‹ Barbey d'AurevillyChapitre 7 sur 8 · acte il»- l'âme humaine, pour lancer de QOts si · texte numérisé non relu

acte il»- l'âme humaine, pour lancer de QOts si

vrais : t La pierre de touche de la vertu, c'est l'humilité. (Lettre a Léon Bloy). Et il prouve qu'il a en lui une d plus précieuses qualités des grands hommes : l'harmonie du beau et du bien, quand il déclare: c C'est presque une. poétique pour moi que la nécessité de tenir compte d.- l'union d-' la moralité et du génie dans toute œuvre d'art et de littérature, » [Littérature étrangère, Shak<

ire . S'il défend !<• dogme catholique, acore pour

certains motifs élevés qui appartiennent plus au po qu'au fidèle strictement lié a la lettre : ■ L'Eglise n1 point un tas d.> pierres, l'union des âmes dans

If bon vouloir. )» Historiens politique* ''/ littérair de » lhalambert). Mais ces b illea compréhensions d.» l'art, du Bentiment, de l'Eglise, ne lui font jamais perdre de vu.» la défense ^\<'> personnalités supérieur) énéral,

• •t de la Même' SD particulier, qu'il eut si souvent à

maintenir envers '-t contre tous. « La supériorité, dit-il

avec raison, est toujours une exception parmi les hommes, et une exception haïe, ou enviée, ou peu écoutée ; à la manière dont elle est méconnue, on la reconnaît. » (Les Bas-Bleus). Il avait fort à faire contre les envieux et les indifférents de son temps, et il remarquait durement : c A cette époque, les sots, qui à toute autre époque n'étaient que des sots, se sont épaissis et sont devenus grossiers. » (Les Critiques, Paul de Saint- Victor). Mais il gardait toujours ses hautes manières avec les personnalités des autres, et ne se gênait pas pour les rebaptiser : « Léon Cladel est un catholique sans le savoir, comme il est un rural. » [Dernières Polémiques, Un Rural écarlate). Ce qui nous autorise à prétendre que lui-même fut un révolutionnaire sans le vouloir, à sa façon bien entendu. C'est le contredire, lui, le partisan de l'autorité ; mais, en vrai normand, il aimait aussi la contradiction, voire exercée contre lui. Il annonçait dans la préface de V Ensorcelée : « Le personnage de l'abbé de la Croix-Jugan est inventé, ainsi que les autres personnages qui l'entourent... » et proclamait, au neuvième chapitre du livre : « Que si, au lieu d'être une histoire, ceci avait le malheur d'être un roman. . . » Sa manière de vieillir, à ce lutteur qui semblait infatigable, fut de se retrancher dans la solitude où l'enfermait son temps : « La vie intellectuelle ressemble à la vie morale ; on ouvrait, on tendait beaucoup sa main dans la

;;nS BARBET D'AUREVILLY

jeunesse ; on la renne et on la retire en vieillissant :

amer ! •> Philosophes et Ecrivains reliai Philosophie politique). Son existence eut de l'éclat pour une phalange intelligente ; elle obtint aussi la justice d'amitiés choisies, clairvoyantes : mais elle méritait un éclat plus large, une justice plus générale, <it il devait y songer no peu lorsqu'il disait : « Pour beaucoup de eeux dont la vie fut une lutte et un mérite sans éclat el Bans justice, les quelques jours qui suivent immédiament la mort sont les meilleurs de la vie. » Les Critiques^ Jules Janin). Mais, pour lui, ces jours-là durent et dureront longtemps encore : c'est véritablement pour son œuvre qu'il s pu écrire : « D'ailleurs, la moi la mort ? » 1886 . Il savait si bien, lui epu traitait toute chose amplement, que i la gloire n'agit pas comme l'avide poseur d'or Mu qui en pèse jusqu'à la poussière; la gloire vrai.' y va de plus pleine main. » [Les Po André Chénier). Sa personnalité, si affirmative, si absolue, pouvait hausser les épaules devant son époque désordonnée, mesquine, el attendre.

M lis s'il haussait les épaules devant certaines médiocrités, certaines banalités, comme, par exemple, ! 9 1858, :! exprima pod mépris du monde

(entr'autres dans l'article sur M"* du Deffand . il ne pouvait supporter les vi les crimes du si<

! p<»ur avoir un droit personnel de les

flageller, les décadents d'une race qui s'éteint dans les amollissements convulsifs et la pourriture de sa propre civilisation... » (Les Poètes, Maurice Rollinat). Il souffrait aussi de la décadence des lettres : « Les formes littéraires sont épuisées ; elles sont toutes permises peut-être, parce qu'il n'y en a plus de nouvelles à attendre de l'esprit humain affaibli. » (Historiens politiques et littéraires). Il stigmatisait « l'insouciance de l'idéal, la grossièreté du procédé et l'abaissement de l'observation, ces trois caractères de la littérature contemporaine. » (Poésie et Poètes, Vigny). Et il ajoutait : « C'est dans le bavardage que s'évapore le génie littéraire des nations en décadence ; alors, la conférence pousse, fleurit et s'étale ; les Grecs l'eurent du temps de leurs sophistes; et nous, qui en sommes aux nôtres, nous l'avons comme eux. » Lui, qui voudrait l'esprit humain occupé de hautes questions, doit constater que son temps analytique se soucie rarement des grandes vertus et des puissants caractères : « L'homme qui se cherche dans tout ne s'intéresse guère à ce qui est irréprochable. » (Littérature étrangère, Lawrence). Sa nature combative est prise de répulsion surtout devant le bas réalisme, le naturalisme : « J'appelle cela du matérialisme, du plus borné et du plus stupide, du matérialisme qui, exilé des littératures fortes, ne manque jamais de reparaître dans les littératures décadentes,

quand le souffle divin de la spiritualité D'animé plus les peuples que les littératures expriment. >• (Le liinmui contemporain^ les Goncourl . D'ailleurs, les lettres ne rampent pas Beules dans la vas aie; toutes l«is

mœurs s'y traînent, ou y trempent au moins un bout d'aile : « Aujourd'hui, les questions de subsistance, les questions du vivre et de l'économie, primenl la question d'honneur dans une société dont l'àme a passé dans le ventre. » (Historiens politiques >t littéraire* . I! tingue cependant: «Ce qui fait la différence du bourgeois et du peuple, c'est la passion ; le peuple en a. le bourgeois n'en a plus. • ( Le Théâtre contemporain . Sans dont-', si l'aristocratie va au peuple, c'esl qu'elle espère B'en servir contre la bourgeoisie; mais «>nim, qu'elle y aille, c'esl un signe qu'elle y reconnaît encore une vigueur : cette vigueur-là ne servira pas plus l'aristocratie que d'autres oppressions, toutefois il faut. retenir cette reconnaissance de la puissance populaire.

