Barbey d'Aurevilly
Le troisième esprit religieux de cette dynastie littéraire : Chateaubriand, Lamennais, Barbey d'Aurevilly, est né à Saint-Sauveur-le-Yicomte, dans la Manche, le fer novembre 1808. Voici l'extrait des registres de la paroisse, concernant sa naissance :
« Du mercredi 2 novembre 1808, Julle-Amédez Barbey, oé d'hier du légitime mariage de monsieur André-Marie- Théophile Barbey et de dame Ernestine-Eulalie-Théose Ango, son épouse, a été baptisé par M. Dubost, vicaire de ce lieu, et nommé par monsieur Henri Lefevre de Montréselle, ancien capitaine d'infanterie, assisté de madame Louise Lablairie Lucas, veuve de monsieur Barbey, grancTmère de l'enfant, soussignez. »
Le père, Théophile Barbey, d'une vieille souche cotentine, avait épousé la fille d'un grand bailli de la région, Ernestine Ango, descendante du fameux capitaine Ango de Dieppe. Les Barbey possédaient plusieurs terres, dont celle d'Aureville ou Aurevilly; au 18e siècle, ils avaient obtenu le droit de noblesse.
L'enfani e de Jules m p tradition ne 9 d'uni faïuiile attai liée à l'ancien de* son frère Léon, plus l'un
an, dans cette campagne verdoyante où s'échelonne mt San/ sur, près de la Douve, à l'abri de
collines donl l'uni innée par un antique □
Les deui enfants se plaisaient s d'Aurevilly, dans les landes du voisinage, ••! plus em .m bord de la mer, donl Barbey d'Aurevilly écrira p tard: - Ma mer, que je pourrais orthographier ma • ar elle m'a reçu, lavé et bercé tout petit. ■•
Jules in ses premières études avec un pi :• «lu
collège de sou bourg natal. 3 passait
chez bo icle, le docteur du Méril, maire de Valognes.
Il voyait là des nobles appauvris par la Révolution, mt
tout droits dans leurs vieilles idées, «jni lui uuaient les exemples un pe 1 et cath
liques, du foyer | - >uvint paj
suit is romans et ses nouvelles, Mais 1! leur
pré .mu Edelestand du Méril,
plue que lui de . qui le pilotait eu des
promenades où il apprit à mieux connaître la région, en des lectures où i veilla devant Bycon et Chateau-
ind, \\ alt< ; ert Buri
guerre de l'indépend lit
flamber l'opinio m ent, qui mauifestail
un goût très vif pour la carrière militaire, exhala ses velléités guerrières de la seizième année dans les neuf Strophes d'une ode : Aux Héros des Tkermopyles, où il invoquait les mânes glorieux de la Grèce antique et s'exaltait devant les cris de liberté des modernes Pélasges, jusqu'à cette fin, dont le classicisme s'exprime romantiquement :
Mais si la Grèce, un jour asservie à des maîtres,
Se courbe sous un joug honteux, Guerriers républicains, imitez vos ancêtres El périsse/ comme eux!
Tout frémissant de ce premier essai, il le dédia « A monsieur Casimir Delavigne, comme un tribut d'admiration », el le lui adressa, le 12 octobre 1824, avec une préface où, modestement, il réclamait l'indulgence en faveur de son jeune zèle. Deux jours après, le poète des Messéniennes lui répondit : « ... Dans votre élégie, je trouve de rharmonie et de la chaleur; et je pense qu'on ne peut trop vous encourager a cultiver un art où vos premiers essais donnenl de si hautes espérances. » L'année suivante, l'élégie ou ode fut publiée chez Sanson, à Paris, avec la préface, la dédicace, et la lettre de Casimir Delavigne.
Le seul portrait de Barbey d'Aurevilly vers ce tempslà, est une miniature laite a dix-huit ou vingt ans, où se distingue, au front et aux yeux, le poil superbe du
i\) BARBEY D'AUREVILLY
ige qu'il aura dans sa vieillesse. La figure est ma • •t. quoique . indique un profil taillé à ang
le menton aussi est un peu sec; mais le Front, do ment arrondi bous les cheveux bo i el haut,
gonflé d'un de réflexion qui
opposition a rareté combative du profil, el li grands sous leurs sourcils dé atués, donnent
l'impression que, |>lus tard, l'écrivain - dans la
.l'un.' épreuve de cette miniature, gravi i eau Porte :
< le portrait n'es! pas un chef-d'œuvre, M;ns cependanl ne croyez pas qu'il meut, laient bien là mes yeux innocents de couleuvre! ni que je fusse nn terpent !
Le futur serpent si jamais il le tu, lui qui, au contraire, ei i un bon oombre . n'était alors qu'un
bon élève, préférant dans l<
ne, marque vocatrice dont le véhément polé >rtifié le relief. Envoyé au co un peu avanl dix-neuf ans. il y fut remarquable, et manifesta un forl penchant vers la philosopl la qu'il connut Maurice de Guérin. Leur liais rmée
: mfidences, puis de l'échange de l< se !■ i par la différence de leurs tempéramei
il et maladif, doutant de lui même, remu i . afûrmatif. nourrie
Eh ■■ ■ ■ ■ ■ , ■ , ■ ■ - — — — — ■ ,i ■ — ■ i . ■ ■ i
encore des vives émotions intellectuelles qui enflammaient les esprits à la veille de 1830, devait continuer après leur sortie du collège.
En juillet 1829, Jules, bachelier ès-lettres, revint à Saint-Sauveur. La carrière à choisir, c'était la fin de l'insouciance rêveuse et gaie. Son père voulait faire de son premier-né un rejeton de la souche terrienne des Barbey ; ne s'entendant pas avec lui sur ce point, il l'envoya à Caen, apprendre le droit.
L'étudiant montra les mêmes aptitudes que l'élève de Saint-Sauveur et de Stanislas. 11 travailla courageusement, seul, dans sa chambrette de la place Malherbe; il fréquentait toutefois quelques salons royalistes, où sa mise déjà recherchée le faisait remarquer. C'est alors qu'il vit Brummell. 11 rencontra aussi un homme doué de qualités supérieures: G. -S. Trebutien, un modeste libraire qui, en vendant fort peu ses livres, avait étudié les langues orientales, traduit des contes du levant, fouillé les textes de la France du moyen-âge. Jules Barbey délaissa parfois le droit pour la boutique du libraire, son aîné de huit ans, et ils commencèrent là, par des causeries variées qu'échauffèrent bientôt les échos de la Révolution de 1830, une amitié qui fut longue d'années et fertile d'efforts.
Les journées de juillet 1830 exaltèrent le jeune
enthousiasme de l'étudiant. Une renaissance surgie des
îs barbet d'Aurevilly
barricades enflamma toujours les âmes vaillantes, et l'âme de Jules Barbey, très combative, s'élam;a d'abord d'un bond, vers le libéralisme triomphant. L'arrivée de Léon, son cadet, à la faculté de droit, le projeta plus avant encore, par cel effel des oppositions qui transforment la tolérance même en sectarisme. Léon, i fortemenl royaliste el catholique au foyer de famille, mérita l'approbation des salons caei pamphlets, Bes épigrammes contre Louis-Philippe, l'usurpateur du trône bourbonnien. Alors, Jules voulut proclame préférences libérales; il prépai
Trebutien, un organe de combat : lu Revue de i dont le premier numéro parut le I bre 1832.
Paris, depuis quarante ans •, disait le programme, K absorbe toutes les fo taies de la Frai réduit
les pro> inces à une déplorable nullité., centralisation politique et littéraire, c'est de cette t\ nique tutelle de la capitale que nous voulons nom affranchir... Notre mission, la \ « «in : poursuivre le
ivemenl social commencé en 89 et continué
juillet 1830... Que unes nouvelles se lèvent,
con Be levèrent au 12 les vieilles communes
fran lorsque le beffroi de la cité les appeli
l indépendant e i uTranchissement, >-\ inscrivons
d'émam nation : Unité politique, i lunale. »
C'est la décentralisation qu'après trois quarts de siècle nous réclamons encore, et elle est là, tonte frémissante comme aujourd'hui, avec sa logique base fédérative : la commune. La Revue de Caen n'eut qu'un second numéro ; elle disparut avec son vibrant programme et la première nouvelle de Jules Barbey : Léa, qu'elle avait publiée.
Léa est bien à sa place dans le romanesque de ce temps. Faible, languissante, elle n'a pour lui parler d'amour que la bizarre rêverie d'un être aussi imprécis qu'elle-même. Cette nouvelle servit au jeune auteur à exprimer ses doléances superficielles, qu'il traduisait aussi parfois en plaintes poétiques.
Jules Barbey se remit au droit, soutint sa thèse le 22 juillet 1833, et s'en revint au vieil hôtel familial.
La satisfaction des études terminées fut courte pour lui. De nouvelles et vives discussions avec son père l'obligèrent à rechercher en lui-même ce qu'il était, ce qu'il voulait; après la carrière des armes, interdite aprement par le royaliste du drapeau blanc et des fleurs de lys, il se reconnut un penchant réel vers la carrière des lettres, envisagée par lui comme un autre moyen de briser des lances et de tournoyer sous le regard lumineux des femmes. Il n'obtint qu'une opposition très nette île son père. Quelques ressources lui venant d'un legs du chevalier de Montressel, son oncle et son parrain, et
dont son père lui remit le reliquat, lui demandant quittance du \l. Barbey s'endettait pour la du( I
de Bei i y), il s'en alla i
Il y retrouva Mauri Guérin, et, pril l'air de la
-. il leui i >ns «lu bubon quelques unes de ses aspirations libérales contre des ires un peu . qui furent les
débuts de son romantisme d'homme et <i t. Il
ibora, avec Trebutien, à la Revue critique de la philosophie, des sciences ti de la litté que
fonda • le phi ologue Edelestand du Méril, ousin
1 1834 . C'étail froid et sec, pour lu ation
s'évadail en élans poétiques, el même il
•'•«■nvait a Trebutien: "... Moi aussi j'ai eu des qu d'heure de poésie depuis que je vous ai vu. Je vous apporterai trois pièces de vers qu i l'applaud
ment démon frère: l'une i une jeune fille
de <| ans, une autre n'est que des ur la
lans un rythme li inventé (voui saves
comb \ thme i I un mon
où la vie m. fait dans de enfin une ti que je crois antique de pui
d'altitude el de simplicité flore : une réponse au mot d'une femme : oh ! pourquoi voj
Il i i ût aussi un lonj e en pi I
inspire par son amitié avec Guérin, et commençait la Baaue d'Annibal, où se voient l'ironie et le scepticisme qui constituaient encore Terreur de sa jeunesse. 11 écrivait un roman : Germaine, qui ne parut qu'en sa vieillesse {Ce qui ne meurt pas). Et chaque jour lui enlevait un de ses factices enthousiasmes pour l'avenir libéral, lui rendait une des croyances foncières dues à son origine et à sa famille autant qu'à sa nature fortement solitaire.
Amaïdée. — Ce petit livre, roman superficiel et poème en prose plus prose que poème, met en présence Altaï, qui est l'auteur, Somegod (quelque dieu), qui est Maurice de Guérin, et Amaïdée, une femme tombée qu'ils veulent relever. Les premières pages, décrivant la pauvre maison du poète Somegod et son décor au bord de l'océan, offrent de l'allure, de la couleur. Sur le rivage de cette mer immense, Somegod « s'en allait lentement et sans but, courbé déjà comme un homme plein de jours et d'expérience. » Tout cela est en longueurs ; pourtant, l'écriture en est plus active que celle d'autres essais mélancoliques du romantisme. « 0 Byron ! » s'écrie naturellement l'auteur, qui a le culte du lord-porte comme de son précurseur en poésie et en fashion. Dans son exaltation, plus volontaire que réelle, plus influencée aussi, il trouve des définitions sinon exactes, du moins remarquables: « Les poètes
passent dai mains oisi>
!■ que sur ou à leurs fronts, Pou ils
tirent seulement quelques douces paroles que \
de Dieu fait immi . » Som< i, le
panthéiste, pai le longtemps \' i |
ir consumé par les passion-. \ i\ \ enu une femme, el les deux .-.tins s'en entre! a des
-• 1 1 • ■ > mais parfois éclai phrases enjolivées autour de que phiques. Amaïdée, qui connut aussi 'I montre en son fixe regard le reflel morne de 1 1 douleur,
rude sculpteur intérieur qi bloc qu'il voulait tailler, i Altaï veu àme
éprise de i nobles paroles. » Mais Amaïdé icore
a croire qu'on ne 'm des hommes que par an
homme. Des descriptions, une invocatioi à la nature, <lr r ardeur, quelquefois de la vigueur, brnenl ou
• •ut la maigre liane romanesque <lu explique en une sorte de chant la poésie qui est en lui ; il n'est « <|u«4 le martyr de ses pe lée, è la
lin, B'ennuie, nfnit. « ' m ue i an.- femme
tomb onclut Altaï. — < let i itif oflfre un
certain charme, mais à peine d'action : il est aussi bien e temps d'abus que de la jeunesse imp
lectures sentimentales de Jules Bai On y dis-
tingu pendant son tempérament allumant el
penchant philosophique.
Fixé définitivement à Paris à la fin de 1835, après quelques voyages en Normandie, le jeune écrivain, que sa vie mondaine a presque dépouillé du legs Montressel, songe a tirer profit de sa plume. Il continue Germaine, son roman, et le 30 décembre annonce à Trebutien : «... Bullz a promis de lire... Le cuistre est fort prévenu en ma faveur. » Mais le directeur de la Revue des Deux Mondes refuse le manuscrit, et son auteur ne réussit pas davantage chez les éditeurs. Il se décourage, s'impatiente, rejette hors de lui le reste de ses velléités libérales, redevient aristocrate et couvre sa détresse sous une ironie acharnée. Le 13 août 1836, il décide de noter sa vie. sa pensée, dans un mémorandum écrit à l'intention de Maurice de Guérin.
