‹ Barbey d'Aurevilly et la MédecineChapitre 43 sur 44 · BARBEY · texte numérisé non relu

BARBEY

est vrai que M. Flourens dit que Descartes oublie sa méthode en physique, En est-elle done meilleure pour cela! | Descartes a toujours fait des efforts enragés pour sortir du moi et il y est resté. Moins heureux que le renard de la fable, il n’a pas trouvé d’échine de bouc pour s’aider à sortir du puits . dans lequel il était descendu et qui n’est pas le puits de la vérité. M. Flourens, fils de Buffon, est le petit-fils de Descartes. Il a grandi entre deux hypothèses, mais l’observätion et l’expérimentation l’ont parfois arraché aux influences de sa naissance et de son éducation, et de l’aperçu il est monté jusqu’à la découverte. Or, il à fait deux découvertes surtout, qui seront ses deux meilleurs titres d’honneur, dans la tradition scientifique, La première est celle de la formation des os démontrée à l’aide d’expériences très ingénieuses et très concluantes, —— la seconde, c'est la localisation de l'intelligence dans le cerveau, dont il prouva physiologiquement l'unité. Avec sa théorie expérimentale sur les os, M. Flourens jetait aux Bichats de l’avenir, pour le développer, le germe d’une nouvelle chirurgie, et ce n’était là qu’un profit de la physiologie, mais la théorie posant l’axiome superbe : « la matière passe et les forces restent » frappait le matérialisme, d’un premier coup au ventre même, Ventrem feri! Seulement au second, la bête s’abattait, et ce second coup mortel et qui en finissait, fut la localisation de l'intelligence dans le cerveau! Rien de plus curieux que la démonstration de M. Flourens, rapportée avec beaucoup de détails dans le livre De la Vie ei de l'Intelligence, et avec cette clarté qui est le don de son taleni. C’est là qu’il faudrait la chercher. Lui, l'anatomiste cartésien, il n’invoqua pas la pensée, la spiritualité, la conscience, cette ligne solitaire et impossible à joindre de l’asymptote éternelle! Non, il prit tout simplement et tout brutalement le cerveau, le découvrit, le disséqua, et, sous la pointe de ce scalpel, qui est le seul instrument de vérité pour les matérialistes, il montra que le cerveau était le siège exclusif de l'intelligence; que l’ablation d’un de ses tubercules déterminait la perte du sens de la vue, mais que l’ablation d’un lobe laissait la sensation et détruisait seulement la perception. Il établit que l’un était un fait sensorial, l’autre un fait cérébral, et que la sensibilité n’était et ne pouvait jamais être l'intelligence, pas plus que l’idée, la sensation. Contrairement à la théorie de Locke et de Condillac, mères de toutes les autres théories sensualistes, il prouva que penser est si peu sentir qu'on peut couper le cerveau par tranches, — et il le coupa, — sans produire aucune douleur, la sensibilité n’existant que dans les nerfs et dans la moelle épinière, et l’intelligence étant le cerveau, où n'est pas la sensibilité. Et il alla plus loin encore! Il démontra que sentir n’est pas même percevoir, et que le cerveau seul perçoit. Enfin, il analysa expérimentale. ment les faculés, les fonctions, les forces, et donna la preuve sans réplique à ses adversaires (car c'était une preuve, physiologique

ment) de l’unité de l’intelligence, concluant que la physiologie répétait le témoignage du sentiment, et qu’elle le confirmait, en le répétant.

Telle est, sauf les développements, qui sont très lumineux et dont on ne peut donner ici la longue chaîne logique, la grande démonstration faite par M. Flourens contre le matérialisme, et qui, selon nous, doit finir et emporter le débat. C’est, comme on le voit, le dernier mot philosophique, prononcé dans un ordre d'idées qu’il forclôt, et contre lequel nulle objection ne peut désormais se relever. C’est la dernière raison, — ou bien mieux! c'est le dernier fait sous lequel s’enterrera le matérialisme et cette philosophie de la sensation, qui a longtemps régné et qui se raccroche en ce moment au Panthéisme, pour ne pas tout à fait périr et pour retrouver plus tard ce moyen de vivre.