Quant au savoir tant vanté du i'.)° siècle : " Nous

sommes arrivés à une époque ou les discussions tombent es-mômes, où ce qu'on appelle lu logique en a tant l'ait qu'elle est déshonora où les épouvantables

fatigues de l'anarchie nous guériront peut-être de l'anarchie. » (Philosophes ei Ecrivains < r, l'abbé

Brispot . Mais ce « ] 1 1 i lui semble la d< dô-

i adences, c'est l'atnêisn a : « L

combattent pas, comme l'ancien apostat (Julien), pour un dieu tombé, pour des autels à relever, pour une tradition sacrée, pour une histoire; ils combattent contre le surnaturel religieux, quel qu'il soit, et pour rien! » (les Prophètes du Passé, nouvelle édition, Conclusion). Après cela, si les athées ont le dernier mot, il n'y a plus que la ruine d'un pays, pense-t-il avec raison.

Pour bien connaître Barbey d'Aurevilly, il faut creuser sous le catholicisme et le monarchisme, quoique ces deux éléments le composent en grande partie. Et le normand n'est qu'à la source de l'œuvre. Celle-ci repose sur un fonds universel de nature et d'observation, dont l'évidence s'est manifestée à un moment qu'il a daté lui-même. A propos de VAmour impossible, il a dit, dans les Romanciers d'hier et oV avant-hier : « Cela était parisien de mœurs, de langage, de corruption raffinée et nauséabonde, d'ennui et de préciosité .Seulement, je m'aperçus bientôt que les plafonds sous lesquels je voulais vivre étaient trop bas, et je revins presque immédiatement à l'observation élargie et à la grande nature humaine, hors de laquelle il n'y a pas, en littérature, de salut. » II était même revenu à la grande nature terrestre, qu'il voyait et comprenait bien : ses descriptions l'établissent. Mais ce combattant perpétuel puisait sa force principalement dans les facultés d'enthousiasme du cœur humain, et il l'avouait avec une

312 UBEY D'AUREVILLY

superbe' ingénuité : « J*aime les {tassions, n'importe où. dans les livres comme dans ta vie. » ( M émoi r et historiques et littéraires, Ph il arête Chasl-

Barbey d'Aurevilly taillait a coups droits et francs dans les définitions comme dans 1rs idées »'t les mœurs. « En littérature, disait-il, ce n'est pas comme eo morale. 11 faut faire, avant tout et de préférence a tout, ce qui plaît. En morale, il faut faire ce qui De plaît pas. précisément le contraire. » (Lettre a Léon Bloy, IX décembre 1877). S'il s'agissait de lui, — car c'est lui qu'il aperçoit dans cette apparition équestre ! — -le

décider avec une oaïve ampleur : - L'homme n' complet et magnifique qu'a cheval. >■ Sensation* d'urt, (iVricault). Quant à l'œuvre d'art, elle ne comptait guère à ses yeux si elle ne récelait pas une idée, surtout une grande idée, ou, du moins, un éclat spirituel : « Toutes 1rs formes littéraires finissent par mourir... Rien un jour pourrait ae rester, si ce D'est l'observation qui transperce tout, les cris de nature bravement rugis et qui trouvent toujours le même écho dans les cœurs semblables, et enfin Les vues inattendues de l'esprit, incarnées en des mots qui les rendent plus spirituel' encore. La dur.'-.' ou l'immortalité, pour les œuvn

■ t pas une questiOD de forme, mais d

pour cela que tant d'œuvres meurent ut dis] ent

qui n ' ut que par un certain agi de

>arties, un certain style, un certain art d'ensemble, mais qi\, sans manquer de talent, manquaient de génie ou desprit. » (Romanciers d'hier et d' avant-hier). Voyez sa manière originale de décrire l'œuvre justicière de la postérité : « Le temps a deux perspectives ; dans l'une, il ^ a les édifices qui grandissent à mesure qu'on s'en éloigne ; dans l'autre, il y a les édifices qui diminuent. » (Portraits politiques et littéraires, Guizot). 11 ne ménage pas l'esprit d'imitation qui a gêné les 16e, 17' et 18,; siècles littéraires et artistiques : « La civilisation chrétienne périssant sous la civilisation païenne, ressortie de ses ruines depuis le 15* siècle, le mort revenant tuer le vif, la tradition coupée comme une corde de harpe, les ancêtres niés, les langues retardées dans leur développement, l'imitation substituée à l'originalité et l'empêchant même de naître, tel fut le crime intellectuel de la Renaissance. » (Historiens politiques et littéraires, J.-M. Audin). Et il reconnaît que le 10e siècle a retrouvé et restauré la tradition : « Le romantisme était, dans les lettres, la légitimité reprenant la place usurpée par la bâtardise. » (Id.) Puis, il revient, assez souvent pour que cette insistance indique un élément réel et solide de sa nature, à la nécessité, si logique en effet, pour l'art véritable, supérieur, d'être moral, non certes dans son but, mais dans une des conséquences de sa conception initiale : « Je suis de ceux

qui pensent que la force de la moralité dans un homme double la puissance de bod esthétique... Je n'ai jarnaii cru au grand talent sans moralité... Le talent est uni question dame tout autant que d'intel! - .. S'il 6fl

possible qu'une àme basse ait quelque talent, il *st impossible qu'elle ait du génie, i [Littératurt épstolaire, Balzac .

On comprend que Barbey d'Aurevilly, mécontent de son temps si lourd de matérialisme, ait souvent plorgé son regard dans le futur avec l'espoir d'y deviner me revanche de l'idéal, de la foi. Bile s'adresse autan* à l'avenir qu'elle souligne une vérité du pasf déclaration ferme, pré Si le droit existe,

un; deux droits seraient une tautologie, une absurdité, S'il y a un droit, il est absolu et divin, romme la vérité est absolu.- et divine. L'homme ne 1«' crée pas plus que la vérité. Il la reconnaît, lu constate ou la subit. Voilà tout. Les mots ne font rien à la chose. Droit d .pies,

droit i\<^ assemblées, droit des aristocratie tou-

jours le droit divin. » (Sensation* d' histoire, Jacques II . Son regard aigu i même vu ceci, et sa plume sincère a os»*- récrire : \ ette heure, il est évident que sans un coup de Providence qu'on n'a pas le droit d er, la êtéchrétienne 'ist mort»', d , Philos wtw

religi u t, 2* série, .lu y). Qu'on n'a put le droit

d'espérer! Alors, si la I ' nue meurt, ne

vtulez-vous pas qu'une autre société religieuse lui suicède ? Etes- vous pour Dieu, ou seulement pour un do^me?... Cette question très nette ne peut plus être adressée qu'à son ombre, puisqu'il est parti enveloppé dans) les plis de son manteau dogmatique; mais elle doit être posée aux esprits dignes de comprendre, d'aimer et de continuer son œuvre de croyant. Déjà, cependant, il avait reconnu qu'une fusion était possible dans quelque chose de plus vaste que tous les dogmes : « ... Opposés absolument en ce que nous croyons l'un et l'autre la vérité religieuse, nous nous sommes tendu la main et nous nous sommes unis de cœur dans ce sentiment de la conscience qui est au-dessus de tout. » (Sensatiojis d'histoire, Dédicace à Ernest Havet, 1886). Qu'elle pesait peu, la prétention des artistes à détenir la plus haute faculté ! lorsqu'il disait : « Nous qui ne croyons pas que l'art soit le but principal de la vie et que l'esthétique doive un jour gouverner le monde... » (Littérature étrangère, Edgar Poe). Et qu'elle était proche, la déconvenue des politiques qui se croient seuls capables de traiter les affaires publiques ! quand il rappelait : « Le monde est ainsi fait qu'à ses yeux un poète ne peut jamais être un homme d'Etat, et Chateaubriand, en son temps, s'est assez plaint de cette sottise. » ( Littérature épislolaire, Poniatowski et Mme Geofïrin). Il sentait tout crouler autour de lui, et remarquait avec une singulière