Premier Mémorandum (1830-1838).— «Quand je serai las de me regarder, inscrit l'auteur au début, je fermerai ce livre et tout sera dit. Pourquoi ne se débarrasse-t-on pa^ aussi facilement de soi-même, cet inexorable que que chose qui est malgré lui-même, car le suicide nous en débarrasse-t-il entièrement? Qui le sait ! Le som.neil sans rêves que souhaitait Byron n'était pas une réponse a l'angoissée question de Shakespeare. Lalâcbeté humaine s'est accroupie derrière Dieu. » Il va donc procéder à une tenace et inquiète ausculta! ion de son être intérieur; il souffre et veut
1 IRBET D'AUREVILLY
mesurer souffrant u Indifférence re
momentanée ainsi que le fui son enthousiasmi lil-
ses défaillances, il veut les vaincre par le . des incidents n'entrai examen psychologique. 1! va en Normandie, ;he: parents après trois ans de brouille, a taire de Coutances ou esl entré son frère Léoi ni à Paris avec son '-1111111, ses dégoûts, ses tris plus sonores que profondes. Guérin lui a lu I»' journal de sa Bœur Eugénie : il s'est plu quelques joui iurer l'arôme intime. Les femmes seules ont le don de lui faire supporter la vie, l'occupent et le préoccupei une douleur intime et. profond»' est en lui, el il etoml d
mélancolies, dit de ses rêve I <l--s
ruines que personne ne voit achever de tomber, des chutes silencieuses. » Lorsque son mtré au
séminaire, sans l'attendre, lui qui demandait seulement nu délai de quelques jours, le temps d< l'avoir revu, il s'écrie : ... Nous appelons l< nons
de notre cor d'ivoire, et en vain '. I Baient si bien et qui avait pour eus
appels, cette voix amie «pu s p aient
istible et qui les eût ramenés «lu I e, ils
Pentendent <|ui demande, <jui crie, <|ui meurt <l*;ip|" •■t. ils ne \ iennent pas ' » La p lsï ion p àme
tourmei 1 œur bondissant; 1
qu'ils conna le si
fier. IPee croit, il est alors détaché du sol natal, il vante la capille dont le mouvement et le- bruit régnent sur les soubresVuts du sentiment : « ... Cette vie de Paris convient si bien à l'ennui des passions trompées !... C'est vraimenl la patrie des êtres dont la destinée de cœur est perdue. \ Cependant il se rend compte de la fragilité ordinairejdes préoccupations parisiennes: « L'inutilité de la vie eslpire encore que la vieillesse, » et les fantaisies mondaine ne comblent pas le vide de son cerveau construit pour de plus robustes exploits : « L'isolement me tue, »,, avoue-t-il, et bien qu'il attribue encore son désintéressement à des causes psychologiques : « Quelle fatigue que d'avoir une âme ou quelque chose qui y ressemble \... » il rejoint bientôt la vérité et conclut : « Cette vie me pèse. Pas de liens, pas de foyer ; une tente de nomade qu'on plie en quelques heures et qu'on emporte. C'esttriste, passé vingt-cinq ans. »
Ce Premier Mémorandum s'achève le G avril 1838. Maurice de Giérin lui écrit le 16 avril : «...Vous m'avez laissé tout ému et l'âme pleine d'un feu que j'aime, la derrière fois que vous êtes venu. Qu'il fait bon disputer avec vous sur les sujets où vous prétendez n'avoir que da l'ignorance, et qu'il y a de charme avoir l'ardeur de votre âme échauffer le paradoxe dont vous voulez vous couvrir! » — Et le 24 du même mois: «... Vous portiez, la dernière l'ois que vous êtes venu, la
BARBET !» \ri;i;vn.i y
ipuis
de V( \ !
lé aux î] .- promené
iiritui riomphes amour sux i - du
raubo
ficiel euthous
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qui le i i! fait un peu <l«i jou
Journal officiel de Vimtruction pu m coud Stanislas Vmédée
altations i ailli
bo dain, il trouve un s laoa
te romanesque récif qu'il enti
ble. Pui a im ii'
mémorandum, en i de
ie tourment Second Mémorandum 1838 ■ ' : . . i
• •m anéanti toul ce qui palpitai! en moi kutn n*onl ; qui t'u: c qui Put
pourquoi je me rapprochera - de cel homme
C'est justement parce que c'est un homme, et que. Barbey y Aurevilly, parvenu à trente ans, va en être un autre : i cet âge, on recherche, pour la traversée de la vie, ceuilà qui vous comprennent bien, qui vous aiment fortement, et qui seuls peuvent réaliser avec vous la bonne et rare amitié des natures supérieures. Barbey d'Aurevilly, par des anecdotes, révèle son ironie; sa vie est ^rès active ; il inscrit volontiers quelques petites féricités (le « serpent! ») : influence des salons, du dandysme, qui n'est qu'une transition dans ses manières ; il ônumère quotidiennement beaucoup de riens, beaucoup trop : son Mémorandum en est tellement surchargé que les belles pensées s'y égarent, perles dans des graviers. L'angle de sa vision d'artiste est tournée obstinément vers le rare, l'inédit, l'original : « J'ai tellement la haine du commun que la vérité m'ennuie et me dégoûte du moment qu'elle se répand. » Il constate son amour de l'indépendance, quand il dit, à propos du journalisme auquel il tente de se plier : « Je me suis dompté, et ce n'est pas petite chose que cela, avec un caractère comme le mien. » Il aime à rappeler ses désirs adolescents de la carrière des armes, et les veut adapter à la lutte littéraire : « La polémique m'assouplirait au journalisme, tant j'ai d'instincts de guerre en moi ! » et il ajoute : «Quand du talent on ne peut pas faire une action, je ne l'estime que peu de chose : juste ce
qu'il vaut. » Les femmi i i le,
e. Il lonce 'i en deux ou
<wv les livres qui p
«l'un coup de plume qui e un coup ibre :
« C de chair el d'os qu I. El
comme il -
ird'hui, avoue-t-il : s les
.•'.il u'esl e pas :
comme i aine la vie de :
enco i niiiiiu a
relie il-' : « J'ai de
d'achevé, si je mou
J'ai touché à beaucoup de t.
il DO M
compte. » Il veul
ordr<
l'œuvre péri
.. qu'il humain dou ■ leux où
où l'âge mu
de i ■ i lui p
. il «Ut « que les i
Dieu, h Sans doute, puisque tous nous ne sommes que des instruments variés de la divinité. Il déplore encore sa solitude spirituelle : ce Quelle crucifixion que l'isolement ! Cest mon mal éternel et acharné. » Mais le journalisme le soustrait à ce mal, et aussi son existence pleine de menus faits, qu'il énumère décidément trop, au détriment des réflexions. En voici une cependant, qu'il faut noter avec la date : «c Le mariage a toujours une certaine pruderie... et c'est cela, plus encore que l'habitude, qui fait préférer aune charmante jeune femme qu'on a épousée par amour, une vieille maîtresse devant laquelle on se permet tout et que le sans-gêne ne choque pas. » Ces quelques lignes ne renferment-elles pas toute l'idée de son futur roman : Une vieille maltresse ? Il révèle aussi un des secrets de sa nature littéraire, plus emportée que mesurée, lorsqu'il donne ce bon conseil à ceux qui soignent trop leur art : <c Il ne faut pas se regarder faire, car alors l'ambition du détail, la recherche du trait, arrête et tient en écher, mais il faut marcher devant soi et toujours, sans même se relire, si besoin est, et un jour ou l'autre on s'aperçoit que l'embarras de la forme était ce <j ti»1 l'on prenait pour un empêchement de créer. » L'aristocrate qu'il est redevenu ne s'aveugle point sur la faiblesse de la cause choisie par lui : « Les bourgeois sont les plus forts et gouvernent, » dit-il, ''ii achevant son Mémorandum (22 janvier 1839).
mparavant, Barbey d'Aurevtl y était entré au !\ fo/e, fondé sous le patronage de
M . Thi i>. Il y i' la chronique
ques-uns d quea furent
la presse, dès lors, lui plut davantage. Cependant il
paradait 6D :is les Salons, OÙ il COUI lll R
de Beauvoir. Le 8 octobre, il avait vu pour la première
•nu, venue à P de Maurice. E i Qgui i »ar Pâme, i oba
s ni Mémorandum, l'ut touchée par l'esprit du
jeu îc ri vain : i !<• «lit ôtn ■• un beau palais
3 lequel il \ a un labyrinthe pai oies qui le frappèrent.
Le journaliste continuai! ses polémiques, «pu assuraient sa \i.- «■! lin permettaient d'exercer sa fougue batailleuse. Il y dépassait quelquefois la mesnn notait dans son Mémorandum, le I7janvier: • L'expression m'a entraîné, cavale dangereuse «pu m'emporte parfois ^^v su croupe et a laquelle je briserai plutôt les jarrets que de ne pas l'arrêter. >• Mais il ne parviendra jamais ;i les briser, et i même un il.' tères
qui le mettront en relief. En politique, d'ailleurs, opinion n'est pas encore ?ixéB\ il erre entre l'ironie mondaii t le s. epticisme philosophique.
Il . | m- impossible, quand, le 19 juillet
'. il eut la douleur de perdre Maurice de Guérin. Il
rassembla les lettres, le journal, les vers, les poèmes en prose de son ami, et les porta chez des éditeurs. Le tout fut refusé, naturellement. Mais George Sand, intéressée à Guérin par un ami commun, voulut voir Jules Barbey, lui demanda une note qu'elle jugea excellente et donna textuellement, en présentant le Centaure, le 15 mai 1840, dans la Revue des Deux-Mondes.
La mort de ce jeune poète, de cet ami intellectuel, resté le fidèle confident des intimes pensées de Barbey d'Aurevilly, lui fut un glas sonnant sur sa jeunesse évanouie. À trente-deux ans, l'homme entrait de plainpied dans la vie des réalisations, secouant le reste de sa fugue libéral iste, opérant le retour, non encore défîûitil mais déjà évident, vers le passé royaliste et catholique de sa race et de son éducation première.
Barbey d'Aurevilly n'aborde pas son œuvre d'un mouvement décisif. Après la préparation de sa jeunesse, il va, pendant une dizaine d'années encore, ébaucher seulement ses conceptions romantiques et critiques en formation. On pourrait croire même qu'il continuera quelque temps de se débarrasser de sa gangue en divers écrits dont la l'orme et les sentiments factices liendront beaucoup plus de place que la profondeur des pensées ; mais, rentré dans sa vocation, instruit déjà par le monde fréquenté et par l'âge, il donnera suffisamment de vigueur à son style et d'affirmation à ses opinions, pour que les travaux de cette deuxième période soient vraiment l'ébauche ferme et claire de l'œuvre future. Ce qui donne aussi l'impression d'une jeunesse qui persiste, c'est la publication tardive de manuscrits datant déjà de plusieurs am, s (pie celui de l'Amour impossible.
L'Amour impossible (Duprey, Paris 1841). — L'ennui d'une Ame forte égarée dans les distractions mondaines, la simulation énervante d'un scepticisme sentimental, les langueurs empruntées à certains romans de ce temps, l'influence évidente de L>'lia, et les tourments plus réels d'un cœur qui battait énennquement sous des prétentions à l'insensibilité, toutes les écumes
d'une existence ou papillonnante, Barbey
d'Aurevilly s'en est délivré dans ce roman, qui paru! sans bruit au commencement de ls'ii. lu critique « une ti de boudoir, •■ et plusieu endirent
que c'était une rivalité au roman d< 3 ind. La
marquise Bérangère d est un bon it de
coquette, qui s'ei ie et n'attirerait p esprits
supérieurs d de : donc Barbey d'Aurevilly
voyail que ce monde est superficiel et vain, et ironie, sans déchiqueter à tond, savait déjà le prémunir. Raimbaud de afaulévrier est un fat indolent, indifférent,
in! et fugace. Us se mentent et mentent à leur ento ur rend bien. C'est un milieu frivole,
qu'un moraliste dirait mauvais. Il le manèges plus
que d'amours. Ces deux désœuvrés sont Taux l'un l'autre. Croient limer? Alors cela se réduit à un
sentiment charnel déguisé sous .1 comédie des coquetprésomptueux H-' connaissent pas l'amour. Et ceux-là ae sont qu'un tableau cruel, mais fidèle, de leur race éperdue. L'auteur, doué de l'intuition psj
[ue, les marque par ce jugement : « Couple réduit A insulter l'objet de ces amours qui ne duraient 1 rire enti le matin dans le tel
affreuse comédie qu'ils se donnaient entre quelque ba > ■"••■ quelque sombre et vaine
it du bonheur manqué et de l'entho
impossible... » Barbey d'Aurevilly montre, dans ces portraits si réels d'un monde vaniteux et léger, de l'observation aigiie ; il avait deviné la misère morale de ces gens brillants ; il avoua d'ailleurs, le li mai, dans une lettre à Trebutien : « ... C'est un mélancolique adieu à cette vie de dandy qui a tant dévoré de choses dans la contemplation de ses gilets ! » Il n'y eut guère que la Revue des Deux Mondes (l«rjuin) qui signala ce livre : « L Amour impossible, disait-elle, est un petit roman très spirituel, très raffiné... Le style, le langage, le costume et les mœurs de cette nouvelle sont du dernier moderne ; la mode y joue un grand rôle, Je jargon n'y est pas étranger. L'auteur tait preuve d'assez de fonds el de talent propre, pour devoir se débarrasser au plus vite de ce (ju'il y a d'étrange et de passager dans ces dialectes... Il peut, en étant plus
simple, prétendre a des succès durables... Il a se, il
intéresse, il impatiente quelquefois par excès de irait et d'esprit, il n'ennuie jamais. » Mais l'auteur obtint son meilleur succès dans les salons du faubourg Saint- Germain.
Barbey d'Aurevilly, qui habitai! alors 1<> 6m, rue Ville-l'Evêqui . entra an Globe le Ier avril L842. Il y fui peu employé. Les éditeurs aussi le décourageaient. Il signa Maximilienne de Syrène quelques chronia"** fugitives, sur l'élégance, dans le Monittur d<> la Mode.
i:.\l;l;i:v D'ÀÛREVlLLt
En 1843, il eul l'espoir de collaborer au j Débats, où Victor Hugol'avait recommandé. ! la Bague d' A nni bal fut édité n, par
Trebutien.
La Bague d'Annibal L843). C'esl des années romantiques. Ecril avant V Amour im\ tible, il procède des mêmes causes : ennui, cisme, tourmentes vraies, insensibilité • Leto
d'un poème en prose. Badinage el mêlant ol lient
curieusement. Joséphine d'Alcy, type de i ce Bphini qui tourmente les | une dis
riens, une prude adroite, semblable d'ailleurs monde. « Le monde, s'écrie soudain Barbe) d'Aure^ oh ! tenez vous loin de lui, vous tous qui avez un • a déchirer el une fierté à faire souftrir. ..I!n une
pauvre i rite de ma jeui ur laquelle il n'ai!
i venin ; il n'y a pas une de mes joies qu'il n'ait empoisonnée à la source... Mais l'orgueil étail la colonne où je m'ad Autour de Joséphine, un \ i
conseiller demi-fat, demi-sentimental, se montre jaloux du jeune Ali i eplié, ironiqu
i! aime comme an lou cette femme sans peni pen-
dant il lui ■ qu'il la juge inférieure. Elle
aussi .s.' défend, ou plutôt défend >a réputation : elle peu» lin qui l'emporte comn leur,
et, dépit vieux conseiller. I
d'Annibal avait une pierre, et, sous cette pierre, il y avait une goutte de poison. C'est avec cette goutte de poison que se tua Annibal. Eli bien ! il y a des bagues sans pierres qui renferment un poison plus subtil que celui d'Annibal, car c'est un poison invisible. Seulement ce poison-là ne tue pas les grands hommes, mais une petite chose : il tue l'amour. » Quand il écrivait cela, Barbey d'Aurevilly était tout à la manie du dandysme, et c'est bien de lui qu'il entendait parler quand il disait de son personnage : « ... Une éternelle ironie dictait ses paroles, ironie si profonde que, dans la mollesse de sa voix et la courtoisie de son langage, rien n'en trahissait le secret... Pourtant les autres sentaient une insultante puissance qui se jouait d'eux à travers ces paroles gracieuses. » Le byronnisme, dans ce passé de quelques années, hantait le jeune écrivain, mais il n'en tirait que des manières mondaines et peu d'effets littéraires. La presse s'occupa quelques jours de la Bague d'Annibal, et n'en parla plus ; seuls les salons, croyant y démasquer le scandale d'une aventure vraie, s'en entretinrent un certain temps.
C'est alors que Barbey d'Aurevilly écrivit son Essai sur le dandysme, avec une biographie de Brummell, qu'il présenta inutilement à la Revue des Deux Mondes et au Journal des Débats, où il était cependant entré, non sans difficulté. Le fidèle Trebutien s'offrit encore
BARBEY i>.\u:kyii.i.y
pour éditer cette étude, dont, le 19 septembi l'auteur data la préface de Passy, villa Beau séjour ; il y montrait clairement que Brummell n'aveuglait ; jugement, car il «lisait de son livre et de sou héros tout i nette 'l'un bom me qui ne
mérite guère que d'être représenté en statuette : curi de mœurs et d'histoire, bonne à mettre sur Tel votre cabinet de travail... »
L'écrivain avait donc conservé l'ami agissant --t précieux des trois ani ues a Caen. Il ''-tait le lien
vivant qui rattachait Trebutien aux I- t qui à\
perpétuer c • nom 'l'un homme i; ni et 'l'un.- àme
généreuse. Il lui écrivait souvent, <m ses letta i Trebutien sont la meilleure part de -a corresponds
jque le modeste bibliothécaire de Caen voulut éditer I.- Dandysme y Barbey d'Aurevilly ne manqua pas de lui raconter son engouement de vie mondaine, le vide qu'il y avait reconnu peu a peu, son désir d'en secouer les futilités »'t de n'en garder que la distinction nécessaire a tout esprit hautement indépendant : a travers le dandysm ince de second ordre, il remontait volontiers
au byronnisme dont le décor littéraire lui semblait supérieur : « ...Je suis peut-être le seul en Fiï écrivait il l< rnbre 1844, qui sache, a nu.' vu .
