‹ Barbey d'Aurevilly et la MédecineChapitre 33 sur 44 · F. LAURENTIE. Op. cit., p · texte numérisé non relu

F. LAURENTIE. Op. cit., p

tresse rousse est un brillant morceau de complaisance et d'imagination, où l’auteur se calomnie et se calomnierait bien davantage encore par littérature et par gracieuseté.….. C’est de la poésie assez belle, mais c’est de la poésie. »

Au surplus, prenons garde à la date (1854). Il y avait plusieurs années déjà que la coupure décisive s’était produite dans la vie de Barbey d’Aurevilly, et lui-même, commentant sa Maîtresse rousse dans une lettre à Trébutien, en parle au passé, avec une sérénité objective qui n’est certes pas d’un alcoolique. Il évoque aussi le souvenir de Maurice de Guérin : « … Tenez, Guérin, dont nous parlons tant entre nous, Guérin, notre rabâcherie éternelle, avait aussi cette pente vers les alcools. Rappelez-vous ses lettres! Il aimait aussi le diable d’état qui fait tinter les oreilles, les pieds, les mains, comme si tout l’être était métallique, comme si l’on était une espèce de gong vivant et vibrant sous une main moqueuse et acharnée! Si je disais (même à part l’ivresse, cet inépuisable panorama de rêves qui tient dans les quelques gouttes d’un fluide), si je disais l’effet physique et visuel que me produisent les breuvages qui grisent, on m’appéllerait fou, et l’on croirait que c’est après en avoir bu que j'écris. Je ne puis comparer cela qu’à l’effet des pierres précieuses, — que j'aime tant, mon cher Trébutien, que je ne passe jamais à côté de la boutique d’un orfèvre sans fermer les yeux : Et ne nos inducas in tentationem! Il y a, entre les pierres précieuses et les Hqueurs, une smgulière intimité de rapports. Les liqueurs, selon la couleur qu’elles jettent, ressemblent à des dissolutions d’émeraudes, de rubis, de topazes. Je ne connais rien qui fascine davantage et fasse plus longuement rêver. Le mystère de la couleur y scintille, comme s’il allait s’y révéler, et il ne s’y révèle pas. Pliné disait que c'était la majesté de la nature dans un petit espace. Il avait raison, mais il eût pu ajouter encore que c'était aussi son secret! La majesté de sa discrétion!

« Hé! hé! qu’est:ce que tout cela, bon Dieu! à propos d’eau-de-vie? Pardonnez-moï, mon cher Trébutien, et ne vous moquez pas trop de mes visions cornues et de tout ce que jé vois, dans un verre de sacré-chien, comme disent messieurs les postillons. J’aime presque sentimentalement

ce sacré-chien, qui fait dire à Nanty Swart (un des types les plus profonds et les plus comiquement déchirants de tout Walter Scott) : « C’est du poil de chien qui m'a mordu », car j'en ai été mordu aussi, et pour les mêmes raisons que ce pauvre Nanty Swart; mais le sentiment à part, mais à part l’horrible besoin de l’ivresse quand on est solitairement malheureux, je l’aimais aussi pour la poésie des yeux et du rêve. Que de fois à souper, quand j'étais un ribaud splendide, et lorsque la conversation n’étincelait pas assez à mon caprice, — car l’étincelle seule appelle la flamme, comme l’abîme attire l’abîme — je me plongeais dans la contemplation de mon verre plein qui fulgurait d’or dans le diamant de son cristal! Je montais et redecendais les échelles de Jacob de la couleur, du fond de ma coupe jusqu’au bord, et jy prenais, intellectuellement et par les yeux, des bains d’arc-en-ciel. Tout cela n’est que visions pour les gens qui ne sont pas nous. » (A Trébutien, 2 avril 1855.) ‘He

Encore une fois, avec Barbey d’Aurevilly, il faut toujours faire la part de l’imagination. L’éthylisme, dans son. cas, ne ressemble en rien à celui d’un Alfred de Musset ou d’un Verlaine qui pratiquaient l’abus de l’alcool d’une façon pas seulement littéraire.