largeur de vue : « L'originalité des ra insti

tutions n'est plus. A une certaine hauteur, toutes Us sociétés se ressemblent. Quand on dit : littérature française, littérature anglaise, littérature russe, et peut-être n'est-il plus temps d'entendre que littératjre européenne, tant, à l'exception des langues, qui entreront aussi un jour dans la mêlée universelle, les littératures modernes sont en train de faire dt< Vunitè monstrueuse dans leurs conceptions et leurs manier de sentir! » (Littérature étrangère, Préface . Il pu voyait cela avec découragement; mais n'est-ce pas beaucoup, d'avoir annoncé les Etats-Unis d'Europe au moins littérairement? Là encore, le critique pénétrant, d'accord avec le poète qui était <mi lui, i devancé son temps. Parmi les désordres des partis, le chaos des idées, il proclamait noblement cette espérance : I grands hommes sont les derniers rois de Ce monde,

ut les rois d'après les rois, les rois éternels et qui ne mourront qu'avec L'humanité. 11 n'y a maintenant qu'un de ces grands hommes qui puisse fouler aux pieds la

vile égalité humain»' et nous Baayerl... •• (D

polénUqueti le Régicide universel . Je remarque seulement qu'il y a deui laçons de comprendre l'égalité : l'une harmonieuse, et celle-là esl bonne ; l'autre, arl

elle qu'il déclare vile. Il le I si bien,

l'avenir, on du moins il l'espérait, le souhaitait si nette-

ment ce qu'il doit être, qu'il ajoutait : « Trois sortes d'esprits régnent sur le monde, aussi bien sur le monde de l'action que sur le monde de la pensée : l'esprit religieux, l'esprit social, l'esprit individuel... 11 est évident que si un seul homme pouvait réunir en lui ces trois sortes d'esprits différents qui, isolés, sont de si grandes forces, mais qui, réunis, seraient la plus grande force possible, cet homme aurait une supériorité aussi absolue qu'une supériorité peut l'être dans ce monde relatif. » Si ce n'est là une prédiction, c'est au moins un acte profond de conscience, d'avoir pressenti en luimême que l'avenir allait produire de ces génies nouveaux, à la fois religieux, sociaux et individuels.

Barbey d'Aurevilly, ainsi reconstruit et dépeint par lui-même, nous apparaît d'abord soucieux d'un rôle à jouer et d'une attitude à opposer à son temps souvent hostile ; mais l'artiste restait un ami perspicace de la vérité et un amant déclaré de la passion. L'écrivain avait une prédilection pour la poésie, qu'il admirait jusqu'à supporter l'idée athée en raison du feu poétique. En revanche, il détestait la philosophie, bien qu'il la connût à fond. Sa robuste nature de combattant goûtait l'histoire; elle l'intéressait aussi comme partisan, et il savait en éclairer bien des bas-fonds. L'amour de l'histoire et la haine de la philosophie produisaient en lui une pensée politique basée à la fois sur un principe

positif et un principe négatif : sa politique théorique était donc contradictoire ; quant à la politique pratique, il ne put y pénétrer. Sa critique est Bincère avant tout, h dogmatique autant par vocation que par choii volonté. Sa personnalité franco-normand< lement

année pour l'attaque e( la défense, offrait une attitude haute et une bonhomie cordiale ; il soutenait l'autoi recherchait l'action, voulait et mettait la composition et l'ordre sous l'échevèlement rréquenl al varié de l'œuvre;

il faisait penser il tant d'orgueil et affirmait tint de

modestie, qu'au fond, il faut surtout retenir de lui l'ardent défenseur des supériorités, la si. Mm.' comprù et le réfugié dans une solitude sourcilleuse dont son temps mercantile et banal était généralement responsable. Il se rendait, de ceci, un compte bî exact, qu'il eut de bonne heure le dédain des platitudes et le dégoût des vices, des moeurs dégradées, de cette époque. Son inspiration, sous les dogmes, comme à travers le normand, puisait dans la nature et principalement dans la passmn. il tranchait de haut et a fond, préférait la pensée et ridée vivantes aux formes froides et périssables, louait le romantisme, dont il était si constitué, voir restauré la veine française dans les lettres et It-s arts, et ne comprenait pas ceu m dehi

de la moralité. Il échappait à ses contemporains par son tour au droit divin, par s. '5 visions pénétrantes sur la

décadence chrétienne, sur la conscience plus large que le dogme, sur les intellectualités et les sentiments européanisés, sur les grands hommes synthétiques de l'avenir. Et parmi ses travaux comme dans sa vie, autour de son attitude, le poing sur la hanche, comme autour de sa robustesse simple et flagrante, il drapait un costume matériel ou spirituel, aux plis amples, aux couleurs sombres ou ardentes, aux miroitements variés, d'un geste large et cavalier qu'il a gardé jusqu'à ses derniers instants, que l'on aperçoit toujours près de l'œuvre et qui accompagne celle-ci dans la postérité.

L'écrivain n'a pas toujours la physionomie de son

œuvre. Nous nous figurons volontiers un auteur sous

telle apparence, et quand des circonstances nous mettent

en sa présence, nous restons surpris de nous être

absolument trompés. Le physique et le moral ne sont

pas nécessairement d'accord. Aussi, l'individu, dans un

littérateur, n'offre qu'un intérêt très relatif ; ce corps,

cette enveloppe dont la mort nous débarrasse, n'est

utile que pour fixer une date, rappeler une apparition à

notre mémoire et des contingences à notre besoin de

comparaisons. Seule compte vraiment la part d'éternité

qu'une forme fugitive a pu contenir. C'est l'entreprise

apportée par l'âme, aimée par le cœur, accomplie par

l'esprit, qui doit nous retenir. En elle réside le véritable

portrait de son fondateur ; elle, principalement, nous

dit l'aspect de ce dernier parmi ses contemporains, nous

procure un agrément, un enseignement, et nous révèle

son effet immédiat sur l'époque, parfois son action sur

l'avenir. Pour connaître l'homme, il faut traverser

l'œuvre. C'est Barbey d'Aurevilly qui a proclamé ce

si

principe d'une critique désireuse de raire mieux qu'un recueil d'anecdotes et de commérages. J'ajoute que connaître l'homme resterait un but puéril, si cette expérience ne servait d'abord à nous améliorer sur quelque point, ensuite a miens organiser le monde intellectuel, dont le matériel dépend.