•t homme, .l'ai la prétention de connaître Byron jusque dans les lir plus w
gemment tracées, les moins littéraires, comme je connais sa personne morale dans les moindres replis. » C'est le mois suivant que parut l'étude sur Brummell, éditée à Caen, par Trebutien, en in-16 tiré luxueusement à très petit nombr;\
Du Dandysme et de Georges Brummell (1845). — Quelques pages finement paradoxales défendent la vanité contre le monde et les moralistes : « Cette recherche inquiète de l'approbation des autres, » insinue Fauteur, est utile à la société. Puis il aborde le dandysme, forme particulière de la vanité anglaise, et passe au grand vaniteux Brummell, qui, dit-il avec une clairvoyance qui rassure, « n'était propre à être rien de plus qu'un dandy. » Longuement ensuite il dissèque, explique et commente le dandysme : « C'est toute une manière d'être, entièrement composée de nuances, produisant toujours l'imprévu, se jouant de la règle et pourtant la respectant encore, avec toutes les souplesses qui font la grâce. » Le dandysme existait dans la société anglaise au temps et autour de Brummell, qui en fut l'expression même. En passant, l'auteur prend aussi la défense de la frivolité, ce qui est presque nécessaire avant de conter l'existence d'un frivole. Brummell, dès sa jeunesse, s'annonça par « le soin de sa mise et la langueur froide de ses manières. » Un peu plus tard, il gagna l'amitié du prince de Galles, le futur George IV,
/â0 BARBEY D'AUREVILLY
autre dandy, et donna le ton aux mondains de L
Il conquit, naturellement, l'élément féminin, auquel
certains dehors brillants suffisent, mais il n'en fut pas
ave : « Les femmes, qui sont, comme les prêt toujours du côté de la force, sonnèrent les fanfares de leurs admirations... Elles furent les trompettes d< gloire ; mais ell< rent trompettes... Brummell d
point de ces butins et de ces tropl victoire...
Aimer, même dans le sens le moiii - mot,
désirer, c'est toujours dépend]
désir. » La vanité souk accaparait le dand Nulle
illusion de cœur, nul soulèvement des sens... i La vie • I-' Brummell est, en . sans intéj et de
fonctions ïide qu'en ses goûts, ses allures,
exhib quelque indépendance, en -
ses apparitions dans les Balons londoniens : exisl factice, inutile au sens sérieux. Moins fortuné que nvanx en dandysme, il Taisait son Luxe plus deux
qu'éclatant, y atteignait même la simplicité et dis i Pour être bien mis, il ne faut pas être remarqué. » Et l'auteur ajoute que les dandys peuvent être « les la poni <l(> salon. » Malgré son ironie, il si. nu. Brummell, qui ■- aimait mieux étonner que
plaire. » Mais le monde se contente d( que cet An. lus fond, rien qu'en entrée i
■ l'impertinence, triompha dans les salons pendant
une vingtaine d'années. Pais il perdit sa fortune au jeu, quitta brusquement l'Angleterre en 1810, vécut à Calais, et vint ensuite à Caen, avec le titre de consul ; il finit dans la misère, la folie, et fut enfermé au Bon Sauveur de Caen, où il mourut. Brummell, et les gens qui lui ressemblent, par l'abus des manières élégantes, sont des maniaques sans intérêt ; mais leurs exagérations même ne sont pas inutiles dans l'embellissement de l'aspect humain : une des choses qui distingue l'homme de la bête, c'est le costume, par conséquent la mode, et par conséquent, si l'on veut, le dandysme. Voilà à quoi servent les Brummells ; leurs allures excentriques, que partagea un peu Barbey d'Aurevilly, lequel heureusement eut quelque chose de mieux, sont de celles qu'il ne faut pas railler à la légère. « Lorsque son livre parut, l'auteur, a-t-il dit lui-même, n'était pas un dandy, mais il était à cette époque de la jeunesse qui faisait dire à lord Byron, avec sa mélancolique ironie : Quand j'étais un beau aux cheveux bouclés !... et, à ce moment-là, la gloire elle-même ne pèserait pas une de ces boucles ! d Plus tard, Paul de Saint-Victor, étudiant Barbey d'Aurevilly, écrira : a Son style violent et exquis, superbement raffiné, énergique et délicat a outrance, est d'une couleur qu'il est impossible de confondre avei aucune autre. L'empreinte qu'il laisse sur l'imagination ressemble à la morsure de l'eau-forte. Dans un pêle-mêle
de mifle phra d reconnaîtrait une des siennes,
allure et à son accent, à Ba raçon d'agiter l'image el de porter la pei e talent de si grand vol et «le si large
envergure, le petit livre Du Dandysme le recelait tout entier. Il était quintes
cet opuscule taillé & facettes, comme le génie Mille el une Nuits dans sa buire de bronze. »
Brummellk peine paru, Barbey d'Aurevilly commence un roman qui sera le plus important ouvrage de débuts. Il s'y livre avec ardeur, rit à
Trebutien : « Cité d'Antin, 22 février 1845... Toute la journée se passe étendu sur des coussins devanl un feu du démon, travaillant jusqu'au moment où les nerl ma tête deviennent des tire-bouchons anglais et où j'avale du laudanum pour pouvoir dormir. Et qu'ei travail, direz- vous ?... Il s'agil 'I»' faire sauter, dès le début, la réputatiou de 1 1 5and. Vous allez
bientôt paraître dans le Constitutionnel un roman par feuilletons... Je suis à peu près à moitié de ma i L'idée du livre esl heureuse. Comme bien d'autn
e depuis longtemps dans mon esprit. Bile retentit a tanl de situations très i ommunes que je la - Jtinée
à être populaire qu'A dolphe^ mais je lui donn< formes dramatiques, amples el I roman .1
pour titre . I > I ille maîtresse. » Quelque temps après, il .mu e au vicomte d'Yzarn net:
« Monsieur, Je n'habite plus Paris, j'habite ce voluptueux Passy, gagné, il y a quelques jours, sans tambour ni trompette. Je me suis épargné l'angoisse des adieux... J* m'occupe de mettre hors de ma tête ce roman que vous m'avez fait l'honneur d'accepter. Je vis tout dans les bras maigres de Vellini la malagaise et je me suis imposé la loi de ne revenir qu'après avoir écrit le mot fin au bas de la première partie de ce diable de roman. Je touche à peu près à ce bienheureux mot... »
Le 15 mai, il mande encore à Trebutien : « Je touche à la fin de la première partie de mon fameux roman, la Vieille Maîtresse... C'est de la passion, s'il en fut, que ce roman, écrit dans les circonstances les plus douloureuses de ma vie, les plus chargées d'abattement, et qui m'a relevé et rappelé à la vie des sensations fortes comme le plus pénétrant des spiritueux. » Trois mois plus tard, il note allègrement au vicomte d'Yzarn Freissinet : « Pavillon de la Muette (Passy), 10 août 1845... Votre fille adoptive la Vellini se porte bien et c'est ma seule maîtresse. Elle vous baise filialement les mains avec ses lèvres roulées et rouges. J'espère qu'elle aura fait son entrée dans le inonde quand vous reviendrez et j'ai mis votre nom à sa destinée comme un porte-bonheur certain... > Et il ajoute, à propos de V Epoque où Granier de Cassagnac l'a introduit : « ...Vous lisez trop les journaux dans votre vallée pour ignorer le grand
44 r.Aur.KY D'AUR&VTLL?
événement, lu fondation de V Epoque, cette babd monstrueuse qui v;i s'élever pour fuir».' probablement comme l'autre. Je suis un des ouvriers de cet audacieux et très périssable monument. <>n m'y donne un pan de mur, en politique, a construire. Comme j'aime t les
choses gigantesques, j'ai accepté de me jeter vivant dans cette dévorante collaboration... »
Barbey d'Aurevilly n'avait t'ait qu.' ti sr le Journal des Débats. Il publia quelques nouvelles chroniques sur la mode au Constitutionnel et à la Sylphide. Mais l'année IS'jo le tira de ces fantaisies, car .1 revint alors aux croyances catholiques de son enfance, et y puisa l'énergie et le caractère.
Plusieurs ont jugé mystérieuse cette conversion. « qu'ils voient une conversion, dans la simple rej d'une route religieuse quittée seulement quelques années pour connaître ta saveur des aventu larbe) d'Aurevilly, par son tempérament, son éducation, traditionnaliste. Pendant une très courte période, celle dont, l'acte le plus expressif fut la / de Caen. il
tomba dans ce qui constituait, pour lui, son erreur de jeunesse. D'ailleurs, il ne s'ouvrit pas intimemen
al ; il n'en fut qu'effleuré, puisqu'il n'admit que la variété communale : une seule des nombn réformes à ai i omplir, et qu'il B'en tint a l'unité politique : dont le dernier mot est l'autocratie. Quelque* ptioos
suffirent à éveiller l'individualiste en lui, et quand l'individu se fut dressé contre la foule démocratique, l'être fier, altier, l'aristocrate enfin s'affirma, et cet esprit était trop entier pour revenir jamais sur ce retour véhément d'opinion. Ses goûts d'élégante causerie lui firent préférer, entre toutes réunions humaines, celles des salons où achevait de s'user la noblesse. Et qui dit le monde de la noblesse dit au moins des habitudes religieuses. Il fut donc, par l'exemple de ces simulacres de foi autant que par sa nature traditionnaliste, repris doucement, tranquillement, lentement, par ses croyances d'enfant ; puis, cœur prompt et caractère absolu, du jour où il reconnut clairement en lui ces croyances, elles furent, à son image, transcendantes, autoritaires, et vigoureusement sincères. L'incident de la rencontre de l'éloquent Raymond Brucker, chroniqueur fantaisiste, récemment converti, qui l'influença, ne fut que la légère poussée sous laquelle s'effondrèrent les restes de l'erreur, comme l'application de la main d'un homme suffit à faire tomber l'arbre scié à la base.
Au milieu de 1846, Barbey d'Aurevilly fit partie d'une société catholique, fondée pour relever l'art religieux en décadence ; il partit en voyage, le long de la Loire et du Rhône, faire de la propagande, et s'occuper aussi d'une affaire industriel le dans laquelle on avait voulu l'intéresser.
46 r.Aiir.KV D AtJRÉVlLLT
\ -on retour, vers la fin de l'année, la société catholique, installée rue de Tournon, décida >\ i B'appuyer sur m publication mensuelle : la Revue du Monde catholique. Il fui un des directeurs de cet . dont le premi
numéro parut le i avril 1847, et y débuta, parla philob >phie et l'histoire, dans sa polémique catholique intransigeante. Il continuait <-n même temps la ide
partie d'Une Vieille Matireue, mais concentrait ses efforts passionnés vers l'absolutisme papal, défendait jésuites avec ardeur, 1 >•• jetait témérairement au plus rapide couranl des disputes contre l'athéisme. « .. .1 affamé de choses religieuses comme un homme qui n'a pas mangé depuis longtemps, écrivait-il, le deuxième jour de la Pentecôte, au vicomte d'Yzara Fressinet Mettez-vous donc aussi à ce régime pour que le mot uY La Rochefoucauld soil encore plus vrai. Allons, àvou Justifions les grandes maximes I Que je vous rencontre
dans toutes b voies '. Je ne puis m'isoler de vous,
même dans la vérité. Allons au ciel bras dessus b dessous. Si vous restez dans votre hamac de sceptique, vous balançant nonchalamment d'une idée à l'air vous êtes perdu, «-t moi je manque un camarade de vertu «pu pourrai! la rendre amusante. Eh '. eh ! qu'en dit
Bt une expérience à tenter. - Elle intéresserait au plus haut point toutes les remmes de votre famille
11) ( w» et <■ i i PhUosopkei et Kcr. rel. 3* série.
qui voudraient vous voir meilleur probablement. Quant à moi, qui jusqu'ici suis l'opprobre et le fléau de la mienne, je lui garde pour ses vieux jours, l'immense joie de mon renouvellement intérieur. Voyez, je parle déjà cette langue. » L'ironiste, on le voit aussi, respirait encore.
Mais sa foi devient plus grave. C'est l'exemple de l'abbé Léon, son frère, qui décide ce progrès moral. Le 14 août, il écrit à Trebutien : « Je viens de voir mon frère, l'abbé d'Aurevilly... Je suis allé le voir dans ce pays perdu et cbarmant comme bien des choses perdues, et j'ai eu une de ces émotions qui font croire à l'immortalité de notre Ame. Savez-vous qu'il y avait neuf ans que je ne l'avais vu? que je ne l'avais pas vu depuis qu'il est prêtre ?... Je l'ai entendu prêcher... Pas un mot moderne, pas un souffla d<m préoccupations littéraires ou politiques de ce temps-ci qui infectent nos meilleurs prédicateurs... 11 est le prêtre dans toute la santé de ce robuste mot. »
C'est vers cette époque que Barbey d'Aurevilly, sans interrompre sa Vieille Maîtresse, devenait, grâce au succès de ses polémiques, rédacteur en chef de la Revue du Monde catholique. Il donna plus de vigueur dogmatique à cette publication, s'y montra inexorable envers les ennemis du catholicisme et surtout les libre-penseurs. La Révolution de février 1818 ne le déconcerta pas; au
mois de mars, il en écrivait B Trebutien : « Nom voila en face d'une société à refaire, d'un pouvoir à refaire, «l'une tour de Babel à élever. Gare la confusion des langues et bien d'autres confusions. Du reste, sombre ou radieux, l'avenir crée des devoirs aux hommes qui ont eo eux quelque force, qui la sentent et <pii croient en Dieu. Nous n'avons pas de démission a donner quand on n'a eu charge que celle de ses misères personnelles. Donc, préparons-nous pour bien faire, quoi qu'il puisse advenir. Je ne suis pas un enthousiaste, mais un homme résolu | bs mêler fc nn mouvement dont Dieu, qui ■ toujours quelque grand dessein d'ordre^ fera Bans doute sortir quelque chose... .J'ai assisté au combat, à la victoire, à tout, .a je puis vous assurer que nous oe nous doutions guère où nous allions. •
Barbey d'Aurevilly voulut se mêlera L'action publique; le club dos ouvriers de la fraternité relut même are dent. Les adhérents étaient des catholiques. !<•• club Voudra <\;>> sa première réunion, comme on vit tant d'essais surgir el crouler en ce moment d'ébullition laie el populaire, et la Revue </» Monde eetfaotiftie, après une camj le treize mois, disparut en avril.
