ÉCRIVAIN MÉDICAL
À l'appui de notre thèse, nous avons réuni un certain nombre d’écrits qui sont la preuve évidente que Barbey d’Aurevilly possédait une forte culture médicale ou, pour le moins, médico-philosophique. La netteté du style, qui nexclut ni l'élégance, ni même le panache, la propriété des termes, l'exactitude des observations, la précision des détails sont d’un grand écrivain qui avait l'esprit médical. À cet égard, la description de l'Asile d'Aliénés
du Bon-Sauveur à Caen est un chef-d'œuvre. Le portrait du D’ Rocaché mérite de prendre place en cette galerie de portraits somptueux, dans l’art desquels excellait Barbey d'Aurevilly. Avec lui, l’histoire de la Médecine s'est enrichie de quelques très belles
pages.
Le docteur Vastel
[Grâce aux indications de M. R.-N. Sauvage, archiviste du Calvados, nous avons retrouvé dans les Mémoires de l’Académie Nationale des Sciences, Arts et Belles-Lettres de Caen (année 1876), la biographie du docteur Vastel, par le docteur Denis-Dumont.
Jean-Charles-Edouard Vastel est né à Théville-Hague, près Cherbourg, le 25 novembre 1796. Il fit ses études au collège de Valognes, puis à l’École de Médecine de Caen. L’ancienne Faculté ne s'était pas soumise au décret de la Convention du 25 septembre 1793, qui supprimait toutes les Facultés-de Médecine et instituait les trois Ecoles de Santé de Paris, Strasbourg et Montpellier. Un enseignement médical continua d’être donné à Caen, jusqu’à ce que le décret de Napoléon de 1898 établit dans cette ville l’Ecole secondaire de médecine et de pharmacie.
Vastel alla ensuite étudier à Paris, où il subit d’abord l’influence de Broussais. L’éloquence du « Danton de la médecine » ébranlait la vieille Faculté de Paris. Il enseignait dans un petit amphithéâtre de la rue du Foin-Saint-Jacques. Une foule d'’étudiants et d’auditeurs se pressaient à ses leçons comme à des réunions électorales. Vastel a raconté les ruses qu’il fallait déployer pour trouver une place, füt-ce « au haut d’une échelle ou sur Le bord d’une fenêtre ».
Vastel sé lia, plus tard, d'amitié avec Trousseau. Il fut reçu docteur ‘après une thèse sur La chaleur animale. Trousseau le pressait de s'installer à Paris, mais il préféra revenir à Caen. Nommé médecin-adjoint du Bon-Sauveur, il fut le collabotateur du professeur Ameline, puis attaché à l'Ecole de Médecine de Câen en 1829, comme professeur de médecine légale. À da suite d’un acéident bacillaire, il alla se soigner dans lés Pyrénées, où il occupa ses loisirs à rédiger un Guide des voyageurs et malades aux Eaux-Bonnes. C’est d’ailleurs le seul ouvrage qu’on possède de lui. Il se remit et revint à Caen. |
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Professeur à l'Ecole de Médecine, médecin en chef des Hôpitaux, il devint directeur de l'Ecole, dont la chaire de pathologie interne lui fut confiée en 1837. « Son élocution claire et simple, son talent d’exposition nette et méthodique, ses leçons concises et substantielles » lui valaient l'admiration sympathique de ses jeunes auditeurs.
Il avait, comme médecin aliéniste, une réputation qui dépassait les limites du Calvados. Le docteur Denis-Dumont rapporte le cas d'un paralytique général poursuivi pour vol, auquel Vastel sauva l'honneur. On ignorait alôrs la nature spécifique et les caractères particuliers de la paralysie générale. Il s’agissait d’un homime qui oéeupait à Caen une position en vué et-appartenait à une famille très estimée. Un soir qu'il était au théâtre, il fouilla furtivement däns da poche de ses deux voisins et erileva à l’un, un foulard, à l'autre, de l'argent. Arrêté et conduit en prison, il allait être traduit.en correetionnelle lorsque le docteur Vastel s’entremit auprès des magistrats. « Un pareil vel dans pareilles conditions, leur dit-il, me peut être que l’œuvre d’un fou. Vous pouvez en acquérir immédiatément-la preuve. Faites-vous adresser une lettre par l’accusé; cet homme intelligent, distrait, ne mettra que peu ou point dé ponctuation, il éubliéra dla plupart des monosyllabés, les conjonctions. »
L'épreuve justifia de point en point ces prévisions et le magistrat-eonvaineu rendit la liberté au malheureux, qui mourut aliéné quélqués mois plus tard, « dans l’asile de Bon-Sauveur ».