Mais L'œuvre, est-ce les soixante ouv d'uo

auteur ? Non, ce n'est là que son travail. < >u produit des phrases et des pages, à mesure qu'elles poussent, p que la vocation commande et que le plaisir persuade ; on entasse des chroniques, des romans, de la poésie, et 1^ ■. parce qu'il faut enco 1er sa vie, exercer une

fonction. Barbey d'Aurevilly a bien démontré cette différence entre l'œuvre et L'ouvrage, lorsqu'il a rappelé Milton. passant, soixante ans à niler un grand

i le perdre, el à tenir des emplois subalternes, pour apparaître enfin, le Paradit perdu à la main. I L'histoire, textuelle ou relative, de la plupart des vains, il faut donc, pour Les juger clairement et s. 'Ion leur valeur véritable, écarter [es modes dont ils durent s'affubler, abattre Les écrits faits principalement pour un plaisir personnel ou pour le payement des notes de fournisseurs ; même de Larges fragments doivent être écartés, s'ils oe rentrent pas dans le cadre très limité de l'œuvre absolu

Cependant, certains livi de ceux que

gardera la postérité, sont à lire par les gens soucieux d'apprécier un auteur plutôt que de s'y distraire ou instruire. Ils affirment une profession de foi et suffisent généralement à se faire une opinion. Ainsi, tous les éléments de Barbey d'Aurevilly sont représentés dans les Prophètes du Passé. Comme le normand Guillaume décida de passer la Manche et de planter sa lance dans le sol anglais, et comme il dut penser quand elle fut plantée : « Maintenant, quoi qu'il arrive, je n'en bouge plus ! » le suprême rejeton des Barbey, lorsqu'il décida d'écrire les Prophètes du Passé, dut penser : « Je ne bougerai plus de là ! » Or, les descendants de Guillaume et de sa troupe sont encore en Angleterre, et Barbey d'Aurevilly a maintenu jusqu'à sa mort l'opinion arborée en 1851. Ce livre, s'il n'a pas la flamme d'immortalité, renferme l'affirmation doctrinaire de toute une vie ; le simple lecteur peut ne pas s'y arrêter, mais le lettré, le savant, le critique, le philosophe, l'historien, le politique, le sociologue, auxquels lire ne suffit pas, qui veulent de plus comprendre la destinée de l'auteur et se documenter pour leur science ou s'armer pour la lutte, doivent étudier cet ouvrage, qui est un programme à l'œuvre, le flambeau qui va éclairer les pages du polémiste et même celles de littérature directe.

Barbey d'Aurevilly, guidé par sa vocation et par sa volonté, contraint aussi par les influences tentantes des

324 UBEY D'AUREVILLY

relations et par les barrières brutales des partis advei acho camp, puis a combattu pour ce camp, plei-

nement, parfois même aveuglément, ne reculant devant des argumenta atroces qui, d'ailleui fuili-

braient avec des excès de parole ou d'écriture de • démocratiques. L'homme intérieur, le seul important, avait reçu comme destin»'-" de soutenir intellectuellement la tradition de l'ancienne France, et il

lutint par la littérature qui formait .sa nature, mais aussi par la religion qui domine tout et par la polit qui commande les intérêts des partis. I>ès lors, sou choix était indiqué, monarchisme et catholicisme personnifiant l'ancien régime et demeurant encore inséparables. H y fût venu peut-être aussi pour de seuls motifs d'impulsion native, a cause du principe d'autorité qui logeait dans irveau. Il avait enfla pour le rejeter

dans l'opposition un sentimenl d • supériorité qui

irdait mal avec l'efifori de nivellement des bo< nouvelles : l'ordre hiérarchique lui semblait nécessaire • des incapabl >s : La glo une

hiérarchie, et non pas une égalité, » [Portraits i><>liti</u<-s et littéraires i Péli répondait-il hautement I la

colin.' dea médiocres rués aux fonctions publiques et aux honneurs. De ces p i de l'instinct et des obst i

du temps, sortit cet écrivain dont on peut dire, comme il

t lui-in >udhon, qu'il a rendu im|

un autre Barbey d'Aurevilly ; cet écrivain surprenant au premier coup d'œil, mais très compréhensible, très logique dès qu'on Ta pénétré, dès qu'on a reconnu cette âme héroïque, sans plus, ce cœur ardent : tout l'art chez lui en vient, et cet esprit conquérant, — l'esprit, qui domine tout ici, et qui presque seul fut catholique et monarchique.

L'époque, démocratique et sceptique, se ferma devant ce tenace adversaire, ce frère mécontent plutôt, car il avait la constitution générale de ses contemporains. Barbey d'Aurevilly s'est élevé dans le 19° siècle, tantôt pareil à ce siècle, tantôt debout contre lui. Sous la Restauration, il dédie une ode à Casimir Delavigne ; sous Louis-Philippe, il décrit une courbe salonnière, à côté des romantiques ; sous le second empire, ses romans sont du plus évident romantisme, mais sa critique est dirigée autant contre ce courant des lettres qu'elle l'est contre l'ensemble du temps ; après 1870, il se maintient sous ce double aspect, et combat les dernières évolutions littéraires. Il a donc traversé, s'y mêlant ou les attaquant tour à tour, et souvent mêlé par sa forme mais en dehors par son principe, la transition de deux grands siècles de littérature, le romantisme le plus échevelé, le réalisme, auquel il tient par bien des phases de ses romans, l'idéalisme, dont il est par sa préférence donnée à la foi et à l'enthousiasme ; il a vu naître et dépérir parnasse et

naturalisme, et même les écoles décadentes, symbolistes, ont eu le temps de montrer leur peu de profondeur avant qu'il disparaisse. Il est, vraiment, une des organisations les plus solides et Les plus vivaoes du 10* siècle, et s'il avait pu s'accommoder aux idées nouvelles, nul doute qu'il n'eût tenu de ces charges importantes où le vulgaire voit d.-s preuves de talent. Mais il s'était installé lui-même en marge de son temps, autant par le souci de la vrai.' gloire que par une née-- le sou

opposition. <» Qui vit trop de la vie de son époque la partage, et passe avec elle, observait-il. L ..• lui-

même, malgré sa force, perd quelquefois de sa vigueur

dans rénervement corrupteur d'un.' gloire contemporaine. » [Pùrtraiti politiques w littérairety Pélisson).

Barbey d'Aurevilly s'est livré deux fois, dans romans, dans sa critique, et chaque l'ois il apparaît le même : c'esl encore une preuve doublée de sa sincérité,

qui | et.'- mise en dont.», et de l'unité de son type, qui

e indiscutable.