Il n’est pas douteux cependant que le genre de vie mené par Barbey, avant la quarantaine, le conduisait peu à peu vers un état névropathique caractérisé. Le dandysme et l'orgueil sont un support moral insuffisant pour un être de passion, pour une nature forte et sanguine comme celle de Barbey d’Aurevilly.

« Les nations comme les individus, a écrit Balzac dans le Médecin de campagne, ne doivent leurs énergies qu’à de grands sentiments : les sentiments d’un peuple sont ses croyances. » Le jour où Barbey retrouva les croyances de ses pères, il retrouva l'énergie de sa race et son propre équilibre mental. S’il y eut jamais symptômes de névrose, ils disparurent. Ses magnifiques facultés intellectuelles : observation, imagination, mémoire, don créateur, s’exercèrent et se développèrent avec une maîtrise somptueuse.

Plusieurs influences, douces et puissantes, furent à l’origine de la conversion de Barbey d’Aurevilly. Il y a celle de

Trébutien, son ami le bibliothécaire de Caen, avec lequel

il échangea cette correspondance si précieuse pour l’étude de sa biographie. Il y a la rencontre avec Raymond Brucker, journaliste boulevardier, qui se convertit et se fit conférencier populaire, mettant à défendre sa foi, sa verve et ses réparties d’ancien voltairien. Il y a son frère, l’abbé Léon d’Aurevilly, qui fut, nous l’avons dit, une « manière de saint » et qu’il aima tendrement. Il y a enfin celle d’Eu-

génie de Guérin, pour qui il eut un culte « respectueux et

passionné » et qu'il désira épouser. L’impossibilité de réaliser ce rêve lui fera dire un jour des mariages : « Je les hais tous, parce que j’ai manqué le mien... » |

Le retour de Barbey d’Aurevilly à un catholicisme intellectuel précéda de quelques années son retour aux pratiques religieuses. Maïs, en septembre 1855, il écrivait à Trébutien qu’il n’était plus « parleur creux de catholicisme et que la table sainte avait revu le gardeur de pourceaux ».

On ne peut pas ne pas être frappé par ces faits : avant la conversion de la quarantaine, philosophie d’orgueil, production littéraire médiocre d’un romantisme échevelé et d’un goût contestable, excès et subéthylisme, déterminant une certaine rupture d'équilibre, ou du moins des alternatives d’exaltation et de dépression qui ne manqueraient pas de causer, à la longue, des troubles caractérisés;

après la conversion, retour à une vie plus saine et à l’inté-

grité absolue des fonctions psychiques, activité intellectuelle intense avec phénomènes d’hypermnésie, grande période des œuvres maîtresses (Ensorcelée, Chevalier des Touches, Prêtre marié, Diaboliques, et ouvrages de critique « Les Œuvres et les Hommes »).

Le cas de Barbey d’Aurevilly nous semble donc un exemple curieux de ce qu’on pourrait appeler, en restant sur le terrain strictement médical : la valeur d’équilibre du catholicisme en pathologie nerveuse et mentale. Un distingué spécialiste de neurologie, à qui nous avions fait part de cette observation, M. le D' Henri E..., a bien voulu nous répondre par une lettre intéressante dont nous extrayons le passage suivant :

1. V. Edmond EE Eugénie de Guérin, Sainte-Beuve et Barbey d’Aurevilly, in Revue Bleue du 19 août 1933.

don * { é + 96 BARBEY D’AUREVILLY ET LA MÉDECINE

« Toutés les disciplinés psychiques et physiques sont à recommander aux sujets prédisposés aux névroses. Toutes favotisent l'équilibre mental. La discipline religieuse, basée sur quelqué chose d’absolu, est sans doùte la meilleure, tant que, bien comprise, elle ne conträrie pas l’élan vital et l’extériorisation affective et sociale du sujet.