Un fait plus grave encore fit plus de bruit en 1836. Un homme avait été condamné à mort pour assassinat. Le D” Vastel, ayant aequis da conviction qu’il était irresponsable, rédigea un mémoire La ‘fit parvenir à Orfila qui Le remit à Louis-Philippe. Le roi, frappé par les arguments du médecin aliéniste, accepta le recours en grâce du condamné, qui ne fut pas exécuté.
À d’Ecole de Caen, le D° Vastel fut l’ami de Rayer, le célèbre clinicien, qi était ‘originaire de Saint-Sylvain (Calvados) 1 et qui fut à Paris le maître de Littré, le précurseur de Pasteur, A l'Hôtel: Dieu de Gaen, Vastel éut pour internes deux futurs grands chirurgiens, Labbé et Tillaux.
Son savoir et son autorité étaient tels qu'il était devenu « le miédeecin du Calvados », comime son collègue et ami le D” Le Prestre en était le chirurgien.
Le 23 séptembre 1873, le D' Vastel fut victime de l’épidémie de choléra qui sévissait à Caen.
« Le D Vastel, a puécrire le docteur Denis-Dumont, restera l'exemple et l'honneur du corps médical de Basse-Normandie. »]
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1. Le D’ Constant Le Charpentier, qui habite à Saint-Sylvain la maison natale de Rayer, a écrit sa vie. Cette biographie documentée, qui ne manquera pas de retemir l’attention des historiens de la Médecine, doît paraître prochainement en librairie,
LE DoctTEUR VASTEL ET L'ASILE DU BON-SAUVEUR A CAEN
[Extrait de Memoranda (Ed. Rouveyre et G. Blond, imprimeurséditeurs, Pris 1883). — « Premier Memorandum » à Trébutien.]
Caen, Hôtel Langouelle, 3 octobre 1856.
Au dessert est venu le docteur V..., dont je ne connaissais que le profil. Ne m'avait pas remarqué autrefois (voilà pour ma chienne de fatuité), par conséquent ne m'a pas reconnu. — Très spirituel, léger comme un verre de champagne, — vicomte de J... pour le ton, le geste, la physionomie, l'intention, l’intonation de sa charmante plaisanterie; — le vicomte de J... complet, revenu au monde et médecin. Si cet homme-là n’a pas le scepticisme de son art, il est diablement fort, car il a les formes délicieusement détachées et légères du scepticisme. Je ne m'étonne pas qu’on soit spirituel en province, mais si frisque, si feu grégeois, c’est même
rare à Paris! — Il doit me conduire demain au (B..-S...), me
faire voir les fous et en particulier Des Touches, un héros de la chouannerie sur lequel j'ai un livre commencé, — un roman à la manière de Scott. Ce n’est pas le docteur qui m’a appris la folie de cet homme; je la savais, et d’ailleurs un personnage de ce passé tombe dans le domaine de l’histoire. L'intérêt des familles ne vient qu'après. Je ne vois pas, du reste, ce qu’il faut cacher d’une folie qui est le fait d’une noble ambition trompée et du
ressentiment de grands services méconnus. Il n’y a de honte que
pour les gouvernements ingrats qui furent cause de cette infortune.
4 octobre, samedi.