Aile/., dans son œuvre, droit aux productions les pins personnelles «-t les plus parfaites : ''••tt.> sincér t te

unité n'y faiblissant jamais. Sous le pittoresque,

réchevèle m, sous les multiples miroitements de la

rme composite de l'écrivain, ces deux qualités foncières vous passionnent .-t oe vous trompent pas. Que i dans Uni \'i>'ill<' Maîtresse, la Vellini, ce récit de

BABBEY D'AUREVILLY 327

M. de Marigny à Mme de Fiers (première partie), ou les lettres de Yellini à Marigny, de Marigny à Mme de Fiers, ou encore les diverses descriptions du Cotentin : Carteret et ses habitants, la lande de la Haie d'Hectot, le cabaret du Bas-Hamet (deuxième partie), le romancier passionné et le peintre coloré vous plaisent par leur vérité droite et leur singularité soutenue. L'Ensorcelée, — ce chefd'œuvre des romans de Barbey d'Aurevilly, parce que, romantique autant que les autres, il est de plus supérieurement ordonné, — Une Page d'Histoire, vous maintiennent dans la même impression. Revoyez les portraits des demoiselles de Touffedelys, du baron de Fierdrap, de l'abbé de Percy, de Mlie de Percy, d'Aimée de Spens, dans le Chevalier des Touches, et relisez la première expédition, à partir de : « ...C'est midi sonnant que les Douze entrèrent dans Avranches... » la deuxième, de : « ...C'est entre onze heures et minuit que nous quittâmes la ferme... » à : « ...L'abbé a raison : ils mourront comme les Stuarts... » et vous retrouverez votre auteur immuable dans sa variété. Il apparaît toujours aussi vrai, avec les mêmes couleurs précises et puissantes, et sa narration pareillement entraînante, lorsque, dans Un Prêtre marié, il peint la Malgaigne (chapitre IX, de : Elle était debout sur la route... à : la pourpre de sa pauvreté) ; la course de Née! de Néhou (chapitre XV, de : Le but de Néel n'était pas Lieusaint...

a : Je veux vous aimer jusqu'à la mort) ; la Gamase chapitre XVIII, de : Pour Sombreval, Julie la Gainai à : quand il lui tournai! les talons ; la mort de Sombi (chapitre XXXI, de : Il y avait à peu près une heure... a : il fit retomber la terre sur l'amour de bs vie). V< le encore dans ses pa de Ce qui »>• meurt /

Septembre (première partie, chapitre XVI, de : On arrivait à la mi-septembre... à : Naples et ne pas mourir ; les Marais (deuxième partie, chapitre 1, de :

Avez-VOUS jamais... à : il n'y a plus rien a sauver ; l<1

Printemps (chapitre X, de : Le printemps dont ils désiraient... à : rendu bleuâtre par la distance . Voyez-le enfin dans le Radeau cramoisi, des Diaboliques : dans quelques-uns de ses Rythmes oubliés : Les Quarante heures, Les Bottines 1>1.mi<'s, Laocoon ; dans plusieurs de ses Poussières : le Vieux soleil, le Vieux goéland, Débouclez-les vos longs cheveux de soie, nh pourquoi voya. 5i tu pleures jamais, PEchanson, Saigne, mon cœur, les Nénuphars, la Maîtresse rousse, les Specl ■ ma chimère : dans un millier de pen choisies parmi l'œuvre ontière où elles Boni disséminées prodiguement al qu'on devrait recueillir, comme il désirait qu'on le ftt pour Balzac . Suivez-le dans toutes les, et vous apercevrez toujours un des esprits les plus entiers, les plus nets, les mieux tranchés, un siècle si peuplé d'ombres vagv

inégales, trompeuses, disparates.

Opérez de même devant sa critique. Ecartez un moment ces nombreux comptes-rendus nécessités par la fonction du chroniqueur, allez surtout aux pages écrites avec une passion qui n'entravait pas la composition ni le style. Lisez enfin ces études exceptionnelles sur Pascal, Sainte-Thérèse, Richelieu (Historiens politiques et littéraires, lre série, dans l'article Michelet, de : Dieu a livré le monde aux sages... à : il a pour lui Pierre le Grand) ; sur Amédée Thierry, Vigny, Marceline Desbordes-Valmore, Baudelaire, Stendhal, Flaubert, Mme de Staël, Mme de Girardin, Sainte-Beuve, Rivarol, Millet, Berlioz, Louis XI, Henri IV, Catherine II; sur Lacordaire, Michelet, La Fontaine, Lamartine, Byron, Lessing, Edgar Poe (à partir du chapitre II) ; sur Horace Walpole, sur Stendhal encore [Littérature épistolaire) ; sur Saint-Simon, sur Armand Carrel, Shakespeare et Balzac, Taine, Beaumarchais, Victor Cousin, Barthélémy Saint- Hilaire, les Goncourt (III à VII, Renée Mauperin) ; sur Alphonse Daudet (I à III, Lettres de mon Moulin), Le Sage, Guizot, Tallemant des Réaux, Mma de Maintenon, Gérard de Nerval, Léon Cladel. Joignez-y les Chevaliers de la Table Ronde au 19e siècle (les Ridicules du temps) ; Gœthe, chapitre IV, la Philosophie, et Diderot, chapitre V, la Critique (Gœthe et Diderot) ; du Théâtre contemporain : les Directeurs de théâtre, Frederick Lemaître

330 BABBKY IVAï'RKVïlly

(tome 1 , Ma Reprisa, a moi tome 2 , L'Annivei Corneille (tome 3), Pas de feuilleton de thé aujourd'hui, Histrionisme et Fétichisme (tome 4), le Cirque, Œdipe-Roi tome 5 : aussi, les Réfract Jules Vallès (Polémiques d'hier). Sans dot (Demi Polémiquet)i — et vous aurez, qod seulement un choix rare de belle et haute critique, mais encore la certitude indestructible que Barbey d'Aurevilly, toujours semblable à lui-même dans sa multiplicité, est un des écrivains les pins ênergiquement sincères «'t les plus nettement il 'finis du 19 siècle.

N'oublions pas cependant la marque particulière de son œuvre, cette véhémence éclatante du : des

mots et cette originalité de la phrase, qui régnaient aussi dans son écriture, et dans son paraphe, lequel souvent ne file pas avec l'y, s'y raccord.', <>t dessine, large, long .-t. fougueux, le serpent d'un éclair : c'est comme un ruban de feu, précipitant sa vigueur vers lapoinfe frémissante, qui le termine, donl il orne son no;)

lui-mômi n œuvre. H n'a peut-être pas un.' seule

page où iw frémisse la point.- de ce Berpent-li, tendu et

fulgurant.

On reconnaît aussi dans le romancier un peintre évident, très mouvementé, chaud, robuste, bien ordonné.

peintre, fréquemment, lye même,

parfois entier, dans le critique.

Nous avons vu que deux principes dominent sa polémique : le dogme qui l'oriente, Part qui lui plaît hors de tout. Généralement il part de là, et d'une phrase, d'un mot, pour rebondir, souder un anneau à l'autre, en une spirale d'idées et de style ; une chose lui en suscite une autre, et celle-ci une autre encore, et ce procédé, qui lui est si naturel, semble infini ; on le retrouve même dans le plan des séries où il a groupé ses chroniques, puis dans le recueil complet. Souvent, il fait peu connaître l'auteur critiqué ; il ne tient qu'à être intéressant, même en parlant des médiocres, et toujours il offre de l'intérêt, parce qu'il part de l'idée de l'œuvre manquée, de la source (religieuse ou athée surtout) dont elle est sortie, pour faire acte d'inventeur, exposer ses principes et sa pensée personnels. Or, sa personnalité étant prête sans cesse à monter sur la brèche, et, au besoin, à l'ouvrir, on ne peut que se passionner avec ou contre ses sentiments absolus. D'ailleurs, on est rarement contre, quand on fait la part du dogmatique, qu'on s'attache plutôt à tout Je reste, qui est considérable, et qu'on sait, de plus, qu'il a la mesure de ne sortir jamais des limites de son tempérament.