Cette année-là, Barbey d'Aurevilly connut Paul de Saint -Victor, avec lequel il vécut fraternellement quelque temps, et Blanc de Saint-Bonnet, dont les livi
il eurs l'enthousiasmèrent. 11 termina sa Vieille Mal-
tresse en janvier 1849, et, le 3 mars, en écrivit la dédicace au vicomte d'Yzarn Freissinet, y notant ces réflexions qui révèlent quelques rouages de son cerveau : <r ...En tout les premiers moments sont si beaux qu'on a peut-être tort d'achever les livres qu'on commence... J'ai l'inquiétude des ambitieux et des coquettes... Ces obscurs replis entortillés et redoublés de l'âme humaine, que tous les penseurs du monde déroulent et détirent, chacun de son côté, et qui se rétractent tant sous leurs efforts... Je ne rêve plus grand'chose maintenant, même la gloire... »
Il avait alors le projet d'écrire des romans s'accomplissant en terre normande. Déjà, la seconde partie d'Une Vieille Maîtresse se passait dans le Cotentin. Mais c'est une série spécialement cotentine qu'il voulait ordonner; il s'en entretenait, en décembre 1849, avec Trebutien, et lui demandait des documents : « Il est un livre surtout que je veux recommander à vos bontés paternelles... Ce livre contient, réunis par un nœud, plusieurs romans d'invention et d'observation, dont les mœurs et l'époque sont celles de la guerre des chouans de notre pays... Je sais beaucoup sur cette époque et sur mon pays en général ; mais comme je tiens à savoir le plus possible, et surtout à faire œuvre normande, je m'adresse à vous pour tous les renseignements que vous voudrez bien me donner. »
Vers le même temps, il publia dans l'Opinion jmhH<{u<\ ou M. Hervé l'avait introduit, deux articles sur Joseph de Maistre et sur de Bonald, qu'il nommait des Prophète* du Patte. Sou intransigeance lui suscita des difficultés. « On était a cette époque, rappellera M. Hervé plus tard, dans un état de Bèvre chaude républicaine... Cette frénésie, qui amena l< - de juin,
avait ravagé l'intelligence publique. . . La publication des Prophète* du Pn^. avait pour but de jeter un • d'eau froide sur «•,■ monde de oévrosiaques ballucinc leur opposant les idées «'t 1rs doctrines <!•*> plus grands penseurs du commencement du Biècle. » Une troisième étude, sur Chateaubriand, ne passa pti temps que date l'hostilité mesquin.' .•! venimeuse qu'Armand de Pontmartin distilla jusqu'au lendemain de la mort de Barl>.*y d'Aurevilly.
Le polémiste écrivit dans l,i Mode, feuille légitimu où il amplifia encore sou attitude royalist holique.
Un de ses articles : It Sacerdoce et l'Epée, proclamant jsaire la guerre civile et déclarant que l'épée seule doit agir en certaines circonstani »uleva des
clameurs dans le camp opposé et gêna même »reli-
gionnaires timorés. Le 12 juillet, à la tribune de l'A semblée, Jules Favre discourut contre !<■ p citant s. -s termes les plus violents t donc, messieurs, le barbare, quel est donc l'homme
cœur et sans entrailles qui a écrit ces lignes?... « Barbey d'Aurevilly riposta dans la Mode du 20 juillet, et provoqua au duel Jules Favre, qui lui opposa un refus. Le parti de Barbey d'Aure'villy le tint prudemment à l'écart; il en profita pour commencer V Ensorcelée. En i850, Trebutien se chargea d'éditer les Prophètes du Passé, et en novembre, Une Vieille Maîtresse fut acceptée par un éditeur plus hardi que ses confrères. L'année suivante, le belliqueux chroniqueur donna un article à l'Univers, puis entra à l'Assemblée nationale grâce à Granier de Cassagnac. Mais, là comme ailleurs, ses alliés d'opinion lui refusèrent tout pouvoir ; ils l'écartaient même littérairement en faveur de Nisard, et cette année-là, il faisait savoir au vicomte d'Yzarn Freissinet : «... Je ne puis rien à l'Assemblée... Ils me corrigent mes articles, les hachent, en suppriment des passages, éteignent l'expression quand elle veut flamber, si bien que, souvent, je me cherche dans ces mutilations éparses et que je ne me trouve plus. C'est odieux, cela. Ils me nisardent, excellent mot que je vous recommande, quand vous voudrez vous servir du synonyme de châtrer... Plaignez-moi d'être à VA ssemblée. Plaignezmoi de n'avoir pas dans notre parti un journal qui me veuille et m'accueille sur le pied de ma valeur, car enfin, je sens ce que j'ai dans les veines peut-être ! Ah l ce n'est pas trop profit d'être royaliste et royaliste décidé !
Il faut que j'aie froyable opinion chevillée bien
avant dans le cœur, pour ne pas me l'arrache un empêchement même de vivre el ne pas me jeter da les bras des partis qui soutiennent les leurs I *
Barbey d'Aurevilly, é de ce journalisme bér
d'épines, continuai! l'Ensorcelée^ et B'occupail ai Trebutien de l'édition des Prophètet du /' [ui
parurenl chez Louis Hervé, en in-16, On ma 1851 compris les études refusées par V Opinion publique*
Les Prophètes du Passé L851 . — Dans son Introduction, le polémiste royaliste el catholique fait un procès à la philosophie. « Elle n'est, dit-il, qu'une tentative de liant.- stratégie intellectuelle, • ce qui es si Pon ajoute au mot tentative l«i mot résultat. I! peu qu'elle ne conduit nullement à la vérité absolue, et que Dieu doil être « à l'origine de tout raisonnement. •• La philosophie qui veut monter à Dieu en partant de l'homme commet une erreur capitale. L'auteur remarque que la vérité el l'erreur n'agissent pas simultanément, mais qu'elles >■■ partagenl les siècles en de grands (•(.niants s ; i . • . Aujourd'hui, la philosophie moderne
triomphe encore : o L'homme bo préférant à Dieu. »On oe fui pa débuts, et i \ i om-
mença d'oublier de Frapp Si l'on avait brûlé Luther
lui-même, » au lieu de . tout aurait mieux
marché. C'est donc le meurtre qui a raison? D<
pourquoi reprocher aux révolutionnaires d'avoir massacré leurs adversaires ? Ce regret farouche entraîne avec lui cette fanatique déclaration : ce L'inquisition est de nécessité logique dans une société quelconque. » Notre société actuelle devrait donc martyriser, écarteler, pendre, décapiter et brûler vif ce qui reste de noblesse, de clergé, et des cours royales et impériales ?. . . Après la réforme, observe l'auteur, le cartésianisme a continué de propager l'erreur, jusqu'à notre temps ; cette erreur est devenue le panthéisme, où Spinosa, « ce vieux solitaire de la pensée, » s'est creusé une cellule particulière. Or, « les principes mènent les hommes, et les plus brutes d'entre eux, la chaîne de la logique au cou ; » par conséquent, réforme, cartésianisme, panthéisme, ce fut « la société changée de fond en comble. » Cependant, rappelle Barbey d'Aurevilly, « du concept de l'homme on ne va pas au concept de Dieu. » Cette philosophie enseigna logiquement une seconde erreur : la croyance à la liberté humaine, dont nous subissons maintenant l'extrême conclusion : le socialisme. L'auteur est pour l'autorité contre la liberté, pour Dieu contre l'homme. Et pourtant, si nous n'avons aucune liberlï', nous n'avons aucune responsabilité : pourquoi donc Dieu nous punit-il ? « Quant à l'entro-deux, termine l'aristocrate qui dédaigne bien légèrement tout ce qui n'est pas du sectarisme, ya-t-il un front assez obtus d'impénitence
finale et de Stupidité pour s'élever encore en faveur de rentre-deux? i — Il y a moi. — * Le juste milieu, comme mol et comme chose, dit-il enûn, ue s'esMI irrémédiablement perdu dans uq vaste mépris î » — Je la reprends, je le rama---. Voici deux plateaux d'une balance. Qu'< i deux objets inertes, qui n'ont
pour eux que Leur punis mort, qui s»mt l'un près de l'autre sans se douter : ces exiréme$^ qu'ils peuvent être bons a quelque chose ! Je m'en empare, pare, je
iiM-ts entre leurs deui résistances qui s'annulaient en
pure perte, un support, un juste milieu, un entre-de et j'obtiens une balance. L'entre-deux, c'est l'âme, la le mouvement : le principe essentiel. Que i-
de cette barre de feret de ce lourd pavé, si vous méprises l'entre-deui ? Loin <!<• le mépriser, je le nomme point d'appui,i ce juste milieu tant dédaigné
des extrêmes, j'obtiens un levier, et un résultat : j'agis. L'entre-deux, le juste milieu, c'est foretre, qui renferme s la rois l'autorité divine et la liberté humaine, on, plus véritablement, qui leur permet d'exister, de fonctionner, . tans lui, Di seraient «pi-* d mes immo-
biles • ; inertes, de vains mots I — Où Barbey d'Aurevilly a hautement ra est quand il insiste sur la :
de voir et vouloir Dieu i l'origine de tout, et qu'il nous transmet avec une Ûère rigueur le respect d lions, — L'auteur, abordant let Prophète* <lu fusse:
« ces hommes qui cherchèrent les lois sociales là où elles sont, dans l'étude de l'histoire et la contemplation des vérités éternelles, » nous entretient d'abord de Joseph de Maistre, dont l'esprit ne se basait que sur « la révélation historique, la tradition ; » il considérait le monde du haut du catholicisme, et de ce point de vue immuable, prédisait, en 1797, le retour de la monarchie ; mais, quand il vit la Restauration liée à la Révolution, il en prédit aussi la ruine ; il mourut en 1821, disant : « Je meurs avec l'Europe, » jusqu'à la fin l'homme du vieux temps, à qui « le péché originel suffisait » pour deviner l'avenir. — De Bonald, qui fit peser « un regard profond, concentré, sur la société de son temps, » avait aussi la foi absolue, dont, plus précis, il faisait une loi scientifique, un système ; il avait annoncé dès 1794 les changements européens qui se sont accomplis au 19* siècle ; il n'avait pas davantage confiance dans la Restauration, affirmant que le passé ne doit pas être renié : bon principe, mais bon pour tous et non seulement pour les rois et leurs fidèles. — Chateaubriand, c'est l'homme de transition, faiblissant à ses instants de libéralisme; « mais toujours, quand il revint à l'histoire, la prédiction ne lui a pas manqué ; » le Génie du Christianisme fut une apparition devant l'Europe : c'était un livre du passé, par conséquent de l'avenir (le passé engendrant l'avenir: tout l'ouvrage de Barbey d'Aurevilly s'appuie sur ce
principe : mais l'auteur du Génie crut plus tard à la nécessité de la monarchie constitutionnelle : d*où, la chute de ce grand esprit qui, en 1831, prévoyait le lisme. — Dans Lamennais, l'auteur n'accepte que premiers écrits : l'Indifférence a une « splendeur vraiment prophétique... on y distingue le peu de vie qui palpitait encore dans la Restauration, les »le
mort... el elle annonce la dissolution prochaine de l'Europe; )• les Progrèi <!<■ la Révolution Boni une prophétie encore plus développée, prédisant même l'abolition du catholicisme; mais Lamenna naudit dans ses auto
publications, faibles, non viables, même sans littératui Justement, ce sont celles-ci qui vivent encore, et térité commence à leur reconnaître un sublime accent littéraire; il oe leur manque plus que la force de conversion, qui va B'afûrmer demain peut-être. — En vérité, Chateaubriand, ému par notre étonnante Révolution, fut logique en s'avançant vers le libéralisme; Lamenna grandissant au milieu du large mouvement social de 1890, fut logique encore en fraternisant avec ce libéi lisme; Barbey d'Aurevilly, survenant parmi un matérialisme déjà lourd et grossier, fut logique toujours >-w rejetant en arrière, hautement, sans tolérai ni
arrangement, faisant un inutile mais Bupréme effort contre ce libéralisme tombé dans le Beul «iili<> de l'argent ••i des appétit -. Lee cir» onsta ont i moit
hommes. — Barbey d'Aurevilly inscrit de nouveau, dans son Epilogue, la base de son ouvrage : « On ne peut étudier le monde qui n'est pas encore, qu'en étudiant le monde qui fut. » — En somme, ce livre est de ceux qui nous enseignent à replacer Dieu au sommet et à la source de toutes nos pensées, de tous nos arts, de toutes nos sciences.
Barbey d'Aurevilly, en 1851, affirme sa maturité, atteinte du jour où il commença d'écrire Une Vieille maîtresse. Il a quarante-trois ans. Son développement a donc été lent ; il en sera plus vigoureux et plus durable. Les Prophètes du Passé sont le dernier de ses ouvrages préparatoires ; ils sont aussi la fin du philosophe, et même leur auteur n'atteindra plus l'expression intransigeante qu'il y donne à son royalisme, à son catholicisme : le politique signe, là aussi, et malgré tous efforts futurs, son abdication. L'ébauche des onze dernières années restera une ébauche, l'ossature de l'œuvre future, dont les Prophètes forment l'épine dure et rigide. Sur ce passé recouvert, se dresse enfin, avec toutes ses facultés, dans toute sa vocation, le littérateur. Celui-ci apparaît au public spontanément, sans l'apparence d'une transition, car c'est dans ce mois de mai qui vit divulguer les Prophètes du Passé, et même une quinzaine auparavant, que parut Une Vieille maîtresse, en trois volumes in-8, chez Cadot,
60 BAHBEY D'AUREVILLY
Une Vieille Maîtresse 1851 . — Après 18 deux douairières, un soir, s'entretiennent d'un prochain mariage. L'une est madame d'Artelles. un peu san dans ses idées ; l'autre, madame de Fiers, plus souple devant les faits, est la grand'mére d'Hermangarde, Dèn et majestueuse comme son nom, mais douce et belle : U jeune fille éthérée des romantiques, fiancée i un libertin repenti, monsieur de Ifarigny. Madame d'Àrtelle* des craintes au sujet de Marigny. Elle lance aux informations son ancien cavalier servant, monsieur de Prosny, viveur incorrigible, vieillard, qui
n'obtient rien de Vellini, la vieille maîtresse de Marigny. Madame de Fiers, large de pensée et de jugement, interroge elle-même son futur gendre, qui lui raconte longuement, avec une sincérité véhémente el col< en un récit mouvementé, impressionnant, dramatique même, l'histoire anecdotique et psychologique de dix ans d'amour avec Vellini, espagnole plutôt '• mais un démon, originale, nerveuse, fougueuse : une svelteel vibrant.' statuette de bronze à reflets infernaux. Presque tous ces personnages ont de longues ra< dans le passé; il semble qu'on ne voie plus d'eux que leurs cimes desséchées, s.' saluant comme des augu hautes encore mais vides et stériles, lu' comprenant rien a la société nouvel!»' cl achevant de s'y éteindre sain mélanger : tableau vrai pour cette époque et peint par
quelqu'un qui a bien observé ses modèles, qui les portraiture en réaliste physique, sinon toujours moral. Les Jeux douairières n'ont pas été instruites par la Révolution, ni Prosny qui se croit encore au 18e siècle, ni Hermangarde qu'une éducation aristocratique a isolée de bonne heure en tous ces vieux préjugés. Marigny, malgré des idées aussi de l'ancien temps, est plus vivant, mais égaré dans la vie sensuelle ; c'est un type à angles vifs, en marge de son rang social : ses allures et ses paroles critiquent même dédaigneusement les aristocrates ses pairs ; il est actif, mais sans but; cet esprit aventureux, ce Marigny passionné et ironique, sincère et hautain, illusionnné, intelligent, pittoresque, fougueux, c'est Barbey d'Aurevilly lui-même. Marigny et Vellini sont deux personnages du plus évident romantisme. Quant à cette noblesse d'alors où se déroule le roman, quel monde insipide, nul, criminel, avec ses hommes occupés seulement de toilette, de vice, de jeu, de débauches, de duels, avec ses femmes vaniteuses, vindicatives, fausses, parjures, et riant de l'adultère : cette honte de fraude et de fourberie, qui fait, parmi ces coupables, deux victimes : la touchante madame de Mendoze et Hermangarde. El même, à part quelques esprits distingués, dans cette noblesse dégénérée, saiton encore parler? « L'abâtardissement des races s'est surtout marquée en France dans l'esprit de conver-
sation, 'auteur. — La seconde partie du livre
se passe dans le Cotentin, à Carteret. L'auteur décrit quelques plans de ce coin de terre, les . la mer.
nouveaux maries ne songent qu'i p dans ceti !
