en partie sous le chemin de ronde, et qu'il ne fallait qu'un souterrain de peu d'étendue pour communiquer avec le jardinet d'une maison de la rue Copeau.

A la faveur de la liberté qu'on leur laissait dans la cour de promenade, les détenus parvinrent à pratiquer dans le mur de la cave, puis dans les terres, une ouverture de trente pieds de long sur trois pieds de large.

Ce travail terminé, des communica-

tions quotidiennes avec le dehors leur permirent d'organiser l'évasion.

Le propriétaire du domicile de la rue Copeau était un vieillard de soixante-dix ans, employé à l'administration de l'assistance publique.

II se nommait Vatrin.

Sa femme, à peu près du même âge, restait constamment chez elle, avec sa concierge et un domestique. Ils occupaient seuls la maison et n'avaient aucun locataire. Tous les soirs, M. Vatrin allait se promener au Jardin-des-Plantes. Ces circonstances diverses furent connues de Barbès.

Un beau jour, dix minutes après la sortie du vieillard, trois personnes inconnues se présentent chez lui. L'une d'elles entre dans la maison et demande à écrire le motif de sa visite.

C'était Barbès.

Les deux autres, Etienne Araga, di^

recteur du Vaudeville, et mademoiselle Grouvelle, républicaine exaltée, qui figura plus tard dans raffaire Hubert, restaient à la porte et la laissaient à dessein enti-^ouverte.

Sur l'observation de la concierge, qui le priait de fermer cette porte, Arago répondit :

— Je suis avec une dame. Elle rattache sa jarretière dans la rue, et je ne peux pas la laisser dehors.

Pendant ce temps-là, des signaux extéri»^urs étaient donnés et reçus avec une exactitude précise. Bientôt le souterrain livra passage à trente prisonniers, qui sortirent successivement par une issue pratiquée dans le jardinet.

Ils vinrent frapper aux volets de la maison.

Barbës s'empreesa d'ouvrir portes et fenêtres, tout en calmant la terreur de madame Vatrin.

BAKBÈS.

— Rassurez-vous, lui dit-il, ce sont des détenus politiques, de braves garçons qui s'évadent et dont vous n'avez rien à craindre. Voici pour vous dédommager du dégât Qu'ils ont fait chez vous.

En même temps il jetait sur une table quinze ou vingt pièces d'or.

Un quart d'heure après les prisonniers étaient libres. Chacun d'eux reçut une somme d'argent, avec l'adresse de la retraite qui lui était destinée.

La police ne put en découvrir un seul.

Dans le nombre de ceux qui durent ainsi la liberté à l'audace et à la générosité de Barbes, on peut en citer plusieurs qui acquirent , depuis, un renom dans les annales démocratiques: Berrier-Fontaine, Cavaignac, Chilman, Guinard, Napoléon Lebon, Guéroult, Vilain, Landolphe, Armand Marrast, Pornin et Vignote.

Etienne Arago et mademoiselle Grou-

velle comparurent devant le juge d'instruction Zangiacomi.

Pour Barbès, il ne fut nullement inquiété.

Quelques jours plus tard eut lieu l'attentat du boulevard du Temple, et la police vint saisir à son domicile une proclamation manuscrite, faite en vue de la chute du trône de Louis-Philippe.

Mais ne rapprochons pas le nom de Fieschi du nom de Barbès, de Barbès qui s'écria plus tard, en police correctionnelle :

€ — Fieschi, monstre infernal ! Fieschi, vil instrument fait pour déshonorer et perdre à jamais le parti politique qui l'aurait employé ! »

L'année suivante, compromis au sujet des événements de la rue de Loiu^cine,

demandes et par réponses de la réception des adeptes dans la société des Familles, Plus tard, aidé de Blanqui; de Lamieussens , de Raisant et de Martin Bernard, i: métamorphosa la société des Familles en société des Saisons, Elle comptait un millier d'hommes, quand la bataille fut décidée, en 1839.

Au mois d'avril, Barbes se trouvait encore dans le département de l'Aude, où il était allé prendre sa part de l'agitation électorale, quand il reçut une lettre d'Auguste Blanqui. Ce dernier l'appelait pour organiser l'émeute. Afin de dérouter la police, Barbes manifesta le projet d'aller à Marseille, puis à Toulon; mais, le 23, il était à Paris.

Le matin du 9 mai, il envoya rue Quincampoix , chez une vieille femme, la veuve Roux, passementière, qui jadis avait été son hôtesse, une malle très lourde, en lui faisant dire qu'elle contenait des effets et en la priant de la

lui garder jusqu'au retour d'un petit voyage qu'il allait faire à Versailles.

Cette femme déposa la malle dans sa cuisine.

Une revue insurrectionnelle avait été décidée par la société des Saisons pour le dimanche. 12 mai. Aucun membre n'était prévenu du motif de la convocation ; Barbès, Blanqui et Martin Bernard ne le révélèrent que sur le terrain où Ton savait trouver des armes. Cinquante individus pénétrèrent chez la veuve Roux, qui était absente, défoncèrent la malle pleine de cartouches, et en jetèrent les paquets par la fenêtre à leurs compagnons restés dans la rue.

> On donna le signal du départ.