Levé de très bonne heure; — habillé de suite et d’un trait. — Le docteur V... devait venir me chercher pour me montrer les fous, dont il a le département au B..-S.…, et je voulais qu'il me trouvât sous les armes. — Venu à neuf heures. — Partis en cabriolet pour le B..-S. — Vu huit cents fous à peu près. — Très intéressé par cette visite. — Le Docteur a eu la bonté de dire aux religieuses que j'étais un savant étranger, — un savant étrange plutôt! — Il y avait une religieuse, — celle qui sonnait la cloche, — qui ressemblait à ma mère, — à ma mère d'autrefois. — Je la vois partout depuis que je ne l’ai plus comme elle était, ma pauvre mère. — Vu, les uns après les autres, tous les degrés de la folie, depuis la folie jusqu’à la démence. — Le Docteur fait militairement ranger ses malades sur les quatre côtés des salles, avec les gardiens qui les maïntiennent, et il passe la revue de tous, s’informant à la religieuse ou au gardien qui l’accompagne des besoins et des accidents du malade. — Il parle à ces aliénés
avec douceur et autorité, comme un général sur un front de bandière. — Si l’un d’eux (ils sont libres, chapeau ou casquette à la main) entre en fureur, deux hommes ou trois le prennent et l’emportent, comme une bonne emporte l’enfant qui crie, — c’est aussi vite fait. — Magnifique, presque magique de rapidité! — Comme j’admirais la manière preste dont se pratiquait cet enlèvement, le Docteur m’a dit que si l’on hésitait, si l’on avait une minute de faiblesse ou de retard, ils seraient tous, immédiatement, en pleine révolte et indomptables! —— Ils seraient les maîtres. — J’ai pensé aux hommes d’Etat, — quelle bonne étude à faire ici de la répression des émeutes! — Les peuples se mènent comme les fous. — La folie ne change pas beaucoup, en masse, l’état des choses. — Fous ou sages, les hommes se mènent en bloc de la même manière, — un œil qui voit pour eux, et quatre mains que les forcent à obéir. — J’ai bien réfléchi : j’ai lu attentivement l’histoire. L'état de tutelle est normal à l'esprit humain, et la vue fausse des esprits modernes, c’est d'admettre que cet état de tutelle est transitoire et que la gloire de la civilisation est de le finir. — L’orgueil de l’homme le commence en Titan, mais il le termine en Jocrisse. La pointe de la pyramide d’un orgueilleux, c’est un niais. É Comme, dans l’humanité, les grandes passions sont rares, la folie furieuse est la moins commune chez les fous. — Ce qui m’a le plus frappé, le plus pénétré, ce qui m’a paru inoubliable d’impression, ce sont les fous tristes. — Il y en avait plusieurs parmi tous les autres gais, hébétés, bavards, partis, lesquels avaient des attitudes de désespoir, d’accablement, de ciel tombé sur leurs têtes, qui m'ont fait penser à quelques vers de l’Enfer du Dante; — parmi les choses tristes, je n’ai jamais rien vu de plus triste. — Quelles poses inouïes à étudier pour un sculpteur! Quelles admirables cariatides! Quels bas-reliefs! Quelles poses tumulaires! Tout cela marqué d’un caractère que je nommerai, mais que je n’exprimerai pas comme je viens de le voir, l’intensité surhumaine de la douleur. Surhumaine, en effet, puisque l’humanité est restée sous le coup, tuée dans sa partie intelligente et lumineuse. Quels fronts penchés, quelles torsions du cou sur la poitrine, quels entrelacements de bras par-dessus la tête, quelles manières d’être assis par terre ou de s’incruster dans le mur, ou de se tenir le visage entre ses mains ou ses genoux!! — C'étaient presque tous des gens grossiers, laids de galbe, ords de vêtements, des gens appartenant aux dernières classes de la société; eh bien, il y avait de l'idéal antique dans leurs poses. — Ils faisaient penser, j'ai dit déjà au Dante, mais à l’Hécube, mais aux femmes assises par terre qui commencent d’une manière si terrible le drame de Shakespeare, Richard III! — T’absorption en eux-mêmes, une absorption tragique, épouvantable, dévorante, tarit tout en eux,
même le regard. — Sont les seuls parmi les fous qui ne regardent
rien, qui ne prennent nul souci du monde extérieur. — Vous allu-
RTE rl PE SU NIET AR L
108 BARBEY D'AUREVILLY ET LA MÉDECINE meriez l'incendie à leurs pieds qu’ils ne bougeraient pas! Passés à l’état de pierre stupide, au fond de laquelle suïnte quelque ren qu’en ne voit pas et qui eét de désespoir et l’insanité. — Leur immobilité est-d’un morne qui fend le cœur. — Ils révèlent l'éternité du supplice par l’immobilité rigide de la pose. — Cela est incomparable d'effet. — Presque tous regardent la térre. Justification du mot, süublimne d'observation, de Jean-Paul : « Quand on pérse au passé, on regarde la terre; quand on pénse à l'avenir, on regarde de ciel. ÿ Ces fous tristes sont des malhéureux, — da cause ‘de leur folie est une douleur, un chagrin dans leur vie, — ils regardent la terre : ils n’ont plus d’avenir.