Bolitude, bous l'aile p deux douairi
Madame d'Artelles est convaincue de la guérison mi d" Marigny, en le voyant tout A sa femme; el informe Prosny, qui, de Paris, lui oppose des d< tenaces, l'assure qu'il croit en pouvoir d< la
Vellini, bien qu'ell • qu lui
fait dire cyniquement :« Voilà la vie ! on n'oublie mais on remplace, i Marigny et Hermangarde veulent rester seuls, l'hiver* dans leur i nid d'alcyon; » les douairièi igneront donc sans eux la capitale. L'au-
teur bs plaît a parler de ce pays, qui est le sien, de cetts mer quU aime, de Bon beau ri latent el
triple b y menée de la terre, du ciel el de l'océan. • I1 peint Carteret, si pittoresqui riginaJ en face de
tu pied d'une énorme ralaise, et les babitants, .. descendus des pirates «i111 faisaient pleurer Cn
ne, el qui vinrent conquérir, sur de légères barques, le sol dans lequel ils ont mordu comme une ancre qui ne doit plus jamais se lever. • Madame de Fiers, avant
'éloigner, conseille sa petite-flll< lui montre
d'abord que « tous wnt de
grandes croyant Q arrive à lui déd H y
a l'amour, et la politique de l'amour. » Cela est vrai pour les intrigants, mais en réalité, l'amour n'existe qu'en dehors de l'intrigue, et la politique de l'amour signifie simplement que l'amour n'y est pas, ou qu'il n'y est plus. D'ailleurs, Hermangarde écoute et ne peut comprendre : « N'y a-t-il pas des âmes qui, par leur grandeur, leur simplicité et les plus adorables réserves, sont fatalement, en bonheur, des maladroites sublimes? » Ici, l'auteur, qui s'était souvent dépeint dans Marigny, s'abandonne ; il rejette hors de sa voie ce Marigny, dont, jusqu'ici, on pouvait espérer de grandes choses, et qui n'est plus rien désormais qu'un type romantique, lequel doit s'achever en personnage de roman. Les douairières s'en vont, l'auteur ajoute à sa description du pays l'impression désertique, un peu sauvage, de ses landes, de la lande de la Haie d'Hectot, où, soudain, Vellini apparaît. Elle cherche à revoir Marigny, le revoit; il lui résiste; mais, dès lors, on le reconnaît tel qu'il est, un homme sans fond, sans vocation, sans objet; le travail l'eût probablement sauvé, son inutilité doit le perdre. Barbey d'Aurevilly fait connaître et parler des paysans, des marins, réels dans leur simplicité et leur ruse, des gens de natures diverses dont il traduit vraiment l'intime sentiment ; telle cette petite pauvresse, qui a « le farouche et profond regard de la détresse, de la curiosité et de l'ignorance. » Marigny et Hermangarde
s'aiment encore; n'ont-ils pas l'isolement pour fortifier leur union? « L'amour n'a sa largeur et la naïve! puissante do ses mouvements, que dans une solitude immense, profonde, complète, i Toutefois, Vellini i la, installée sur ce rivage, parmi ces riverains «I»1 mer que l'auteur fait vive.' si vrai leur parl<
hommes et femmes d'aspect simple, rudes, Gns, triai • lf récits, instruits de légendes, attardés à des supe litions. L'espagnole écrit à son ancien aman! une lettre ardente, digne de l'histoire de leurs amours contée dans la première partie; H va la rejoindre dans une maison de paysans. lisse reprennent. Hermangarde, en éveil, les surprend, et voilà uni le bonheur des époux. Vellini, «qui n'admettait pas qu'il y eût dans l'âme humaine
quelq ftose qui «lût l'emporter sur l'amour, • Vellini
s'empare de Marigny comme de sa choa st Bon
bien, «-11»' est son épouse naturelle, lu c'est, ma : vrai! puisqu'ils Bont ai bien faits l'un pour l'autre; contre ce résultat, le mariage tel qu'on le comprend, tel qu'il «-st. souvent fund^, a tous les torts. <>n lui croj des philtres, a l'espagnole : ■ Le philtre, c'était ellemême 1 ■ Marigny, dont la meilleure qualité est d'être Bincère, écrit, avoue tout, dans une lettre à madame de Fiers, l'appelant à son aide. « Il était mécontent de lui
>mme toutes les s «pu s.- jugent et ne se domptent
pas. i Kt il ne pouvait rien contre le douloureux
BARBEY D'AUREVILLY ftj
noncement d'IIermangarde : « Ceux qui aiment sont les vrais croyants ; on ne leur impose pas par des mensonges. » Or, madame de Fiers meurt avant l'arrivée de cette lettre, les époux à jamais étrangers reviennent à Paris, où Marigny est repris définitivement par l'espagnole. Le dernier chapitre termine avec souplesse le roman, rentre habilement dans la vie quotidienne; Tâme assombrie s'éclaire, un poids s'enlève du cœur qu'il oppressait ; on reprend contact avec l'extérieur, devant l'opinion carrée des marins de la côte et celle, plus arrangée, de madame d'Artelles et du vieux Prosny, et l'on se plaît avec l'auteur songeant mélancoliquement : « Si notre cœur ne pensait plus, peut-être, qui sait ? serions-nous immortels ! » — Les adversaires de Barbey d'Aurevilly reprochèrent au catholique des peintures sensuelles ; eux qui sont partisans de la liberté jusqu'à supporter tant d'écrits ignobles, comment peuvent-ils trouver exagérées ces peintures limitées, dont les quelques incidents un peu vifs sont voilés par de gracieuses périphrases ou même seulement suggérés par quelques adroites interruptions? Mais les amis de l'auteur lui en firent aussi des reproches, et Trebutien même le désapprouva : on comprend mieux ces catholiques, si timorés en fare des arts et des lettres. Baudelaire, plus tard, dans l'Art romantique, observera justement : « Ce culte de la vérité, exprimé avec une
effroyable ardeur, ne pouvait que «loplaire à la foule.
irevilly, vrai catholique, évoquant la passion [mur
la vaincre, chantant, pleurant, et criant au milieu do l'orage, plant-'' comme Ajax sur un rocher de désolation,
et ayant toujours l'air de dire à son rival, — homme, foudre, dieu ou matière : Enlève-moi ou je t'enlèi ne pouvait pas non plus mordre sur une esp' loupie <l<»nt les yeui sont formas aux miracles de l'exception. » Le vicomte d'Yzarn Freissinet remercia, le 10 l'auteur, pour la dédicace de «... Vellini, cette trilogie composée de femme, de démon <-t d'animal, créatioD profondément neuve et cependant profondémenl vrai.', i Vraie, a titre exceptionnel. Mais, telle qu'elle est, nul ne peut oublier cette fine et nerveuse statuette d'un sculpteur génial. Ce roman, toute couleur romantique réservée, est aussi vivant, aussi oeuf qu'il le fui i apparition. On os lui reproche pas bos longueurs, surtout de dialogues : non parce que le longdiaJogu bien de ce temps si qu'il faut l'admettre, mais parce que cela aide, ici, è bien pénétrer les personnages. Ce livre platt, intéresse, passionne. Le récit des amours de Marigny et Vellini est à détacher, par son parlai! mantisme, ainsi que la lettre de Vellini deuxième partie ; le romantisme n'a jamais atteint cette véhémence de
ion sans verser dans l'absurde ou dans l'ignobv Barbey d'Aurevilly se maintient, su contraire
sommet romanesque sans nulle défaillance : ces deux fragments sont la plus forte expression des romans exaltés de ce temps. A côté, les quelques tableaux du Cotentin sont à retenir aussi, mais pour le talent descriptif qu'ils révèlent.
Une Vieille maîtresse occupait encore l'opinion littéraire, lorsqu'un mois ou deux après, son auteur acheva V Ensorcelée, le premier de ses romans sur la chouannerie. Le Coup-d'Etat survint ; le 9 décembre, Barbey d'Aurevilly en écrivit à Trebutien : « ... Pendant que nous causions romans, le président Bonaparte écrivait, avec la baïonnette et le canon, une page d'histoire... Il se rencontre un homme qui ne parle pas, mais qui agit, dans la nation la plus parleuse de la terre, devenue bavarde, comme les vieilles gens, et cet homme réussit... L'autorité, défaite par les légitimes, doit peut-être, dans les vues de Dieu, être refaite par les pouvoirs illégitimes. »
Le 0 janvier suivant, V Ensorcelée parut en feuilleton dans l'Assemblée nationale. Son auteur, malgré le succès qui venait, n'obtenait pas la guérison de son tourment moral, qui même était plus certain et plus fort depuis qu'il se masquait moins d'ironie : « ... L'attitude de l'esprit, écrivait-il à Trebutien le 29 juillet, une certaine manière de porter la tête, une parole vibrante, tout cela fait bien des illusions ! mais il n'en est pas
moins vrai que j'ai eu des isolations dans la vie dont tonne ne s'est jamais douté, et dontlapii e de vers que vous aimez Saigne, mon ccsur) l'ait t- I •• même
mois, il commença de rédiger la politique au Publi polémique fut de plus en plus vibrante et batailleuse, et il s'y rallia au prince-président . » ... I m*. »nt appelé transfuge, fait-il savoir a Trebutien, le 8 septembre. Oui, messieurs, je suis le tram de la
bêtise el de la lâcheté <!<• mon parti. Vous avez sur le fronl le signe de la bête, qui est le signe de la mort. • El il continua sa propagande napoléonienne. Il entra au Payt le 6 novembre : toutefois, on ne hii confia que la rédaction bibliograpbiqu & }, hebdomadaires,
furent, comme toujours, très hardis ; on lui refusa même l«' premier, on lui en corrigea d'autres. Il s*ôvada parfois de ces chatnes pour recourir à la poésie ; Trebutien voulut, ici encore, se fa éditeur, et le L">
'. Barbey d'Aurevilly lui adressa cette di
« A i très cher ami et éditeur Trebutien. — A qui
dédier ces vers qui devraient peu! ester inêditi
En vous l.-s offrant, je ne voua les donne pas, je vous les restitue. Vous qui savez éditer comme Benvenuto
Cellini ciselait, vous avez taillé a cailloux comme
taille des diamants, et . par-là, vo
presque précieu - quelqi : res brutes,
et couleur d< dans lesquelles, sans vous, la lumière
n'aurait jamais joué. »
La collaboration au Pays continuait, mais difficile, et dans une de ses lettres à Trebutien (25 août), le chroniqueur se plaignait vivement : « ... Je suis dans des boutiques pareilles, et il faut que j'y reste, et je n'ai pas cinq cents francs par mois de revenu pour m'en aller et me désouiller de l'atmosphère de lâchetés et de bêtises dans lesquelles je vis ! Le gouvernement s'étiole dans la mollesse des mœurs de ce temps, et il croit faire de la politique en appliquant le procédé du chloroforme à toutes les questions... » On voit que le partisan de l'inquisition était encore debout. Heureusement, il appartenait assez à la littérature, désormais, pour que ces phrases ne fussent plus que des phrases. 11 commençait son Chevalier des louches, se liait avec des écrivains, entr'autres Charles Baudelaire, vers la fin de 1853. Paul de Saint-Victor, son ami de quelques années déjà, traçait de lui, de son œuvre, ce raccourci qui renferme au moins tout le d'Aurevilly romantique : « L'Eglise militante n'a pas de champion plus fougueux que ce templier de la plume, dont la critique guerroyante est une croisade perpétuelle. Mais le polémiste intraitable est en même temps un écrivain de l'originalité la plus fière... On peut séparer en lui l'artiste du croisé, l'homme d'invention et de style de l'homme de lutte et de paradoxes... Il y a un roman anglais, intitulé A outrance; ce pourrait être la devise du talent de
M. d'Aurevilly. Jamais peut-être la langue a'aété pou à nu plus lier paroxysme. Cesl quelque cbose de brutal et d'exquis, de violent et de délicat, d'amer el de rafÛné. Cela ressemble à ces breuvages de la sorcellerie, où il entrait a la fuis des fleurs et des serpents, du tigre et du miel. »
En octobre 1854, l'Ensorcelée parut, en deux volumes in-8, chez Cadot, avec, à la suite, une nouvelle : Ricochets de conversation : If DtltOUl de cartes d'une partie de /rhist, qui devait rentrer plus tard dans le cadre des Diaboliques.
L'Ensorcelée (1854). — L'auteur, dans une Introduction, expose sou projet d'une >>'-v\^ de romans doot les personnages et les scènes appartiennenl auGotentiu : « La guerre de ta chouannerie, dit-il, esl un des épisodes de l'histoire modéras qui doivent attirer avec le plus d'empire l'imagination des conteurs... l>«*s circonstances particulières ont mis l'auteur en position de savoir sur cette guerre des détails qui méritent vraiment d'être cueillis. » il répond ensuite s certains critiques qui lui ont. légèrement ou fourbement, reproché, à lui catholique, d'écrire des livres passionnels, el prend en même temps une précaution contre les roquets é venir : i Quanl ;i la manière dont l'auteur a décrit les effets de ti pas et en a quelquefois parlé le langage, il a usé de cette grande largeur catholique qui ne craint pas de toucher
aux passions humaines, lorsqu'il s'agit de faire trembler suc leurs suites. Romancier, il a accompli sa tâche de romancier, qui est de peindre le cœur de l'homme aux prises avec le péché, et il l'a peint sans embarras et sans fausse honte. Les incrédules voudraient bien que les choses de l'imagination et du cœur, c'est-à-dire le roman et Je drame, la moitié pour le moins de l'àme humaine, fussent interdits aux catholiques, sous le prétexte que le catholicisme est trop sévère pour s'occuper de ces sortes de sujets... A ce compte-là, un Shakespeare catholique ne serait pas possible, et Dante même aurait des passages qu'il faudrait supprimer... On serait heureux que le livre offert aujourd'hui au public prouvât qu'on peut être intéressant sans être immoral, et pathétique sans cesser d'être ce que la religion veut qu'un écrivain soit toujours. » — Le roman débute par une description du pays. On y voit l'aspect sombre et périlleux de la lande de Lessay, peinte en nuances nombreuses et sobres, à l'heure mélancolique du crépuscule; on y aime la vie que lui confère l'auteur, mis en scène lui-même et faisant connaissance d'un franc et brave fermier, avec lequel il va continuer sa route. Tout cela est d'une couleur grise, active, épandue <:n une plénitude savamment ordonnée; tableau, gestes et paroles forment un juste accord. Les deux voyageurs attardés commencent la traversée de la vaste lande, dans la nuit d'automne et un froid brouil-
lard. Au milieu do cette nuit sombre et glaciale, de lande solitaire et redoutée, le cheval de l'herb déferré. Si loin de toutes maisons, que faire? là n'e pas un sort jeté par ces bergers bohémiens qui s.' louent ici et la, sans demeure fixe, et que l'on soupçonne de sorcellerie? Cette lande, dans les tend souvent
leur refuge; Bi grands et si muette, elle a, dit-on, étouffé le cri de bien des victimes; là aussi. inis-
saient jadis les chouans, pour leurs conseils b< Et voilà le récit amené. Les voyageurs repartent, a pi.'d ; minuit sonne dans le lointain, quand ils approchent de la lisière, et une autre cloche sonne lugubrement neuf
coups. Pourquoi neufcoupB, a minuit? « C'est la n
de l'abbé de la Croix-Jugan, • explique le fermier... Et
voici le principal personnage nommé, dans le mystère et
l'anxiété. Le préambule s'est déroulé lentement, mesuré, soupir- et fort; la déduction vers le roman i tncée
I pas, dans le décor approprié de cette lande, une nuit d'octobre, a brouillard, et dans le dialogue simple ♦•t vrai. Le tableau, nuancé, renne, égal, offre les fines nervures de réflexions personnelles, telle : • Les les pins fortes vivent d'imitation, de tradition, d< reprises i la même place où le temps les interrompit. » — Le fermier raconte l'histoire de l'abbé. L'an 6 de la République, un chouan vaincu, superbe dans le silence de son désespoir, se suicide en se tirant un coup de
en plein visage. Recueilli, soigné par la pauvre Marie Hecquet, il guérit, mais reste affreusement défiguré. Ce chouan qui voulut et ne put périr avec sa cause, c'était un ancien moine, c'était l'abbé de la Croix-Jugan. Plus tard, quand se rouvrirent les églises, l'abbé reparut, sa face dévastée, enfouie sons le capuchon rabattu, faisant une étrange et profonde impression sur les fidèles de Blanchelande, surtout sur Jeanne de Feuardent, épouse de Le Hardouey. Nature tranquille et forte de normande, mais brûlée intérieurement par le sang dégénéré de la race paternelle, Jeanne était à la merci de la première émotion qui vibrerait le long de ses nerfs de charnelle et de mystique. « C'est quelquefois une si faible chose que le mystère d'organisation de la tête humaine, qu'une circonstance, une coïncidence, un hasard, la trouble d'abord et finit par l'asservir. » On voit vivre avec toutes ses vérités physiques et morales « celte population, si peu extérieure, occupée de travail et de gain, fidèle à l'esprit de ses pères, dont l'ancien cri de guerre était gaina ge ! lourde à soulever par conséquent, et qui n'a pas, comme les populations du midi, de pente naturelle vers l'émotion et l'intérêt dramatique. » Barbey d'Aurevilly, de temps en temps, jette en marge du récit quelque vive pensée : « ... Nous sommes tous plus ou moins soldats ou chefs, dans la vie. » 11 façonne en psychologue incisif un type d'ancienne fille de joie, la Clotte, dont la vieillesse encore
droite, méprisante devant le mépris public, es! exposée en toute* le détails expressifs. Jeanne lai vi-
vent, cette inûrme hautain»', ojui l'accueille en unie, el qui montre aux autres i cette expression que les âmes far! donnent à leurs visages quand elles : lant
des années au mépris. ■ La UJotte devine le trouble Jeanne; elle lui conte d'anciennes orgies de nobles, auxquelles avait assisté et résisté l'abbé de la Croix-Jugan. Jeanne, à ces récits, est possédée davantage par l'ascendant du farouche et solitaire abbé; son mari devient soucieux : « La haine se pressent comme l'amour; elle soumise aux mêmes lois mystérie Pourtant
l'abbé n'a aucune responsabilité dans cette p >n.