Par le Panthéisme, en effet, le Matérialisme a toujours un pied et une main dans la philosophie contemporaine, et ce n’est pas le Spiritualisme, réduit à ses seules forces, qui coupera jamais ce pied et cette main-là. Il l’a essayé, au commencement du siècle, ce spiritualisme vain qui, en dehors des idées chrétiennes, a l’insolence et l’ingratitude de se croire quelque chose. C'était l’heure où la société n’en pouvait plus, changeait d’erreur et se tournait de l’autre côté, sur sa paillasse de sophismes. Mais M. Cousin, qui discutait Locke, n’empêcha pas Broussais. D’ailleurs, il faut bien en convenir, quelle que soit la doctrine dont il est question, ce n’est jamais par des arguments tirés d’un ordre d'idées déterminé, qu’on peut enfoncer et ruiner les arguments tirés d’un bon ordre d'idées contraires, et tout de même que le spiritualisme ne peut mourir que sous des raisons spiritualistes, tout de même le Matérialisme ne peut périr et crouler que sons des raisons tirées de lui-même, et l’honneur de M. Flourens est d’être venu nous les donner!

Encore une fois, voilà le vrai mérite de M. Flourens! Voilà la gloire sérieuse de cet esprit, léger seulement par l’expression qui a porté dans la science un sourire inconnu et charmant. Un jour il a été terrible et il a souffleté le matérialisme avec un scalpel! Puis, il a repris son sourire, dans lequel aucun scepticisme ne se joue. L’historien de Magendie a l'originalité d’être convaincu. Non seulement il est spiritualiste, puisqu'il est cartésien, et nous avouons que jamais ce spiritualisme-là ne nous a paru très formidable et très auguste; mais il est chrétien, et il a toujours mis sa science derrière le christianisme, ce qui est sa place, malgré les rébellions insolentes de quelques savants! Sur la création, il est pour Moïse, et sur l’unité de la race dans le genre humain, il croit aux causes finales, mais, comme il le dit,

avec un sens délié et profond, il ne conclut pas « le dessein suivi des causes finales, mais les causes finales du dessein suivi ». Il n'et guère possible de dire plus juste et de penser plus fin.

Finesse et justesse, ce sont, en effet, les qualités supérieures de M. Flourens; c’est de justesse dans l’expression et de finesse dans la pensée qu'est faite sa lucidité, car M. Flourens n’est pas seulement un esprit lucide, c’est mieux que cela, c’est une lucidité. Nous n’avons pas entendu M. Flourens comme professeur, mais il doit porter dans son enseignement les qualités qui font de l’exercice du professorat quelque chose comme une création continuée, car éclairer les esprits, c’est les créer une seconde fois. C’est même, dirons-nous, — et c’est la seule critique que nous oserons contre ces livres amusants, comme s'ils n'étaient pas savants, et savants comme s'ils n'étaient pas amusants, — c’est même l’habitude du professorat qui donne à ces livres la tâche de ces répétitions de faits ou d'idées, qu’on prendrait pour des négligences et qui sont plutôt des scrupules de clarté. M. Flourens, qui ferait la classe avec beaucoup d’imposance à des hommes comme lui, la ferait tout aussi bien aux jeunes filles des Oiseaux ou de l’Abbaye-aux-Boiïis, comme Bossuet faisait le catéchisme aux petites bonnes gens de la ville de Meaux, et comme on le sait, Bossuet n’en était pas plus petit. L’auteur de la Vie et de l’Intelligence n’est donc pas moins fort, parce qu’il est gracieux; il n’est pas moins docte, parce qu’il est agréable et que tout le monde peut lire ses livres et les goûter.

Nous croyons à la providence des noms comme y croyait Sterne, et M. Flourens est l’homme de son nom. Il a mis la plus belle rose de son Jardin des Plantes au corsage un peu épais de la Science, et il en ferait bien d’autres! Tout ce qu’il touche, il le fleurit!