Vu les fenêtres du pavillon qu'habita Brummell dans les derniers temps de sa vie, — le pavillon de Hanovre de sa folie. — L’his-
torien et le médecin de cet homme — qu'avait aimé George IV et qu'avait envié Byron ‘étaient là, à trois pas du dernier théâtre de ce dieu de la Mode, qui avait eu l'Angleterre pour
théâtre, — ‘et le médecin dennait à iorien des détails si dégradänts pour l’ancien Beau, que même ici, dans ce Memorandum intime, il «est impossible de les répéter. — Ce pavillon est habité par les gens riches attaqués de manies douces ou mélancoliques, mais en restant dans les nuances peu appuyées dé la mélancolie. — Le Docteur m'a fait voir un poète, — charmant de ton, de politesse comme il faut, d'usage du monde, de connaïissänces littéraires, ému, de bonne humeur, presque heureux, mais qui fait des vers sars aucüne espèce de sens quelconque; — vous diriez des mots ramassés dans un dictionnaire, dont le vent tournerait les pages. — Ce pôète est, je crois, un marquis, — l'air très aristocratique, superbe figure ‘et très sympathique, — ressemble étonnamment à Chap..., qui est si beau. On dirait son père. — Cet homme ‘a soixante-trôis ans, — m'a donné déux pièces de vers de sa façon qu'il venait d’écriré, — écriture honorable et franche (je crois aux écritures comme aux physionomies), nulle trace d’égarement; mais les deux pièces, c’est de la folie en ébullition, et de dla folie sans éclair!
Enfin vu mon héros, — celui pour lequel j'étais venu extlusi-
vément au B..-S. — Il était assis sur un bane de pierre, sous l’arcade d’un galerie qui donne à la maïson du B..-S.. dés airs d’ancien cloître. — Le Docteur est vénu à lui en l’appe-
ant par son nom; il s’est alors levé de sa place, nous a salués très poliment, et le Docteur a voulu, en restant à lui parler, mé montrer ce qu'était devenue cette tête échappée aux coups de fusil, et pour laquelle la balle d’un Bleu vaudrait mieux actuellèment que la vie. — Des Touches est complètement foû, inais est trop organiquement fort pour être idiot. — C’est uñ homme que le témps a légèrement courbé, ou plutôt rapetissé, mais vigoureux, — l'air d’un marim de ces côtes qu'il a tant parcourues, où il à tant abordé du temps des Chouans! — Il était vêtu d’une grande veste d’une espèce d’alpaga brun, — une veste dans Je
genre. ei la forme. de celle des matelots, — le pantalon large de la même: étoffe, —- la cravate bleu clair, — et il avait une casquette. — Tout cela très propre, — oui, un matelot à terre, à son dimanche! — Voilà. sa mise et sa tournure, — La figure est tannée, mais vermeille. Le sang de cet homme, — tempérament sanguin, nuancé de bile, — est jeune encore malgré son âge: — Le visage est étroit, mais assez régulier, — le nez en bec d'oiseau de proie; — ce qui lui reste de cheveux est blanc. — Nulle distisction que celle de la force. — Evidemment, cet homme n’est qu'ur homme. d'action, tout muscle, nerfs et volonté. — Il devait faire de l’héroïsme de troisième main, — ne pas commander, — porter une: correspondance. à travers tout et s’en tirer, — mais ce ne, pouvait être un chef. — Il ne l’a pas été non plus.
Nous a. appris qu'il était de Granville. Puis s’est mis à divaguer de la plus déplorable façon, disant au Docteur qu’il avait deux mille. ans, lui, le Docteur, et autres folies; — puis, moï, je suis intervenu, et brusquement lui ai jeté aw nez : « Wous rappelezvous votre: enlèvement: de: la prison de: Coutances, monsieur Des Touches? »— Un éclair, non pas d'intelligence, mais de mémoire, a traversé son œil bleuâtre (ce qui, par parenthèse, a frappé et étonné le Docteur, qui le croyait dans l'impossibilité d’avoir même un souvenir), et il a dit que oui, s’est animé et m’a appris le nom — que je ne savais pas — de son juge, du juge qui l’avait condamné à mort, Le F... — « Et Juste Le Breton, lui ai-je dit, vous le rappelez-vous?... >» — A répondu oui encore, mais évidemment l’éclair de mémoire était déjà passé, et il ne se Le rappelait plus. — La divagation folle, et toujours en s’animant de plus en plus, est revenue. — Etonné « d’être enfermé dans cette maison, lui, le gouverneur de Caen depuis trente-trois ans! » — Préoccupation et cri de l’ambition trompée! — C’était le secret de sa folie! — L’avons quitté délirant, maïs en très bons termes, — choisis, simples, corrects; — les habitudes de l’éducation imposant leur ancien langage à la folie. — Nous a quittés poliment, comme il nous avait abordés, et a repris son banc sous l’arceau de pierre. — Je me suis retourné pour le voir une dernière fois; — il était calmé, mais sa poitrine se soulevait encore; — ses yeux, bleus comme cette mer qu’il a tant regardée dans le calme, la tempête et les brumes, — ces yeux, qui perçaient tout et qui ne percent plus rien, étaient vaguement arrêtés sur les plates-bandes de fleurs rouges du jardin, qu’ils n’avaient pas même l’air de voir!!