Mais les commérages lui cherchent des torts : « L'esprit humain se venge de ses ignorances par des erreurs. » Au centre de ce pays dont le calme couvre d< au
milieu de personnages secondaires bien dessinés, s'ér fi) statue d'airain cet abbé <|ui Inspire l'effroi : <« C'était une de ces Ames tout en esprit et en volonl avec un éther implacable, dont la pureté ti treignent, dans leurs ardeurs de feu blanc comme mystique, m1"' des choses invisibles, une i me
idée, un pouvoir, une patrie! » - L'abbé vis li la
Clotte, isolée comme une lépreuse ; il y rencontre Jeanne, et, chouan incorrigible qui s'est relié aux conspirateurs i, il l'emploie a porter secrètement des lettn
quand sa cause est perdue, il se renferme chez lui, plus sombre que jamais. Jeanne, que souleva quelque temps l'espoir, retombe chair et âme au brasier intérieur qui la bouleverse, la consume. Elle n'est plus même l'affolée ; elle est l'ensorcelée. Elle consulte les bergers bohémiens, les tireuses de cartes ; son visage devient rouge de la fournaise du sang ; elle veut, elle voudrait tuer l'âme de Jehoël! La Clotte l'assure que Jehoël ne faillira pas : c'est un prêtre, «c Les anges sont bien tombés ! s'écrie Jeanne. — Par orgueil ; aucun n'est tombé par amour. » Des bergers que pousse une rancune féroce informent Le Hardouey. D'ailleurs on glose dans le pays, les paysans au coin du foyer, les commères en leurs flâneries : « La flânerie est aux vieilles femmes ce qu'est dans le nez du buffle l'anneau de fer par lequel on le mène. » L'auteur montre les bergers et les pauvres en contact : « La miser,; unit ses enfants et de ses bras décharnés les rapproche dans la vie, comme sa fille, la mort, étreint les siens dans le tombeau. » Des mots de patois achèvent de fixer la physionomie du pays et de ses habitants. — Un matin, des lavandières, au bas d'un pré, trouvent Jeanne noyée dans la mare du lavoir. L'histoire de ce suicide est simple et dramatique, comme ces contes effrayants des grand'mères aux petits enfants, dans les veillées d'hiver. La population, devant cette catastrophe, se sent trembler aux frissons revenus des plus diaboliques croyances ;
d'ailleurs, c dans les plus grandes âmes, il y a comme un repli de faiblesse où dorment les superstitions. » La Clotte retrouve, en son obscure »*t tragique douleur, le don de la prière, dans une scène d'un pathétique poignant; et cette vieille paralytique se traîne pendant quatre kilomètres, jusqu'à l'église, au cimetière, ou Ton enterre la pauvre Jeanne, sans parents, sans même son mari, affolé, perdu, disparu. Elle, la Glotte, au bord de cette tombe ! et elle ose jeter l'eau bénite?... Les assistants, en qui la brute reparaît soudain, renversent la malheureuse vieille, la Lapident, la tratnent dans les rues, eu une rage hideuse, épouvantable. — Lui, l'abbé, le
froid, le solitaire, le farouche, n'a pas bronché; rien ne
l'émeut; il est rétabli dans ses pouvoirs de prêtre et se dispose à redire la messe. Le récit s'est déroulé en partie à l'église, au cimetière proche, parmi les cérémonies offices, la foi et les curiosités des lidèles ; c'est encore a l'église qu'il se dénoue. Jehoôl de la Croix-Jugan sa première messe, le dimanche de Pâques; paj nobles de Blanchelande et des environs se pressent dans La temple, el La description de cette messe, de l'ég jour-la, de l'assistance, de l'abbé, de ce qui se pas» l'âme des fidèles, rejoinl le niveau, la coulée forte des premiers chapitres. Au moment de tion de l'hostie, l'abbé tombe mort, d'un coup de fusil parti du portail ouvert, tiré par Le Hardouey, qui dis-
paraît. Cela finit avec les mêmes qualités de peintre que Fauteur a montrées au commencement, et les mots suprêmes sont dits entre l'auteur et l'herbager comme les paroles initiales furent engagées entre eux. — Cette légende horrifiante, sinistre, a, pour la grandir jusqua l'histoire et la soutenir jusqu'à la morale, un esprit et un décor religieux qui haussent la chaîne des anecdotes, qui élargissent assez le sujet pour en faire une forte instruction. Le dernier chapitre, montrant le spectre de l'abbé revenant parfois, à minuit, après neuf coups de cloche, essayer de finir sa messe interrompue, semble superflu, ajouté pour terminer en conte fantastique ; cependant, il peut servir à clore ce que cette histoire a de fantastique aussi. L'Ensorcelée est le roman, d'une seule pièce, unique et indivisible, de la possession amoureuse et mystique, et d'un autre mysticisme qui s'y heurte : celui du partisan altier et mort à toute autre chose que son parti ; c'est le livre d'amour et de mort de l'héritière minée, brûlée, finie, d'une race en voie d'extinction qui éteint en cette héritière une de ses antiques flammes. Ce n'est ni trop court ni trop long ; c'est une suite, très souplement fondue, de tableaux, de personnages et de dialogues justement expressifs, qui d'abord sont exposés sans les vigueurs du drame, et qui, dans la deuxième moitié, atteignent et ne quittent plus un pathétique gradué, poignant, sinistre. — Ce livre fut accueilli avec sur-
prise; Les lettrés y reconnurent un maître; et je que le seul Armand de Pontmartin, brandissant sa lai de bois contre la préface du roman, susurra cette prol tation : c ... Je comprends très bien que, dans I du haut de la chaire, le prédicateur, mettre de s«»n auditoire, aborde la passion pour la combattre et la pour la faire haïr ou craindre... Mais dans un roman, ne craignez-vous pas que les rùles ne changent, que la p sion ne redevienne à son tour victorieuse et matl qu'elle ne profite de cette grande largeur catholique pour faire entrer en fraude bien des éléments de trouble et de désordre ? » — Les partis sont pleins de yens qui les perdent par Leur maladresse.
Barbey d'Aurevilly, après une accalmie dans les difficultés que lui suscitai! son journalisme transcendant,
heurta de nouveau à li ueuse et mercantile médiocrité qui dirige tout, en nos temps, et presqu'ec tous les temps. Il en informa Trebutien le 7 novembre : « Mes affaires recommence ni de chanceler el de dérai au Pau». Nous avons vendu ootre cheval borgne contre un cheval aveugle, comme on dit dans votre vallée, en changeant de directeur. Maintenant la juwerx >u-
veraine maîtresse, el vous allez rire) il ne m'est plus permis d'être nettement chrétien que de quatre article* m quatre article». <> Il continuait, entre temps, /-• Chevalier det Touche») •■ i se libérait rame en oV
poétiques, telle cette Maîtresse rousse : une flamme d'alcool qu'il fit flamber un crépuscule, le 14 novembre. En décembre, il refusa de monter la garde ; la garde nationale n'entrait pas dans le cadre aristocratique de ses opinions ; il préféra quelques jours de prison. A sa sortie, il reçut la plaquette de ses Poésies éditée à trentesix exemplaires, chez Ilardel, à Caen, par les soins de Trebutien.
Poésies (1854). — Les vers de Barbey d'Aurevilly ne sont pas nombreux. Sa poésie s'exprime plus volontiers en prose, et tous ses livres de prosateur en offrent l'expression, chaque fois qu'il est emporté par l'émotion tragique, ou saisi par l'enchantement d'un paysage, surtout de la mer. De temps en temps seulement, cette Ame une comme l'acier, mais servie par un esprit multiple, par des moyens variés de manifestation, s'est livrée à la poésie que mesure le rythme, que suspend la césure, que la rime subjugue. Tel que dans sa prose, il s'y donne entier, poignant comme la douleur, planant comme l'aigle, rapide, fougueux et gémissant comme le vent de la mer. S'il souffre, il drape sa plainte et la voile :
Saigne, saigne, mon cœur, saigne pins lentement. Prends garde ! on t'entendrait... Saigne dans le silence Gomme un cœur épuisé qui déjà saigna tant, A bout de sang et de souffrance !
80 BARBEY D'AIT.KYILLY
Mais je ne permets pu aux hommes de la Coule, [nsolents curieux de tout cruel destin, !)•• l'approcher, coeur fier, pour entendre en mon sein [outter le sang qui B'écoule.
Las, mélancolique, mais le cœur bondissant vers l'aventure «pu. pense-t-il, le guérirait, il répond à mots : Pourquoi voyager ? cette constatation rigide, écrite près de son frère, àCaen, vers 183
La coupe où nous buvons n'éprouve pas l'ivre QuYllc verse à nos cœurs
Tu ne la connais pas cette vie ennu; Lasse de pendre au mât, avide d'ouragan. Toi, tu restes toujours sur ton coude appu] A voir stagner la tienne ainsi qu'un bel étang. Restes-y; mon amour fut l'ombre d'un nui Sur L'étang, — le soleil y reviendra frémir I Tu ne garderas pas trace de mon ps Voilà pourquoi j«- veui partir !
Coit<' poésie es1 toute vibrante, rapide de p d'images : c'est le poème des départs /. i Vénuphart sont une halte paisible, les loisirs pour une (In
nu peu railleuse
Nénuphars blancs, <'• lys des eaui llmpi : Neige montant «lu fond de leur saur, • mu. Bommeillanl sur humide
A\. lr, d'un lu i
Fleurs de pudeur, oui ! vous êtes trop fières Pour vous laisser cueillir... et vivre après. Nénuphars blancs, dormez sur vos rivières. Je ne vous cueillerai jamais !
Un soir où l'esprit embrasé opprime les sentiments du cœur, il chante la Maîtresse rousse :
Je pris pour maître, un jour, une rude maîtresse, Plus fauve qu'un jaguar, plus rousse qu'un lion ! Je l'aimais ardemment, âprement, sans tendresse, Avec possession plus qu'adoration !
C'était ma rage, à moi ! la dernière folie Qui saisit, — quand, touché partage et le malheur, On sent, au fond de soi, la jeunesse finie... Car le soleil des jours monte encor dans la vie, Qu'il s'en va baissant dans le cœur.
Et toujours agrafée à moi comme une esclave, Car le tyran se rive aux fers qu'il fait porter, Je l'emportais partout dans son flacon de lave, Ma topaze de feu, toujours près d'éclater ! Je ressentais pour elle un amour de corsaire, Un amour de sauvage, effréné, fol, ardent I Cet amour qu'Hégésippe avait dans sa misère, Qui nous tient lieu de tout, quand la vie est amère, Et qui fait mourir Shcridan !
Cette maîtresse rousse, « ce n'est nullement une femme,
mais matériellement et positivement Teau-de-vie, »
écrira-t-il à Trebutien le 2 avril 1855. Mais dans sa
82 BARBE? ir.UTiKViu.Y
poésie comme dans sa prose, je l'ai dit, il est l entier, aussi âprement sincère, et l'amour qu'il a du sinistre zèbre d'éclairs sanglants l'harmonie déjà tourmentée de ses vers; parfois même il s'abandonne pleinement aux Qgures spectrales de ses prédilections, comme dans VE chant on :
Ne Tas tu jamais ru, ce pâle et noir génie <jui naît avec l'amour pour le (aire mourir '
N';is-Ui jamais senti se glisser dans t;i rie
Le pois |ui. plus tard, doit si bien la flétrir t
N'as-tu jamais Benti but tet . i \ i » 1 es
De réchanson de mort le philtre affreui pensai Car le jour n'est pas loin peut*étre où, les mains rides, 1 1 n'aura plus rien à verser !
La poésie en vers ne suscita que rarement l'inspiration
de Barbey d'Aurevilly; le roman et la critique qui
forment ses deui grands aspects littéra
mencement de L855, l'idée de l'expiation tique lui
éra le projet d'un nouveau roman : ce sera Un Prêtre marié, dont l'action s'accomplira encore dans le
atin, mais sans attaches avec la chouannerie, il continuait sa polémique ardue au Ai»/*, son refus de monter la garde et d'y préférer la prison, sion dans la lour d'ivoire d'un catholicisme de plu plus rigoureux. Une lettre du 32 septembre 1856, par luut «le son IV ton dont la ferveur l'influe
vivement, marque le degré de pratique cultuelle qu'il atteint alors : « ... J'ai écrit à l'abbé, qu'on m'a dit être évangélisant au Bon-Sauveur... Il y a des siècles qu'il ne m'a écrit, et pourtant je lui ai appris dans le temps que je n'étais plus un parleur creux de catholicisme et que la table sainte abandonnée avait revu le gardeur de pourceaux. »
L'année suivante, en janvier, Trebutien publia les œuvres d'Eugénie de Guérin, avec une notice de Barbey d'Aurevilly.