Comme il aime à parler ! et à discuter ! Ses articles sont des conversations entre lui et l'époque, surtout avec les adversaires de son parti, mais l'époque tenue presque au silence, et lui s'emparant souverainement de

332 l'.ARBEY D'AUREVILLY

la parole, et la gardant, et disant tout ce qu'il a à dire, avec des ressauts, des surjets. Tout ? Non, on (farine qu'il dirait bien d'autres choses encore. Mais il poen lui un cadre, qu'il a en dehors même des obligations du feuilleton, et ce cadre le garde. C'est dans ces limites qu'il va, acharné, jusqu'au bout. Par une première courbe, L'auteur est situé dans sou tempi l'indica-

tion des opinions sur lui, et la déclaration de l'opinion du critique ou des causes qu'il attribue & l'œuvri tiquée ; par au second élan, il Fond sur le sujet, le saisit par le côté des idées foncières, des principe [ue le

dogm-\ et par conséquent, pronom ••■ beaucoup plus de condamnations que d'approbations ; en une dernière exécution, il se substitue volontiers au patient, pour refaire partiellement, et parfois entièrement, l'ouvrage à son idée, et achever de consacrer le mérite des siens ou de réduire ses adversaires. Tout le long, s'agrafent des aperçus généraux sur l'auteur, des blâmes imprévus aux

coreligionnaires, des louanges loyales i l'ennemi, d'un coup d'énergie, qui fait songer au chef normand levant le pied de Charles le Simple : blâmes et louanges portant sur le plus ou moins de vie, d'émotion, de sensibilité, de sincérité, de passion, tout l'art et la littérature pour lui, «pu repousse avec dédain le professoral et l'académique comme non viables.

. i'ii de la critique proprement dite ? Un critique.

lisant, peut s'abandonner à ses préférences personnelles ; mais quand il est près d'écrire son jugement, il doit se prendre à la nuque, se dompter jusqu'à l'impartialité, dire devant des idées qu'il aime : 11 y a là cet affreux défaut ! et devant des idées qu'il déteste : Voici ce qui en est superbe ! Barbey d'Aurevilly, sauf pour les cas d'idéal et de vérité intellectuels et moraux, est tout d'un côté : ceux qui ne sont pas de ce côté ont un principe mauvais démolissant leurs qualités ; les autres ont tellement raison d'abord que leur plus médiocre talent semble perdre tous ses défauts. Barbey d'Aurevilly agit d'après la passion plutôt que l'impartialité ; ce n'est pas un critique dans le sens précis du mot, c'est un critiquepolémiste.

Alors, tout s'arrange. Cette passion qui nuit au critique strict, est au contraire nécessaire au polémiste. Les adversaires même peuvent l'aimer et l'admirer, comme, sur un champ de bataille, on peut applaudir aux actes héroïques ou étonnants de l'ennemi. Et plus il est sincère dans ses emportements, plus il est frénétique dans ses rigueurs, plus il devient remarquable au titre de combattant.

C'est l'antipode de Sainte-Beuve, qui opère scientifiquement, veut rester froid, impersonnel, et cherche l'auteur dans sa biographie plutôt que dans l'œuvre. Barbey d'Aurevilly l'estimait peu critique, et Sainte-

334 BARBEY D'AITREVILEÏ

Beuve se tenait à l'écart «le lui. C'est qu'ils occupaient deui domaines bien distincts. Sainte-Beuve, dans le sien, ne pouvait franchir les bornes de bod talent particulier; Barbey d'Aurevilly ne pouvait briser les lia d'un dogme qui [l'appartenait pas qu'à lui. Le premier était plus libre mais isolé dans s^n intellectualité ; le ond avait i obéir mais il bénéficiait d'une grande cause a défendre. Saiote-Bew tenu à ce contre-poids:

l'impartialité, car, parlanl au nom de lui seul, il sujet a bien des erreurs, et surtout, il sérail souvent

entraîné à tr per le nombr il et intellectuel où il

existe : Barbey d'Aurevilly profite de cet autre contrer poids : V autorité y puisqu'il parle au nom d'un groupe, et que, officier d'uni1 armé»', devant obéir, il peut aussi commander : mais ce droit l'oblige, en retour, s l'aire que sou opinion B'accordi l'opinion, les tendant

«lu groupe on H s'est enrôlé. L'impartialité, qualité principale du critique, eo est aussi la marque; l'autorité, faculté prépondérante du polémiste, eu est aussi la distinction. Si, un jour, la critique doit se constituer par

deux principes, dont le premier explique des objets, d< h- second apprécie des résultats, elle aui fondée

principalement, dans sa facture définitive, par Saint Beuve «'t Barbey d'Aurevilly. Ils sont bien 1rs deux inds juges littéraires qui dominent toute la critique du

1(J° Siècle, «'t si l'auteur des PortfOitt et des Lundis B

le premier des critiques, celui des Œuvres et les Hommes est le chef des polémistes.

Je ne puis m'empêcher de songer, en considérant la nature absolue de Barbey d'Aurevilly, son intransigeance initiale et voulue tout ensemble, à ce qu'il eût été, à ce qu'il eût fait, s'il était né de petits bourgeois, ou surtout d'une famille de paysans, d'ouvriers. Sans particule nobiliaire, même toute récente, obligé de forger son éducation lui-même, débutant parmi des démocrates, reçu peut-être dans les salons de la noblesse, mais dédaigneusement, puisque, malgré son haut caractère, son mérite personnel, son génie, il n'y eût été qu'un manant ! je me le figure volontiers, lui plus fougueux que Diderot, ayant en lui du Danton, se rejetant en plein courant républicain, et devenant un des plus farouches défenseurs de la tradition révolutionnaire. On ne compte pas assez, devant un littérateur, animé par l'enthousiasme, ayant la conscience de sa valeur et la retraite prompte sous d'injustes dédains, avec sa naissance, la situation de sa famille, ses relations inévitables, les circonstances enfin où il se développe. D'autre part, bien des reproches tombent, bien des défauts qui éclataient deviennent insignifiants, devant l'explication des influences si fortes sur toute nature humaine. On rend aux circonstances ce qui est aux circonstances, et l'homme et l'auteur, dégagés de cette enveloppe

empruntée, de cette gangue étrangère, apparaissent non seulement tels qu'ils furent dans leur être intérieur, mais encore tels qu'ils auraient été si les contingent s.- fussent présentées contraires. Leur vrai type est entre ces deux états : celui qu'ils ont vécu, celui qu'ils auraient pu vivre.