&« À cet égard, mêmé dans la conception de Freud, l’amour de Dieu, du prochain, la prière, les œuvres pies devraient constituer un type parfait de « sublimation » des instincts, sublimation qui, d’après Freud, évite où guérit les névroses.

« Pour noûüs, daris un cas dé névrose installée, la religion peut devenir, par ses pratiques, le cadre de ses « vertus », la discipline d’esprit qu’elle impose, un appüi solide pour la rééducation des SES HE de et des sensibilités déchaînées...» ;

Dans son beau roman La Geôle, M. Paul Bourget à eñvisagé l’un des aspects de la question, en cé qui concerne le suicide, lequel peut être presque toujours considéré comme résultant d’un trouble tiental et héréditaire. Notre regretté maître Paul Ribierre insistait souvent sur le caractère héréditaire du suicide. C’est exactéement ce qu’a montré M. Paul Bourget dans La Geôle, et le suicide, en effet, selon la forte image du romancier, ressemble à une prison mentale, dans laquelle on passe de père en fils.

L’étude de la pathologie de Barbey d’Aurevilly nous incite encoré à écarter le diagnostic de névrose, du moins si on le pose de la façon aussi péremptoire que l'ont fait certains critiques comme M. Seillière. Non, ce n’était pas un névrosé, le splendide écrivain chez lequel la beauté de la langue et la force du style s’allient à une vigueur de coup d’œil et à une fermeté de jugément qui ne sont cértes pas d’un malade. ù

Si Barbey d’Aurevilly a aimé « les alcools », ce ne fut pas au point de se dégrader l’âme ni l’organisme, maïs il a fait passer dans son style un « degré » de titre, ün tonus et une couleur qui donnent, en le lisant, limpression presque physique d’uñ cordial. Une page de Barbey d’Aure:

Le PEINE, 2 BANC AAA UE COTE po RCI TTUE rs 6 1 et n à \

villy, là comparaison n’a rien: de péjoratif et n’aurait pas été pour lui déplaire, c’est de l’eau-de-vie de grande classe dans un cristal de prince:

Il n’était ni un dégénéré, ni un épuisé. Charles Buet raconte, dans son livre de souvenirs’, cette anecdote qu’il faut situer « quelques années » seulement avant la mort de Barbey d’Aurevilly, puisque le livre de Buet est de 1891 et que Barbey est mort en 1889 :

« …Ïl: y a. quelques années, il se trouvait à Sèvres, chez un. éerivain, avec le poète André Lemoyne et quelques autres. On dîna bien et longuement; la soirée, toute pétillante de paradoxale causerie, passa sans qu’on sentît couler le temps, et tout à coup, quatre heures du matin sonnent. On: s'étonne, on rit, om veut se séparer, maïs le maître et la maîtresse de maison retiennent leurs hôtes; on soupe des restes du dîner, jusqu’à ce que les lueurs du jour éclairent la situation. |

« — Décidément, il faut s’en aller, dit André Lemoyne, mais: comment ?

& — Comment? Mais à pied, parbleu, répond le lard de Rosenwood.

& — À pied! Vous n’y songez pas?

« — J'y songe si bien que je pars et que je vous: emmène.

« Et ik partit, en effet, allègre et dispos, se redressant de toute sa: hauteur, et il! parcourut sans le moindre effort apparent le chemin, assez long, qui mène de Sèvres à Paris, tandis qu’André Lemoyne, dont la taille avait: un peu Vair de sortir de la poche de: son compagnon, trouvait, malgré le poids bien: moins lourd de: ses années, à lui, la route longue, fatigante, et le suivait en répétant entre ses dents : « Quel diable d'homme! mais quel diable

- d'homme! »

En somme, Barbey d’Aurevilly a joui: d’une santé: ro-

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