La bande des émeutiers descendit jusqu'au pont .Notre-Dame par les rues îSaint-Martin, des Arcis et Planche-Mibray, s'arrêta sur le quai aux Fleurs pour charger les armes et marcha droit OU poste du Palais-de- Justice.

Elle avait à sa tête un homme de grande taille, maigre, portant barbe et moustaches, vêtu d'une redingote de couleur foncée, et tenant à la main un fusil de chasse à deux coups.

C'était Barbès.

Il se dirigea vers l'officier et lui cria de rendre les armes.

— Plutôt la mort î

Telle fut la réponse du lieutenant • Drouineau, qui tomba frappé d'une balle à l'instant même.

Quelques malheureux soldats furent victimes avec lui de la décharge faite à bout portant parles insurgés. Le poste fut envahi ; toutes les armes furent prises, et Barbès se dirigea vers l'Hôtel-de- Ville, où il entra sans coup férir. Il donna lecture d'une proclamation sur les marches.

Mais, apprenant que Blanqui venait d'être repoussé de la préfecture de po-

lice, il abandonna le palais municipal en toute hâte et se jeta dans les rues étroites d'alentour, où ses hommes élevèrent des barricades, que la troupe de ligne détruisit en un clin d'œil.

. Barbès fut pris à huit heures du soir, au moment où il essayait de sortir de la circonscription dans laquelle se trouvait alors renfermée Vémeute.

Gagnant la rue Jean-Robert, après avoir quitté celle du Grànd-Hurleur^ il fut arrêté par un lieutenant de la garde municipale, M. Jean-Pierre Leblond, qui le reconnut pour s'être trouvé déjà face à face avec lui dans l'affaire de la rue de Lourcine. Du reste, il avait les mains ensanglantées et noires de poudre.

On alla prévenir le préfet de police de cette capture importante.

, — Tuez-moi, je vous en conjunî, tuezmoi ! criait Barbès aux militaires qu'on avait désignés pour le conduire en lieu 8ùr.

— Nous ne sommes pas des assassins^ dirent les soldats, en réponse à cette prière désespérée.

L'ordonnance royale du 14 mai déféra le procès à la chambre des pairs.

M. le baron Pasquier, chancelier de France et président de la chambre, M. le duc Decazes, M. le comte de Bastard, M. le baron Daumont et MM. Barthe et Mérilhou furent chargés de l'instruction.

Devant le tribunal suprême, Barbès prit la parole en ces termes :

« — Je ne me lève pas pour répondre à votre interrogatoire. Si d'autres que moi n'étaient pas intéressés dans l'affaire, je ne me lèverais que pour protes* ter contre vos prétentions judiciaires.

J'en appellerais à vos consciences, et vous reconnaîtriez que vous n'êtes pas ici des juges , mais des hommes politiques venant disposer du sort d'ennemis politiques. Je déclare que, le 12 mai, à trois heures, tous ces citoyens ignoraient notre projet d'attaquer votre gouvernement. Je déclare que j'étais l'un des chefs de l'association. C'est moi qui ai préparé le combat ; j'y ai pris part, je me suis battu contre vos troupes. Mais si j'assume sur moi la responsabilité de tous les faits généraux, je dois aussi décliner la responsabilité de certains actes que je n'ai ni conseillés, ni ordonnés, ni approuvés. Parmi ces actes, je cite la mort donnée au lieutenant Drouineau avec préméditation et guet-apens.

Je le dis pour que la France m'entende.

C'est là un acte dont je ne suis ni coupable, ni capable. Si j'avais tué ce militaire, je l'aurais fait dans un combat à armes égales, avec un partage égal de

champ, de rue et de soleil. Je ne Tai pas assassiné. »

Pour tout le reste il déclara ne vouloir répondre à aucune question.

« — Ce n'est pas la peine, dit-il : ma tête répond pour moi ! »

La plupart des témoins reconnurent Barbes comme le chef des insurgés qui avaient pris le poste du Palais-de-Justice ; mais quand le président demanda si Ton avait tiré sur Drouineau avant la décharge générale et si l'individu qui avait tiré était le chef de l'insurrection, les témoignages furent contradictoires.

Du reste, le procès- verbal signé par le docteur Roy constatait que les blessures ^ du lieutenant provenaient de coups de feu partis de droite et de gauche et non en face. Les coaccusés de Barbès déclarèrent que i',elui qui avait tiré le premier sur Drouineau était un jeune homme de vingt-deux ans, nommé Ferrari, mort dans le cours de l'émeute.

Aux épisodes terribles de ce drame judiciaire vinrent se joindre des épisodes grotesques. Le sieur Casimir Gros, chef de la station des Favorites, déposa en ces termes :

(( — J*étais à mon bureau, lorsque j'entendis la détonation d'un pistolet.

Voyant paraître l'un des insurgés, je le crus atteint d'un coup de feu et je lui dis : — Vous êtes blessé ? Il me répondit brutalement : — Non ! Jamais un Français n'est blessé! » (Rires dans la salle,) , . .r .

En présence de Tobstination de Barbes à se taire, le président Pasquier lui dit :

« — Je dois humainement vous avertir que, si vous avez le moyen de repousser des dépositions aussi formelles , il serait contraire à la raison de ne pas en user. En aucun pays du monde il ne peut y avoir de situation politique auto-

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