Le docteur Favrot!

[Cette étude sur le D' Fa avrot a paru NE de le Nain ne du 29 août 1867. ‘Elle a été reproduite dans Philosophes et Ecrivains religieux et politiques, publiés par les soins de

Mile Louise READ, chez oo en 19091 OCT | +e

ES [ Le D' de Favror, né à Pare Soatiut de 26 atser 1844 sa SA Li 1" thèse, de doctorat en médecine sur ce sujet : De da catalepsie, de ni l'extase et de L hystérie. N'est-ce pas auprès de lui que Barbey d’Aurevilly, : qui le connaissait « de vieux temps », se serait documenté pour les descriptions très précises qu’il a faites de 14 catalepsie et de l'épilepsie dans le Prêtre marié? | Le D’ Favrot, au dire de B. d’Aurevilly, a « beaucoup ent > Nous connaissons de lui des Etudes sur les maladies des fémmes PR Baillière, 1847) ; En (1851) ; — Les sciences chez les . (1866) ; — NES SAT

médicale des Arabes. Lettre à M. le professeur Sédillot (Paris, Se

Se Dubuisson, 1868); — et l'Histoire des Ras mobs +0 7RE Barbey d’Aurevilly. MR Nous n'avons pu trouver de renseignements biographiques sur LA

ER le D’ Favrot.] Re

SHANIES Quand je lus le titre de cet ouvrage pour la première fois er. que je sus que l’auteur était le docteur Favrot, j je me dis que nous : allions donc voir enfin sur ce sombre sujet des inhumations un livre qui, vigoureusement, secouerait tous les genres de problèmes

1. Histoire des Inhumalions chez les peuples anciens el modernes.

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A A LE RS A MAN SA EE si “i | TE BARBEY D’AUREVILLY ET L

qui se rattachent à l’éternelle et toujours actuelle question des

sépultures, puisque nous mourons tous les jours! Je connais, de vieux temps le docteur Favrot. C'est un médecin qui a déjà beaucoup écrit, c’est un médecin de décision rapide et hardie, un homme d’une pratique expérimentée, un de ces esprits qui ne vont pas, comme on dit, par quatre chemins, mais par un seul, droit comme une flèche. Sa plume a fil de bistouri et doit débrider une question, comme il débride une plaie. Bâti très logiquement, le docteur Favrot est un de ces petits boulets très pleins, qui ne font point de paraboles. Je n’ignorais pas qu’il était carrément matérialiste, mais, excepté en fait de femmes, j'adore tout ce qui ést carré. L'erreur, d’ailleurs, glisse beaucoup moins quand elle ést carrée et je sais mieux ainsi par où la prendre pour la renverser.

Il était matérialiste comme la plupart des médecins, ces

grands tripoteurs de matière, qui finissent par s’en aveugler.. Et justement, en ces temps derniers, le matérialisme a beaucoup

remué, sans arriver à rien, cette question des inhumations, qui

est pour lui la question définitive.

Rappelez-vous, si vous le pouvez, les articles de Mme Sand (qui n’est pas, il est vrai, plus matérialiste qu'autre chose), et ceux de plusieurs autres phrasiers philosophiques comme elle, sur l’extrême convenance qu’il ÿ aurait maintenant à brûler les morts au lieu de les enterrer; pauvres articles, du reste, qui n’étaiént, après tout, que de l’archéologie païenne et de l’impertinence contre l'Eglise! Avec le docteur Favrot, on allait avoir bien autre chose que des malices de grosse femme... pas méchante, qui veut faire des niches à l'Eglise Romaine et du bas bleuisme d’antiquité. Avec le docteur Favrot, qui ne biaise point, qui aime les thèses nettes et retentissantes, et qui, sans épigramme, a bien le droit de parler inhumation, puisqu'il est médecin, nous pouvions avoir (au moins) un livre grave, sévère, profond, effrayant, mais effrayant du bon effroi, de la bonne terreur, de la terreur salutaire, de celle-là qui, selon les Livres Saints, est le commencement de la sagesse.