Un mois plus tard, Sainte-Beuve étudia brièvement son futur rival en critique. Ces deux extrêmes ne se pénétrèrent jamais. L'un est spontané, véhément, fougueux ; l'autre, réfléchi, retenu, mesuré. Sainte-Beuve disait, le 9 février : « M. Barbey d'Aurevilly, homme d'un talent brillant et fier, d'une intelligence haute et qui va au grand, a une plume de laquelle on peut dire sans flatterie qu'elle ressemble souvent à une épée. Cette plume, si appréciée de ceux qui s'attachent à la véritable distinction, le sera également de tous le jour où lui-même voudra bien consentir à en modérer les coups et les étincelles. La pensée, chez lui, naît tout armée, les images éclatent d'elles-mêmes : il n'a qu'à choisir et à en sacrifier quelques-unes pour faire aux autres une belle place, la place qui paraisse la plus naturelle. » Je rectifierai seulement par cette remarque : la
modération des coups et des étincelles, ce ne serait plus Barbey d'Aurevilly, aussi bien que la méthode et la prudence amoindries, ce ne serait plus Sainte-Bew
L'auteur de l'Ensorcelée écrit, le 20 février, du département des Landes, à Charles Baudelaire : « Je ne perds pas mon temps. Vous ne croyez pas au temps perdu, et vous avez raison. J'ai uu soleil fabuleux, un air de soie, la masse d'argent des Pyrénées brillant sous ma fenêtre, dans les lointains les plus clairs. Je fais collection de paysages et d'impressions, pour plus tard.
Knfin, ma vie est presque heureuse... •> || passe quelque temps en Normandie. De Caeo, le K> avril, il écrit au vicomte d'Ysarn Preissinet : « ... Un homme absent de Paris — probablement plus absent encore de votre mémoire — n'a pas oublié, lui '. que vous, vicomte, faisiez la pluie et surtout le soleil dans les salons où il ne va plus. — Pour cela, il vous envoif le livre de diamant que voici (i). Que votre soleil se mire dedans, et les diamants de toutes les femmes que VOUS v tout
éclaboussés et ils en saigneront de jalousie... — Jules
Barbey d'Aurevilly, chez M. Trebutien, bibliothécaire de
la ville «le Caen, place Royale, ?:',. » — Kn juin, ses premiers livres sont l'objet d'une étude de Lerminier dans VA$semblée Nationmle, En septembre, il se ré-
(1) Rtliqviœ, d'Eugénie de Guérin.
concilie complètement avec son père, et en écrit à Trebutien : « Saint-Sauveur-le-Vicomte, 12 septembre 50... Mes parents m'ont reçu, comme vous le pensez, mon ami. Mon père, qui a une bonne vieillesse et que Léon m'a complètement ramené, est très aimable, très doux, très discret, d'une paternité vraiment touchante. Ma mère... ah ! ma mère, elle s'anime pour moi encore et cela me touche jusqu'aux larmes, mais, mon ami, ce n'est plus même un débris d'elle-même... Je n'ai plus retrouvé qu'une paralytique... Je ne puis m'apprivoiser à l'idée de ma mère ainsi. C'est là ce qui encrêpe mon voyage, lequel, sans cela, serait doux, — oui, assez doux, mais triste. J'ai trouvé le pays dépouillé de bien des poésies... La mer, au moins, je l'ai revue, belle, immaculée, identique à ce qu'elle était dans mon enfance! C'a été une pure sensation... Je vous raconterai mes errances au bord de ses (lots pendant deux jours — avec l'abbé, ou solitaire, car l'abbé n'a plus la folie des choses extérieures qui nous tient encore, vous et moi, tous les deux. »
Au retour, Barbey d'Aurevilly séjourna à.Valognes, puis à Caen, où Trebutien lui demanda un nouveau mémorandum, qui fut commencé le 28 septembre et achevé le 8 octobre.
Troisième Mémorandum (1858). — Les premières notations sont pour son ami, pour l'amitié :
80 BABBEY D'AUREVILLT
a Trebutien veut que je lui fasse un mémorandum de tous les juins que je passerai à Caen... Je reconnu donr pour lui ce que j'avais fait pour Guérie à une autre époque... L'amitié est la vrai.' coDÛdente d'un mémorandum... Lord Byron. qui s'est tant exprimé et tordu l'âme dans des memoranda, les adresse a lui-même son meilleur ami, que je crois ! ou à Hobhouse, ou a sa sœur. Il n'y en a pas un seul à une dos femmes qu'il a aim conte les menus détails il»* son arrivée en dil entrée à Caen, chez Trebutien, a l'éditeur-arti des causeries: tout un d'Aurevilly extra-naturel, qui étiquette point par poinl ses journées, sème des réflexions parfois remarquables, des pensées pures et hautes. Av. c Trebutien, il visite la Bibliothèque, prépare l'œuvre de Maurice de Guérin, se promène el remue >uvenirs.
Les notes sont nombreuses, rapides, br niées de
quelques fugitifs portraits de gens rencontrés. Il ose l'insigniûance même de détails trop friables. Mais par instants la narration B'élève, jusque, par exemp description fouillée de plusieurs tableaux, d'une \ d'un réel a la Diderot. Il parcourt la liasse volumineuse de ses lettres a Trebutien : i Le meilleur de m< dans ces lettres, i dit-il. Sa pensée, que • pratique de de son bord ont mûrit1 el : l'amène à cette appréciation : i Trop d'ariî erve l'art, étiole le génie, lu homme l'a éprouvé, lord Byron.
La gloire est une critique profonde quand elle écrit ou dit son nom avec son titre. Mais lord Byron aurait été plus grand encore si elle avait pu l'oublier. C'eût été Byron. Ce n'est que lord Byron. » Et lui aussi, est un prophète, mais de l'avenir ! Le voilà qui constate : « S'il y a de la force encore dans ce temps énervé, ce n'est pas en haut, c'est en bas. » Il raconte sa visite au Bon Sauveur, où il a vu le chevalier des Touches, vieillard atteint de folie : « un héros de la chouannerie sur lequel j'ai un livre commencé ; » sa description des fous est très impressionnante. J'aime la connaissance qu'il a de lui, quand il observe : « En une foule de choses je ne me suis développé que tard. » Il décrit quelques églises, quelques aspects d'architecture. Il prétend : « Tout doit être normand pour moi et se rattacher à la Normandie. » Mais il ne le fut et ne le sera guère que dans ses romans, et que dans un élément de sa nature beaucoup plus large, au seos humain, que le serait celle d'un écrivain strictement normand. Le ton se hausse peu à peu, et le Mémorandum cesse quand on arriva à s'y intéresser comme à un livre plus gravement pensé. «... Quoique mon regret de quitter Trebutien soit profond, dit-il, je quitterai Caen comme j'y suis revenu ot comme- je l'ai habité, sans tristesse. Les souvenirs de quatre ans d'extrême jeunesse, qui sont restés empreints en moi pendant tant d'années, n'y sont plus empreints... J'ai vécu ici impassible comme
un hommi1 qui voit bod passé dans son intelligence mais q ni ne l'a plus dans son cœur. »
Rentra a F\ii-is, il continua sa critique littéraire Pays, et son Prêtre marié. C'est l'année suivante l ^r? que le Pays refusa son article sur les Fleuri du M il : il l'envoya à Charles Baudelaire, qui en l'ut charmé, malgré la conclusion draconienne du critique •* Après let Fleur* <lu Mal, il n'y a plus qu-' deux pai prendre pour- le poète qui les fit éclore : ou se brûler la cervelle... ou se faire chrétien! »> Vers le même temps, trois Rythme* oubliés furent édités à Caeo, par Trebutien.
Rythmes oubliés 1856-1857). — C'est un sonnet : Trente-Six ans, où il célèbre i re de gloire
de la beauté accomplie », et deux |>- »'-!n -s en prose. Les dix strophes du Laocoon montrent le grand-pr bout et majestueux, et ses deux (ils devant l'autel, (Unis une lumière bleue safraoée d'or ; sur la mer d'azur calme, glissent deux serpents souplement r qui B'approchent, entourent de leurs replis le grandprétn Qls. Vprès la description, vient l'idée, très
remarquable: i N'es-tu pas encore plus terriblement sculptée dans ootre propre chair que dans l'airain des pins forts sculpteurs?... Nos Qls, a nous, I i I ce
sont nos pensées, nos espôi devenus avant nous les victimes de la destin»
sommes tous pères de quelque chose qu'il faut voir, devant nous, mourir! » — Les Yeux caméléons sont ceux de l'insomnie assise à nos chevets : regrets et mélancolie exprimés en phrases polies et douces, en un style élégant, égal, sans rien, presque, de la coupe rythmée qu'exige le poème en prose. — Barbey d'Aurevilly, dans son programme de critique du Réveil, inscrivit cette vérité : « Nous n'ignorons pas que toute critique littéraire, pour être digne de ce nom, doit traverser l'œuvre et aller jusqu'à l'homme. » Or, les Rythmes, comme les Poésies, ne sont que des poussières de l'œuvre de cet écrivain vigoureux, dramatique et fier ; on doit mentionner leurs éclats, mais les traverser vite pour rejoindre le foyer fulgurant d'où sont jaillies ces étincelles. Barbey d'Aurevilly collaborait au Réveil, fondé par Granier de Cassagnac (2 janvier 1858). 11 voyait vers ce temps-là : Amédée Pommier, et de nouveaux écrivains, Xavier Aubryet, Théophile Silvestre. Malheureusement, Trebutien se brouilla avec lui, pour quelques malentendus nés des exigences de la sœur de Maurice et Eugénie de Guérin. Toujours ferme aux principes affirmés dans les Prophètes du Passé, il écrivait, le 14 mai 1858, à Charles Baudelaire qu'avait troublé l'article sur le Roi des Bohèmes Edgar Poe) : « ... Quant à mes opinions morales et littéraires, vous savez ce que je suis. Du point de vue de cette moralité, qui est pour moi le
90 BABEBt D'AUREYILLI
sommet du haut duquel il faut embrasser et juger la vie, j'ai regardé i'<>e. Je l'ai trouvé coupable, et je l'ai dit. >• Il lit, en L858, un voyage dans le midi, et recueilli! observations dans un mémorandum, écrit à Port-Vendres, du 1<» au 28 septembre.
Quatrième Mémorandum (1858] . - Dana ce petit cahier, l'auteur des romans co tenti nais se montre envahi parla mélancolie; le midi ne l'enthousiasme pas. et ses regrets vont au pays normand. Il décrit Port-Vendres,
(lullioure, les environs peu attrayants, CSS villes pas
davantage, et les femmes, brisées par un labeur pénible ; l'ennui le gagne, il le traduit par cette réflexion fort aventurée : a J'en suis toujours à l'opinion que j'avais l'année dernière, à pareille époque, i 3aint-Jean«de*Lus et en Biscaye : la création est bien plus monotone que varié.». Dieu est un grand poète monocorde. •> La mer elle-même est monotone comme ses rivages. Tos monotonie. Le Mémorandum suint cette influent itôt son auteur gémit : « Tout CS que je V04S u,
tourne le cœur vers cette patrie qu'enfant j'aspir
quitter av. t. une impatience fébrile. » Les notes, aux
derniers jours, sont écourtées; «mi y voit anebàtede Unir. Cependant voici une psychologie d'un médecin de
Campagne, fouillée, intéressant''. Mais il y a trop de
bleu, trop de calme en ce midi ! Il est temps de fuir d'une aile puissante vers le nord regretté, ce nord
quel, certes, Barbey d'Aurevilly appartient tout entier.
C'est à Port-Vendres, le 17 septembre, qu'il a écrit la préface d'une seconde édition de V Ensorcelée. On y voit qu'il a encore intacte, l'intention d'écrire une suite de romans sur les chouans : « E Ensorcelée est le premier d'une série de romans qui vont suivre et dont les guerres de la chouannerie seront le théâtre, quand elles n'en seront pas le sujet... L'auteur, après V Ensorcelée, publiera le Chevalier des Touches, une Tragédie à Vaubadon, un Héros de grand chemin, etc., etc.. » Cette nouvelle édition parut en 1859, en in-18, à la Librairie nouvelle.
Le polémiste publiait au Paijs des études très remarquées, sur les romanciers et les poètes. C'est vers ce temps qu'il refusa d'être décoré. N'avait-il pas la meilleure illustration ? Ses campagnes hardies, éclairées, où il tendait la main aux nouveaux venus, passionnaient de jeunes écrivains ; les critiques même étaient contraints d'accorder un commencement d'attention à cet outrancier qui, ayant cassé les vitres, n'en était pas mort comme un Gilbert ou un Moreau. Ce sont justement les Barbey d'Aurevilly qui, par leur vitalité, vengent les talents méconnus tombés en pleine jeunesse ; ils prouvent le tort de certains critiques vendus à l'influence des relations, de l'argent et des célébrités aussi brillantes que fausses, et ils le prouvent par le plus rigoureux moyen de succès ici-bas : la force,
bonno, châtiant la force mauvaise. Parmi les chroniqueurs intelligents et justes de ce temps, Xavier Aubryet est a signaler ; il dédia ses Jugements nouveaux^ en mars L860, à Barbey d'Aurevilly, lui disant : « ... Vous êtes un de renx qui ont gardé le plus 64 ment la tradition des gentilshommes de lettres, dans on temps où la littérature pure, au lien d'être le pins sûr des marchepieds, est le plusefûcace des ol : vous
cherchez encore les joies de l'intelligence, quand on détourne de tout ce qui n'est pas les joies de la matière. »
Dans cette première période de son œuvre littéraire, qui commence avec l'apparition d7 n>- Vieille mattresi Barbey d'Aurevilly esl surtout romancier.
Il B*est libéré de quelques poésies, de quelques rythmes, la plupart écrits antérieurement ; ce sont il éclats fugitifs de sa sombre lumière, auxquels on peut joindre les rapides notations deux derniers men
randa.
i le romancier qui imp maîtrise. Il publie
Une Vieille ihfat/refse, VEnton icril le Chevalier
(1rs Touches, commence >/>< Prêtre mari 0
li<jit>'s. L'évidence de cette maîtrise, formée d'un talent actif et large où \ ibrent les accents profonds du génie, manifeste dès Une Vieille Maitrei n des
longueurs, comme au travers d'une Ibrêt touffm «1rs types sont dessinés en pleine réalité, des pa
peints dans leur vérité durable, et le romantisme passionnel le plus échevelé est là, sans extravagance, sans bassesse, hardi, nerveux, frémissant, orageux. L'Ensorcelée est un livre moins véhément, mais plus fort ; ce récit tout d'une coulée, partout égal à lui-même, s'avance d'un mouvement sûr, entre des bords nettement tracés, et cependant, sous cette allure lente et calme, entre ces rives droites d'où la narration jamais ne s'évade, gronde et s'enfle et se tord un feu souterrain d'une sauvage puissance, révélé par les éruptions terribles de sentiments humains, d'actions humaines, dont le drame atteint parfois l'atroce, mais que l'auteur, avec un sang-froid d'artiste voulant imposer jusqu'au bout la forme précise qu'il a choisie, décrit sans que ses mots, sans que son style perdent rien de leur netteté, de leur adaptation exacte et volontairement mesurée. Les expéditions téméraires qui aboutissent à la délivrance du Chevalier des Touches, la sombre figure et la fin tragique d'un Prêtre mari'', complètent la psychologie du romancier, intense, ardent, profond, dont l'âme est toute ruisselante du flot superbe qui donne naissance aux épopées.
A l'ombre de ces romans farouches, striés de pâles lueurs sentimentales ou religieuses, zébrés par les éclairs sinistres de passions infernales ou tout blancs et plus encore sinistres des châtiments célestes, Barbey d'Aurevilly achève de scinder en lui le littérateur : il donnera
Oi I'.ARBEY D'AUREVILLY
jusqu'à la fin «les œuvres de jaillissement personnel, mais il va orgai itte critique de l'œuvre des autres,
commencée dès 1845 (au Journal d<'s Débats, article Innocent III), restée depuis éparse, et qui va prend partir de 1861, la consécration <lu livre.