1. A la fin de son beau roman Le Chevalier des Touches, édité pour la première fois à Paris, chez Michel Lévy, 1864, donc huit ans après sa visite au Bon-Sauveur, Barbey d’Aurevilly a publié un second récit, plus détaillé et différent par la forme, mais non par le fond, de la conversation arrachée à des Touches.
L'ancien chouan mourut d’une pneumonie à l’Asile du Bon-Sauveur, le 18 mai 1858, à l’âge de 78 ans (Etienne Duronr. Le Véritable Chevalier Destouches. Paris, Perrin, 1924).
Ai pensé au F 'erragus de Balzac, .. — Presque même organisa. tion, presque même folie, mais Ferragus est plus EU Va — un si grand poète y a passé! /
Une des plus touchantes images que j'aie remportées de cette visite, si intéressante pour moi, c’est la figure, l’attitude, la folie douce et imperceptible, le rêve plutôt que la folie d’un prêtre jeune encore, assis contre le mur, à l’air, dans le jardin, car il n’y avait pas de soleil. Le temps était du gris que j'aime, et s’harmoniait bien, ainsi que les fleurs du jardin, avec cette tête douce, un peu longue, presque blanche de pâleur sous sa calotte de velours noir, résignée, un peu égarée, mais pensive... pensive à quoi?... C’est le curé de M... Je n’ai pas voulu interroger le Docteur sur la folie de ce prêtre si poétique, et si aimablement souriant contre son mur. Son bréviaire reposait à côté de lui sous sa main blanche, amaigrie, et veinée d’un bleu appauvri..…. Il m'a semblé que l’Ange gardien de ce prêtre était à l’autre bout du banc et le regardaït avec ses larmes d’ange, que j'ai vues parfois dans les yeux de quelques bonnes femmes sur la terre!
Revenu avec le Docteur, — regrettant de ne pas visiter les
folles de l'établissement; mais M. V... n’est chargé que de la section des hommes.
Le docteur Rocaché
[Nous devons à l’obligeance de J. Defos du Rau, ancien député des Landes, et de Mgr Lahargou, supérieur de l’Institution N.-D. du Sacré-Cœur de Dax, d’avoir pu recueillir quelques détails sur le D° Rocaché, dont Barbey d’Aurevilly a brossé le magnifique portrait et fait le plus vibrant éloge. Il tenait le médecin des Landes en si grande estime que, dans une Lettre à Trébutien, du 18 juillet 1856, à propos de la mort de Dutacq (l’exécuteur testamentaire de Balzac), il écrit : « ...Il a été tué par sa propre force, par le sang, et aussi par une médication insensée. Je vous l’ai dit déjà. 11 fallait Rocaché et son calme génie au lit de re malade, et probablement on l'aurait sauvé. »
A propos du D” Rocaché, qui exerçait à la Bastide d’Armagnac, Mgr Lahargou, originaire de cette commune, a bien voulu nous écrire : « ...Je n'avais que trois ans et demi quand le D” Rocaché est mort, mais j'ai souvent entendu parler de lui par des gens qui l’avaient connu et avaient été de ses relations, en particulier par ma mère... Je me souviens qu’un jour que le bon docteur avait été appelé près de mon père souffrant, je m’emparai de son chapeau qu’il avait laissé sur une chaïse et que j'en couvris ma tête; il s’y enfonça jusqu’au cou, ce qui ne fâcha pas le docteur.
« De ce que j'ai entendu de diverses voix, il m'est resté dans l'esprit l’image d’un homme physiquement bien doué, de haute taille, d’une riche santé, exerçant la médecine comme un sacerdoce, tout dévoué à ses malades, d’un praticien dont la science médicale s’était étendue et fortifiée par l’expérience, un peu rude parfois, très bon au fond, généreux pour les pauvres, le type à peu près accompli du médecin de campagne.
« Je savais que Barbey d’Aurevilly l’avait rencontré sur sa