Barbey d'Aurevilly, de ce camp démocratique, aurait attaqué son époque en ses préjugés au lieu de l'attaquer en ses nouveautés. Prophète de l'avenir, il eût CODtiûUé directement Lamennais. Homme croyant, il aurait Lutté pour le triomphe de la f<>i renouvelée. Car il fût re religieux, celui qui, connaissant bien l'humanité et ['ordre de sa marche vers Le futur, a gravé cette lumineuse el parfaite vérité : « Il n'y a qu'une grande division en histoire, el c'est la croix de Jésus-!.. hnst qui l'a faite... Le monde ancien finit à cette croix qui s'élève : h' monde modem'1 y commence. »

L'action littéraire de Barbey d'Aurevilly s'est manifestée de diverses manières. Conservateur du passé, il rejoint au couchant de l'ancien régime les Joseph de Maistre et les de Bonald qui, vainement, ont combattu les temps nouveaux. Physionomie vivante et haute du présent, il a, par son romantisme, par sa campagne longue et acharnée, occupé une des plus grandes places dans les lettres du 19e siècle. Précurseur de l'avenir, il ne ménagea pas les avertissements à son époque, et soutint avec énergie le principe religieux, auquel il faudra bien que la société revienne, si elle désire ne pas sombrer prochainement.

Mais en voulant maintenir les traditions de la famille chrétienne, du dogme catholique, de l'ordre monarchique, il n'était pas étroitement l'homme du passé que des gens superficiels, ou intéressés à tromper la foule, ont vu en lui. Il comptait parmi ses relations des esprits très avancés en démocratie, et même des athées parmi ses admirations : or, ceux que librement vous fréquentez ou que vous aimez aident à faire deviner qui vous êtes.

Pour il'1 rappeler que certaine noms, Baudelaire, Mn"' Ackermann, Ernesl Havet, Gambette, qui même le défendit devant \>'* tribunaux de l'empire, .Iules Val!' Jean Richepin, et cet autre extrême : Léon Cladrl. formeraient un étrange voisinage à quelqu'un de vraiment fidèle aux dogmes do vieux tempe. Quand on p sède an ferme caractère, on conforma sa vie i i principes, on clôt sa porte aux détracteurs de sa p Non, Barbey d'Aurevilly, ce caractèn n'a

véritablement agi que selon ses idées ; il n'a donc de lier que le énéral des traditions

rdé par toute amesaii rae racceptation obtij

toire <l*iin élément inséparable H«> son w I oi reli-

gieux et politique.

D'antre part, des critiques arrêtés devant !•

s extérieurs d'un écrivain, et d'ailleurs plus enclins ;i étudier des célébrités officielles on universitaire

lient avoir tout «lit lorsqu'ils ont prononcé les mots de fougueux romantique. Ils proclament on état que l le monde sait. C'est facilement démontrable que Bar! d'Aurevilly fut un romantique, fougueux par la passion pittoresque d< omans et la véhémence pittoresque

de sa polémique, réaliste par ses descriptions pictura .■i son regard droit Bur les vérités courantes, id par sa foi, son enthousiasmi M • pourquoi le présent lui a-t-il tant pesé? Comment le romantisme m<

s'est-il attiré ses attaques ? ce romantisme dont il était si largement, et que pourtant il a sapé dans ses bases, en amoindrissant Goethe et Diderot. Il a combattu encore son siècle dans sa centralisation, en travaillant au réveil provincial ; dans l'égalité ennemie des hautes natures, dans la médiocrité qui triomphait des grands esprits, que ce fût à l'Académie française ou partout ailleurs ; dans les vices pourrissant la société, dans les ridicules de Thistrionisme éhonté et de la gloriole niaise, dans le scepticisme qui hâtait la ruine du pays. Enlevez, de cette attitude, la part d'état d'àme d'un héritier et d'un servant des castes noble et cléricale, et vous serez tout simplement en face d'un homme qui a lutté avec acharnement pour une élite. S'il la souhaitait choisie parmi les siens, tout, dans sa sincérité d'artiste, dans son génie littéraire, montre contre lui-même qu'il eût préféré une élite île mérite intellectuel. Sur ce point, il s'est affirmé aussi hostile à son temps qu'en la défense de son dogme contre la démagogie sectaire. Il n'appartient par conséquent au 19e siècle que par son romantisme, et par la date des œuvres contemporaines qu'il a critiquées.

Je viens de rappeler son dogme, ce prétexte qui servit aux hypocrites à le classer réactionnaire. Mais Chateaubriand n'a-t-il pas signé le Génie du' Christianisme, les Martyrs ? et ne reconnaît-on pas aujourd'hui qu'il compte parmi les plus grands fondateurs des temps

nouveaux ? Voilà : on se fie au titre inscrit sur la carte de visite, aux résultats immédiats des influences familiales et éducatives, aux obligations de la vie quotidienne, et on ne creuse pas l'œuvre, au fond de laquelle l'étincelle de vérité attend son chercheur de diamant. Prenez ses romans. pie des Œuwct ti let ffommet,

et retirez-en tes manifestes du dogmatique: ili se sont ni longs ni nombreux, i-t ce qui restera, l'œuvre presque entière, cinquante-sept volumes peut-être sur soixante, vous apparaîtra comme un bloc intact, d'art sincère, de passion virile, de langue colorée, de Btyle entraînant, de conscience solidement trempée. La restauration des hiérarchies, il eut raison de la vouloir, et nous la voulons

aussi, avec, il est vrai, une hase d'égalité, c'est-à-dire

iiprématies dévolues au seul mérite ; ma I une

belle action que d'avoir hautement réclamé le principe hiérarchique contre l'insolence, l'égoïame et la tyrannie

médiocres qui ont tant triomphé depuis un demisiècle. Le maintien d>^ religions, il eut raison de

jer, el nous l'exigeons encore, a entendu,

une organisation inébranlablement démocratique; mais

une gloire que d'avoir sont. -nu le principe religieui contre l'aveuglement, la haine et l'ignominie des taires dont l'athéisme traîne la France à la ruine.

On m'observai religion, pour lui. c'est le catho-

licisme. Lh bien : pouvait-il en être autrement, avec sa

naissance, sa famille, son éducation, ses relations, et son temps enfin resté catholique jusqu'à l'heure de sa mort ? Remplacez, tout le long de son œuvre expurgée des manifestes dogmatiques, le mot catholique par le mot religion, et si vous êtes un croyant libre, rien ne vous y blessera plus. Vous reconnaîtrez alors, en le suivant jusqu'à son dernier retranchement, qu'au fond sa plus large, sa plus haute pensée, la préférée, le diamant de son âme, et la plus parfaite, d'ailleurs, de toutes les pensées humaines, que d'autres ont eue et auront, mais qu'il eut le bonheur aussi d'avoir et de bien exprimer, qui le gouverne et est la clef ouvrant son œuvre, c'est Dieu remis à la source de tout, Dieu replacé à l'origine de tout, et, par conséquent, la religion comprenant et dominant les plus vastes comme les moindres actions humaines, la religion, soleil spirituel éclairant et animant la terre intellectuelle. Voilà le plus pur du legs traditionnel que, homme d'avenir, il nous a transmis. Ce précurseur nous a rappelé que sans la foi, tout s'enténèbre et meurt en nous. Il nous a remis l'idéal divin en tête, puissamment, et les sectaires hérissés de basse haine contre lui n'ont pu l'empêcher de nous transférer cet héritage, et il a accompli cette destinée comme un chevalier du moyen-âge, fidèle et invincible, railleur et irréductible, le poing sur la hanche et la gravité de sa mission dans le regard.