Tout écrivain combatif a du critique en lui. Blâmer des opinions adverses ou louanger des opinions similaires est faire acte de critique. Je dis acte, et non œuvre. L'acte peut être rare, irrégulier, fugitif ; l'œuvre n'existe qu'à la condition d'être continue, ordonnée, fondatrice d'un jugement autorisé ou d'une formule qui fait loi. En Barbey d'Aurevilly, le juge et le formulateur apparurent dès les débuts ; tous ses écrits en offrirent des indices, et les Prophètes du Passé les révélèrent distiactement. La lutte politique et religieuse déchaîna leur action persévérante. Depuis quinze ans, des articles varies dessinaient la forme de cette critique : les méthodes analytiques ne s'y reconnaissaient pas, et le fougueux auteur ramenait tout à une synthèse dont les éléments nombreux étaient cimentés par un principe intransigeant : la défense du catholicisme et du monarchisme. C'est avec ce principe choisi qu'il lutte et va lutter ; sa critique s'est dressée et se développera sous cet aspect éclatant : la polémique.
(1 sait que le public re6te vague et mécontent devant les œuvres fortes, qui le déroutent, qui ne l'amusent pas ; il publie, au Pays du 20 juin 1860 : « Les livres, dans lesquels l'attention est obligée de s'abattre comme un bec d'aigle pour les pénétrer et en prendre la moelle
spirituelle, le public des lecteurs, débilité par l'ennui et les lectures vaines, n'en veut plus et il s'en détourne, tandis qu'il se jette avec un empressement avide sur es brouets clairets qtoe l'esprit lappe en uu tour delangie, même quand il est pressé. » Tne telle superficiatité le l'esprit public n'est pas un motif d'abstention : Barbey d'Aurevilly : au contraire, cette âme avide de combattre s'avance avec joie '"Mire le murd'in h derrière lequel l'époque joue à ses p i ip •••.-. D'aill les luttes d'idées pm prin ;ipes supérieurs, ne
s'opèrent jamais, a ['origine, qu'entre intellectuels largement ou finement éclairés : d . ta haute
discussion se propage, gagne en étend ic ce q l'elle en élévation, et p<»u à peu arrive & fécond ir o i a verner ce public, lequel smiv.Mii ignore de quel de quel lointain passé lui viennent les formules qui le passionnent, qui le civilisent, ou lui mettenl les armes à la main. C'est évidemment l'espoir d'être un fonda eur d'opinion dans son temps ou dans l'avenir, qui décida Jules Barbey d'Aurevilly a recueillir sa polémique, à commencer ce monument par le livre donl l'ensemble lit prendre presque un demi-siècle : uu œuvres it
LES IIOMMK
Les Philosophes et les Écrivains religieux premier volume, paru au commencement de 1
mentionnait en couverture : xixe siècle, les œuvres et us hommes, par J. Barbey d'Aurevilly. lre partie. Les philosophes et les Ecrivains religieux. Paris, Amjot, éditeur, 8, rue de la Paix, 1861. — Il était dédié à sGn frère. « Voici, déclarait la préface, le premier volume d'un ouvrage qui doit en avoir beaucoup d'autres si la vie, avec ses ironies et ses trahisons ordinaires, permet à l'auteur de réaliser, au moins en partie, l'idée qu'il a en lui depuis longtemps ». C'était de dresser l'inventaire intellectuel du 19e siècle. L'auteur pense qu'on^doit la vérité à tous, morts et vivants, et sur tout. «Il ne croit qu'à la critique personnelle, irrévérente et indiscrète, qui ne s'arrête pas à faire de l'esthétique, frivolû ou imbécile, à la porte de la conscience de l'écrivain, dont elle examine l'œuvre, mais qui y pénètre et quelquefois le fouet à la main, pour voir ce qu'il y a dedans,.. Tout livre est l'homme qui l'a écrit, tête, cœur, foie et entrailles. La critique doit donc traverser le livré pour arriver à l'homme ou l'homme pour arriver au livrv, et clouer toujours l'un sur l'autre ». — Certes, tout 5e commande dans la nature : je ne crois pas au cheKFœuvre d'un être abject, ni à l'ignominie d'un grand artiste ; s'il est des exceptions à cette règle rigoureise, elles comptent parmi ces monstruosités dont l\rigine échappe à nos faibles regards. Mais en arrachant la critique aux scalpels de l'analyse, qui la disse-
minait h régarait; en conférant à la synthèse Le (toit rater la conscience d • l'écrivain, Barbey d'Airevilly voulait aussi raire acte d'opinion personnelle. Nous connaissons Jonc, avant même de le lire, les principiles qualités qu'il exigera des auteurs | uant
tout, ce sera la foi religietu pécialement le catholi-
cisme. Cette exigence éclate, incisive, mordant* à-coups acharnés et entratnants, a pages sir Le
Saint-Thomas d'Aquin de Charles Jourdain. Pour > non revienne a la Somme, ce fier livre, dit-il, il fait que l'époque soit à bout d'imagination : « Quand le géiie «le l'invention s'éteint, le génie de L'histoire s'éveJle. » Perpétuellement fidè i ligne de vue, il ilàma
l'auteur d'apprécier Thomas comme philosophe »t dod comme théologien. Il attaque, en Terre ti Ciel da Jean Reynaud, ces ouv de notre temps, a gravité
d'emprunt, ou « l'appareil des mots scientifiques cache le vide de la pensée, i II concède une valeur à Donoso Cortès, un catholique : rarement lin, remarqia toutefois ; mais il atténue : La Bnesse de l'esprit i souvent qu'une ressource de sa lâcheté, i Dam il dé mdamne le panthéisme devenant plilo-
sophie universelle ; dans Saint-René Taillandier, il montre que la tolérance de ton! . c'est au fond la haine la christianisme, et dans Ju « Simon, que la religion naturelle équivaut presque à l'ai
Un adepte d'Hegel, Vera, s'efforce de soutenir l'absurde méthode de la déification de la science et de l'homme. Caro, au sujet de l'illuminé Saint-Martin du 18e siècle, lui p(aît lorsqu'il rétorque le mysticisme, cette chute du sentiment religieux. Ainsi, toujours, Barbey d'Aurevilly va droit, dans l'œuvre, à la sincérité ou à l'absence de la foi en Dieu, et toujours aussi, son écriture active s'appuie sur une vaste érudition. Mais, rigoureux, il exige encore des solidités intellectuelles ; il écarte l'utopiste et faible abbé Mitraud : « Les peuples vigoureux et purs ont des livres sévères comme de fermes législations ; mais quand ils s'énervent, l'utopie de leurs penseurs s'énerve aussi et tombe au niveau de la moralité générale. » Sa main robuste saisit le fugace, le doucereux Ernest Renan, ce critique en fugitive dentelle, murmurant prudemment qu'il ne faut pas sacrifier à Dieu nos instincts scientifiques. Son regard aigu traverse le compilateur Gorini, qui, en défendant l'Eglise, a flatté les hisloriens hostiles, dès lors satisfaits : « Les hommes sont s; petits, ils tiennent si peu à la vérité et tant à leur personne, que, pour peu que vous leur disiez qu'ils ont du talent, ils vous pardonneront d'avoir dit qu'ils en ont mal usé. » Aux stériles hypothèses scientifiques de Doublet, il oppose cette dure réalité : « Dans cette vie, qn a un but sans doute, un but important et peut-être terrible, puisque c'est le tout de notre destinée, on a
moins le temps d'apprendre romment se font les choses que le temps de les faire. » Il souligne le matérialisme non formulé, mais certain, de Taine, et montre ]iie M. Havet est allé loin • dans ce clair-obscur étonnait, plus étonnant que celui de R tmbrandt, qui s'appelle Tâme et le génie de Pas-al ; •> cependant, Pascal n'a guère encore été compris et jugé ; ce qui lui donne originalité incomparable, «'est la peur de Dieu, « la poésie de l'épouvante. » Le critique blâme Auguste Martin de sa morale moderne, tirée seulement «le Homme, et dit, à propos d»1 la publication par D.-L. Gilbert des œuvres de Vauvenargues, que celui-ci croyant pour se brouiller avec Voltaire, si la mort no fut venue. 11 étudie Buffôn a travi aphe,
M. Plourens, et donne une large explication <!•• Is question des classiques grecs et latins, tra ir s.nnt- Bonnt't : l'enfant devrait < ■<'- d'abord chrétiennement, avant d'aborder les classiques, — avis le Père Daniel) naturellement. Le point de vie
Barbev d'Aurevilly étant iminual
même à Lacordaire. qui, dans sa Marie-Madeltine,
s'humanise trop, -lisse sur la pente des goûts de !
que, aide l'œuvre dissolvante *\>^ Renan et des faite.
D'autre part, ses exigences de lit! ►ment
constitué refusent a Montalemb
flfofuei d'occidnit, le talent de suite et de clarté : livre
d'orateur, non d'écrivain. Il indique le ridicule de la philosophie positive de Blignières : une déification de l'humanité de plus, et la petitesse des procédés de Littré, la vanité, et aussi le péril pour notre société, de toutes ces soi-disant trouvailles sur lesquelles se jettent les esprits puérils, si nombreux, de notre temps, et l'opinion, entraînée par ces mauvais esprits vers la ruine générale. Voici encore une philosophie de Beauverger, qui fait s'écrier le critique avec raison : « Si, dans toute littérature, il y a de l'inutile et du superflu, il y en a surtout, en philosophie, dans des proportions effroyables. » Voilà, encore, le père Enfantin :1e saint-simonisme n'est donc pas mort ? D'autres figures passent, fugitives : le père Ventura, mal informé de son temps ; M. Flourens, vulgarisateur scientifique ; Eugène Pelletan, dont la Profession de foi du 19e siècle : le progrès indéfini, révèle un mystique dans l'erreur ; Charles de Rémusat, qui rationalise à propos d'Anselme de Cantorbéry ; l'abbé Bouix, publicateur des œuvres de sainte Thérèse, celle qui trouva dans la prière toutes les facultés qui lui manquaient ; Moland et d'Héricaut, qui ont su garder sa tendresse et sa grâce à VInternclle Consolation de Gerson. — Ce premier volume établit nettement la nature critique de Barbey d'Aurevilly. Le point de départ de ses jugements est d'une unité absolue ; c'est le dogme catholique. Incidemment, et tout ce
102 r.AKBEY D'AUREVILLY
<jui iTn it encore en notre temps doit préférer incidence mieux «>n accord avec les i<i ntempo-
raines, il vous remet en Face de Dieu avec une force d'athlète. Servi par dm érudition littéraire et pli phique très développée, il possède encore un»» intuition générale qui lui permet de traiter d'ouvrages scientifiq non directement, mais avec aaaea de ctairvoyan loppante. La langue est vivante, soutenue, aux phrases en surgeons, souvent imagée, toujours activa, et ne léchant jamais son idée qu'au point final. Parfois, il écrit longuement à côté de l'ouvrage annoncé, mais pour un motif d'opinion commune plus grande que l'opinion spéciale à critiquer, <le sort»' que celle ci y est engl el expliquée quand même.
Voici, dece temps-là, un des portraits a la plume de hash au Figaro : « Barbey d'Aurevilly nu une actualité, grâce au Payé et aux journaux qui se BOnt constitua idversaires. C'est une étra
figure a peindre ; il faut le bien connaît!'»1 pouf l'entreprendre : des contrastes frappants se rencontrant cbes lui... Il est sévère, il est ironique, il est bon, i) est racile, H i usif, il est doux, il est emporté, non nas
Btures, mais dans le même moment, tout a la fois. améléon porte avec lui, dans son cerveau, une bibl otbèque inépuisable. Parlez-lui <!»' l'histoire, il la sait dans ses détails les plus secrets et les plue «tendus.
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Parlez-lui philosophie, sciences, religion, littérature, théâtres, géographie, métaphysique, ce que vous voudrez, il vous répondra, et dans quels termes ! Quelle conversation que la sienne ! Je n'en connais pas de plus complète ; elle réunit tout... Vous pouvez le voir longtemps, si vous êtes superficiel, sans vous douter de ce que renferment cette tête et cette mémoire... Il possède au suprême degré l'art de railler les gens sans qu'ils s'en doutent ou qu'ils aient le droit de s'en fâcher. »
Trebutien venait de faire paraître (en janvier) les œuvres de Maurice de Guérin, avec une préface de Sainte-Beuve. Barbey d'Aurevilly n'y était pa> mentionné ; dominant cette mesquine omission, il parla superbement de Guérin dans une chronique au Pays du 1er février. D'ailleurs, les entraînements passionnels de sa seconde jeunesse avaient fait place à la robuste affirmation de sa personnalité ; debout sur un passé d'ouvrages déjà nombreux et très vivants, il plongeait son regard aigu dans l'avenir, voyait mieux l'œuvre dans tout l'absolu de ce mot, en ordonnait l'architecture avec une vaillance, une ténacité qui lui subjuguaient l'attention des lettrés et lui gagnait l'affection déférante des jeunes. C'est au cours de la même année qu'il publia le second volume des œuvres et les hommes.
Les Historiens politiques et littéraires (Amyot, 18G1). — Le catholicisme avait été sa mesure en face
des philosophes et écrivains religieux ilemonarchism sa pierre de touche d ivant les historiographes et historiens. Il regrette les hommes éclairés commise l'écriture de l'histoire sons la royauté, et ne «lit pas que, tenus en tutello, ils ne pouvaient guère que louer les ro leur cour. L'histoire, maintenant, est écrite librement, avec tous les abus possibles : mais liberté est une
garantie d'impartialité. Il remarque judicieusement qu'elle apparaît surtout pamphlétaire ; cependant, valait-elle mieux quand elle constituait un Bacerdo Croyons qu'en histoire comme en tout, une forte éducation, sagement ordonnée de haut en bas, suffirait pour déconsidérer lés mauvais historiens et laisser la
i aux bons. Barbey d'Aurevilly sait voii les foutes Bourbons, et les dire; il blâme Capefigue, ce fantaisiste devant qui trouve grâce le I8f siècle D d bauché, et qui ne comprend pas « l'importance des mœurs dans la politique des gouvernement destinée des peuples. « Mais ce qu'il voit mieux em
ml les exagérations des historiens démocratiques, tel Michelet, <|m a foi! de l'histoire l'esclave d<
ons révolutionnaires e il reprend sod Richelieu, le rétablit fortement, viril portrait en «1" très belles pages : il ne peut tre sa glorification de la Révolution française. I! montre Henri Martin s'appuyant sm ence moderne pour
tout rapporter au druidisme, contre le moyen-âge chrétien : toujours la visée contemporaine ! et Amédée Thierry avec la même vue étroite de notre temps, qui écarte toute action surnaturelle, avec la bonne foi mais non la grandeur de l'histoire ; il compare ses récits à ceux de son frère Augustin, en un parallèle hautement tracé. Et cette large critique est zébrée de mots, d'incidentes qui mordent ; le polémiste n'oublie rien, chacun revient à son tour sous cette plume agile comme une épée. Il loue Roselly de Lorgues d'avoir réhabilité historiquement Christophe Colomb : « un révélateur du Globe, envoyé à son heure et directement de Dieu, » dont les scientifiques avaient ôté « le merveilleux, le mystérieux, Je religieux : ces choses synonymes. » Voyant tout de haut, et surtout du haut de ses dogmes, en aperçus variés et amples, il goûte la franchise de Ferrari (les Revo lui ions d'Italie, la Raison d'Etat), tout en le blâmant de mettre la fatalité à la place de Dieu ; du talent, dit-il, mais « tout le style du monde est incapable de faire illusion sur la pauvreté d'une conception... Et la fatalité, c'est commode quand la loi qu'on cherche, on n'est pas capable de la trouver. » Souvent il est sévère même pour ses coreligionnaires. Il reproche à de Chalambert, au sujet de la Ligue, de n'avoir pas creusé la question des origines : « Le catholicisme était alors la société même, qui, comme tout être