Je le croyais, mais je me suis trompé. Nous n’avons pas le livre qué je supposais. Non, certes! que le docteur Favrot ne fût et ne soit très capable encore de l’écrire, mais pour une raison ou une autre, qu’il connaît sans doute mieux que moi, il a passé des mains compétentes mais trop rapides sur l’ensemble d'un sujet qu’il fallait attaquer et creuser fort et ferme... Il a fait moins un livre que le programme d’un livre qu’il complétera peut-être ün jour, en le reprenant en sous-œuvre. Bref, il a agi comme un rapporteur pressé par l'heure de son rapport, et surtout (pour moi, c’est le plus grand reproche) il n’a pas mêlé de son énergique personnalité à son livre. Il n’a pas montré les initiatives que j'attendais de cet esprit qui n’a pas peur. Les faits y sont, mais j’aurais voulu plus d'idées. Et les faits même, j'aurais voulu

les voir brasser au docteur Favrot avec cette force que je sais en lui... Tel qu'il est, cependant, son livre peut certainement être utile. Sa publication est un service public. Mais il ne faut pas s’y méprendre, l’art et l’émotion ne sont pas ce qu’un vain peuple d’utilitaires pense. Le livre serait mieux fait que le service public aurait été plus grand.

Car je veux insister sur ce point. C’est le service public, comme il convenait, du reste, qui a été la visée principale du docteur Favrot dans son livre des Inhumations!. Il y a bien fait de l’histoire, — de l’histoire plus ou moins amusante, si on peut employer ce mot en un sujet si lugubre, — plus ou moins intéressante pour la curiosité oisive. Il nous y a rapporté, avec un grand détail d’érudition, ces coutumes de tous les peuples en matière de sépulture qui, jusqu’à l’établissement de l'Eglise Romaine, laquelle sut seule doser exactement le respect qu’on doit à nos poussières, ne furent guère que des superstitions idolâtres, grossières et quelquefois sanglantes. Le docteur Favrot, qui n’ignore pas combien tous les genres de badauds se prennent aux bagatelles de la porte, n’a pas manqué les bagatelles funéraires de la porte de ce cimetière du genre humain qu’il a voulu nous faire parcourir. Il nous a dénombré tous les genres de tombeaux qui y ont jamais été bâtis, n’importe en quel endroit ou à quelle époque. C’est très complet d’énumération et de description que cette partie de son travail; mais, le croira-t-on? c’est aussi extrémement monotone. En effet, l’orgueil ne se le dira pas! maïs les coutumes des peuples et les inventions, en fait de tombes, de cette Humanité qui ne sait comment s’adorer et s’éterniser dans ses propres débris, ne sont pas aussi variées qu’on pourrait le croire.

L’imagination n’est qu’une pauvresse en face de la mort. On la dirait stupéfiée par elle... Quand on a parlé de la pieuse manducation des cadavres, qui ne fut pas seulement pratiquée chez les nations anthropophages; lorsqu'on a disserté savamment sur la crémation, l’incinération, la momification, qui sont les trois grandes formes de sépulture que le Paganisme puisse opposer à la forme juive et chrétienne de l’enterrement des morts, on est bientôt à bout de notions, et on a roulé, comme vous voyez, dans un cercle qui n’est pas immense. Ni pour le docteur Favrot, ni pour personne, l'intérêt, le grand intérêt d’un livre sur les inhumations ne peut être là. Il est ailleurs. Il est dans deux questions terribles dont nous allons parler et qui s’élancent tout à coup de toute cette littérature tumulaire sur laquelle elles planent, sur laquelle, depuis que nous enterrons nos morts, elles n’ont pas cessé de planer! Actualité formidable et pressante (toutes les deux, mais une surtout!), actualité comme l’incendie quand il flambe, et à laquelle tout ce qui pense, tout ce qui a un pauvre

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