Les hommes, soumis aux circonstances quoti-

diennes, se serrent d'institutions immédiates pour régler leurs pas tremblants. Mais, sous les pactes momentan frémit le principe lointain qui les anime. Sous le «I matisme catholique, est au fond la tradition chrétienne, le retour inévitable et constanl a Jésus. Or, Jésus qu'il y a de plus grand dans l'humanité, et quelles que soient nos œuvres et réformes actuelles, nous devons partir de lui. Barbey d'Aurevilly s donc, réellement,

aplani la voie DOUVelle, 611 ranimant, au milieu i athéismes du 19* Biècle, l'idée de ce règne de Jésus qui doit inspirer les directions et reconstitutions religieus jusqu'à la lin des temps tem Qu'importe qu'il n'ait

pas voulu cette voie nouvelle? H y a travaillé, beaucoup; il a menu1 prédit, aux sombres heures du découragement, la ruine de :. chrétienne, et

cette ruine es! la moitié des réorganisations d'aujourd'hui. Ainsi, tout, au fond de lui, malgré lai parfois, tendait, inconsciemment si l'on veut, \- inblime

renaissance qui jaillit enfin de la cendre des vieux eu écroul i p les cultes passent, la religion reste, et Barbey d'Aurevilly nous reste ai ec elle.

I ii esprit comm< an a fatalement deui rol<

remplir: l'un d'affirmation, et ce fut la défense du i atholici8me,avi s monarchique ; l'autre d'opi

sition a l'époque (,t souvent de i futur.

L'opposition fut la conséquence même de son catholicisme, dans un siècle organisé contre ce dogme. Le ricochet dans le futur, ce fut, d'une part, la transmission de son dogme spécial qu'il a espéré mais qui hâtera simplement la chute du fruit ridé de vieillesse; d'autre part, cette transmission de la foi religieuse, sans son dogme, que nous avons signalée, qui lui eût paru fort insuffisante, mais enfin qui s'accomplit, de bon gré ou malgré lui.

Peut-être aurait-il mieux valu qu'il pût prendre part à la politique. Soit que dans sa hâte il eût inspiré des mesures draconiennes, qui eussent, à son dam, précipité la chute du vieux fruit; soit que, entraîné par le mouvement des affaires matérielles, très différent de celui des spéculations intellectuelles, il se fût aperçu bien vite que la société a besoin d'une réforme fondamentale et résigné à cette tâche inévitable, — il aurait, si actif et si tranché, fait gagner bien des années sur les tergiversations de médiocres gouvernants. C'est évidemment sous cette poussée instinctive qu'il a toujours pensé à l'action d'Etat. Si, dès ses premières tentatives de 1848, il ne persista pas, ce fut par une volonté de refuser des approbations publiques qui ne lui vinrent pas immédiatement, autant que par le manque de cette patience et de cette souplesse indispensables aux politiques. Mais, j'y insiste, il y pensa toujours, sa critique en est tourmentée,

34i BARBEY D'AUREVILLY

et souvent il y laisse entendre, ou le dit nettement, que des littérateurs peuvent faire de bons politiques : '~e qui est encore une prévision à l'adresse du 206 siècle, où Ton va voir fréquemment cette nouveauté. Certes, la politique des Chateaubriand, des Lamartine, des Hugo, des Lamennais, des Barbey d'Aurevilly, vaudrait toujours mieux que celle d'une foule 9 qui mènent

les Etats aux misères, aux révoltes, aux guerres et à la ruine irrémédiable. Est-ce bien, ceci, de vrais politiques? Et sait-on si les directions publiques des grands hommes de lettres n'eussent pas été meilleures, puisqu'en fait ils ne purent jamais s'en occuper foncièrement ni longtemps ? Les nations d'Europe, en pleine décadence, ne peuvent être remises en vigueur et en durée que par des hommes armés des lois gouvernementales et animés par les hantes vins de l'idéal dirigeant le réel. Là encore, par sa réclamation, le polémiste a travaillé pour l'avenir. D'ailleurs, il es! temps de révéler, après la vocation, après l'œuvre, après la personnalité de Barbey d'Aurevilly, son destin dans l'histoire littéraire. En rompant

la critique d'analyse .-t de description, il a ouvert une largo voie à la critique future, qui se vouera principalement a des causes a déft>mlrv, à la propagation active de principes intellectuels now I d'opinions

personnelles, à des campagnes d'idées. Bien des critiques, niéne» remarquables, du 191 siècle, passeront,

ont passé déjà, pour avoir trop cultivé l'anecdote, trop commenté la pensée et la technique des œuvres et fort peu leur action, leur nécessité sociale dans l'époque dont elles sont ou dans les temps futurs. Or, cette critique de combat, qui a le nom spécial de polémique, revendiquera Fauteur des Œuvres et les Hommes comme son précurseur le plus direct et le plus grand. De même que Diderot fut, non pas le créateur de la critique, car elle existait sous d'autres formes avant lui, mais son organisateur, de même Barbey d'Aurevilly est l'organisateur de la polémique. Et puisque, pour la deuxième fois, ce nom du 18e siècle vient s'inscrire à titre de comparaison, je vais signaler une analogie beaucoup plus importante, pouvant aider à comprendre clairement le destin littéraire de celui que j'ai suivi jusqu'ici.

Diderot n'a pas seulement, par ses idées sur le théâtre, par sa critique d'art, préparé la voie au romantisme ; il a fondé aussi, pourrait-on dire, cet athéisme spécial, dirigé contre le catholicisme, employé par les sectaires de la bourgeoisie, et qui vient d'aboutir, après cent cinquante ans, à la séparation des Eglises et de l'Etat. De même, Barbey d'Aurevilly n'apparaît pas uniquement, par sa résistance au bas matérialisme des lettres, par sa polémique, un précurseur de la littérature du 20° siècle ; il a soutenu le catholicisme au temps de la chute, et, en le soutenant, a pu nous transmettre au

moins l'idéal divin qui inspirera une toi nouvelle aux lendemains de cette séparation dea I et de l'Etat.

L'un a paru au début de cette longue querelle, l'autre à la fin. L'un, l)i<ltjr«>t, puisque L'œuvre de l'athéisme terminée, ne peut pins avoir d'action sur l'iotellectualité française ; l'autre, Barbey d'Aurevilly, puisque l'œuvre de renaissam-t' religieuse commence à peine, aura une influence sur l'avenirde la foi française tant <jue durera la période de fondation el d'organisation, lia deui

se font équilibre, tous deux se répondent «l'un siècle ;i l'autre, bd des camps opposés ; ton» deux se disputent 1«* même enjeu, le premier plus froid el raisonneur, mieux cramponné à sa base, le second pins ardent et afOrmatif, de plus large envergure, el si Barbey d'Aurevilly l'emporte sur ce prédécesseur de destin littéraire si différent, c'est que l'idéal et Dieu doivent toujours avoir \* dernier mot sur la matière et le désordre.

Page 1